Florica Courriol

 

 

 

Bogdan POPESCU et les rivages du Danube

 

A la différence de ses collègues de génération, Bogdan Popescu (né en Roumanie en 1968) est un de ces rares écrivains qui ne fait point d’efforts pour accroître sa popularité, conscient peut-être que la valeur intrinsèque de l’oeuvre est suffisante pour son existence et sa résistance. A l’instar de Julien Gracq, il vit assez retiré du tumulte des médias,  se contentant d’enseigner (le français !) dans un lycée et d’écrire à ses heures libres. Une enquête lancée par la revue “Cultura” au début de l’année 2008 auprès des critiques littéraires l’avait proclamé à l’unanimité le meilleur prosateur de l’année. Les éditions Polirom venaient de publier son deuxième roman portant le titre Cine adoarme ultimul que /Qui s’endort le dernier  qui reprend la réplique d’un jeu oratoire inventé par des adolescents qui participent de la narration des faits exposés dans ce livre et qui se déroulent en majeure partie sur le  versant gauche du grand fleuve.  Du côté du Danube,  nous semblerait être le meilleur titre en français.

 

En lisant Bogdan Popescu on se dit qu’il a dû naître un stylo à la main, qu’il a toujours écrit; ce que l’on sait avec certitude c’est qu’il a fait ses débuts littéraires à 24 ans (encore étudiant en lettres à l’Université de Bucarest) en 1992 avec la nouvelle Le Pécheur dans la revue “Literatorul”.

 

Rédacteur aux Cahiers critiques (après avoir été remarqué par un des professeurs de l’Université, le critique Eugen Simion) depuis 1993, il publie également sa prose dans Literatorul et Contemporanul.

 

En 2001: publication de “ Perte de l’éphémère” qui lui vaudra, l’année suivante, le prix du premier roman décerné par la Fondation Nationale des Arts et des Sciences. Chose réjouissante pour le milieu littéraire roumain, le  talent de B Popescu a été reconnu par la majorité des critiques qui lui ont décerné le Prix Ion Creangà de l’Académie Roumaine en 2003 ou le prix du Journal de  Iasi (grande ville universitaire roumaine) signe que les qualités de son écriture sont reconnues, en dépit de la vie retirée que mène cet auteur pas comme les autres!

 

 

Un regard analytique sur  le roman

Qui s’endormira le dernier

 

Qui s’endormira le dernier est sorti chez les éditions “Polirom”, Roumanie, Iasi, 2007, 427 pages). Un roman original évoluant sur deux plans narratifs, l’un réaliste, l’autre magico-fantastique. Pour donner une idée de l’écriture de Bogdan Popescu et en utilisant des données universelles, on pourra dire que son univers rappelle celui d’un Gabriel Garcia Marquez et que  par le côté poético-réaliste, par le plaisir de la description et la richesse du vocabulaire, par le dosage savant et naturel à la fois, ce style pourrait être rapproché du romanesque spécifique à Gracq. Auquel il s’apparente par son refus de l’exhibitionnisme médiatique aussi!

 

Les faits narrés ont lieu dans le Village-aux-Saints, situé non loin des rives du Danube. Pour une fois (dans la littérature roumaine), le narrateur n’a pas recours au “je”, il est impartial, il enregistre et communique de manière apparemment neutre. L’extraordinaire réside dans les événements eux-mêmes et non pas dans les contorsions narratologiques.

 

Historiquement, tout renvoie à une époque très récente: celle des Roumains sortis du communisme auquel il est fait allusion et référence, selon l’évolution de tel ou tel personnage. L’univers du village est vu dans ses moindres détails et jusqu’au plus profond de ses malheurs et de ses bonheurs, rares mais immenses, comme seule l’enfance peut les ressentir. Les épisodes des enfants  qui pêchent dans les mares du Danube et sont surpris par les garde-frontières (de peur, un des enfants saute à l’eau et se noie) ou de ces autres enfants qui se baignent à califourchon sur les cochons que l’on fait entrer dans l’eau pour les laver, ont quelque chose de la “Guerre des boutons” et du “Chemin des écoliers” de Marcel Aymé.

 

Le Village-aux-Saints est un univers unique, à part, coupé du monde et en même temps un prolongement de celui-ci: il s’y trouve une école avec des profs plus ou moins  sympathiques, avec un directeur honnête dont le fils, lourdaud et peureux accepte les ricanements des cancres transformés, en dehors de l’école, en véritables héros et merveilleux camarades de jeux. Ce sont les “décrétés”, ces enfants nés obligatoirement sous le régime de Ceausescu qui interdisait l’avortement ou tout autre moyen contraceptif.

 

On soupçonne d’ailleurs sous les traits entièrement négatifs de l’enfant  devenu étudiant et surnommé “Le Redoublant” par un des enseignants du village qui est lui-même prof (mais sans diplômes), le narrateur. C’est lui qui écrit les 5 ou 6 longues lettres pendant ses vacances d’été à un ami et camarade de Fac. Il se remémore les jours de son enfance, de son stage militaire, il évoque ses voisins, les villageois d’hier et d’aujourd’hui. Ces lettres viennent rompre l’éventuelle monotonie de la narration à la 3-e personne, à côté des interventions sous forme de leçons d’histoire et de morale que le prof sans diplôme donne à des élèves censés l’écouter, en réalité inventés par l’orateur en manque de public, (comme on ne le comprendra que vers la fin du roman!) poète aussi à ses heures libres. Par l’intermédiaire de ce personnage autodidacte, le lecteur comprend mieux l’histoire du village et de ses habitants, de leurs envies, de leur caractère; en effet, les hommes de la plaine du Danube semblent aussi vifs dans les actes que dans les discours; la parole, dans ces parages, peut déclencher des tragédies et des guerres, des  haines aveugles, des suicides et des crimes. Pourtant, malgré cela, le ton général de ce roman est celui d’une formidable capacité à comprendre et à accepter l’humanité sous ses formes les plus surprenantes.

 

L’irruption du fantastique (on devrait dire du merveilleux si on tient compte de la distinction que fait Tzvetan Todorov) n’est pas abrupte, ne brusque pas le lecteur. Sur la route principale du Village-aux-Saints passe par exemple, au début du roman, une charrette dont les nombreux occupants font beaucoup de bruit. Ce sont tout simplement des diables ivres, dont un dégringole dans le fossé et se fait mal. Il sera accueilli par un vieux du village; soigné et câliné, le diable ne quittera plus son bienfaiteur et le suivra partout: “Derrière le père Mitou, s’appuyant de ses pattes antérieures velues sur les épaules de l’homme, avançait au grand bruit de ses sabots le diable noir”, tel un chevreau. A lire attentivement on se demande s’il existe réellement ou s’il est seulement imaginé par le père Mitou en question. Le narrateur nous laisse libres de nous dire que, par respect pour le vieil homme dépouillé de tous ses biens, qui n’a plus rien dans sa vie que la faculté de fantasmer, les autres habitants lui concèdent généreusement cet acquis! Le surnaturel envahit petit à petit le roman et régit inexorablement la vie des habitants à travers cette divinité fantastique surnommée “Le dormeur” qui sommeillerait dans le maquis inextricable qui prolifère au nord du village: les gens prennent leurs plus importantes décisions, font des projets ou agissent uniquement en fonction des rêves d’une vieille femme, rêves qui traduisent la volonté du Dormeur… au point que lorsque la situation commence à se gâter, toutes les autorités concertées (maire, pope, enseignants) prennent la décision de débusquer/supprimer cet être fabuleux qui peut se révéler capricieux.

 

Comme chez un autre auteur roumain (Stefan Bànulescu, publié chez Jacqueline Chambon), le paysage lui-même permet de glisser dans le fantastique. Mais à la différence de S. Bànulescu, le jeune Bogdan Popescu donne l’impression que la narration coule de soi, comme les flots du Danube omniprésent, et que les histoires se présentent d’elles mêmes, sans aucune intervention de la part de l’auteur. Cette impression de lecture nous a été confirmée d’ailleurs par les déclarations (fort rares pour ne pas être signalées !) de l’auteur. Les personnages de son roman semblent vivre des histoires simples mais qui deviennent brusquement fantastiques, le quotidien le plus prosaïque glisse ainsi vers un registre magique dont seul le village archaïque en est capable. Une parole méchante, une fierté blessée et voilà que meurtre s’ensuit. Mais qui est-ce qui le raconte? Le meurtrier? La victime? Un témoin? L’auteur? A la satire tragique s’ajoute une ironie affectueuse qui font de ce roman, un grand moment de littérature comme il n’y en pas eu depuis longtemps dans les lettres roumaines.

 

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Qui s’endormira le premier *- roman foisonnant des mœurs qui reflètent  l’évolution d’une société humaine du début du XXI-e siècle- est d’une lecture enrichissante et agréable qui, s’éloignant des habituelles narrations nombrilistes, nous fait plonger dans un univers inconnu et sympathique à la fois, où l’Autre est tout aussi  important que Soi, sinon plus. Il se détache nettement sur la toile monocolore de la prose roumaine actuelle. Le critique Eugen Simion, remarquait la nouveauté du ton de Bogdan Popescu dans une littérature partagée entre une écriture “névrosée et de plus en plus déboussolée” et une veine épique d’une “autoréférentialité fatiguée, démodée et illisible”, en soulignant que la prose de B.Popescu repose sur deux formules qui associent le fabuleux  avec l’observation morale, sociale et qui cultive l’oralité. Il s’agit d’une écriture dense, “à la chronologie délibérément accidentée, qui mélange volontairement les plans de la réalité” obligeant ainsi le lecteur à donner du sens à toutes ces nombreuses histoires qui l’assaillent de partout.

 

Plusieurs commentateurs critiques de Roumanie ont avancé l’idée que Bogdan Popescu est peut-être l’un des premiers écrivains qui mériterait d’être traduit à l’étranger, en ces temps où seuls les cinéastes roumains ont su se faire véritablement remarquer.

 

Note : Ceux qui ont la curiosité de lire un extrait de ce roman, dans la traduction française de l’universitaire dr. Florica Courriol, sont invités sur la page des prosateurs & poètes.

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