Hamid Skif

 

LE TEMPS

1

De Babylone en Babylone

le temps qui s’effrite

sur les cuisses nues de l’argile

 

2

Il feuillette les pages

de la roche et se tait

pour bercer les glaives

et les oriflammes et le sang et les cris

et les larmes qu’il garde

en dépôt

 

3

Toute fenêtre ouverte

l’appelle au-dehors

pour cingler vers les larges avenues

des mers éteintes veillées par les corsaires

aux longs cheveux de cordes

 

4

Le temps surveille la mort

dans toutes ses errances

Elle pourvoit ses avances

et compte avec lui l’espace

partagé

 

5

De Babylone en Babylone

les jardins bruissent du temps

à plein vent

et montent à l’assaut du ciel

pour honorer leurs fruits perdus

au cœur des saisons

 

6

Le temps roule pour nous

jusque sur les autoroutes

qui longent la mer dans les

radiations de l’été

 

7

Le temps ne passe pas

il survole l’ombre de nos regards

celle de nos corps

Un instant de l’homme presque achevé

C’est pour cela qu’il se rit des frontières

et des lois

 

8

Le temps a le visage de l’ombre fraîche

et celui des pépites oubliées

Aucun éclat ne l’éblouit

il est la musique du silence

sauvegardé

 

9

Emouvant dans son ampleur

Brisé

il renaît de la branche

sur l’herbe du talus

dans les yeux des oiseaux

dans les lits des rivières

 

10

Sa seule absence

il la réserve aux cimetières

des siècles abandonnés

on n’écrira jamais ci-gît le temps

il a pris toutes les assurances pour cela

 

11

Le temps m’a dit :

Un jour je t’oublierai

Je sais bien que non

Il veille à ma porte close

puisque la fenêtre ouverte

l’a appelé au

dehors

 

12

Il reviendra me voir

pour mettre fin au voyage

et chanter avec moi :

De Babylone en Babylone

le temps qui s’effrite

n’a jamais rien oublié

 

13

Le temps est un chien rapace

disent les anciens

Aucun bruit pourtant de lui

ne m’est encore parvenu

Seulement, hier, sur le pas

de ma porte

j’ai trouvé une larme

posée sur une feuille de prunier

Etait-ce le temps qui déclinait

son identité ?

 

14

Je sais d’un ami sûr

qu’il vient d’être admis

au paradis

Quel temps fera-t-il sur l’océan

de tes yeux ?

Nos doigts croisés

parlent-il des larmes de l’aube

posées sur les feuilles de prunier ?

 

 

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Copyright: Michel Cadence

 

 

TANT D´ABSENCE

Dans l´air flotte une écaille

Les peupliers dansent sur l´eau

La barque chavire

Ce jour est infirme

Rasé comme un truand de campagne

Les bruits tombent et se brisent

Sur les pavés du village

Le cimetière baille

dans l´iris du photographe

Un marchand ambulant achève

Sa sieste contre le mur antique

du bain

De loin reviennent les cloches sonores

Des bêtes qu´on rentre

Le fusain dévide le plomb

Des minutes

Il sera bientôt quatre heures

Dans l´engrenage huilé

De l´horloge

Les persiennes s´ouvrent sur un lit peuplé

De tant d´absence

 

 

ME VOICI

Me voici étrange et revenu

Aux sources du cuivre et des versets

Je m´habille de ronces, d´éclairs, d´une froide lumière

Jaillie de l´épée

Les mots ceints m´assurent la fragile mesure de mes propos

La chamelle blanche s´abreuve de l´ombre oblique du palmier

Me guide sur l´énigme voluptueuse de sa marche

Je cherche

La colline d´ocre et d´or

L´œil du faucon

Un reste de tison

Le lit du vent

Les voix de l´homme déserté

Aux portes du ciel je frappe

Et le bâton se rompt pour ne pas entendre le bruit qu´il fait

A Tipasa c´est l´heure des oliviers

Leurs feuilles chantent les psaumes

Et drapent les sépultures ouvertes

Je marche vêtu de souffles volés aux tombes

De fragments d´étoiles perdues

De pétales trouvés sur les murailles du temps

Je chante des cantilènes suaves de liberté

Je suis les traces des chevaliers de sable

Le hennissement de leurs montures

L´odeur de leur sang figé

Toute halte est ma demeure

Je cherche l´encrier des siècles

La rose noire du sel

Un cri de feu

Une larme de pierre

Pour laver ta présence de tes plaies

 

 

DE SOUVENIR

1

Il fera jour

au cœur des sentences

 

2

Te décrire de mots

T´habiller de mots

Le souvenir est une ride

Sur le front marbré de décembre

Nous avons semé pépins de vagues

Sur le goudron des rues blanches

 

3

Ton corps m´éveille au sourire

Je connais la chair

De ta langue

Demain j´irai me perdre

Chercher ton visage sur les autres

Héler le taxi du temps

 

4

Je viendrai

Voler une poignée de mer

La boire

M´en saouler

Habiter la chaude glaise

Réciter le bruit de tes pas

Vivre de toi une éternité

Vaincre pour toi et par toi

Le signe fébrile du sang

En toi je vis à présent

 

 

TU PEUX RÊVER À PRÉSENT

Tourner le loquet des jours

Déplier sans cesse les habits du mirage

Regarder par devant

Par derrière

Devant soi

De travers

Ne rien regarder du tout

Fermer les yeux

Se figurer

Seulement imaginer

Son corps étendu sur le sable

Sa main dérangeant les pages

Son sourire

Son ironie

Nous n´avons jamais été à la plage

Mais imaginer n´est pas le bout du monde

Je lui tiens la main

Elle regarde la mer et dit :

Ne dis rien

C´est le moment d´escalader le mur

Nous pouvons partir

Nous évaporer

Changer de chemin

Nous parler

Nous aimer

au profond du corps

Deux gouttes tombées sur la terre sèche

C´était seulement une manière d´imaginer

Tu peux rêver à présent

 

 

DESIR

Le désir rugit et tremble dans un coin

Ma peau se donne au soleil

Les feuilles ne cachent rien du rayon qui cercle ta joie

Une paille aux lèvres sous l´arbre je me suis étendu

Ton désir se dévêt et court à ma rencontre

J´en rêve encore

 

 

ORAN

Oran a creusé son ombre sur les falaises

La ville est peinte de gris

Le vent bat ses flancs

Les arbres ont cherché refuge ailleurs

Et les foules pressées oublient que cette ville fut un champ de blé

Un plateau sur lequel la guerre a fait son bivouac

Je suis né dans ces rues

De partout je suis venu

Dans les tavernes du port

J´ai glané les fortunes de rencontre

Les soirs d´ivresse

Les amours de beuglant

Et des histoires fades à mourir

Oran, lorsqu´elle s´ennuie

se roule dans la poussière

Il pleut rarement sur cette ville

Que les amours peinent à s´effacer

Et les cicatrices à disparaître

Je ris de vous et de moi

Gens de ma ville

Qui aimez vivre de l´insouciance

Dans ces langueurs de bons vivants

Prêts à faire la fête pour une poignée d´étincelles

Dans le feu qui nous dévore

Il y a le gris de l´ambre

Et des odeurs douçâtres difficiles à oublier

A Oran lorsqu´il pleut

Sur les barques désertées au milieu du port

Des peintres font des marines

Et les librairies sont pleines de rumeurs

 

 

SOLITUDE

J´ai ouvert le journal

Posé un regard désolé sur la page

Il y avait un point

Un minuscule point noir

Tout seul

Perdu au milieu de tant de blanc

Il pleurait sans en avoir l´air

 

 

LE TRAIN EST PARTI

Le train est parti

Un mouchoir blanc accroché à une fenêtre

Je bois la bière tiède des souvenirs

Un type effraye les cordes d’une guitare qui miaule

Le Murdjadjo s’enfuit dans les nuages

Les filles se mouillent

rient

et crient qu´il pleut sous un ciel de cuivre

Une chanson s´achève sous les pas des passants

Il neigera sur mes épaules

Une pellicule de sable enveloppera les rails

Le lit vide

Borde sa solitude

Sur la table elle a laissé le livre

Et la plume de paon que je lui ai offert

 

 

Au musée de la nostalgie

Il y a un tableau noir

Les amoureux y écrivent leurs lettres

au crayon rouge des adieux

 

 

ANVERS

Pour Ingrid et Paul

 

Les mules aux sabots d’argent dansent sur la place

Pas légers des cavaliers aux éperons de bois

Sous les fenêtres des maisons de dentelle

Rêve un jeune homme de noir vêtu

Les armes se sont tues la poudre se dissipe

Une flûte ouvre le bal

Les oiseaux sur les toits inventent la forêt

Les nattes des jeunes filles fouettent la tempête des désirs

Des anges caressent les seins de femmes ficelées d’amour

Agates serties les yeux des jeunes gens brillent

Les tambours arrivent

Les trompettes se délacent

Les doigts jonglent avec le feu

Leur ambre brille à la lumière des lampions

La ville s’amuse

Les mules aux sabots d’argent dansent sur la grande place

Sous les fenêtres des maisons de dentelle

Rêve un vieillard de noir vêtu

 

 

EMBRASSEZ-MOI

Je veux une vie pliée dans une feuille de figuier

un chant d’oiseau pose sur mes paupières

Je marche

le londu fleuve

en marge du cahier bleu des souvenirs

Il y a dans ma tête une chanson simple

Comme un corps qui se donne

Embrassez-moi

Rien n’est plus beau que vos lèvres offertes

à la paix des ombres

 

 

TANGO

Le tango a des fiertés de maître de danse

Des poignées d’étoiles dans les mains

nous roulons dans ses flots

Nos corps serpentent

Sur les collines

Et nous allons dans la nuit cueillir les diamants

des palmiers hantées par la gloire

 

 

ENFANCES DE BARBELÉS

Mon enfance est une danse au dessus des barbelés

Un port plein de marins qui jettent leur âme au sorcier

Mon enfance est salée

Comme une pierre de mer

Mon enfance se moque des prières

Cascadeur qui fait des siennes

Mon enfance a pour drapeau un chiffon

et des oeufs à jeter aux piètres danseurs

 

 

LES SAVETIERS

J’aime le candide bonheur des savetiers sages

Les savetiers sages et leur candide bonheur

Avez-vous navigué dans leurs rêves et coupé le pain de leurs mots ? Voyagé dans leurs échoppes

à la recherche des sandales magiques

qui donnent des ailes ?

Si vous n’avez rien fait de tout cela

Donnez vous le temps d’entrer dans ma maison

J’y garde pour vous une moisson de rêves

et

une veste pour voler dans les nuages

 

 

LE POETE EST MORT

Le poète est mort dans les bras de la veuve

Danseur avec les mots cousus d’épis dorés

Il marchait

Les pieds dans ses chaussures blanches

Voltigeur au cœur de cuivre

Caché dans un portefeuille de peau de gazelle

acheté au coiffeur qui a un perroquet à sa porte

Le poète est mort la bouclé ouverte

La veuve a pleuré

comme les femmes abandonnées

par l’amant volé aux songes

Il était d’une beauté de pierre friable

Ses cheveux noirs coulaient sur ses épaules

La veuve dansait la nuit pour lui donner le piment du désir

C’était mon frère

Le poète fou aux yeux enluminés

Sur ses lèvres coulaient les chansons qui brûlent

La veuve a coupé le feu en deux et craché des braises

sur son torse noir

pour revivre dans ses bras de bois

Depuis elle a accroché une touffe de cheveux au-dessus de la porte

Et montre d’un doigt ganté de miel

le chemin qui creuse des souvenirs

dans la montagne

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