Françoise Hàn, écrivain et critique littéraire,

 

 

Françoise Hàn, 24 rue Beaunier à Paris, 1979

 

 

s’entretient avec

Rodica Draghincescu

 

 

 

 

Envol

 

Fraîcheur
autour de moi
le vide
est mon élan
pour l’au-delà
des limites
pour l’au-delà
du vertige
l’univers
n’est pas à étreindre
je suis portée
bras étendus

 

Dans Nous ne dormirons plus jamais au mitan du monde © éditions Saint-Germain-des-Prés 1987, p.96

 

 

 

 

(…) il faut d’abord un grain de folie qui nous sorte du conformisme.

(FH)

 

 

 

 

 

RD: – Chère Françoise Hàn, le numéro 9 de Levure littéraire, dont vous êtes l’invitée d’honneur, est dédié au destin de l’artiste, au cheminement de l’auteur, au parcours de tout créateur d’œuvres majeures, dès ses débuts jusqu’à sa consécration. Que représente pour vous le mot « destin » ?

 

FH : – Chère Rodica Draghincescu, merci tout d’abord de votre invitation, un honneur pour moi.

Le mot « destin » implique l’idée, venue de son acception première, d’une puissance extérieure régissant le cours de la vie humaine, idée qui m’est étrangère. Je ne méconnais pas que le langage courant emploie ce vocable pour désigner, sans plus, le développement d’une existence, mais je répugne à parler du « destin » de l’artiste, comme de toute personne.

 

RD : – Alors, appelons ce destin « cheminement ».

 

FH : – Je préfère m’en tenir à cheminement ou parcours.

 

RD : – Le destin – parcours serait-il un guide (nous faisant avancer dans la vie) ou le créateur même de nos choix à faire?

 

FH : – Ni l’un ni l’autre.

 

RD : – Pensez-vous que l’on est maître des voies personnelles qui nous mènent à notre moi créatif ?

 

FH : – Beaucoup de facteurs interviennent : situation sociale, éducation, famille, santé, rencontres, événements de toute sorte, courants qui traversent l’époque etc., etc. Rien de tout cela ne relève de la fatalité, il nous appartient de nous orienter, mais en laissant place à l’incertitude.

 

RD : – Le parcours d’un artiste est-il acte de courage ou de langage ?

 

FH : – L’un et l’autre, l’un ou l’autre, selon les artistes, et pour chaque artiste, selon les jours.

 

RD : – On dit que l’évolution de l’artiste ressemble, métaphoriquement, à un petit sentier en suspens qui l’attend quelque part. Le trajet qui va à ou vers est toujours à trouver… Nous aimerions discuter avec vous sur votre parcours de femme de lettres. Comment avez-vous choisi le trajet sinueux de la création littéraire ?

 

FH : – J’hésite à me nommer femme de lettres !

 

RD : – Pourquoi cela ?

 

FH : – J’ai fait bien d’autres choses dans ma vie, pendant 43 ans j’ai accompli pour des employeurs (privés – je n’ai jamais travaillé dans la fonction publique) des tâches sans rapport avec la création. J’écrivais dans les moments qu’il est coutumier d’appeler « de loisir ». C’est après avoir pris ma retraite que j’ai pu consacrer une partie majeure de mon temps et ce qui me restait d’énergie à la poésie, tant à la création qu’à la critique, et aussi à la défense sociale des écrivains. Je peux le faire grâce à la pension à laquelle j’ai cotisé en tant que salariée, je ne vis pas de mes droits d’auteur. Si « femme de lettres » signifie « femme qui fait profession d’écrire », comme le dit le Petit Robert, ce n’est pas mon cas.

 

 

Françoise Hàn en juillet 1929

 

 

Comme je le disais, aucun destin ne m’a imposé l’écriture. Il n’y avait pas plus de petit sentier en suspens que de grande autoroute. Je pense que le besoin de créer existe chez tout être humain et qu’il faut une certaine volonté, dans les conditions sociales régnantes, pour lui permettre de s’exercer. J’ai toujours eu la passion de la lecture.

 

 

Françoise Hàn en juillet 1942

 

 

Très tôt, j’ai voulu apprendre à lire. Mon grand-père, instituteur à la retraite, avait posé en principe que cela n’était pas utile avant que j’aille à l’école. Vers l’âge de quatre ou cinq ans, je l’ai forcé à ravaler son principe. J’avais soif de connaissances. De la lecture à l’écriture, le passage était naturel, mais à l’adolescence, je rêvais de tout…

 

 

Françoise Hàn en septembre 1959

 

 

Françoise Hàn en juillet 1977

 

 

RD : – Comme par exemple ?

 

FH : – … en particulier de dessin, de peinture.  Personne autour de moi ne pouvait m’en enseigner ne fût-ce que les rudiments. J’avais des livres, on m’en offrait à Noël, à mon anniversaire, à ma fête ; l’école avait une bibliothèque de prêt. à 14 ans, j’ai passé une semaine d’été, avec mes grands-parents, chez un   frère de mon grand-père, qui avait gardé les livres lus dans sa jeunesse. Il m’en prêta que je dévorai. à l’époque, j’écrivais déjà des « poèmes », si l’on peut dire, dont je régalais la famille. Dans ces livres, j’appris entre autres les règles de la versification classique, l’existence du vers libre, celle des géométries non euclidiennes qui m’ouvrirent l’esprit. Un peu plus tard, j’aurais volontiers poursuivi des études, mais c’était la famille qui décidait : il me fallait « gagner ma vie ».

Si je disposais de quelques autres vies, il m’en faudrait au moins

– une pour apprendre à dessiner, peindre et surtout graver ;

– une, non pas pour faire de la musique, je ne suis pas douée pour cela, mais pour remédier à mon ignorance crasse en la matière ;

– une pour étudier le chinois, la calligraphie chinoise, la littérature chinoise tant classique que contemporaine ;

– une pour la préhistoire, particulièrement le paléolithique ;

– une pour l’astrophysique.

Faute de perspectives vraisemblables d’avoir ces autres vies, je fais du poème un instrument de recherche pour tenter d’élucider mon rapport à l’univers.

 

 

Festival franco-anglais de poésie, Vanves, le 12 juin 1989.

® Bernard Bardinet

 

 

RD : – Dans vos réponses, tout comme dans vos poèmes, vous êtes directe, précise, vous rythmez lucidité et inconnu, liberté et vertige, force et silence, sérénité et vide. 
Votre premier livre de poésie fut publié en 1956 : Cité des hommes, Seghers, Paris.
Depuis lors, une vingtaine de recueils, plus des éditions à tirage limité et des poèmes-collages muraux.

 

 

Françoise Hàn, chez soi (Paris), novembre 1992.

 

 

Principaux titres en librairie chez Rougerie: Une fête, même au creux du sombre, 1997. Chez Cadex: Profondeur du champ de vol, avec des graphismes de Rodolphe Perret, 1994 – L’évolution des paysages, avec des monotypes de Marie Alloy, 2000. Chez Jacques Brémond Editeur : Cherchant à dire l’absence, 1994, 1996 – Lettre avec un fragment de bleu, 1996 – L’unité ou la déchirure, 1999 – Ne pensant à rien, 2002, avec des encres de Jean-Michel Marchetti – Une feuille rouge, 2004, interventions graphiques de Jean-Michel Marchetti, tirage limité – Un été sans fin, 2008 – Le double remonté du puits (2011).

 

 

A l’étang des Gardes, Forêt de Hez (Oise),  août 1993.

 

 

Il y a d’un livre à l’autre, des passages secrets, douloureux, qui longent des manques et des abîmes. C’est la douleur d’un monde qui traverse et qui divise chemins et destins, une douleur qui naît de (…) ou qui donne naissance à (…). Votre écriture est rebellement  sage, sincère et énigmatique, violente dans sa douceur scientifique, comme :

« une corde pendue
sous la lune
pour
grimper ou
se pendre

chaque mot
nécessite
une gorgée d’air

raidie par le gel
elle désigne
au centre des sphaignes
un signe
un cercle d’eau
parfaitement nue’

(Tourbière, Une fête, même au creux du sombre – Rougerie, 1997. – 61 p.)

 

 

Journées  internationales de poésie, Rodez 1999.

Avec  Alain Lambert, à Frugières.

 

 

Comment êtes-vous arrivée à cette écriture mi-témoignage, mi-incandescence esthétique, entre susurrement philosophique et plaie visionnaire

FH : – Je vous laisse l’appréciation de mon écriture.

 

 

A Bordeaux, 24 mars 2001. Photo Pavie Zygas.

 

 

RD : – Comment l’avez-vous formée ?

 

FH : – Je l’ai formée et je m’efforce de la faire évoluer (je sais : j’ai des tics, je rabâche un peu) en lisant beaucoup. Quelques-uns des poètes que je lis le plus : Henri Michaux, René Char, Laurent Gaspar, Claude Esteban, Marie-Claire Bancquart, Abdellatif Laâbi, Victor Segalen (je l’ai découvert en 1950, avec stèles et équipées), Blaise Cendrars, Ilarie Voronca, Gérard de Nerval.

 

RD : – Et les poètes étrangers ?

 

FH : – Des poètes étrangers, oui,  en traduction : Rainer Maria Rilke, Paul Celan, Roberto Juarroz, Octavio Paz, Tomas Tranströmer (je n’avais pas attendu le prix Nobel pour le lire), Vladimir Holan, Nazim Hikmet, José Carlos Becerra, Mahmoud Darwich, Adonis, les grands Chinois de l’époque Tang. Je lis aussi beaucoup de poètes plus jeunes que moi (je crois, je n’ai pas vérifié les dates de naissance !), parmi lesquels : Michaël Gluck, André Velter, Jean-Baptiste Para, Lionel Bourg, Valérie Rouzeau, Antoine Emaz, Claude Adelen, Gérard Cartier, Zéno Bianu, Jong N. Woo, d’origine coréenne, Pierre Causse avec un livre étonnant écrit à 16-17 ans… La liste n’est pas limitative et s’allonge continûment.

 

 

A Crest-Voland (Savoie) en juillet 2008. Photo Michel  Dunand.

 

 

RD : – Quelle place occupe dans votre vie de poète le verbe « nécessiter » ? 

 

FH : – Je ne suis pas équipée pour voir si ce verbe apparaît souvent dans mes textes, je ne le crois pas…

 

RD : – Vous dites dans un lieu poétique : 

« Tu es l’autre, mon double différent, mon versant au-delà du partage des eaux. Je te sais plus loin que la ligne de crête que je ne franchirai pas, que le fil d’une attente qui défie l’érosion. Mais nous sommes aussi du même plissement, de la même roche cristalline soulevée et fracturée dans la dérive des continents. Je couvre de signes ce qui nous sépare … »

(Nous ne dormirons plus jamais au mitan du monde), p. 18, © éditions Saint-Germain-des-Prés 1987

Quels seraient les attentes et les signes les plus importants qui ont marqué votre vie en et avec la poésie ?

 

FH : – Je ne vis pas dans le passé et je n’ai jamais tenu de journal. Je suis bien embarrassée pour répondre à la question. Pour retrouver ce qui a compté en poésie pour moi, il n’est que de lire mes poèmes.

 

RD: – « Je sais tous les chemins par où je dois passer », affirmait Racine, alors que Kafka semait le doute : « Ce que nous appelons chemin, c’est notre indécision. » Dans vos livres, gens, paysages, pensées et émotions s’en vont et reviennent ! Vous ne suivez jamais des chemins battus. Votre poésie tranche hardiment la question du cheminement sans y aller par quatre chemins ! Françoise Hàn, où se croisent les voix et les voies de votre plume?

 

F H : – Je suis bien de l’avis de Kafka. Il faut songer que dans notre glorieux 17e siècle, si Racine avait dit ne pas savoir les chemins par où il devait passer, c’en était fini de lui sans retour. Probablement, il n’osait pas se le dire à lui-même.

 

RD : – Les vôtres se croisent-ils ?

 

FH : Si les miens se croisent ? Il me semble plutôt qu’ils buissonnent, qu’ils essaient plusieurs directions. Je voudrais – je n’y arrive pas toujours – ne pas revenir sur mes pas. Dans un passage d’équipée, Segalen refuse de prendre au retour la même route qu’à l’aller, de mettre « (s)es pieds dans les même trous ». C’est pour moi un principe d’art poétique, je souhaiterais m’y tenir.

 

 

Au Mont-Revard (Savoie) le 15 juillet 1991. Photo Michel Dunand

 

 

RD: – Avez-vous placé, en passant par des parenthèses existentielles,  le besoin ou le plaisir d’écrire au centre de votre vie ? Il y a beaucoup d’auteurs qui disent que la poésie est leur seul rêve accompli !

 

FH : – Je dirais plutôt « le rêve inaccompli, toujours en train de s’accomplir », s’il s’agissait d’un rêve. Mais dire que la poésie est un rêve, c’est tomber dans un de ces clichés que je récuse. écrire est un besoin et un plaisir. Si, par suite des contingences de la vie matérielle, je reste un moment sans écrire, je me sens en manque.

 

RD : – Pourquoi les gens associent-ils le poète à la pauvreté et au malheur, au désespoir et à la solitude, à une perte et à un abandon ? La joie et le bonheur sont-ils  insolubles dans la poésie ? 

 

FH : – Il n’en a pas toujours été ainsi, cela doit venir du romantisme. Les poètes contemporains ne se morfondent pas continuellement dans la tristesse :

Dans l’écartèlement – bonheur, détresse –

nous accouchons parfois d’une vie vraie

dans l’espace habitable

Lorand Gaspar (Derrière le dos de Dieu)

 

sans compter qu’ils usent souvent de l’ironie, ce que je fais également.

Il me semble quand même que tous « les gens » n’ont pas cette opinion. J’en connais – je veux dire des gens qui ne sont pas poètes – qui me disent que mes poèmes leur font du bien. J’aime avoir ce rôle.

Au fait, pourquoi associer désespoir et solitude ?

 

RD : – Oui, justement, pourquoi ?

 

FH : – Pour moi, la solitude a une valeur positive.

 

RD : – Pour moi aussi.

 

FH : – Je ne suis pas asociale, ce que je vous ai dit plus tôt le prouve, mais je ne tiens pas la fourmilière pour un mode de vie idéal.

 

 

Journées  internationales de poésie, Rodez 1999. Avec  Diane Bouloc, à Frugières.

 

 

RD : – Parlons poésie et science. Le chant poétique et le champ scientifique cherchent à déchiffrer la même chose : la réalité ! Ce qui les différencie c’est le langage utilisé. Françoise Hàn, comment  s’entendent la poésie et la science, ces deux voies de la connaissance, dans vos écrits ?

 

FH : – Il y a plus qu’une différence de langage, même si l’on range sous ce mot les chiffres, les signes mathématiques, les équations. Il y a en plus les expériences qui, pour une part de la recherche scientifique, viennent confirmer ou infirmer la théorie. L’astrophysique ne peut évidemment pas faire des expériences ; elle se tourne vers la mécanique quantique pour la connaissance des conditions qui régnaient au début de l’univers. à noter que bien des astrophysiciens sont sensibles à la poésie, voire sont poètes eux-mêmes.  (On pense immédiatement à Jean-Pierre Luminet, mais il n’est pas le seul).

Les découvertes scientifiques me donnent une vision de la réalité, proche ou lointaine, et c’est mon rapport à cette réalité qui se fait jour dans mes poèmes. Je ne cherche pas à vulgariser la science en langage poétique, ce qui fut le cas pour bien des écrivains, généralement oubliés, du 17e au 19e siècles.

Je raye les expressions trop spécialisées qui arrivent parfois sous ma plume, mais je retiens des notions non intuitives, par exemple celle de vide comme réservoir d’énergies latentes.

 

 

Devant la MJC de Rodez, 19 mai 2002

 

 

RD : – Connaissez –vous les concepts de Novpoèsie amorcés par Georges Orwell qui proposaient une poésie appelant tous les registres et supports, se réclamant du « happening » littéraire ? Ensuite, l’OULIPO avec Jacques Roubaud, qui appréhende la géométrie poétique du monde à travers les mathématiques ?  Let l’qui Holisme par la transdisciplinarité (Jean Piaget, Edgar Morin, etc.) cherche à réunir l’être et la connaissance, à montrer qu’ils ne font qu’une seule entité  et que cette unité s’exprime à différents niveaux reliés entre eux ?

 

FH : – Je ne me raccroche pas à ces mouvements, mais ils sont tout à fait valables et ouvrent des horizons.

 

RD : – La poésie est une science latente mais le poète n’est pas un scientifique ! Qu’est-ce qu’un grand poète peut apporter au monde qui l’entoure ? Une certaine sagesse ? Un grain de folie ?

 

FH : – Une sagesse assurément. En tous cas, c’est ce que m’apportent les grands poètes. Mais il faut d’abord un grain de folie qui nous sorte du conformisme.

 

RD : – Quel poète a été votre plus grand amour littéraire ?

 

FH : – Au fil du temps, mes emballements, mes admirations ont forcément évolué. à 13 ans, le seul poète que j’avais à portée de main était Alfred de Musset, que ma mère avait lu dans son adolescence. J’en savais par cœur des pages et des pages. Aux alentours de mes vingt ans, j’étais remplie d’admiration pour Paul Valéry, pour son « Je ne puis aimer passionnément qu’une intelligence ». Cela a duré plusieurs années. Je n’admire plus guère son écriture, mais cette phrase me plaît toujours. Enfin, au début des années 50, j’ai découvert René Char, le Char de Fureur et Mystère, de la résistance à l’ennemi et de la fraternité. Aussi un très grand poète d’amour, celui qui a écrit

Chacun de nous peut recevoir

La part de mystère de l’autre

Sans en répandre le secret ;

[ … ]

Tu as élevé le sommet

Que devra franchir mon attente

Quand demain disparaîtra.

                                                                  (A***)

 

Aujourd’hui, le plus grand poète de langue française du XXe siècle est pour moi Henri Michaux, toutefois je ne partage pas son pessimisme foncier.

Et puis, il faut parler de Gérard de Nerval. Un jour d’été de 1952, j’étais en vacances, je lisais le petit livre qui lui est consacré dans la collection « Poètes d’Aujourd’hui » des éditions Pierre Seghers. J’ai eu la révélation d’une fraternité. Il n’y a pas à l’expliquer, c’est ainsi.

 

RD : – Quel livre a été et restera le symbole de votre plus belle rébellion de jeunesse ?

 

FH : – J’ai eu plusieurs jeunesses, ayant traversé plusieurs mondes : celui de mon enfance se confond avec l’avant seconde guerre mondiale, il s’est détaché, est parti à des milliards d’années-lumière. La guerre, l’Occupation, pesèrent lourdement sur ma prime adolescence. Le plus beau jour de ma vie reste à jamais le 11 septembre 1944, quand les troupes françaises entrèrent dans le village bourguignon où ma famille s’était mise à l’abri des bombardements redoutés sur la ville de Dijon. Je n’avais presque pas fermé l’œil de la nuit ; le mur de la pièce où je dormais longeait la route et je n’avais pas cessé d’entendre rouler les camions de l’armée allemande en retraite. Au matin, enfin, plus rien. A midi, nouveau bruit qui s’approchait. Je vais prudemment entrouvrir la grille et je vois avancer lentement des tanks couverts de fleurs, entourés des gens du village : l’armée de de Lattre de Tassigny.

Je ne vous raconte pas cela pour éluder votre question, mais pour montrer qu’à l’époque une rébellion de jeunesse avait d’autres objectifs que ceux auxquels on pense aujourd’hui.

 

RD : – Je m’imagine…

 

FH : – Parmi mes camarades à l’école supérieure de commerce de Dijon, plusieurs garçons un peu plus âgés que moi étaient entrés dans la Résistance ou se sont engagés dans l’armée dès la Libération, l’un d’eux en est mort.

Dijon était un épisode de guerre dans la vie de ma famille ; nous sommes revenus à Paris que j’ai toujours habité depuis. A l’automne 1945, j’ai commencé à travailler comme sténodactylo. Ce n’était pas drôle, mais je subissais, en me réfugiant dans les livres. Il n’y avait pas, dans l’immédiat après-guerre, cette coupure entre les générations qui devait conduire à mai 68.

 

RD : – Et en mai 68 ?

 

FH : – Et en 1968, j’étais largement adulte. Entre temps, j’avais pris conscience de bien des choses révoltantes, mais nous sortons là de votre question. Pour revenir à celle-ci, dans une de mes jeunesses, je ne me souviens pas bien laquelle, j’ai été marquée par La condition humaine d’André Malraux. C’est tout ce qu’en j’en puis dire, si j’essayais de ressusciter des souvenirs, ma mémoire fabulerait.

 

 

Marché de la Poésie, Paris, 1995. Au stand des éditions Jacques Brémond. Photo ® Ambre Nolen

 

 

RD : – Françoise Hàn, vous pratiquez la chronique littéraire, vous vous prononcez sur d’autres auteurs. Vous faites partie, de même, de plusieurs  jurys nationaux de poésie. Comment se présente la poésie actuelle ?

 

FH : – Une correction : je faisais partie du jury (c’était le même pour les trois prix) des prix Antonin Artaud, Claude Sernet, Ilarie Voronca, décernés lors des Journées internationales de poésie de Rodez.

 

RD : – Je connais Rodez et ses prix littéraires. J’y ai été plusieurs fois invitée etc ; malheureusement mon ami Bernard Molinié me disait que tout avait pris fin…

 

FH : – En 2008, les deux premiers ont pris fin et les Journées se sont réduites, pour des raisons économiques. Subsistait le prix Voronca, destiné à la découverte sur manuscrit. J’avais décliné l’offre de participer au jury, à cause de la fatigue due à mon âge. Je ne suis donc plus membre d’aucun jury. Le prix Voronca lui-même vient d’être déclaré aboli par l’association Poésie Rencontres 12 qui l’organisait.

 

RD : – Et votre plume de chroniqueuse ?

 

FH : – Je continue la chronique de poésie des Lettres Françaises et je fais quelques notes de lecture pour d’autres revues, en particulier Europe.

 

RD : – Vous vous exprimez sur la poésie actuelle… Elle est comment ?

 

 

Maison de la Poésie, Paris,  le 16 mai 1989.

Patrick Desouches, musicien – Cendre Chassane, comédienne, Françoise Hàn

 

 

FH : – La poésie actuelle est très vivante et diversifiée. Je ne vois pas s’y dessiner d’écoles. La langue française s’y trouve vivifiée par les poètes « francophones » (adjectif qui, couramment, en dépit de l’étymologie, ne comprend pas les Français) et aussi par les Français qui n’hésitent pas à bousculer la langue maternelle, créer des néologismes, violenter la grammaire. Les poètes publiés sur papier sont nombreux, il faut y ajouter ceux qui se publient sur la toile.

 

RD : – Les e-books…

 

FH : – Il faudrait ajouter les livres électroniques, mais je ne sais pas quelle part ceux contenant des poèmes représentent dans le stock disponible.

Il y a aussi la poésie électronique, très spécifique et qui requiert de la part du créateur une bonne maîtrise de l’informatique.

Des grands poètes du XXe siècle, quelques-uns sont encore de ce monde. La succession est assurée, je dirai individuellement. Il y a certes toujours des équipes autour d’un projet éditorial, d’une revue, mais pas de grand mouvement comme le surréalisme, où de fortes individualités d’écrivains et d’artistes se frottaient quotidiennement les unes aux autres.

 

RD : – Et la poésie des femmes ?

 

FH : – Aujourd’hui, en France, les poètes femmes ont autant, pas plus, de difficultés de publication que les poètes hommes, il n’y a pas de discrimination de ce côté-là. Les anthologies de « poésie féminine », publiées sous le prétexte de réparer une injustice, n’ont plus lieu d’être. Je me suis toujours opposée à cette pratique, en ce qu’elle met les poètes femmes dans un ghetto. Il n’y a pas une poésie féminine et une poésie masculine, il y a la poésie. J’en profite pour dire que je refuse d’être traitée de « poétesse ». Ce mot évoque pour moi les dames du XIXe siècle qui se levaient dans un salon pour déclamer leurs vers.

 

 

Journées internationales de poésie, Rodez, 1989. Françoise Hàn, à sa droite, Ralou Bécousse.

 

 

RD : – La poésie, est-elle devenue plus vendable que dans le passé (l’industrialisation à grands pas, la crise économique, le marché éditorial ont-ils changé/pollué  quelque chose ?).

 

FH : – Je n’ai pas d’expérience personnelle dans le domaine commercial, je me fais l’écho de ce que disent les petits éditeurs de mon entourage : ils sont particulièrement victimes de la crise économique, de la fermeture des librairies indépendantes, des choix des bibliothèques publiques dont certaines (pas toutes !) ne se soucient pas d’entraîner leur lectorat vers la poésie – bref, ils ont toujours eu des difficultés de diffusion, mais ça s’aggrave. Les points de vente sont plutôt les salons, festivals, marchés de la poésie où ils se déplacent en personne.

Il faut dire que les ouvrages de poésie sont un cas particulier de la littérature générale : leurs acheteurs sont en très grande majorité des poètes. De ce point de vue, ils sont plutôt analogues aux ouvrages scientifiques et techniques, avec cela en moins sur le plan commercial qu’il n’y a pas de vulgarisation poétique. Un prix prestigieux comme le prix Apollinaire n’a certainement pas le même effet sur les ventes que le prix Goncourt sur celles des romans. Si l’on ajoute que beaucoup de petits éditeurs de poésie sont eux-mêmes poètes, on se retrouve en circuit fermé.

Je considère pourtant que la situation est bien meilleure qu’il y a une soixantaine d’années, quand « l’éditeur des poètes » était seul à publier des poètes débutants – et le leur faisait payer en exigeant un montant de souscriptions que le jeune auteur ne pouvait réunir qu’en y mettant de sa poche. L’entrée dans l’édition de Rougerie, on ne le dira jamais assez, commença à faire changer les mœurs. Aujourd’hui, les éditions Rougerie sont toujours actives, les petits éditeurs se sont multipliés, certains disparaissent mais d’autres se créent. De même pour les revues.

 

RD : – Et les grands éditeurs ?

 

FH : – De grands éditeurs ont un catalogue de poésie important, au moins pour les noms déjà consacrés, qui sont à redécouvrir à chaque génération. Plusieurs collections de poche existent : Poésie/Gallimard n’est pas loin de son 500e numéro, Points garde une section poésie, Orphée (éditions de La Différence) a repris vie en 2012 après quelques années d’absence. De telles collections (celles que je n’ai pas nommées voudront bien m’excuser) ne sont pas forcément ouvertes aux auteurs débutants, mais elles élargissent le lectorat de la poésie en général.

Sauf exceptions que je ne connaîtrais pas, il est impossible de vivre de ses droits d’auteur si l’on ne publie que des poèmes. Il faut avoir un second métier, ce qui est souvent bien pénible, mais oblige le poète à ne pas tourner en rond dans sa sphère, à connaître les conditions de vie des autres gens.

L’association Union des poètes & Cie, créée en septembre 2012, se préoccupe du rôle social des poètes. Elle se proclame « Union de tous ceux qui – forcenés des mots – écrivent, promeuvent ou défendent des textes inclassables ». uniondespoetes@yahoo.fr

 

RD : – Quels seraient les plus jeunes auteurs qui ont retenu votre attention ?

 

FH : – Je vous ai parlé de Pierre Causse. Il n’avait pas encore passé son bac’ quand, en 2009, il m’a envoyé le manuscrit de Funambule, mais le fil est barbelé, en me demandant l’autorisation d’y mettre en exergue une citation de ma Lettre avec un fragment de bleu. Un si jeune garçon pouvait-il avoir une telle qualité d’écriture ? Je l’ai rencontré à Rodez, notre entretien a confirmé sa maturité d’esprit. Jacques Brémond a publié l’ouvrage en 2012. P. Causse m’a depuis donné à lire un autre manuscrit, très différent du Funambule mais aussi remarquable. Il poursuit des études de théâtre.

Il y en a eu d’autres, donnant des signes certains qu’ils étaient marqués par la poésie, dans ceux couronnés par le prix Ilarie Voronca. Je songe ainsi à Marie-Céline Siffert, avec Monsieur en extase sur la couverture (2007), mais je n’ai pas de contacts directs avec elle. Et il y en a certainement bien d’autres, la difficulté pour les connaître est qu’ils ne sont pas publiés.

 

RD : – Demandez-moi, s’il vous plaît, de vous poser une question qui ne vous a jamais été mise et que vous avez toujours attendue…

 

FH : – La question serait : La poésie est-elle nécessaire à la survie de l’espèce humaine ?

Et la réponse : elle est indispensable. C’est par le poème que nous transmettrons aux générations futures ce qu’il y a en nous d’authentiquement humain. En ce début du XXIe siècle, c’est une obligation impérative.

 

RD : – Merci chère Françoise Hàn d’avoir participé à cet entretien !

 

 

 

 

 

 

 

 

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Née à Paris en 1928, y vit de façon permanente depuis 1945.

A longtemps travaillé dans l’édition scientifique.

Collaboratrice de la revue Europe (Paris) et des Lettres Françaises (Paris). Membre du comité de rédaction deLa Traductière, revue du Festival franco-anglais de poésie (Paris) et d’Osiris, revue multilingue de poésie (Old Deerfield, Mass., États-Unis).

Lauréate du prix Dante 2013 décerné par le Cénacle européen francophone de poésie, arts et lettres, pour l’ensemble de son œuvre en poésie.

 

Bibliographie :

Premier recueil publié en 1956 : Cité des hommes, Seghers, Paris.

Depuis lors, une vingtaine de recueils, plus des éditions à tirage limité et des poèmes-collages muraux.

 

Principaux titres en librairie :

chez Rougerie, F 87330 Mortemart : Une fête, même au creux du sombre, 1997.

chez Cadex, F 34420 Portiragnes, cadex@cadex-editions.net : Profondeur du champ de vol, 1994 – L’évolution des paysages, 2000.

chez Jacques Brémond Editeur, F 30210 Remoulins, editions-jacques-bremond@wanadoo.fr : Cherchant à dire l’absence, 1994, 1996 – Lettre avec un fragment de bleu, 1996 – L’unité ou la déchirure, 1999 – Ne pensant à rien,2002 – Une feuille rouge, 2004,  tirage limité – Un été sans fin, 2008 – Le double remonté du puits (2011).

chez Le Silence qui roule, F 45650 St-Jean-le-Blanc, marie.alloy@orange.fr : N’était pas écrit, 2012.

 

Consulter :

Serge Brindeau La poésie contemporaine de langue française, Paris, 1973 – Poésie I, n° 135, 1987 – Robert Sabatier Histoire de la poésie française, XXe siècle, tome III, Paris 1988 – Fabio Doplicher Antologia Europea, Avezzano  (Italie), 1991 – Katharina M. Wilson An Encyclopedia of Continental Women Writers, New York & Londres, 1991 – Jean Orizet La poésie contemporaine de langue française, II, Paris, 1992  – Rüdiger Fischer La Fête de la Vie / Das Fest des Lebens, III,  Rimbach (Allemagne), 1993 – Michael Bishop Contemporary French Women Poets, vol. II, Amsterdam & Atlanta, 1995  et Women’s Poetry in France, 1965-1995, 1998, Winston- Salem, N.C. – Jean-Baptiste Para Anthologie de la poésie française du XXe siècle, tome II, (Poésie Gallimard) Paris 2000. John C. Stout L’énigme-poésie – Entretiens avec 21 poètes françaises, Amsterdam –

http://poezibao.com

http://francoise-han.ral-m.com

 

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Journaliste: Rodica Draghincescu

http://www.draghincescu.com

 

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