Franck Cana

 

 

 

 

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« GENOUX A TERRE »  D’AUGUY IBANGA

 

 

 

 

 

 

La rentrée littéraire est exceptionnelle. Cette année, parmi les auteurs originaires du Congo, les romanciers ne sont pas les seuls à avoir mis sur le marché des ouvrages de qualité. Après son roman « la pauvreté de l’or », le Congolais Auguy Ibanga signe un recueil de poèmes considéré comme l’une des merveilles récemment publiées et que l’on se doit de parcourir. Avec « Genoux à terre » Ibanga est un fin observateur de son environnement, des sociétés et de la marche du monde.

 

A travers trente et un poèmes de taille variable, l’auteur va attirer l’attention, orienter, conseiller, encourager l’individu et la collectivité. Il a bien entendu en point de mire la société congolaise, mais sort des frontières du Congo lorsque l’exercice d’observation  lui est imposé par la situation. Le génie du poète a donné naissance à des intitulés qui ne laissent pas indifférent. « Amour raté, Mourir fâché, Femme battue, Chers combattants, Chérie Coco, Casse-tête, Bapion, Congolais, Sans gêne, Le chien avide, Nakoka ou encore Ah non ! ».

 

Chérie, finis en moi ton amour, et cela jusqu’à la mort

 

Parfois, l’auteur s’interroge sur une étrange réalité, sur ce qu’il voit, entend, perçoit et partage avec nous son étonnement. Comme ce « paysan d’Afrique qui fait des économies pour aller vivre dans le pays des riches. Etrange aussi ce riche des pays riches, qui toute l’année fait des économies, pour aller passer dans la nature, un mois magnifique, et profiter pour vivre comme le paysan d’Afrique ». La simplicité de l’écriture permet à tout le monde de comprendre cet ouvrage.

 

L’amour est le moteur de la vie et sans celui-ci il est difficile à chacun de bâtir son existence. C’est de l’unique amour homme-femme qu’il s’agit. « Dans quel coin se trouve ce marché où l’on vend l’amour ? A quel Dieu m’adresser pour que mon vœu soit exaucé un jour », peut-on lire. Cette poésie redonne à la femme toute sa valeur, sa tendresse, sa beauté et s’insurge lorsque ces attributs féminins sont parfois humiliés par une lâche violence masculine. Cette méchanceté évidente au moment où le premier coup de poing sur la femme part et qu’elle crie : « A l’aide ! Au secours ! Venez vite ! Voisins ! ».

 

Quelles qu’en soient les difficultés et obstacles, tenez !

 

Quant à l’amour maternel, il est glorifié et « on n’injurie pas une mère ». Et même la mère-patrie Afrique ne mérite pas d’être méprisée : « Non à l’opprobre et à l’avanie pour cette mère des nations… Dans plusieurs lectures avec abjecte frénésie, le nom de l’Afrique rime toujours avec misère… rébellion… guerre. L’Africain connaît l’astuce par laquelle on met la honte dans sa poche ». Mais le poète n’est pas naïf. Il reconnaît que certains Africains pensent qu’ils peuvent dormir, boire et manger sans travailler.

 

Les mots utilisés dans plusieurs passages de cette œuvre ont de la vie. Dans « Combattants » et « Congolais », l’écrivain tend un miroir à ses compatriotes qui ont érigé le Mal à la place du Bien et attribué ce dernier au Mal. La vertu est négligée et l’immoralité acclamée. « Congolais, je sais que t’as du mal, tu n’arrives pas à aimer ton prochain. Essaie au moins d’aimer le travail, pense à ton lendemain ». Au besoin, c’est sans pudeur ni tendresse que l’auteur hausse le ton : « Magne-toi le cul ! Travaille ! Et bouge un peu tes fesses ».

 

Eternel, si tu ne le sais pas, ici sur terre

 

Cet écrit nous montre aussi la perversion humaine et le narrateur, craignant que Dieu n’ait encore rien vu, se précipite pour l’informer : « Tes oints, tes pasteurs et tes prophètes ont choisi de faire leur commerce en ton nom ». Sur l’homosexualité, le poète refuse de suivre le chant de cette mode sexuelle contre-nature imposée. Prenant le lecteur à témoin, il avise Dieu : « Sache qu’aujourd’hui où je te parle, Jean, Marie, Pierre et Sarah épousent Ruth ».

 

Pour finir, une pédagogie se dégage par exemple lorsque, parlant des méfaits du trafic de drogue dans les cités, le poème « Wesh » dit « aux petits guetteurs de la street que la météo, c’est pas un taf ». C’est une certitude, avec « Genoux à terre » qui est un recueil de poèmes réussi en vers et en prose,  Auguy Ibanga vient de rejoindre le cercle très fermé des poètes dont la plume a une beauté, une voix et du sens.

 

 

« Genoux à terre », Auguy Ibanga, poésie, éditions Edilivre, 56 pages, 10 euros.

 

 

 

« ECHO SAHARIEN, L’INCONSOLABLE NOSTALGIE »

 

 

 

 

 

 

L’écrivain malien Intagrist El Ansari vient de réaliser une véritable prouesse avec son livre « Écho saharien, L’inconsolable nostalgie ». En effet, chose non courante, il a réussi à condenser toute la beauté, la richesse et le visage méconnu du désert dans son récit. Pour ce faire, il s’est appuyé non sur la théorie mais sur des faits empiriques à travers le périple qu’il a effectué en reliant Paris à Tombouctou, la ville du désert. C’est un rush riche d’enseignements qu’il nous offre à travers son retour dans cet immense étendue de douze millions de km2, le Sahara, après plus d’une décennie passée à Paris.

 

Voyager c’est connaître, se connaître un peu plus

 

C’est vrai que la thématique du retour au pays natal a de tout temps attiré les poètes, les écrivains, les conteurs, et Intagrist El Ansari n’y a pas échappé. « Cette nostalgie, je vous dis, ne s’éteint pas ». Si, pour Sylvain Tesson, marcher c’est « aller à l’essentiel », pour l’auteur,  l’appel du désert qui est aussi envoûtant qu’irrésistible est une marche indispensable vers quelque part afin « d’être libre et exorciser l’existence de ce monde ». L’œuvre atteste qu’il y a souvent en l’homme une quête de la solitude et la nostalgie des origines.

 

Corps parfaitement dessiné par la main de Dieu

 

A travers cette navigation terrestre, dans cette aridité, se trouve le réconfort dans ces montagnes, temples des génies et des secrets du monde, bien gardés. Mais au-delà des bienfaits sur notre esprit de cette étendue sans fin, alors que l’on pensait qu’elles se trouvaient au Venezuela avec ses Miss Univers, le lecteur découvre que le désert est le lieu de résidence des plus belles femmes du monde. Dans ce carnet de route, arrivé à Tamanrasset, il est écrit avec force : « Je n’ai jamais vu autant de Grâce et de beauté ». Jean-Marie Le Clézio avait donc raison d’affirmer : « Sans elles, les hommes auraient été effacés par le sable », au sujet des femmes sahariennes !

 

Contrairement aux habitudes dans nos villes, au désert, c’est le temps qui tisse les liens, on ne se précipite pas pour parler. Les oasis, oueds, plaines qui ressemblent aux steppes de Mongolie et autres ergs dunaires sont quotidiennement visités par les couchers de soleil parmi les plus beaux du monde. Et le récit du Malien permet de mettre en évidence les particularités des villes comme Kidal ou Ménaka traversées par les caravaniers et les aventuriers. Le Sahel et le Sahara sont également les lieux de campement de nombreuses tribus touaregs comme celle des Kel Ansar dont l’un des illustres ancêtres demeure le grand voyageur Mohamed El Moctar.

 

L’homme n’existe que par le voyage qu’il accomplit

 

L’auteur s’interroge : « Dans ce monde…les nouvelles ne sont pas réjouissantes, toujours aussi alarmantes. On se demande bien à quoi bon et à quoi tout cela tient-il vraiment…Je m’interroge parfois sur ce que deviendraient ces nomades dans cette complexité mondiale que nous vivons à l’heure d’internet ? » La plume d’El Ansari nous apprend qu’il aura également emprunté les pas de l’aventurier tangérois Ibn Battûta qui fut le premier explorateur qui passa par Tombouctou près de cinq siècles avant René Caillé. Battûta avait « un désir de voyage, une soif de connaissance et une quête mystique dans sa démarche aventureuse ».

 

Définitivement, comme l’écrivain de la liberté Ibrahim Al-Koni, l’auteur considère que le désert est un enfer de bonne volonté, parce qu’il est justement celui de la liberté. Ce livre est une remarquable quête intérieure qui ne saurait échapper à aucun d’entre nous durant sa vie.

 

 

« Écho saharien, L’inconsolable nostalgie », d’Intagrist El Ansari, récit, éditions Langlois Cécile, Paris, 202 pages, 17 euros.

 

 

 

« LE GRAIN DE RIZ »

 

 

 

 

 

 

Une véritable découverte de la vie dans le coma. C’est ce que nous propose l’écrivaine Marlène Laffarge qui nous fait palper la réalité de ce qui se passe lorsqu’on bascule de l’autre côté ; un drame qui peut surprendre chacun de nous. Le roman de cette française intitulé « Le grain de riz » nous introduit dans le monde de la communication spirituelle. Une combinaison entre le réel et l’imaginaire.

 

Ce sont nos esprits qui voyagent

 

Le moins que l’on puisse dire c’est que l’auteure soulève une réalité malheureusement fréquente. L’écrit met en scène une jeune femme, Mariette, qui est victime d’un accident de la route. Une fois à l’hôpital, elle tombe dans le coma. L’ouvrage qui se déploie sur 325 pages nous apprend non seulement qu’il y a une vie dans le coma mais nous y fait séjourner. Et c’est avec force et détails que la romancière décrit ce séjour imaginaire et plausible.

 

« Comment amener des personnes bien vivantes à croire que les gens dans le coma communiquent entre eux par la pensée » ? Marlène Laffarge a trouvé ce qu’il fallait en nous faisant vivre le récit de l’intérieur. Dans le service traumatologie de l’hôpital Saint-Joseph de Draguignan, les comateux communiquent entre eux. « Le grain de riz » est un domaine que le commun des mortels évoque rarement. Inconnu, inexploré, inaccessible à la raison humaine, mystérieux. A l’extérieur, Richard Constantin, le mari de Mariette, est bouleversé.

 

L’irrationnel a rattrapé la réalité

 

Au chevet de sa femme, il cherche à comprendre et à établir la liaison avec celle-ci. « Et pourtant quelque chose continuait à le déranger : Il avait du mal à s’obliger à croire à ce qui restait du domaine de l’irréel ». Pour le professeur Aroustan, chef du service traumatologie, les choses sont claires. S’adressant aux parents de malades, il est confiant : « Vos malades vous entendent. Parlez-leur. La communication est peut-être particulière, mais elle existe vraiment. L’absence de réponses ne signifie pas que l’information n’est pas perçue ».

 

Loin d’être uniquement le fruit de l’imagination de celle qui a aussi écrit « La requête d’un ange » et le roman intimiste « Les regards de la vérité », ce récit palpitant est une démarche nécessaire. Il donne à tous ceux qui ont un proche dans le coma la force de surmonter l’épreuve. De même, il s’avère être une alerte positive pour tous ceux qui respirent et qui ne sont pas à l’abri d’un séjour hospitalier dans le coma. Par ailleurs, il peut réveiller les souvenirs des anciens malades ou des personnes ayant déjà assisté un comateux. L’ouvrage s’attache à décrire chaque étape de la vie et de l’évolution dans l’entre-deux monde.

 

Ouvre un boulevard d’espoir

 

C’est avec passion et méthode que Marlène Laffarge explique comment les malades s’adaptent, passent les journées et se battent, s’il le faut, pour revenir à la vie terrestre. Son texte dépasse les limites de la médecine et transforme notre ignorance en une force morale ; un regard inédit sur la réalité du coma. En préambule du livre, parlant du lecteur, elle précise : « Je pense que tout comme moi, il aimera croire que tout peut se passer de cette façon dans ce monde entre la vie et la mort ».

 

 

« Le grain de riz », Marlène Laffarge, (pour en commander directement de chez l’auteur : marlene.laffarge@hotmail.fr), référencé à la FNAC, 325 pages, 15 euros.

 

 

 

UNE FAMILLE EN NOIR ET BLANC

 

 

 

 

 

 

 

C’est bien connu et c’est Antoine de Saint-Exupéry qui l’a dit : « Si tu diffères de moi, mon frère, loin de me léser, tu m ‘enrichis ». Pourtant, au regard de la réalité, cette maxime ne semble pas souvent évidente à considérer, comme a su s’en rendre compte Stéphanie Claverie qui vient de publier l’ouvrage-témoignage « Une famille en noir et blanc ». L’auteur, qui est en attente d’une proposition d’adoption d’un enfant, insiste d’abord auprès des services sociaux : « Tout sauf black ». Ensuite, lorsqu’on leur présente quand même un bébé noir, Pascal son époux s’exclame : « Qu’il est moche ! ».

 

Tu es noir, mais ça ne se voit plus sur la photo

 

Seulement voilà, Pascal et Stéphanie Claverie vont se surprendre en devenant les parents de ce même enfant noir qu’ils ne voulaient pas voir auparavant. C’est avec son cœur que Stéphanie Claverie raconte cette très belle histoire d’amour, à son fils chéri d’abord et ensuite au lecteur. La maman n’y va pas par quatre chemins et fait le récit de cette particulière destinée, de sa genèse à son apogée. On se rend compte que les préjugés tenaces et le racisme peuvent céder face à l’amour et à la connaissance véritable de l’autre. Et cela dans notre société qui se proclame multiraciale et que les autorités présentent comme « une richesse, une chance, que sais-je encore, mais dans la vraie vie, la différence est d’abord un handicap ».

 

Le lecteur découvre également le processus d’adoption en France. Sur quoi se fonde l’État pour proposer à tel couple un enfant et pas à tel autre ? Stéphanie a une idée précise concernant son cas. Sur son parcours, les déconvenues n’ont pas manqué. Après plusieurs années d’attente, le premier échec eut lieu au Portugal. Le second surviendra quelques années plus tard. Alors qu’ils sont sur le point de prendre l’avion pour Riga en Lettonie, le rapport médical de l’enfant qui leur est proposé là-bas tombe : « Des problèmes neurologiques graves empêcheraient cet enfant de marcher correctement et engendreraient des handicaps qu’il était difficile de prévoir ». Pour eux, c’est une nouvelle douche froide.

 

Qu’est-ce que t’en as à faire de la couleur ?

 

 

 

 

 

 
La mère de famille qui se disait : « J’ai presque honte : pas capable de donner la vie, et même capable d’avoir un enfant comme nous l’espérions », submergée par l’amour pour son fils avoue désormais à ce dernier : « Nous n’avons plus vu que tu étais noir et nous, blancs. Cette histoire de couleurs n’avait aucun sens, aucune réalité ». Dans ce récit, on voit à quel point l’État veille sur les pupilles de la nation et ne laisse pas les enfants être adoptés par le premier couple qui se présente. Les contrôles sont drastiques et l’État ne veut pas se tromper. Bien que certains regards et des réflexions puissent parfois déranger les parents, tous les jours ne se ressemblent pas. « On voudrait adopter le même », s’entendra dire Stéphanie par un couple.

 

En fait, c’est avec une sincérité maternelle remarquable que Stéphanie Claverie relate à son fils l’histoire de son accouchement qu’elle nous offre. Reconnaissant que les réticences et tout ce qui se fonde sur la peur de l’autre, ont bel et bien existé, elle pense que le plus important est que tout cela « ait fondu pour laisser l’amour émerger ». Cette adoption lui a permis de mettre fin à dix années d’attente interminable, angoissantes, décourageantes ; « dix années de grossesse ». Mais aussi de faire entrer définitivement des couleurs dans sa vie avec l’arrivée de son fils chéri auquel elle souhaite un avenir d’égalité et de tolérance.

 

« Une famille en noir et blanc » de Stéphanie Claverie, récit, éditions Anne Carrière, 182 pages, 17 euros.

 

 

 

A NOS ACTES MANQUES

 

 

 

 

 

 

L’une des particularités de l’ouvrage de la romancière Laura Kutika, «  A nos actes manqués », qui vient d’être publié aux éditions Edilivre, est celle d’avoir une première de couverture très expressive. Et une fois qu’on ouvre ce livre, c’est parti ! « Je n’aurais pas dû épouser cet homme, ça m’aurait épargné cette méchanceté gratuite. Je n’aurais pas pris ce crédit, je ne serais pas aujourd’hui dans ce pétrin…Je n’aurais pas offert un toit à ma copine qui était dans la merde, mon mari ne serait pas parti avec elle. Je ne serais pas sortie avec ce musicien, je n’aurais pas attrapé le sida… Il y a des erreurs qui se réparent facilement, d’autres non ».

 

Pourquoi je n’arrivais pas à oublier mes pires erreurs ?

 

Le temps est donc aux regrets que quiconque pourrait exprimer à un moment donné de son existence. C’est le cas de Pétroza qui a « pété les plombs » alors qu’elle vient d’avoir soixante ans et que jadis, adolescente, elle arriva à Paris en provenance de Kinshasa. Assise sur un banc de l’hôpital psychiatrique de Villejuif, elle se lance dans un flash-back de sa vie, comme chacun d’entre nous le ferait. « Je repasse en boucle ma jeunesse…Une jeunesse qui ne reviendra plus. Une jeunesse que j’aimerais tant changer, corriger ou même retoucher, mais zut ! Tout est consommé, plus de marche arrière », narre l’héroïne à la page 8. Elle qui plus loin, va se poser des questions existentielles : « Pourquoi ce choix du destin ? C’est quoi au juste, mon but sur cette terre ?

 

De fil en aiguille, dans cette fiction bien détaillée, on découvre une lâche Pétroza qui rejette d’abord la responsabilité du gâchis de sa vie sur son sexe qu’elle appelle Moumoune. Au point de se désolidariser de ce dernier. Puis, dans une fuite en avant, feignant de reconnaître ses torts, elle l’accuse : « La vie ne m’a jamais forcée à prendre le chemin que j’ai choisi…Comment pouvais-je écouter ma conscience, avec toutes les pressions que me mettait Moumoune ?…Et j’ai vite compris que Moumoune et moi avions contribué à la destruction de notre vie » (chap 1).

 

L’Europe a des opportunités…mais ce n’est pas un paradis

 

Elle nous conte sa vie tumultueuse et pleine de regrets, surtout avec l’abandon de son fils à la naissance devant la ferme d’un couple de quinquagénaires blancs en Bourgogne, à Sémur-en-Auxois. En périphérie de cette erreur dramatique, ce beau texte à la portée de tous parle de sujets essentiels. Sont abordés : les difficultés qui entourent la vie en Europe ; le malaise du retour des mikilistes au pays, ces vacanciers qui vont pour narguer les compatriotes restés au Congo et s’offrir toutes sortes de femmes ; la misère qui plonge la population dans le désespoir…

 

Après son magnifique roman, « Seule face au destin », également publié par les éditions Edilivre, l’écrivaine, scénariste et metteur en scène, Laura Kutika, nous livre un opus plein d’enseignements. C’est à dix huit ans que le personnage principal tombe donc enceinte de son copain Chris, avec lequel « elle passait de bons moments et s’enivrait d’amour » (page 32). Étant dans une situation précaire, ils abandonnent celui qu’elle nomme le petit Chris après un accouchement clandestin. « Je venais d’abandonner  mon sang, mon bébé que j’avais eu ce 20 juin 1998…Ah ! La vie ! Quand on est jeune, on danse, on rit, on collectionne des bêtises », peut-on lire à la page 44.

 

La vie c’est sacré, c’est précieux

 

Chris meurt à 25 ans dans un accident de la route. « Il avait emporté tous nos projets et une partie de moi avec lui », confie la mère de son enfant (page 49). Seule désormais, elle veut retrouver son fils. Mais comment ? Elle n’a jamais rencontré le couple qui avait ramassé l’enfant et qui a d’ailleurs déménagé depuis deux ans. C’est alors qu’aidée par sa complice et amie Davina, elle va partir à la recherche du petit Chris derrière les collines de Montbard, près de Dijon…

 

Avec tant d’amour à revendre, qu’on tire un trait sur le passé

 

Au moment où la narratrice va sortir de l’hôpital psychiatrique après deux mois et que le récit de ses quarante ans de recherches vaines touche à sa fin, François, l’infirmier qui s’est occupé d’elle durant son séjour l’accompagne à sa sortie. Sur le chemin, ce dernier lui raconte la triste histoire de sa vie qui débute lorsque ses parents, qu’il n’a jamais connu, l’abandonnent devant une ferme habitée par un couple de blancs…Pétroza parvient enfin « au bout de ses rêves » comme le dit si bien la chanson de Jean-Jacques Goldman. Après avoir tréssalli de tout son être, répondant à François qui ressemble au défunt père du petit Chris, à la page 92 du neuvième et dernier chapitre, elle a ces mots à la bouche : « Non, François…Tu es un ange, un cadeau du ciel pour moi. Le destin nous a réunis et ce n’est pas un hasard…Donne-moi juste cette chance de devenir une mère pour toi… ».

 

 

« A nos actes manqués », roman de Laura Kutika, éditions Edilivre, 92 pages, 11,50 euros.

 

 

 

LES Z’EXPRESSIONS COCASSES

 

 

 

 

 

 

« …Et puis le président OBAMA là même oH il m’avait dragué, vrai de vrai ! C’est moi-même qui avais refusé, you know. Je lui ai dit : tu crois même que quoi, que tu es Brad Pitt ? C’est non aujourd’hui, ça sera non demain et après-demain. Et puis être première dame là même, ça ne m’intéresse pas, prends plutôt ma copine de chambre Michelle…C’est comme ça qu’il l’a épousé et est devenu Michelle OBAMA…OOOh Sinon première dame là, ça devrait être moi vrai de vrai hein… »

 

Telles sont les affirmations du personnage de Sara Babeauté dans « raconter des salades, » l’un des sarcastiques dialogues contenus dans l’ouvrage « Les z’expressions cocasses », que Marie-Françoise Moulady Ibovi vient de publier aux éditions Edilivre. Des conversations au rendu qui n’obéit pas nécessairement aux recommandations académiques classiques. Un choix d’écriture qui n’altère en rien la beauté du texte qui découle de la phonétique tirée du langage populaire dans certaines communautés africaines.

 

Dans ce bel ouvrage qui est une présentation de la série télé congolaise éponyme, l’écrivaine et scénariste met en scène avec un zest d’humour le coté amusant du langage. Ainsi dans le rire, on s’instruit en découvrant ou réapprenant la signification et l’origine de plusieurs expressions que nous employons à longueur de journée comme l’expression « porter la culotte»

Isabelle : Serge, toi tu blagues avec qui ? Hein ? Tu blagues avec qui même ? Je t’ai dit que c’est moi qui commande dans notre ménage !

Serge : Je sais ma biche.

Isabelle : dans ce cas, pourquoi tu as invité tes parents à manger demain sans pour autant me consulter ?

Serge : calme toi ma biche. C’est quand même mes parents. C’est normal que je les invite à venir gueuletonner et boire le coup…

Isabelle : Tssuiippp ! Je m’en fous ! Tu annules. Quand on veut venir manger chez moi on doit me prévenir 72 heures à l’avance. Tu as compris ?

Serge : oui oui oui oui ma biche. Comme tu voudras.

Et comme pour justifier son attitude indigne, Serge rétorque à une voix qui l’interpelle : Gars, on est au 21ème siècle. Je fais comment !? (page 18)

Après la scénette, on apprend que cette expression date de la fin du XVIIIe siècle et s’emploie pour dire, dans le cas présent, que la femme détient l’autorité masculine au foyer.

 

Les 50 épisodes du scénario mettant chacun en exergue une expression sont tellement simples à lire qu’on peut rigoler en les parcourant tout en étant debout, assis, allongé, en transports en commun, en avion ou sur l’eau. Un ouvrage qui apporte par ailleurs des précisions lorsqu’il y a divergences entre lexicographes sur l’origine d’une expression. Dans ce troisième livre, l’auteur met en scène des expressions telles que : « prendre une veste, avoir le diable au corps, menteur comme un soutien-gorge, vêtu comme un oignon, avoir un blanc, trouver chaussure à son pied, être dans les bras de Morphée,… » Et contrairement à ce que pourrait subodorer l’imaginaire collectif qui lui attribuerait une connotation sexuelle, l’épisode 22 nous apprend que, « avoir la banane » signifie avoir le sourire puisque la forme de la banane ressemble à celle de la bouche lorsqu’on sourit.

 

Comme il arrive parfois dans la vie que l’on « se retrouve dans de beaux draps, » à la page 137, l’écrivaine donne vie à cette expression de la manière suivante : Après la fin du générique, un homme qui se brosse les dents dit à la femme : Est-ce que t’a remboursé l’argent de la voisine ?

La femme : Ah chéri, j’avais besoin d’argent du coup je m’en suis servi

L’homme : Quoi ! Au lieu de rembourser l’argent d’autrui, tu as tout dépensé ? T’as oublié à quel point cette femme est violente ? Elle va te tabasser !

La femme : Je sais c’est pour ça que je m’enferme ici.

 

D’autre part, à propos de « casser du sucre sur le dos de quelqu’un, » l’écrivain Claude Duneton indique, que dans le « Dictionnaire de Trévoux », au XVIIIème siècle, l’expression se sucrer de quelqu’un voulait dire le prendre pour un imbécile. En fait, ce texte plein de rires met en lumière le quotidien de toute société en encourageant le lecteur à prendre la vie du bon côté tout en évitant, bien sûr, de « se mettre la corde au cou. »

Eh ma copine ça fait longtemps, comment vas-tu ?

Moi ça va oooh et toi ?

Ça va, ça va, grâce à Dieu oh !

Et les amours ?

Eééh ma copine laisse, je me suis marié. C’est même à lui que j’ai passé la corde au cou récemment. (page 150)

 

Ainsi, pour ne pas se retrouver la corde au cou, il nous est préconisé, par exemple, dans la scène 47 située à la page 156, de « tourner sa langue sept fois avant de parler. » On découvre ensuite que ce proverbe de source biblique est du roi Salomon, qui dit : « Le sage tourne sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler. » Somme toute, le contenu de cet ouvrage rigolo est instructif. Mais au-delà de celui-ci,  Marie-Françoise Moulady Ibovi fait honneur à la scène congolaise. Même télévisuelle, elle rappelle celle du cinéma congolais qui a connu ses heures de gloire dans les années 80 avec le film humoristique « La Chapelle » du regretté Jean-Michel Tchissoukou, sorti en 1979.

 

 

                                                                                                                                                                                      

« Les z’expressions cocasses » de Marie-Françoise Moulady Ibovi, éditions Edilivre, 180 pages, 16 euros.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Franck CANA

Ecrivain, journaliste français, Président du Cercle des Ecrivains et Artistes des Afriques (CE2A). Auteur des ouvrages « L’aube de l’odyssée » (essai), éditions La Bruyère, Paris et « Opération restore hope » (roman), éditions La Bruyère, Paris. Auteur de plusieurs publications dans la presse internationale.

Contact: cana.franck@orange.fr.

 

Site : http://www.littafcar.org/auteurs/88/cana-franck

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