Françoise Hàn

 

 

(France)

 

 

 

Actes du Colloque de Cerisy-la-Salle sur Pierre Michon*

Quelques propos

 

Le cheminement d’un écrivain exigeant est le thème prédominant du colloque  consacré à Pierre Michon en août 2009. En fait, deux types de cheminement font l’objet des communications, l‘un étant le parcours du créateur, l’autre l’avancée dans la réception du public, celle-ci, il est vrai, pouvant – ce n’est quand même pas l’essentiel – avoir une certaine influence sur celui-là. En tous cas, le volume d’actes qui vient d’être publié dans Les Cahiers de la nrf est d’un intérêt certain. Je n’ai pas la prétention d’en faire le compte-rendu – certains chapitres excèdent d’ailleurs mes compétences – je m’en tiendrai à quelques propos ou confidences à partir de tel ou tel de ses aspects.

Sur les trente-quatre auteurs d’un volume de 576 pages, six seulement ne sont pas des universitaires à part entière, ce qui n’a rien de surprenant. Les trois responsables qui ont réuni les textes, Pierre-Marc de Biasi, Agnès Castiglione et Dominique Viart, ont eu l’excellente idée de  redistribuer les contributions en six ensembles thématiques, donnant le soin de conclure chacun d’eux, soit à un écrivain, soit à un artiste. C’est ainsi que l’ensemble « Paysages » se termine – il vaudrait mieux dire : ouvre l’horizon – sur la communication, un vrai texte de création,  de l’écrivain et peintre Gérard Titus-Carmel. : « Temps mort. (Parages de La Grande Beune) » . Le début montre un homme préhistorique dans une grotte, il est tombé sur le sol d’ocre boueuse et se relève en appuyant la main sur la paroi. Remis sur ses pieds, il s’étonne de l’empreinte, la reproduit, volontairement cette fois, recommence et recommence. Ainsi serait né, d’un hasard transformé par le geste humain, l’art rupestre qui est une écriture. « Car c’est bien d’écriture qu’il s’agit là, quand on inscrit si obstinément la légende de son corps faillible sur la grande page du monde, ou quand on s’étourdit à construire opiniâtrement une histoire dont l’incipit est une chute, et qui se prolonge dans la répétition pour finir plus loin que soi » (pp. 305-306). Deux pages plus loin : « C’est cela qui pousse à la ferveur : écrire toujours debout dans la conscience de l’incertain ».

*

La Grande Beune (1996) est souvent citée, analysée par les participants au colloque. Toutefois, je n’ai pas trouvé dans l’ouvrage d’allusion à un passage où Pierre Michon qui, né en 1945, n’a pas vécu la deuxième guerre mondiale, écrit sur les camps d’extermination ces lignes absolues : « les enfers de la Pologne et de la Slovaquie, les camps célèbres pas loin du camp d’Attila mais en regard de quoi le camp d’Attila était une école de philosophie, les plaines à betteraves et à miradors où Dieu ni l’homme une fois pour toutes n’eurent plus cours ». Cela surgit à propos d’un détail à première vue minime, les étiquettes collées sur les pierres taillées rangées dans un meuble à vitrine au fond d’une classe. La calligraphie des instituteurs du XIXe siècle s’en est dégradée d’abord à la suite de Verdun, puis s’est à jamais perdue dans l’horreur des camps. La phrase, commencée une page avant cette citation, se poursuit pour arriver à : « et par-delà les instituteurs de tout poil, cela venait d’autres hommes, qui avaient fait l’objet et non pas l’étiquette, des hommes dont on ne sait plus s’ils croyaient à quelque chose en les faisant ou s’ils ne croyaient à rien et les faisaient par habitude, mais dont on pense avec raison que jamais ils ne déchurent jusqu’aux Cercles slovaques. » Un morceau de phrase, tranchant comme un éclat de silex, pour résumer l’aventure humaine.

*

« Comment en vingt-cinq ans un auteur inconnu de la Creuse est-il passé du statut d’écrivain débutant à celui de grand écrivain ? » Olivier Bessard-Banquy (p. 521).

« Nous nous trouvons au point à la fois lumineux et névralgique qui sépare l’adhésion empathique et militante d’un public déjà très substantiel de happy few et la curiosité d’un lectorat beaucoup plus large et plus difficile à cerner : ce qu’on appelle mystérieusement le grand public. » (Introduction signée par P.M. de Biasi, A. Castiglione, D. Viart)).

Grand écrivain et grand public ne sont pas toujours conciliables. Comme tout grand écrivain, Paul Michon nous remet en question, ce qu’une partie du grand public n’accepte pas. Serait-elle en train de devenir minoritaire ? Ce serait une grande joie.

Pour sa part, O. Bessard-Banquy attribue majoritairement la « reconnaissance de Pierre Michon » (c’est le titre de sa communication) aux interventions extérieures, ainsi dénombrées :

– La publication chez Gallimard du premier roman, Vies minuscules. Il n’a pas tort de dire que libraires et critiques n’auraient pas ouvert le livre s’il avait été publié par une maison sans renom. Mais d’autres écrivains ont débuté chez Gallimard sans atteindre la célébrité.

– Un grand papier signé Bernard Alliot, dans Le Monde des Livres du 2 mars 1984.

– Le prix France-Culture, « prix littéraire de prestige » qui influence des auditeurs convaincus. O. Bessard-Banquy explique : « il vaut mieux être lu par dix lecteurs passionnés que par cent lecteurs mous ».

– Le soutien indéfectible d’une maison d’édition : parmi les lecteurs passionnés se trouvait Gérard Bobillier, fondateur des éditions Verdier qui publieront neuf ouvrages de Pierre Michon (sept en première édition et deux repris d’un premier éditeur) et s’activeront à les diffuser.

– Le soutien d’auteurs et critiques de premier plan. O. Bessard-Banquy mentionne la publication chez Verdier de Compagnies de Pierre Michon (1993), toutefois l’idée première en revient à la revue Théodore Balmoral et celle-ci en est co-éditrice. Son rédacteur en chef, Thierry Bouchard, était lui aussi un soutien actif de Pierre Michon, que la revue avait publié dès son n° 1, en 1985. Je me souviens de mon entretien avec Thierry Bouchard au Salon de la Revue d’octobre 1992, lorsqu’il m’avait proposé de participer à ce qui était alors prévu comme un numéro spécial. Il estimait nécessaire de conforter Pierre Michon dans la poursuite de l’écriture.

à noter que, lorsque parut l’ouvrage, Le Monde des Livres du 28 janvier 1994, tout en en faisant l’éloge, se demanda s’il n’arrivait pas trop tôt. « Toute impatience est intempestive », disait l’article, qui ne croyait pas que Pierre Michon ait eu besoin de cette manifestation collective de sympathie. (Je n’ai pas gardé le nom du signataire de l’article, qui analysait plusieurs autres publications).

– Le passage en format poche. Bien sûr, il est heureux que les écrits de Pierre Michon soient accessibles à un coût modique. Mais n’est-ce pas une conséquence plutôt qu’une cause de la popularité ?

*

Une bibliographie très complète est établie par Agnès Castiglione : œuvres de Pierre Michon, textes non repris en volumes, préfaces, documents audio-visuels, puis études sur son œuvre, classées en : ouvrages collectifs, essais, dossiers – articles consacrés à l’œuvre – ouvrages partiellement consacrés à l’œuvre. Cette bibliographie ne signale pas, ce qui est compréhensible, les prépublications en revues de textes ultérieurement repris en volumes. Il se trouve pourtant que c’est l’une d’elles qui m’a fait découvrir la puissance de la prose de Pierre Michon. C’était Fragment d’un Rimbaud, dans le numéro 1 de Quai Voltaire Revue Littéraire, daté « hiver 1991 », sorti de l’imprimerie en février de cette année-là. J’avais laissé passer Vies minuscules et les trois romans suivants. J’y suis revenue par la suite, en commençant par Maîtres et serviteurs. Depuis lors, je me précipite sur les ouvrages de Pierre Michon dès qu’ils sortent en librairie.

Remarque : revue de très haute qualité, Q.V.R.L. devait s’éteindre, faute d’argent, voici près de vingt ans.

*

Dans l’ensemble thématique 2 : « Genèse, écriture et désécritures », les universitaires se penchent longuement, en détail, sur les carnets de Pierre Michon. C’est leur droit et leur plaisir. Ce peut  être un plaisir aussi pour certains lecteurs. Pour d’autres, c’est un risque, celui de les éloigner de l’œuvre telle que son auteur a voulu la publier.

Pour le créateur, la question se pose : est-il souhaitable de se prêter à ce déshabillage en public ? De son vivant ou après sa mort ? Est-ce son devoir de mettre de côté ses brouillons,  pour la jouissance des chercheurs futurs ?

 

* Pierre Michon La lettre et son ombre – Actes du colloque de Cerisy-la-Salle, août 2009. Gallimard, Les Cahiers de la N.R.F., 2013. 576 pages, 28 €.

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

BIOBILIOGRAPHIE

 

Photo Bernard Bardinet – Tous droits réservés

 

Poète et critique littéraire.

Née à Paris en 1928, y vit de façon permanente depuis 1945.

A longtemps travaillé dans l’édition scientifique.

 

Collaboratrice de la revue Europe (Paris) et des Lettres Françaises (Paris). Membre du comité de rédaction deLa Traductière, revue du Festival franco-anglais de poésie (Paris) et d’Osiris, revue multilingue de poésie (Old Deerfield, Mass., États-Unis).

Lauréate du prix Dante 2013 décerné par le Cénacle européen francophone de poésie, arts et lettres, pour l’ensemble de son œuvre en poésie.

 

Bibliographie

Premier recueil publié en 1956 : Cité des hommes, Seghers, Paris.

Depuis lors, une vingtaine de recueils, plus des éditions à tirage limité et des poèmes-collages muraux. Principaux titres en librairie

chez Rougerie, F 87330 Mortemart : Une fête, même au creux du sombre, 1997.

chez Cadex, F 34420 Portiragnes, cadex@cadex-editions.net : Profondeur du champ de vol, 1994 – L’évolution des paysages, 2000.

chez Jacques Brémond Editeur, F 30210 Remoulins, editions-jacques-bremond@wanadoo.fr : Cherchant à dire l’absence, 1994, 1996 – Lettre avec un fragment de bleu, 1996 – L’unité ou la déchirure, 1999 – Ne pensant à rien,2002 – Une feuille rouge, 2004, tirage limité – Un été sans fin, 2008 – Le double remonté du puits (2011).

chez Le Silence qui roule, F 45650 St-Jean-le-Blanc, marie.alloy@orange.fr : N’était pas écrit, 2012.

 

Consulter

Serge Brindeau La poésie contemporaine de langue française, Paris, 1973 – Poésie I, n° 135, 1987 – Robert Sabatier Histoire de la poésie française, XXe siècle, tome III, Paris 1988 – Fabio Doplicher Antologia Europea, Avezzano (Italie), 1991 – Katharina M. Wilson An Encyclopedia of Continental Women Writers, New York & Londres, 1991 – Jean Orizet La poésie contemporaine de langue française, II, Paris, 1992 – Rüdiger Fischer La Fête de la Vie / Das Fest des Lebens, III, Rimbach (Allemagne), 1993 – Michael Bishop Contemporary French Women Poets, vol. II, Amsterdam & Atlanta, 1995 et Women’s Poetry in France, 1965-1995, 1998, Winston- Salem, N.C. – Jean-Baptiste Para Anthologie de la poésie française du XXe siècle, tome II, (Poésie Gallimard) Paris 2000. John C. Stout L’énigme-poésie – Entretiens avec 21 poètes françaises, Amsterdam – http://poezibao.comhttp://francoise-han.ral-m.com

 

 

 

Articles similaires

Tags

Partager