Ghislaine Lejard

 

 
 

(France)

 
 

Nantes la mystérieuse, la  poétique…

 

Nantes a vite fait partie de ma vie, bien que je sois née au tout début de la 2ème moitié du XXème siècle, en pays de la Mée à 60 kilomètres au nord du département.

Nantes et le Père Noël, j’ai 3 ou 4 ans et suis à côté de lui dans une rue de Nantes ! la magie du grand magasin, de son escalier roulant et de ses lumières. Un grand magasin ! ils n’étaient pas nombreux à cette époque- là, il fallait aller à la grande ville pour voir un grand magasin, on ne disait pas alors « une grande surface ». En ce temps- là, ma petite ville de Châteaubriant ne connaissait que des petits commerces.

De la fenêtre de ma chambre au pensionnat, je vois quelques années plus tard, la construction du premier « hyper-marché » et celle de son compagnon  le « sillon de Bretagne » comme un navire échoué en plein champ au pied de la cité …Quand la construction de cette grande surface fut achevée, le samedi soir à la sortie des classes, mes parents venaient me chercher pour passer le dimanche en famille , il n’y avait pas  de week-end et je crois bien que ce mot n’était  pas encore dans notre vocabulaire, nous allions en famille faire « les courses » dans ce nouveau grand magasin, ces achats avaient un air de fête, comme au temps des Noëls de ma petite enfance, mais n’avaient pas encore le goût de l’ hyperconsommation, juste celui de l’émerveillement devant tant de profusions offertes à nos envies, comme autant de cadeaux.

La consommation n’avait pas encore envahi la moindre petite ville, le moindre village et il nous fallait venir à Nantes  pour voir et commencer à y goûter. La ville nous faisait entrer en tentation, nous qui étions venus jusqu’à elle.

Nantes et ma peur de prendre toute seule le bus, mais pour le première fois, un goût de liberté ; l’autorisation de sortie du jeudi après-midi  avec des amies, aller au cinéma , déambuler dans le centre, ou s’offrir un gâteau chez Touze, rue Grébillon. Disait-on alors « grébillonner », je ne le sais plus…ivre de ces quelques heures de liberté, je rentrais vers 17h au pensionnat.

Premières contestations, premières manifestations, la Fac bouge, débat, refait le monde, appelle à des lendemains dont on était certains qu’ils seraient meilleurs…

Nantes sera alors pour moi cette ville littéraire qu’elle est restée et que je continue à aimer. Au Jardin des Plantes, je ne peux expliquer pourquoi, il me semblait frôler l’esprit des 2 J-V, Jules Vallès et Jules Verne ( vous l’aviez deviné), le jardin avait pour moi et je le ressens encore aujourd’hui un air très XIX ème . Mes promenades printanières mettaient mes pas dans les leurs et suivaient les allées qu’ils avaient dû parcourir.

Autre lieu pour moi emblématique : « La Cigale », à l’époque, elle était encore la brasserie qu’avaient dû connaître Louis Aragon et André Breton. Quelle chance  ce fut  à  20 ans à peine de m’y arrêter et de me dire que eux aussi venaient y rêver, parler forcément de littérature et refaire le monde et les mots.

Sur cette même place Graslin, il m’arrive encore aujourd’hui en passant devant le théâtre de revivre une autre émotion, éprouvée lors de ma première représentation théâtrale ; sous les dorures de ce théâtre, quel émerveillement lorsque l’on y entre la première fois, il ouvre sur un autre monde, une autre époque, quel choc ce fut d’assister à cette tragédie dont le rôle principal était joué par Maria Casarès…Qui se souvient aujourd’hui de Maria Casarès ?…

Nantes et ses bateaux encore si présents à l’époque, mais toujours l’Erdre et la Loire et ce goût d’Océan qui nous appelle vers de plus larges horizons, Nantes qui nous ouvrait la porte du rêve, de l’ailleurs, au loin de l’autre côté l’Amérique et dieu sait combien, en ces années 70, était fort le rêve américain, quelques chansons nous le rappellent encore aujourd’hui.

Et me revient l’odeur du sucre mêlée à l’odeur des gâteaux LU ; Nantes a toujours pour moi  l’odeur des gâteaux LU et le goût  du petit beurre surtout quand il a ses coins bien grillés…

L’Amérique, le sucre, mais l’ombre aussi de l’Histoire, une histoire que l’on peut aujourd’hui regarder en face, sans baisser les yeux, sans les fermer… Une ombre qui fut longtemps tue, on ne me parlait pas au temps de ma prime jeunesse d’un certain commerce, on m’avait bien dit « le bois d’ébène », mais ce commerce me faisait encore rêver, bois d’ébène, bois exotique, bois d’ailleurs ; il faudra attendre encore un peu pour lever le voile du silence. Il est difficile pour une cité, comme pour un peuple d’affronter certains pans du passé qui font peur, qui font mal à la mémoire. Et pourtant si l’on veut garder le meilleur et en être fier, il faut assumer tout entier l’héritage, avec son ombre et sa lumière. On n’hérite jamais que du meilleur, comme dans les familles.

Nantes et son carnaval qu’on a voulu enterrer , il revient et c’est heureux  car il est l’un des fils ténus qui nous relie au passé et conjure les peurs, celles de l’enfance bien sûr…Si Nantes c’était Noël, c’était aussi le jour du Carnaval, un jour sans classe, toutes les écoles étaient fermées pour la fête, un jour de liesse et de dérision magique ,même quand Nantes fut sous les ruines , le Carnaval avait défilé, c’est dire son importance au cœur des nantais…

 La magie opère toujours, sur les quais désertés par les bateaux, digne héritier du Carnaval et de Jules Verne un univers vernien, fantasmagorique a vu le jour et s’y est installé, il appelle lui aussi  un ailleurs : de peur , d’émerveillement et de  mystère ; les machines de l’île ne pouvaient voir le jour que dans la cité nantaise qui faisait tant rêver André Breton.

Comme les enfants, aimons la peur, Nantes la poétique, la métamorphose, la détourne, en joue et en un Carrousel gigantesque, l’emportera et nous emportera petits et grands pour notre plus grand plaisir en des mondes marins et verniens…

À Nantes, même si les bateaux se font rares à quai, la mer est toujours très près et nous offre toujours le monde pour des voyages à venir ou à imaginer.

 
 

 
 

 
 

 
 

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Ghislaine Lejard pratique depuis plus de 20 ans l’art du collage. Elle a tout d’abord réalisé des collages en assemblant des papiers découpés, puis a travaillé sur carton en utilisant différents matériaux associés : bois, sable, capsules, verre poli…

 

Elle réalise depuis 5 ans des collages faits de  papiers « déchirés », qu’elle colle sur toile, carton entoilé ou papier et qu’elle vernit.

 

Ses collages ont été présentés  dans des expositions collectives et personnelles.

Elle a collaboré à  des  anthologies présentant cet art.

 

Des revues de poésie ont fait paraître ses collages. Elle a collaboré avec des  poètes qui  ont posé leurs mots sur ses créations et  a  illustré des recueils.

 

Ghislaine Lejard est également poète, elle est l’auteur de plusieurs recueils, est présente dans de nombreuses revues et anthologies,  est membre de l’association des écrivains bretons et membre  de l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire.

 

Blog: http://ghislainelejard.blogspot.fr/

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