François Bingono Bingono

 

François BINGONO BINGONO       François Bingono Bingono à Yaoundé (2013)

 

(Cameroun)

 

 

 

Langue et musique – un mariage africain

 

Télécommunication sans courant et sans réseau – chez les Bétis en Afrique centrale cela marche depuis 10.000 ans. Le secret ? Un tambour parlant qui produit des messages et de la musique. Une approche ethnomusicologique.

François Bingono Bingono, journaliste et ethnomusicologue, Yaoundé, Cameroun

 

François Bingono Bingono 2       François Bingono Bingono  à Mülheim/Ruhr (2014)

 

Les Bétis sont un peuple Bantu de l’Afrique centrale. Ils sont repartis entre le Cameroun, le Gabon, la Guinée Equatoriale et le nord du Congo. Ils ont en partage la même culture. Pour leur communication, ils utilisent un tambour parlant qui s’appelle n’kul.

Parlant de la langue et du langage, il convient de rappeler que la langue est un système de signes articulés, propre à l’être humain pour sa communication – tandis que par langage on entend toutes les autres formes de communication à l’exclusion de la parole. Ceci revient à dire que le n’kul qui s’exprime comme un communiquant et qui est simplement un support anthropomorphique, c’est-à-dire un objet en bois auquel on a conféré une valeur humaine, et bien le n’kul est donc un communicateur privilégié au plan organologique.

 

VIDEO: François Bingono Bingono joue Nkul au thèâtre de Mülheimer 2014 (Müklheim/Ruhr)

Video (source): Aya Bach

 

http://www.culturebene.com/6806-francois-bingono-bingono-je-soutiens-la-culture-camerounaise-bec-et-ongles.html

 

 

 

Imitation de langue

 

Dans la nomenclature des instruments de la communication ou des supports de la communication, le n’kul est un idiophone solide à corps vibrant. Il est taillé dans une bille de bois cylindrique de proportions différentes. De l’intérieur la bille de bois est échancrée, et sur la partie supérieure on aperçoit une longue fente longitudinale munie de deux visières. De l’intérieur, la grande fosse de n’kul permet une amplification de l’instrument. Les deux visières permettent que le n’kul calque son système langagier sur le système des langues bantu qui sont des langues à ton.

Les langues bantu reposent sur le principe de deux tons fondamentaux : Il s’agit d’un ton aigu, appelé ton femelle, et d’un ton mâle, appelé ton grave. En alternant les deux tons de la manière suivante : haut-haut-haut – bas-bas-bas, haut-bas – bas-haut, on obtient fondamentalement quatre tons. Mais ces possibilités synthésiques permettent qu’on puisse élargir la gamme tonale des langues bantu jusqu’à douze tons.

 

Exemple sonore

 

Quant à la musique qui est généralement définie comme étant l’art du son, chez les Bantu le concept de musique est un triptyque. C’est-à-dire il renvoie à trois choses à la fois : Musique, c’est chant, danse, et paroles poétiques. L’Africain estime que ces trois éléments sont intimement liés. Ils sont par conséquent inséparables.

Etant donné ce que nous avons dit de la langue et du langage, il convient de faire la remarque que le support de la communication n’kul qui est le tambour parlant, démontre qu’il y a un mariage fondamental entre les éléments de la langue d’une part et les éléments du langage d’autre part. La musique est un élément de langage, mais elle part de l’autre élément qui est la langue. Autrement dit, la langue est première en tant que parole pure et sans ornement, tandis que la musique est une langue au deuxième niveau, car la mélodie, qui est un ornement, modifie la phrase proférée.

http://www.litenlibassa.com/index.php/gen/int/489-entretien-avec-lanthropologue-et-journaliste-francois-bingono-bingono.html

 

 

 

 

Discours et jeu

 

Le n’kul qui est la base de notre analyse assure les deux formes de la communication. Il assure la communication du discours, c’est-à-dire c’est un instrument par lequel on transmet des messages. Il s’agit donc du discours classique, mais le n’kul assure également une communication ludique, c’est-à-dire une communication du jeu, une communication musicale. Au plan thématique, les thèmes que chantent les musiciens s’inspirent de la vie de tous les jours : la joie, la tristesse, la vie, la mort, l’amour. D’autres thèmes sont relatifs à la réflexion, à la méditation, à la spiritualité.

Il convient de remarquer que chez les Bétis le n’kul assure toutes les formes d’animation. Quand un enfant vient au monde, sa naissance est annoncée par le n’kul, et la célébration d’accueil à l’adresse du nouveau-né se fait sous forme de chant et de danse que soutient toujours le n’kul. Quand cet enfant sera devenu grand et qu’il pourra se marier, le mariage sera d’abord annoncé sous forme de discours par le même tambour parlant, et la grande fête nuptiale qui aura lieu sera également soutenue par la batterie du n’kul. Maintenant, quand cet enfant va vieillir, en espérant qu’il va mourir vieux, et bien sa mort est également annoncée par le tambour parlant n’kul. Et chaque fois qu’un ancien décède, surtout s’il a accompli des hauts faits dans sa société, on l’enterre par le chant et la danse soutenus également par une batterie de min’kul (pluriel de n’kul).

 

 

 

Reporter sportif

 

François Bingono Bingono 3       François Bingono Bingono à Nkolandom, Cameroun (2015)

 

 

Nous voulons prendre d’autres exemples : Quand il y avait de grandes manifestations sportives, notamment la lutte traditionnelle, c’était le n’kul qui annonçait les dates, lieux et équipes en présence des semaines avant l’événement. Quand la compétition elle-même s’installe, c’est le n’kul qui assure également la transmission du comportement de la compétition aux personnes qui se situent à distance du lieu des jeux. Parce qu’il faut rappeler que le n’kul est perçu entre cinq et dix kilomètres à la ronde. Donc même des gens qui ne sont pas dans les lieux de la compétition peuvent suivre tout ce qui se passe. Quand une équipe est en train de remporter sa victoire sur l’autre, la danse s’installe – et notamment à la fin du tournois le vainqueur organise séance tenante une grande manifestation de danse, et c’est toujours une batterie du n’kul qui alimente cela.

Nous allons prendre l’exemple d’une femme qui aura été maltraitée dans son foyer. Cette femme peut prendre la fuite et nous allons avoir droit à deux formes de discours. Un premier discours peut annoncer qu’une femme fugitive vient de s’échapper de son foyer, elle est en direction de son village. On peut demander aux personnes qui sont sur son parcours de l’attraper et de la ramener à son foyer. Première chose.
Deuxième chose : Un ami ou un parent proche à cette femme fugitive peut également sur la base du même tambour parlant n’kul annoncer à ses parents : « Votre fille qui est venue en mariage dans tel, tel, tel village est en difficulté. Venez avec des renforts pour la récupérer. »

Voici le n’kul qui assure également une transmission d’un message, je peux dire belligérant, c’est-à-dire l’attaque ou bien le conflit, pour le cas de quelqu’un qui est allé dans la forêt pour la chasse : S’il est agressé par un animal féroce, c’est le n’kul qui va également appeler des renforts pour qu’on vole au secours de cet individu. Lors de la séance de guérison traditionnelle, on va également mettre en scène une expression de chant et de danse soutenus toujours par le n’kul.

 

 

 

 

Parler avec les ancêtres

 

Cela revient à dire que la langue exprime toutes les situations sociales des individus – et la musique maintenant au plan purement thématique va créer son discours sur les situations également sociales. Toutefois le n’kul, en tant qu’outil de transmission des messages est en net recul de nos jours. Il reste un instrument de musique, et fonctionne lors des séances de thérapie comme support musical. Avec l’arrivée des supports modernes de la communication, les décès, les accidents, les femmes en fuite… tout cela est annoncé par le téléphone portable et la radio qui sont plus instantanés. Mais de nombreux villages ne sont toujours pas connectés au réseau téléphonique : le n’kul y joue son rôle. Lors des cérémonies rituelles également, le n’kul est irremplaçable, car l’Africain croit toujours à la communication avec ses ancêtres, et la nature. Les outils modernes de communication sont inaptes à assurer cette communication.

La musique reste toujours une double transformation en phrases mélodiques, des phrases prononcées ou écrites. Car le texte est transformé par le chanteur, et ce même texte musical est agrémenté par les instruments de musique qui ne se contentent pas simplement de résonner, mais qui parlent également. Au bout du compte, nous assistons donc à un mariage parfait entre la langue et la musique sur la base du n’kul, le tambour parlant des Bétis de l’Afrique Centrale.

 

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Anthropologue, comédien, metteur en scène et journaliste camerounais.

Sous-directeur des programmes à la Cameroon Radio Television (Crtv), auteur d’ouvrages ethnographiques, François BINGONO BINGONO est une figure importante de la scène culturelle camerounaise. Il apparait dans le film MVÉ-DZIÉ de Roger Nankap (2014, documentaire, 43mins) sur le massage béti.

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