Françoise Hàn

 

Françoise Hàn

 

(France)

 

 

 

Seuls les humains ont conscience de la mort

 

 

Il est possible, et c’est sagesse, d’attendre en paix sa propre mort comme conclusion normale de sa vie. Mais la mort de l’autre est inadmissible, la mort des autres en général peu soutenable. Neige de Gérard Bayo, s’ouvre sur la fin de vie, dans un digne silence,  d’un ami qui fut son éditeur et son traducteur. Avec des moyens très modestes, Rüdiger Fischer avait établi en Allemagne, dans un village forestier, un lieu d’éditions bilingues, voire trilingues, dénommé En Forêt – Verlag im Wald. Un poème porte ce titre, En Forêt, et s’interroge sur « ce qu’elle en pense, la vie / des discours qu’elle tient ».  Sans nommer expressément le disparu, plusieurs autres poèmes portent sa marque. Dans Les pommiers de Rimbach – du nom du village – la mort est évacuée en étant désignée comme un sommeil. Ailleurs, le titre, Ami, ta mort, est le premier vers qui se poursuit par « non loin / est encore féconde ». L’avant-dernier poème ne porte pas de titre, mais seulement (i.m. Rüdiger Fischer) et fait l’objet d’une note explicative au sujet d’une visite du dédicataire dans une ville polonaise, moins d’un an avant son décès, survenu le 4 juin 2013 après sa longue maladie.

La mention de la Pologne, pays martyr de la période nazie, entrecroise la mort récente d’un ami et les abominations concentrationnaires des années trente et quarante. La quatrième de couverture signale que le volume est une anthologie regroupant des poèmes de 1975 à nos jours. Mais les références ne sont pas mentionnées et l’ouvrage a sa composition propre. Si sa séparation en deux parties oppose la neige, blanche mort, à un astre vivant, un lien entre l’une et l’autre s’annonce à l’une des premières pages de Neige, avec le poème Vivante étoile.

Le lecteur habituel de Gérard Bayo sait que son œuvre ne cesse de s’interroger sur les camps d’extermination. Les évènements, essentiellement depuis la guerre  d’Espagne et la Deuxième guerre mondiale qu’elle préfigurait, sont évoqués à voix d’autant plus insistante qu’elle ne crie pas. Dans un poème qui porte le nom de combattants du ghetto de Varsovie : « à d’autres rues on a donné / le nom des disparues. Le chemin passait là. // Seul l’invisible existe encore. » Le poème  suivant décrit un lieu abandonné : « Derrière le portail il neige / du silence et du temps, il neige encore / de la durée. » Un peu plus loin, « Des pas humains / le chemin ne veut plus […] Durcit la neige / au pied des arbres et s’éteint ». Une mention finale : « Treblinka, avril » révèle que le poète se tient devant un camp de la mort, le deuxième plus grand après Auschwitz.

Seuls les humains ont conscience de la mort. Mais ce n’est pas tant sa présence que la présence des morts qui habite ce livre. La différence est capitale. à deux reprises, d’abord dans Neige, puis dans Vivante étoile, l’auteur s’adresse à Macha, adolescente survivante du ghetto de Varsovie, qui tint son journal de 1941 à 1943, de Vilnius au camp du Struthof. « Au matin, les oiseaux / du fleuve ne se noient pas, Macha, et le soleil irradie / à travers les branches » lui dit-il dans le poème Terrestre. à Rosa Luxemburg, communiste allemande assassinée à Berlin en 1919, il assure : « les siècles encore, / te demandent au parloir ». Les vivants d’aujourd’hui ont partie liée avec ceux d’hier. Un même amour les englobe tous : « Aime-moi. Les morts ressuscitent ».

Le choix anthologique n’a pas retenu l’espoir que l’on percevait dans Pas Encore (2009). Ici, « seuls peut-être les morts / n’en finissent d’espérer ». Comment peut-on communiquer avec eux ? Le poète se méfie des mots, traîtres quand ils servent la propagande d’un pouvoir maléfique, ou impuissants : « Ne restent / que des mots, / sur la page. // Et celui-là, / (le béquillard, l’avorton), l’ultime // dit mal ». Ils ne sont pas la parole : « sans un mot parlait / la parole ».

Ouvrons ici une parenthèse. La défiance à l’égard des mots n’exclut pas la précision avec laquelle sont nommés quantités d’animaux et de végétaux qui peuplent les poèmes : bihoreau (sorte de petit héron), cincle (passereau qui plonge dans les torrents pour y attraper sa nourriture), oxalis (une herbacée) – ce ne sont là que des exemples. L’exactitude des vocables témoigne de l’attention portée par le poète à tout ce qui, par son existence, fait signe vers un poème non-écrit.

Fermons la parenthèse. Silence est de loin le terme le plus répété de tout le livre. On l’a vu plus haut associé à la neige dans une signification létale. Peut-on communiquer par lui avec les défunts, rétablir avec eux une vision de l’Histoire qui surmonte les atrocités ? Tel pourrait être le sens profond de Neige. Un des interlocuteurs du poète est le peintre Chaïm Soutine, né à Minsk (Biélorussie) en 1893, émigré en France, recherché sous l’occupation en tant qu’artiste juif par la police de Vichy.  Parce qu’il devait se cacher, il fut opéré trop tard d’un ulcère et en mourut dans un hôpital parisien le 8 avril 1943. Toi debout contre un mur bas est à la fois un intertitre de Neige et le titre d’un poème. Celui-ci porte in fine la mention Soutine au Blanc, Indre, et en exergue une exclamation « à la vie ! », la même qui sert de titre au poème sur Treblinka. Un autre poème, inspiré par un tableau de la salle Soutine au Musée de l’Orangerie, y voit silence et majesté.

Rimbaud, à qui Gérard Bayo a consacré plusieurs essais, est interpellé directement : « ta parole vole en éclats / Arthur Rimbaud, elle n’est plus ». C’est que la « vraie vie » qu’il invoquait est toujours absente. Autres grandes figures du passé : Paul Celan, Goya, Hölderlin, Beethoven, éric Satie, Anna Akhmatova, Bonnard, Gauguin, Emily Dickinson.

Ces voix, dont on dit communément qu’elles se sont tues, continuent de nous parler, mais le dialogue se perdrait dans le désert, s’il avait lieu à l’écart des vivants. Or ils sont bien là, les anonymes de tous les jours, « la femme jeune et belle sur une terrasse », « cet homme dans le café mal éclairé », « celui / que tu vas rencontrer / as déjà / rencontré », en banlieue parisienne, devant les péniches stationnées à Courbevoie, ou lors des nombreux voyages du poète dans plusieurs pays européens : « Où donc est la frontière du monde ? » Nulle part, puisque « en nous se tient l’univers ». Mais à la dernière page, « la nuit vient et s’étend / jusqu’aux confins supposés de l’univers. » Ce n’est pas un constat pessimiste, cette nuit n’est pas ténèbres hostiles, elle a besoin de la solidarité humaine : « Pour que tu veilles / sur elle, / la nuit vient ». Est-ce une nuit porteuse d’étoiles ? Le poème n’en dit rien, c’est à la page  précédente que nous lisons ces paroles de l’ami en allé, Rüdiger Fischer : « Entre les feuilles de vigne et la renouée, les étoiles / de plus en plus nombreuses ». La ligne de crête du recueil passe par les étoiles.

 

 

Gérard Bayo : Neige suivi de Vivante étoile

éditions L’Herbe qui tremble, 2015. www.lherbequitremble.fr

218 pages 14 x 19 cm, 14 €

 

 

 

 

 

 

 

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bayo

 

Gérard Bayo est né à Bordeaux en 1936.

 

Biographie sur le site

http://www.gerard-bayo.book.fr

où figure également sa bibliographie complète. Ci-dessous, quelques titres en sont extraits à titre indicatif.

 

Poèmes

Les Pommiers de Gardelegen, préface de Pierre Emmanuel, éditions Chambelland, 1971

Un Printemps difficile, préface de Jean Malrieu, éditions Chambelland, 1975. Prix Antonin Artaud 1976

Déjà l’aube d’un été, éditions Saint-Germain-des-prés, 1984

Omphalos, éditions L’Arbre à paroles, 1992

Km 340, Atelier La Feugraie, 2006

Ressac de lumière, bilingue, version allemande de Rüdiger Fischer, Verlag im Wald, 2006

Pas Encore, bilingue, version allemande de Rüdiger Fischer, Verlag im Wald, 2009

La langue des signes, éditions L’herbe qui tremble, 2013

 

Essais

La Révolte d’Arthur Rimbaud, éditions Librairie Bleue, 1995

L’Autre Rimbaud, Verlag im Wald, 2007

 

Traductions en français de plusieurs poètes roumains et du roman de Horia Badescu, Le Vol de l’oie sauvage, 1989

 

Les poèmes de Gérard Bayo ont été traduits en diverses langues

 

 

 

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BIO FRANCOISE HAN

 
Née à Paris en 1928, y vit de façon permanente depuis 1945.

A longtemps travaillé dans l’édition scientifique.

Collaboratrice de la revue Europe (Paris) et des Lettres Françaises (Paris). Membre du comité de rédaction deLa Traductière, revue du Festival franco-anglais de poésie (Paris) et d’Osiris, revue multilingue de poésie (Old Deerfield, Mass., États-Unis).

Lauréate du prix Dante 2013 décerné par le Cénacle européen francophone de poésie, arts et lettres, pour l’ensemble de son œuvre en poésie.

 

Bibliographie :

Premier recueil publié en 1956 : Cité des hommes, Seghers, Paris.

Depuis lors, une vingtaine de recueils, plus des éditions à tirage limité et des poèmes-collages muraux.

 

Principaux titres en librairie :

chez Rougerie, F 87330 Mortemart : Une fête, même au creux du sombre, 1997.

chez Cadex, F 34420 Portiragnes, cadex@cadex-editions.net : Profondeur du champ de vol, 1994 – L’évolution des paysages, 2000.

chez Jacques Brémond Editeur, F 30210 Remoulins, editions-jacques-bremond@wanadoo.fr : Cherchant à dire l’absence, 1994, 1996 – Lettre avec un fragment de bleu, 1996 – L’unité ou la déchirure, 1999 – Ne pensant à rien,2002 – Une feuille rouge, 2004,  tirage limité – Un été sans fin, 2008 – Le double remonté du puits (2011).

chez Le Silence qui roule, F 45650 St-Jean-le-Blanc, marie.alloy@orange.fr : N’était pas écrit, 2012.

 

Consulter :

Serge Brindeau La poésie contemporaine de langue française, Paris, 1973 – Poésie I, n° 135, 1987 – Robert Sabatier Histoire de la poésie française, XXe siècle, tome III, Paris 1988 – Fabio Doplicher Antologia Europea, Avezzano  (Italie), 1991 – Katharina M. Wilson An Encyclopedia of Continental Women Writers, New York & Londres, 1991 – Jean Orizet La poésie contemporaine de langue française, II, Paris, 1992  – Rüdiger Fischer La Fête de la Vie / Das Fest des Lebens, III,  Rimbach (Allemagne), 1993 – Michael Bishop Contemporary French Women Poets, vol. II, Amsterdam & Atlanta, 1995  et Women’s Poetry in France, 1965-1995, 1998, Winston- Salem, N.C. – Jean-Baptiste Para Anthologie de la poésie française du XXe siècle, tome II, (Poésie Gallimard) Paris 2000. John C. Stout L’énigme-poésie – Entretiens avec 21 poètes françaises, Amsterdam –

http://poezibao.com

http://francoise-han.ral-m.com

 

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