Guillaume Decourt

 

 

 

(France)

 

 

 

 

Au pied de l’échelle

 

Sa génitrice chapeautée dans sa deux-chevaux Charleston conduisait du mauvais côté de la route. Point de mot. Il tirait sa langue de mégalithe et ça lui faisait douleur. Songeait à la mort ; au sprechgesang des tortues à la ponte. Une île et des nègres au sourire de piano.

 

 

À l’ombre

 

On l’éprouve de source sûre, un morceau d’étoffe couleur vive attire la rainette violemment. L’homme en habits de femme sur son haridelle ne le sait pas plutôt qu’il plonge dans l’étang pour saluer le public. Présage lourd et monotone, disent les gens d’ici. Corrida.

 

 

Corridor

 

J’aime cette cage déserte et puis ce corridor

Tous les matins je m’y jette des cacahuètes

Ou m’y donne en spectacle

A celle-ci je montre comment gober

Un poisson frétillant

Sans broncher

– Il n’y a pas si longtemps

Nous pêchions encore l’arc-en-ciel à la main –

A celle là comment tenir

Un certain nombre d’hors-propos spiritueux

Sans rien qu’il n’y paraisse

Chaque jour

Je dresse des felouques vers le ciel

Et réalise à qui mieux mieux

Des entrechats de plantigrade

Car rien ne bouge dans le fond

Je n’ai qu’à tendre la main

Pour que vienne à moi tout l’attirail

Il ne faut pas s’en laisser accroire

Aussi facilement

Par le temps qui court

On s’apprivoise lentement

Certes le monde va de l’avant

Mais il tourne encore autour du soleil

 

 

Terrassement

 

Le contremaître réalisait des acrobaties sur la corde molle. Il nous parlait de vaillance qui s’arrache à l’absurde et d’exigence qui ne mène nulle part. Nous claudiquions sur le chantier. « Vous êtes grossiers. Le temps que vous perdez à forer vous le gagnez en conjectures. Nous sommes heureux et tant s’en faut qu’on en pâtisse. », criait-il, bouche pleine tout en caressant mon marteau-piqueur.

 

 

Toast

 

Nous sommes fiers

De ce que nous n’avons pas

Déclame-t-il

En levant son verre

Elle n’est pas encore née

La pute borgne

Qui me contredira

(A son grand œil ouvert

Sur le monde

Hip hip hip ! Hourra !)

Puisqu’il y a déjà longtemps

Que nous lui avons coupé la langue

Avec délicatesse

Et presque amoureusement

 

 

Tragédie

 

On y croirait presque et pour un peu se laisserait berner sans filet de secours. Car le mythe berne ! « On croirait entendre ton père », blasphème-t-elle encore alors même qu’il vient de me dire qu’on croirait entendre ma mère… Moi qui picorais tout mon saoul – et de bonne volonté – j’eusse préféré me découvrir en d’autres circonstances pour démarquer mon territoire. Car si le mythe berne, il ne faut pas qu’il mette bas.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Guillaume Decourt est  né en 1985. Pianiste classique, il a passé son enfance en Israël, en Allemagne et en Belgique ; son adolescence dans les monts du Forez ; puis séjourné longuement à Mayotte et en Nouvelle-Calédonie. Il partage aujourd’hui son temps entre Paris et Athènes. Il a publié deux livres de poésie : La Termitière, Polder 151/Gros Textes, 2011, et Le Chef-d’œuvre sur la tempe, Le Coudrier, 2013.

 

Il participe également à de nombreuses revues dont  L’Atelier du Roman (Flammarion), Place de la Sorbonne (éditions du Relief),  Passage d’Encres, Remue.net,  Borborygmes, Coaltar.net, La Passe…

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