Norman Manea, l’écrivain américain d’origine roumaine, plusieurs fois nominé au PRIX NOBEL, s’entretient avec le critique littéraire Florica Courriol

 

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Cher Norman Manea,

Je voudrais vous poser quelques questions, sur l’exil, sur votre rapport à la langue maternelle (le roumain), sur l’écriture. Mais comme je crois vous connaître (je présume, pardon !),  j’aimerais aussi que l’on se laisse un peu aller à un « bavardage » sur votre quotidien, la vie à Bard, (l’endroit où se trouve la tombe d’Hanna Arendt), sur votre goût des voyages, votre goût du succès, vos rapports avec la critique roumaine, passés et actuels. Il me semble qu’ils se sont améliorés. Vous êtes bien reçu, voire admiré en Roumanie, actuellement. Je voudrais donc vous demander quel goût a le succès pour vous, quel est votre rapport à la France, à la langue française. Vous souvenez-vous de votre premier texte publié en France ?

 

Florica Courriol : – Lorsque l’on a eu la chance de lire Le retour du houligan ou La Cinquième Impossibilité on croit tout savoir sur vous ou…presque. Et on a, irrésistiblement, l’envie de commenter avec vous certains passages, de partager. Un autre écrivain aurait peut-être fait de vous un extraordinaire personnage livresque. Vous, vous avez choisi le mode de l’essai-autobiographique dans Le retour du houligan, celui du dialogue imaginaire et de l’évocation affective dans la Cinquième impossibilité (une allusion aux quatre impossibilités d’écrire énoncées par Kafka). L’exil, expérimenté par tant d’autres écrivains, semble le signe inéluctable de votre destin, puisque vous avez été déporté à l’âge de 5 ans, avec votre famille vivant au Nord de la Roumanie, en Transnistrie (en 1941). D’où vous rentrez à la fin de la guerre, en 1945. Or, un peu plus de quarante ans plus tard, c’est vous qui décidez de vous exiler. Il y a donc un exil imposé et un autre, choisi, même si l’exil ne peut être que « subi ». Vous a-t-il permis, cet exil-là, de vous « sauver » ? L’exil…Il est inséparable maintenant de votre nom, de votre évolution. Il semblerait que vous lui trouviez des côtés négatifs (pourrait-il être autrement ?) mais « positifs » aussi. Pourriez-vous nous préciser votre point de vue ?

 

Norman MANEA : – J’ai quitté la Roumanie à l’âge de 50 ans…on comprend facilement qu’il ne s’agit pas d’un exil « choisi ». Je n’y ai pas eu recours pendant toutes les décennies d’après la seconde guerre vécues en Roumanie. J’aurais très bien pu alors émigrer « légalement » en Israël, comme l’ont fait, intelligemment, beaucoup de ceux qui jouissaient du « privilège » millénaire d’être Juif. Je me sentais, en effet, trop lié à la culture et à la langue roumaine, je n’avais pas envie de me « déraciner », après que – revenu du camp de Transnistrie – j’avais cru avoir découvert, après moult tâtonnements, ma véritable identité d’écrivain. Pourtant, je n’étais pas un privilégié, je pourrais dire au contraire, je souffrais au même point que les autres Roumains de la misère et la terreur hissées au niveau d’une « spécificité nationale » et difficiles à ignorer, mais j’étais enchaîné par la chimère de la littérature.

Je ne connaissais pas l’anglais lorsque j’ai débarqué au Nouveau Monde, je ne savais pas ce qu’il allait advenir de moi, après être sorti de l’enfer du socialisme balkanique et dynastique de « la société multilatéralement développée » dirigée par le génie de Scornicesti [le nom du village natal de Ceausescu, NT]. Bref, c’était un saut dans le vide, imposé, donc, par une réalité de plus en plus morbide. L’exil a représenté un terrible traumatisme, un second exil, à 50 ans, après celui que j’ai connu à 5 ans ; il a été aussi une extraordinaire chance « d’ouverture », une expérience pédagogique de renouvellement, dans la confrontation avec l’inconnu environnant et intérieur à la fois.

 

F.C: – « Ma seule et profonde identité est la langue roumaine » déclarez-vous chaque fois que l’on vous questionne sur votre identité. Je me souviens qu’en 1988, un grand poète roumain, un camarade de votre génération (puisque vous êtes nés, tous les deux en 1936) Marin Sorescu, qui se trouvait en voyage en France, déclarait que sa patrie était la langue roumaine. On aurait pu croire que c’était une manière de se mettre à l’abri des suspicions policières du régime encore en place dans la Roumanie de l’époque. Il répondait à une journaliste française… Avec son traducteur, Jean-Louis Courriol, nous l’avons incité, en privé, à nous donner des explications supplémentaires. Il nous a dit, en substance, qu’il ne pouvait bien se sentir que dans sa langue maternelle…Vous êtes enseignant, vous utilisez donc un autre idiome, ne serait-ce que par obligation : l’anglais. Avez-vous essayé d’écrire an anglais ou en français ? De la fiction ?

 

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http://www.cotidianul.ro/marele-scriitor-norman-manea-in-romania-236830/

 

M : – La langue de l’activité littéraire est la langue de l’intériorité, celle qui pousse en nous depuis l’âge des premières acquisitions jusqu’à l’heure de la mort. Ce n’est en aucun cas la langue apprise dans les cours destinés aux migrants, aussi bien maîtrisée soit-elle dans le quotidien où nous nous avons été poussés à survivre. C’est notre noyau, c’est le Cœur profond de notre être.

 

F.C : – Vous vivez à Bard, où Hanna Arendt est enterrée, les morts vous protègent-ils ? Comme la philosophe, vous avez quitté votre pays et vous avez fait une première halte ailleurs, en Europe, à Berlin, plus exactement, avant de vous établir à NY. Tout comme elle, vous démontez le mécanisme du totalitarisme…Il vous arrive d’aller sur sa tombe ?

 

M : – Oui, je suis souvent allé sur la tombe de Hanna Arendt et ma propre tombe ne sera pas loin de la sienne. Il existe actuellement à Bard un centre d’étude qui porte son nom, qui organise des conférences cycliques portant sur le totalitarisme d’hier et d’aujourd’hui. Je sais à présent que le mal n’est pas forcément « banal » et que la complicité forcée avec les oppresseurs n’est pas la même chose que le projet minutieusement mis au point par le nazisme ou le communisme ou encore l’islamisme fanatique visant à éliminer toute trace d’humanité et de dignité chez l’homme, toute velléité de liberté.

 

F.C : – Il y a eu des milliers de témoignages sur l’holocauste, le stalinisme, le totalitarisme communiste. Le plus important c’est de savoir le dire grâce à la littérature, de savoir « trouver sa propre voix qui parle à cet interlocuteur invisible qu’est le lecteur » – disiez vous dans une interview. A quel moment avez-vous senti que vous avez trouvé cette voix ?

 

N.M : – En tant que thème littéraire, mais aussi que thème historique, l’holocauste pose des problèmes très complexes à ceux qui l’étudient, aux chercheurs tout comme aux artistes, et plus encore à ceux qui ont connu eux-mêmes ce calvaire. Un calvaire bestial, qui a réussi à mettre en question la notion-même d’être humain et d’humanité. Je ne sais donc pas si j’ai trouvé « la voix » qu’il fallait lorsque j’ai écrit sur ce désastre, et en admettant que je l’aie trouvée il n’y a pas de gloire à en tirer. On ne peut pas traiter ça comme un thème « littéraire » à même de produire des performances glorieuses et du succès.

 

F.C : – Vous sentez-vous réconcilié avec la critique roumaine ? A-t-elle évolué vers une admiration sans faille pour l’écrivain que vous êtes ?

 

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http://www.historia.ro/exclusiv_web/general/articol/norman-manea-m-am-desprins-dezam-gire-comunism

 

N.M : –  » Sans faille » ? A ce point-là ?? Ne serait-ce pas là un paradis roumain ??  Le paradis, je ne l’ai trouvé nulle part encore, même pas en Amérique, je ne crois d’ailleurs pas qu’il soit terrestre. Je n’ai jamais espéré « l’unanimité » -toujours suspecte- des éloges roumains ; tout ce que j’ai souhaité c’était le respect de l’information honnête. Feuilletez un peu les journaux roumains de l’époque où je recevais le Prix Mac Arthur (genre de Nobel américain) ou, plus tard, le Premio Nonino (le Nobel italien) et vous verrez à quel point la presse roumaine se montrait « intéressée », elle pourtant si avide « d’échos roumains à l’Etranger », par son « allogène errant ». Après l’entrée de la Roumanie dans l’UE, le langage de la presse s’est amélioré, mais, lorsque j’ai eu le Prix Médicis étranger (le seul qui n’ait jamais été décerné à un Roumain, comme les autres, mentionnés plus haut) cela n’a pas été très commenté par les médias [roumains] de l’époque. Mais, faisons preuve d’humilité, restons modestes, et bien loin.

A présent, la situation est différente, bien évidemment, j’ai reçu beaucoup de prix en Roumanie, ils m’ont proposé pour le Nobel, etc., etc. et il y a des critiques de la génération poste-communiste qui ont écrit de manière admirable sur moi. Je ne peux plus me plaindre, on m’a privé de ce privilège aussi. Les travaux de synthèse littéraire me marginalisent encore et toujours, mais je ne vais pas invoquer à nouveau l’ancien privilège comme défense contre des idiosyncrasies individuelles.  Alors « sans faille » ? Non, Dieu merci, non.

 

F.C : – Aimez-vous voyager autant qu’avant ? En 2013, vous étiez à Paris, au Salon du Livre ; vous parlez le français et vous aimez bien Paris, je crois, même si vous avez déclaré quelque part que Cioran vous a écrit un jour «Paris est la ville idéale pour rater sa vie.» On a envie de sourire car on croit reconnaître là un des paradoxes qu’il affectionnait. Vous avez senti que Paris ne voulait pas de vous ?

 

 

N.M : – J’aurais été heureux de vivre à Paris, mais cela ne s’est pas fait. Lorsque je suis arrivé à Paris, en 1987, on m’a demandé de solliciter l’asile politique, or je ne pouvais pas imposer à mes parents vieux et malades et déjà assez tracassés par les « organes » [communistes roumains] de résister à ce surplus d’intimidation. Ils n’avaient pas oublié la Transnistrie, ni le poids des décennies de « vigilance » qui ont suivi la Guerre. Et la concentration de génies roumains en exil à Paris n’encourageait guère à y rester.

 

Norman Manea : European Community Institute, Berlin 2012

 

F.C : – Si on vous demandait de présenter un auteur roumain contemporain digne d’être traduit dans une langue de grande circulation quel(s) nom(s) donnerez-vous ? Et parmi les classiques ?

M : – Il y en a beaucoup. Des jeunes et des moins jeunes. Des talents, la Roumanie en a toujours beaucoup eu. Mais ce n’est pas que pour ça qu’on l’aime.

 

Norman Manea : National Arts Club, NY, 2012

 

F.C: – Merci infiniment d’avoir pris sur votre temps si précieux pour me répondre en cette fin mai 2015 !

 

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Le Ministère Français de la Culture a accordé la prestigieuse Légion d’honneur avec le titre de Commandeur de l’Ordre des Arts et des Lettres à Norman Manea, professeur d’études européennes et de la culture à Francis Flournoy et écrivain en résidence au Bard College, dans la reconnaissance d’un “grand talent” et d’une œuvre littéraire “sans concession, vigilante, humaniste”. L’Ordre des Arts et des Lettres a été créé en 1957 par le Ministre Français de la Culture pour récompenser les personnes qui se sont distinguées par leur créativité dans le domaine des arts ou de littérature ou par leur contribution qu’ils ont apportée au rayonnement des arts et des lettres en France et dans le monde entier. Il comprend trois grades: Chevalier, Officier et le plus grand honneur, le Commandeur.

 

 

Norman MANEA est né en Roumanie en 1936. Il vit aujourd’hui aux Etats-Unis.  Il a écrit des romans mais aussi des nouvelles et des essais. Le régime communiste de Ceausescu et l’exil sont des thèmes récurrents. Son œuvre est aujourd’hui traduite dans plus de vingt langues. Il a reçu le prix Médicis étranger en 2006.

 

Le célèbre écrivain, membre de la faculté Bard, depuis 1989, est l’auteur de 22 volumes d’ouvrages de fiction et essais.

Parmi les nombreux honneurs, il a reçu les bourses Guggenheim et MacArthur, en France le Prix Médicis Étranger et en Italie le Prix International Nonino de littérature.

 

Il a été élu membre de l’Académie des Beaux-arts de Berlin.

 

En 2007, il a reçu l’Ordre du Mérite Culturel par le Président de la Roumanie et en 2008 il a reçu des diplômes honorifiques dans la littérature de l’Université de Bucarest et l’Université Babes-Bolyai de Cluj, Roumanie.

En 2009, il a reçu le Gheorghe Craciun Lifetime Achievement Award du journal bucarestois Observator Cultural et a reçu le prix annuel pour les lettres de la Fondation du judaïsme français.

 

Son œuvre a été traduite en 20 languesIl vit avec sa femme à New York.

 

 

 

Œuvres traduites 
Le bonheur obligatoire: nouvelles (titre original: Fericirea obligatorie), traduit par Alain Paruit et André Vornic, Albin Michel, 1991, 254 p. (Les Grandes traductions) (ISBN 2-226-05261-5)

Le Thé de Proust : et autres nouvelles (titre original: Octombrie Ora Opt), traduit par Marie-France Ionesco, Alain Paruit et André Vornic, Albin Michel, 1990, 245 p. (Les Grandes traductions) (ISBN 2-226-04028-5)

Le Retour du hooligan: une vie (titre original : Întoarcerea huliganului), traduit par Nicolas Véron, Seuil, 447 p. (Fiction & Cie) (ISBN 2-02-083296-8)

 

Récompenses
Prix Littéraire de l’Association des Écrivains de Bucarest en 1979.

Prix de Littérature de l’Union des Écrivains Roumains en 1984 (prix retiré par le Pouvoir communiste).

DAAD Berliner Kunstler Programm (R.F.A) en 1987.

Fulbright Fellowship (États-Unis) en 1989.

National Jewish Book Award (États-Unis) en 1993, pour son roman Despre clovni: dictatorul si artistul (Sur les clowns: le dictateur et les artistes, inédit en français).

Guggenheim Fellowship (États-Unis) en 1992.
MacArthur Fellowship Award (États-Unis) en 1992.
Literary Lion Medal de la New York Public Library (États-Unis) en 1993.

 

Prix Nonino (Italie) en 2001.

Prix Napoli pour la Fiction (Italie) en 2004.

Prix Lux Mundi de Radio Romania Cultural (Roumanie) en 2006.

Prix Médicis Étranger en 2006 pour le Retour du Hooligan.

Prix de la Fondation Renée et Léonce Bernheim pour les Arts, les Sciences et les Lettres en 2009, sous l’égide de la Fondation du judaïsme français.

 

 

 

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Norman Manea Norman Manea4 et la langue de son lieu natal

 

Œuvres publiées en roumain
Povestea vorbii, 1966
Noaptea pe latura lungă, 1969
Captivi, 1970
Atrium (roman), 1974; ed. a doua, 2008
Primele nopţi, 1975
Cartea fiului, 1976
Zilele şi jocul, 1977
Anii de ucenicie ai lui August Prostul (roman), 1979; ed. a doua revăzută, 2005
Octombrie, ora opt, 1981; ed. a doua, 1997
Pe contur, 1984
Plicul negru, 1986; ed. a doua, 2007
Despre clovni: dictatorul şi artistul (un roman parabolic), 1997
Întoarcerea huliganului, ed. întâi, 2003; ed. a doua, 2006; ed. cartonată, 2008
Plicuri şi portrete, 2004
Fericirea obligatorie, colecţie de nuvele; ed. a doua, 2005
Casa melcului, colecţie de interviuri, 1999
Vorbind pietrei, 2008
Variante la un autoportret (proză scurtă), 2008

 

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Norman_Manea

http://levurelitteraire.com/norman-manea-3/

http://www.observatorcultural.ro/Norman-Manea-Doctor-Honoris-Causa*articleID_27021-articles_details.html

 

 

 

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Cet entretien a été réalisé par FLORICA COURRIOL

Florica Courriol

 

(France)

 

 

Née et éduquée en Roumanie, Florica Courriol est traductrice de littérature roumaine et traductologue, auteur d’une thèse de doctorat sur Proust et le roman roumain moderne. Philologue, essayiste, Florica Courriol vit et travaille à Lyon. Chargée de cours de traduction à l’Ecole Normale Supérieure de Lyon, elle publie des essais et articles dans des revues de spécialité et défend depuis un quart de siècle les grandes valeurs de la littérature roumaine. Elle a traduit surtout des voix féminines & féministes du roman roumain moderne : Hortensia Papadat-Bengescu, Rodica Draghincescu, Marta Petreu, Simona Sora et Corina Sabau.

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