Gabriel Chávez Casazola

 

 

(Bolivie)

 

 

 

La chanson de la soupe

 

Aux temps de mes grands-parents les familles étaient grandes

elles vivaient dans de grandes maisons – grandes ou petites, mais grandes,

y compris minuscules, mais grandes.

 

Elles mangeaient autour de grandes tables

de solides tables, couvertes ou non de longues nappes

mais bien campées sur leurs pieds.

 

Avec des cuillers énormes elles mangeaient la soupe

aux grands midis. La soupe puisée avec de grandes louches

d’énormes soupières.

 

Elles se mettaient ensuite à écouter ensemble la radio, à boire du café,

à fumer une cigarette

sans grands (ni petits) frais de santé ou de conscience.

 

Maman brodant parfois, et parfois tissant,

voyait les enfants et les petits-enfants qui se succédaient

dans une grande broderie ininterrompue.

 

Papa, l’autorité papa, arrivait tous les soirs à 6 heures

à bord d’une grande voiture américaine ou sur un grand cheval

ou avec une grande élégance

à pied

pour passer la nuit auprès des enfants et petits-enfants que le

temps n’avait pas interrompus,

sauf celui qui est tombé malade, celui qui est parti

laissant une énigme derrière lui et une sensation de vide

– une énorme sensation de vide –

flottant, avec la fumée des cigarettes,

au-dessus de l’après-dîner qui se prolongeait.

 

Parfois, en ces moments-là, papa, l’autorité papa,

cessait d’écouter les sons de la radio et voulait être

seul avec lui-même, simplement

ne pas être là, peut-être parcourant une lointaine

route avec une rousse ressemblant à maman quand elle n’était pas

maman, à bord d’une grande voiture américaine ou sur un grand cheval ou

à pied avec une grande élégance pas encore humilié par le temps.

 

Maman à son tour lors de certains après-dîners sentait un nœud

dans la gorge, un nœud qui ensuite s’échappait de sa

bouche à cheval sur un grand soupir,

un énorme nœud qui s’emmêlait avec la vapeur

de sa tasse de café, avec les

volutes qui lui volaient le regard et faisant qu’elle désirait

être seule,

seulement ne pas être là à écouter les pleurs

des dernières filles et des premiers petits-fils.

 

Ainsi étaient les années, venaient les cafés et les cigarettes

et un jour la grande maison s’est retrouvée seule, vides

les énormes soupières, muettes les cuillers

d’un mutisme énorme qui filles et petits-enfants nous a poursuivis

des milliers de kilomètres de route durant, de câble

téléphonique, de grandes ondes qui ne se mesurent déjà plus en kilomètres.

 

Y compris celui qui est tombé malade, le premier à partir

fut comme tous ceux qui ont bu de cette soupe atteint par le mutisme,

qui s’est fourré dans sa poitrine à travers la grande bouche ouverte

d’un énorme bâillement.

 

Alors

il a acheté une courte soupe instantanée

et entre des minuscules volutes

il s’est permis un petit pleur.

 

Il ne pouvait pas boire la soupe.

Dans son minuscule appartement il n’y avait pas la moindre cuiller

la moindre table bien campée, quelque chose

qui vaguement pourrait ressembler au bonheur

et ses routines.

 

Alors il a repensé aux temps des son grand-père ou du mien

ou du tien, quand les familles étaient grandes

vivaient dans de grandes maisons – grandes ou petites, mais grandes,

y compris minuscules, mais grandes

et s’y succédaient les enfants et les petits-enfants

dans une broderie ininterrompue et grande

avec d’énormes fils invisibles les enlaçant tous dans l’air.

 

 

 

De la vitesse des fantômes

 

Dans un prologue je lis qu’un poète a été tué prématurément.

Mais se peut-il qu’il y en ait qui meurent avant l’heure ?

Nous mourons tous au moment exact.

Ce qui se passe c’est que les morts jeunes laissent plus de choses en suspens

et mettent longtemps à se déplacer

– distraits et perplexes – pour boucler la boucle.

 

Oui, les morts jeunes voyagent lentement

afin de pouvoir régler des comptes :

je connais une fille dont le fantôme a mis vingt longues années

à parcourir à pied la route de Buenos Aires à San Lorenzo

dans le nord,

traversant pampas et cannaies,

pour pouvoir dire adieu

avec une effluve de parfum à un homme qui fut le sien,

et je connais aussi un pilote, mort dans un certain accident,

qui a tardé dix ans avant d’arriver dans les rêves de sa mère

pour lui révéler dans quel sommet des désagréables Andes

se trouvait, congelé et vieilli,

tel l’héroïne de Horizons Perdus au Tibet,

son cadavre exquis de trente ans.

 

Les morts vieux non.

Les fantômes de ceux qui sont morts vieux ont les pieds légers

presque ailés à force d’être immatériels

(souviens-toi de Un chant de Noël)

et ils peuvent régler des comptes – s’ils en ont encore – en une même nuit,

en cette nuit où on les veille.

 

Les morts enfants

les morts enfants ne s’en vont pas du tout

ils restent coincés sans défense parmi leurs jouets

sans réaliser qu’ils sont morts,

que quelque chose a changé radicalement entre eux et nous.

 

C’est pour cela que, quand de nuit dans ton appartement s’allume sans raison un jouet

apparent ou si, comme dans ce petit palais de San Isidro à Lima,

un enfant apparaît à une invitée

d’une belle voix, tout naturellement,

jouant derrière le bureau,

c’est que là un petit n’a pas bouclé la boucle

entre lui-même et la dure raison de l’existence.

 

Les morts non nés coulent toujours dans le torrent de sang de leurs mères.

 

 

 

Tatouages

 

Un papillon d’encre s’est posé sur le dos

de cette fille.

 

Un papillon d’encre qui durera plus que l’éclat

de la peau qu’il habite.

 

Quand la fille sera vieille, il sera là,

jeune encore, le papillon.

 

À quoi ressemblera le dos de la fille

quand sa peau n’aura plus sa fraîcheur ?

 

À quoi ressemblera la fille qui illumine maintenant

l’épicerie, comme un fruit de plus pour ma main ?

 

Les vieux de demain ressembleront-ils à ceux d’aujourd’hui

et à ceux de toujours ?

 

Ou seront-ils différents, elles avec leurs piercings à leurs seins tombés

et eux avec leurs grandes boucles à leurs oreilles sourdes ?

 

Voleront-ils les papillons sur le dos des filles vieilles,

se rideront-elles leurs ailes sur les lits du coma, se faneront-elles les fleurs

d’encre dessinées là où s’ouvrent les fesses?

 

Peut-être que je ne pourrai pas le voir, je m’en serai alors déjà allé

avec ma main tremblant sous la toile de mon jean

ou avec l’esprit absent dans le cannabis

tâchant de soulager les douleurs cancérigènes.

 

Ah, un papillon d’encre s’est posé sur le dos

de cette fille.

Un papillon qui durera plus que l’air en elle.

 

Quand elle aura exhalé pour la dernière fois

il sera là le papillon encore.

 

S’envolera-t-il quand sera incinérée sa demeure de chair ?

 

Pourrira-t-il dans la tombe comme une concubine égyptienne ?

 

Quelqu’un l’entendra-t-il voler ou brûler ou pourrir

et pourra-t-il venir nous le raconter ?

 

Quelqu’un écoutera-t-il l’histoire depuis la solitude de ses écouteurs,

des grandes boucles à ses oreilles sourdes ?

 

Est-ce que ce ne sont pas là les vieilles questions de toujours ?

 

Reverrai-je un jour le papillon ?

Reverrai-je la fille ?

Y aura-t-il encore des épiceries ?

 

Traduit de l’espagnol – Bolivie – par Jean Portante

 

 

 

La canción de la sopa

 

En tiempos de mi abuelo las familias eran grandes

vivían en grandes casas —grandes o chicas, pero grandes,

inclusive diminutas, pero grandes.

 

Comían alrededor de grandes mesas

mesas fuertes, cubiertas o no de mantel largo

pero bien establecidas en el piso.

 

Con cucharas enormes comían la sopa

en los grandes mediodías. La sopa extraída con grandes cucharones

de unas enormes soperas.

 

Se reunían juntos después a oír la radio, a tomar café,

a fumarse un cigarrillo

sin grandes (ni pequeños) cargos de salud o de conciencia.

 

Mamá, bordando a veces y a veces tejiendo,

veía sucederse a los hijos y a los nietos

en un ininterrumpido y gran bordado.

 

Papá, la autoridad papá, llegaba todas las tardes a las 6

montado en un gran auto americano o en un gran caballo

o con un gran estilo

de caminar

para pasar la noche junto con los hijos y los nietos que el

tiempo no había interrumpido,

salvo aquél que enfermó, aquél que se fue

dejando un enigma y una sensación de vacío

—una enorme sensación de vacío—

flotando, con el humo de los cigarrillos,

sobre la sobremesa de la cena.

 

A veces, en esos momentos, papá, la autoridad papá,

dejaba de escuchar los sonidos de la radio y quería estar

solo consigo mismo, simplemente

no estar ahí, tal vez estar corriendo por alguna lejana

carretera con una rubia parecida a mamá cuando no era

mamá, montado en un gran auto americano o en un gran caballo o

con un gran estilo de caminar aún no vejado por el tiempo.

 

Mamá a su vez algunas sobremesas sentía un nudo

en la garganta, un nudo que después salía flotando de su

boca montado en un gran suspiro,

un enorme nudo que se enredaba en el vapor

de su taza de café, con unas

volutas que le robaban la mirada y la hacían desear

estar sola,

simplemente no estar ahí, escuchando los llantos

de las últimas hijas y los primeros nietos.

 

Así fueron los años, vinieron los cafés y los cigarrillos

y un día la gran casa se fue quedando sola, las enormes

soperas vacías, las cucharas mudas

de una enorme mudez que a hijas y nietos nos persiguió

a lo largo de miles de kilómetros de carretera, de cable de

teléfono, de grandes ondas que ya no se miden en kilómetros.

 

Incluso aquél que enfermó, el primero en partir

como cada quien que bebió de esa sopa fue alcanzado por la mudez,

que se metió en su pecho por la gran boca abierta

de un enorme bostezo.

 

Entonces

compró una breve sopa instantánea

y entre sus mínimas volutas

se permitió un pequeño llanto.

 

No podía tomar la sopa.

en su diminuto departamento no había una sola cuchara,

una sola mesa bien fundada, algo

que vagamente pudiera parecerse a la felicidad

y sus rutinas.

 

Entonces pensó en los tiempos de su abuelo o del mío

o del tuyo, cuando las familias eran grandes

vivían en grandes casas —grandes o chicas, pero grandes,

inclusive diminutas, pero grandes

y veían sucederse a los hijos y a los nietos

en un ininterrumpido y gran bordado

con enormes hilos invisibles abrazándolos a todos en el aire.

 

 

 

De la velocidad de los fantasmas

 

En un prólogo leo que un poeta fue prematuramente muerto.

Pero, ¿acaso hay alguien que muere antes de tiempo?

Todos morimos en el momento exacto.

Lo que ocurre es que los muertos jóvenes dejan más cosas pendientes

y tardan mucho en desplazarse

—distraídos y perplejos— para cerrar sus círculos.

 

Sí, los muertos jóvenes viajan muy lentamente

para poder ajustar cuentas:

sé de una muchacha cuyo fantasma demoró largos veinte años

en recorrer a pie la ruta desde Buenos Aires hasta San Lorenzo,

en el norte,

atravesando pampas y cañaverales,

para poder decir adiós

con una vaharada de perfume a un hombre que fue suyo,

y sé también de un piloto, muerto en cierto accidente,

que demoró diez años en llegar a los sueños de su madre

para revelarle en cuál pico de los molestos Andes

se encontraba, congelado y envejecido,

cual la heroína de Horizontes Perdidos en el Tibet,

su exquisito cadáver treintañero.

 

Los muertos viejos no.

Los fantasmas de los que han muerto viejos llevan los pies livianos

ya casi alígeros de tan inmateriales

(recuerda A Christmas Carol)

y pueden cerrar cuentas —si aún las tienen— en una misma noche,

en esa misma noche en que los velan.

 

Los muertos niños

los muertos niños no se van del todo

se quedan atrapados e indefensos entre sus juguetes

sin percatarse de que han muerto,

de que algo ha cambiado radicalmente entre ellos y nosotros.

 

Por eso, cuando de noche en tu departamento se encienda algún juguete sin motivo

aparente o si, como en cierto palacete de San Isidro en Lima,

un niño se le aparece a una invitada

de voz bella, con toda naturalidad,

jugando tras del escritorio,

es que allí algún pequeño no ha cerrado su círculo

entre sí mismo y la dura razón de la existencia.

 

Los muertos no nacidos fluyen siempre en el torrente de la sangre de sus madres.

 

 

 

Tatuajes

 

Una mariposa de tinta se ha posado en la espalda

de esa muchacha.

 

Una mariposa de tinta que durará más que la lozanía

de la piel donde habita.

 

Cuando la muchacha sea una anciana, allí estará,

joven aún, la mariposa.

 

¿Cómo se verá la espalda de la muchacha

cuando la lozanía de su piel haya pasado?

 

¿Cómo se verá la muchacha que ahora ilumina

la verdulería, como una fruta más para mi mano?

 

¿Los viejos de mañana se verán como los de hoy

y los de siempre?

 

¿O serán diferentes, ellas con piercings en los senos caídos

y ellos grandes aretes en las orejas sordas?

 

¿Volarán mariposas en la espalda de las muchachas viejas,

arrugarán sus alas sobre camas del coma, se marchitarán flores

de tinta dibujadas donde se abren sus nalgas?

 

Tal vez no pueda verlo, ya yo estaré ido para entonces

con mi mano temblando bajo un jean de mezclilla

o con la mente ausente en la cannabis

procurando aliviar dolores cancerígenos.

 

Ah, una mariposa de tinta se ha posado en la espalda

de esa muchacha.

 

Una mariposa de tinta que durará más que su aire.

 

Cuando ella haya exhalado por vez última

allí estará la mariposa todavía.

 

¿Echará a volar cuando incineren su morada de carne?

 

¿Se pudrirá en la tumba como una concubina egipcia?

 

¿La escuchará alguien volar o quemarse o pudrirse

y podrá venir para contarlo?

 

¿Escuchará alguien la historia desde la soledad de sus audífonos,

de los grandes aretes en sus orejas sordas?

 

¿No son estas las viejas preguntas de siempre?

 

¿Volveré a ver a algún día a la mariposa?

¿Volveré a ver a la muchacha?

¿Continuarán existiendo las verdulerías?

 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Gabriel Chávez Casazola est né à Sucre en Bolivie en 1972. Il est poète et journaliste et anime des ateliers d’écriture créative. Il a à son actif une demi-douzaine livres de poésie et des anthologies de ses poèmes ont paru en Colombie, en Equateur et en Argentine. Sa poésie est en partie traduite en italien, portugais, anglais, grec, russe et roumain. Dernier livre paru : Multiplicación del sol (Multiplication du soleil), 2017. C’est pour la première fois que ses poèmes paraissent en français.

 

 

 

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Jean Portante est né en 1950 à Differdange (Luxembourg), de parents italiens. Il vit à Paris. Son œuvre, riche d’une quarantaine de livres – poésie, romans, essais, pièces de théâtre – est largement traduite. En France, il est membre de l’Académie Mallarmé. En 2003, il a reçu le Grand Prix d’automne de la Société des gens de lettres, pour l’ensemble de son œuvre, ainsi que le Prix Mallarmé pour son livre L’étrange langue. Dix ans plus tôt, son roman Mrs Haroy ou la mémoire de la baleine lui avait valu le Prix Servais au Luxembourg. Prix qui lui a été attribué une deuxième fois, en 2016, pour son roman L’architecture des temps instables. En 2011, il a été couronné du Prix national Batty Weber au Luxembourg, pour l’ensemble de son œuvre. Bien d’autres prix littéraires lui ont été attribués, et parmi eux le Prix Alain Bosquet pour sa traduction de L’amant mondial de Juan Gelman en 2013 et le Prix international de littérature francophone Benjamin Fondane. Ses livres sont publiés essentiellement chez PHI (Luxembourg) et au Castor Astral (France), mais également en Belgique, en Suisse, au Québec ainsi que, en traduction, dans une quinzaine d’autres pays. Depuis plus de trente ans, il exerce une activité de traducteur littéraire. Il dirige en France, avec Jacques Darras, la revue INUITS DANS LA JUNGLE ainsi que la collection « Passeurs d’Inuits » au sein du Castor Astral. Derniers livres parus : Après le tremblement, Castor Astral, 2013. Le travail de la baleine, Editions PHI, 2014, Richter, Editions Caractères, 2015. L’architecture des temps instables, Editions PHI, La tristesse cosmique, Editions PHI, 2017.

 

 

Site :  www.jeanportante.com

 

 

 

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