Florica Courriol

 

 

(France)

 

 

 

présente

 

 

PRIX DU

à Corina SABAU :

Immeuble 29, appartement 1

 

(Editions Polirom, 196 pages, Iasi, Roumanie 2009)

 

 

Corina Sabău, auteur du roman  Immeuble 29, appart 1, est la jeune lauréate de l’édition 2011 du Festival du Premier roman de Chambéry qui s’est ouvert, depuis cette année, à deux autres pays : la Grande Bretagne et la Roumanie et elle a été choisie par un comité de lecture qui devait lire une dizaine de premiers romans écrits en roumain.

Invitée de ce Festival qui a découvert au fil des années des écrivains aujourd’hui célèbres, Amélie Nothomb, Houellebecq, entre autres, Corina Sabău  a conquis l’auditoire par sa franchise et sa fraîcheur.

Née en 1975 à Câmpulung Muscel (qui sert de cadre à son récit !), elle a suivi des études de Lettres à l’Université de Bucarest, ville où elle travaille actuellement à la Radio roumaine.

Avec son ami, le cinéaste Radu Jude, elle a également écrit un scénario long-métrage  (Tous les gens de notre famille) remarqué dans les milieux professionnels (notamment à Sofia Meetings).  

L’originalité de l’écriture et le traitement d’un sujet inhabituel pour la création littéraire roumaine des dernières années (attirée par le pamphlet sociopolitique) ont déjà valu  un prix à cette jeune romancière lors du Colloque du Roman Roumain à Alba Iulia en 2009.


LE ROMAN

 

 

Le roman de Corina Sabău est le récit que nous fait une jeune narratrice de 12 ans qui habite chez ses grands-parents dans une petite bourgade sise aux pieds des Carpates, dont l’auteur ne cache ni l’identité, ni la banalité et où la vie s’écoule, telle la petite rivière voisine, sans grands heurts, sans événements notables. Le sentiment d’unicité vient ici de la relation que la jeune protagoniste développe avec sa grand-mère. Une femme qu’elle admire comme seuls les enfants en sont capables, avec la pureté et la force de leur âge ; on comprend vite que cette grand-mère pas comme les autres, est une femme intelligente, malicieuse qui s’entête à ne pas céder à la bêtise environnante, brave le consensus général et les gens bien-pensants, s’accorde des moments de pur plaisir dont la petite-fille se sent trop souvent exclue.

Partagée entre la vie douillette que lui procurent ses deux grands-parents et les joies de son âge, l’enfant observe, juge et analyse tout ce qui se passe autour d’elle avec une acuité saisissante. Grand-mère (parfois grand-père) sont les seuls à avoir droit à l’indulgence de l’enfant (très critique envers ses propres parents qu’elle ne voit qu’en visiteurs occasionnels). Couple atypique (puisque la grand-mère travaille, elle est professeur  dans un lycée de la ville, grand-père s’occupe du ménage et de la cuisine), ce sont deux sexagénaires qui se chamaillent très souvent, avec leurs manies et leurs envies, qui continuent de vivre ensemble en vertu de l’habitude. L’adolescente les aime bien, et ils le lui rendent. Pas comme elle le voudrait, peut-être, nous fait comprendre la jeune narratrice frustrée :

 Il suffira qu’elle me remarque, le reste viendra de soi ; qu’elle entre une fois, une seule fois en moi comme dans une salle de cinéma et ensuite elle éprouvera le besoin d’y revenir continuellement, de s’enfoncer dans l’obscurité, de glisser ses pas sur mon parquet. Il me faut seulement la convaincre que je suis son meilleur choix. Que je peux lui offrir plus que les films et les livres, que je peux remplacer Mona et ses collègues de profs avec lesquels elle s’amuse aux fêtes de son lycée, et tout aussi bien ses élèves favoris. Je comblerais tous ses besoins ; j’aimerais juste l’entendre parler de moi avec le même enthousiasme qu’elle a lorsqu’elle adore une robe ou un artiste. Ou, au moins, sur le même ton.

 Il faut dire que le sentiment qu’éprouve la petite fille pour sa grand-mère n’est pas ordinaire, il s’inscrit dans une adoration sans limites. La jeune adolescente est préoccupée sans cesse par sa grand-mère, pivot central autour duquel se meuvent les autres personnages et tout le livre, dans une fascination obsessive. Faute d’une présence maternelle étroite (permanente) la jeune fille voudrait s’approprier la grand-mère. Totalement. Sans fausse pudeur mais sans exhibitionnisme, la jeune adolescente raconte ses impulsions vitales, son attirance quasi-charnelle pour cette personne :

Je repousse l’oreiller et je pose ma tête directement sur ses jambes. Je sens le petit vallon qui les sépare. Je me renverse encore plus sur le dos et je vois la cheminée de l’usine à l’envers. Même si nous faisons semblant de ne pas y prêter attention, nos corps se touchent ; elle ne peut pas l’ignorer.

Il faut dire, comme le remarquait Nora Iuga dans la préface du livre, qu’à l’âge de la puberté, quand « le sexe hésite encore, le désir charnel surgit sur le mode  chaotique, dans n’importe quelle direction ». Et Corina Sabău a senti ce genre d’égarement. « Car à l’adolescence,  entre l’adoration et le désir physique il n’y a qu’un pas ». Les notations sensorielles signent l’éveil du corps adolescent. Même sous des formes apparemment anodines : Je me penche sur le balcon, j’aime bien regarder les dalles en bas. Ma bouche se remplie de salive que je laisse couleur. Elle sort de  moi et ça me plaît. 

La protagoniste voit et se voit, ne s’embrouille pas dans des jeux narcissiques, elle enregistre seulement. Même lorsqu’elle éprouve des sentiments très forts (ils ne sont d’ailleurs jamais tièdes dans son récit !) comme lors de la mort de sa grand-mère quand l’enfant préfère aller à l’école et retrouver ses copines que de rester à veiller la défunte. Une manière peut-être de s’auto-protéger, de dépasser un moment-limite, et en ce sens, le livre de Corina Sabău semble un petit manuel de survie.

De petites histoires de la vie quotidienne alternent avec les souvenirs récents de l’enfant (balades avec la grand-mère, sorties avec les adolescentes de son âge, Nico et Simina, repas en famille, préparations culinaires sous la houlette du grand-père, émissions tv plus ou moins débiles, discussions révélatrices, coups de colère ou bouffées de bonheur) pour tisser la matière romanesque de ce livre. A la différence d’autres confrères de génération, éternellement revanchards et pessimistes, Corina Sabău sait trouver la matière littéraire là où les autres ne la voient pas, elle cultive –à travers la protagoniste du récit- la vocation du bonheur, manière de survivre à la platitude et au banal qui l’entourent :

Je suis réveillée par la sirène des usines ARO, il est donc sept heures. Les parents de Simina ont dû déjà pointer. S’ils ont une minute de retard, on ne leur permet plus de franchir le seul de l’usine. J’éprouve comme une sensation de légèreté à l’idée que la majorité des habitants ait quitté l’immeuble et qu’il soit un peu plus aéré à présent. J’essaie de me l’imaginer à ses débuts, fait d’espaces vides, sans parois, quand les pièces n’étaient qu’à leur état de projet et qu’elles étaient observables toutes à la fois. Bon, je sais bien que je finirai par admettre que le singe en peluche que mes copines m’ont offert ne réussira jamais à cacher la tâche  de moisissure qui s’étale sous mes yeux, mais je recommence et je laisse glisser mes regards autour de lui. Je me console aussi à l’idée que l’immeuble d’en face, l’usine électrique, la cabine téléphonique ou les parterres de fleurs sont tout proches. Et que si je vais à la fenêtre, je peux les voir. La nuit, plus particulièrement, tout cela semble énorme.

Les questions d’argent qui taraudent les habitants de l’immeuble (certains se cachent et ne répondent plus lorsqu’on frappe à leur porte, le jour où ils doivent payer la note d’électricité !) s’insinuent aussi dans les dialogues des grands-parents, crise économique oblige !, mais sont vite expédiées. Quand le grand-père réclame une nouvelle cuisinière (« combien de temps encore on sera obligé de fermer la porte du four avec une chaise ? »), son épouse le tempère avec l’exemple des  gens de la campagne qui cuisinent encore sur des fourneaux à bois. Et si le mari s’entête à se plaindre (comme une ménagère !), lui qui reste tout le temps à la maison et dont les yeux se portent souvent sur les boutons sales et la porte qui bâille à vous faire honte devant les éventuels visiteurs, la grand-mère répond avec aplomb : « Ah, cette obsession du visiteur ! Comme si on recevait Marlon Brando ! Ce Marlon à grosses lippes… » C’est le genre de pirouette qui fait les délices de la petite-fille dont l’oreille enregistre tout, fidèlement. Et qui pratique, en écho, une familiarité naturelle avec les vedettes contemporaines : l’allure d’une des amies de sa grand-mère pourrait, tout simplement être une tente de Nicole Kidman

Mes grands parents sont deux personnes correctes et nous formons une famille normale. Et puis, dans leur hall d’entrée il ya un coin aéré où nos tensions et nos sentiments ne laissent pas de traces. C’est là, que sous un tabouret en bois clair, se trouve le cirage et les brosses à chaussures.

C’est ainsi que la romancière chasse le banal en le convertissant en poésie. Dans la rue, là ou d’autres détourneraient la tête, la narratrice remarque, l’œil attentif à la lumière: En face de la Rotonde, sur sa couverture rose, le mendiant ouvre une cannette de bière. Le soleil découpe son visage en deux tranches.

Plus généralement, le roman de Corina Sabău s’inscrit dans une lignée assez récente , du point de vue du choix d’un enfant pour le rôle du protagoniste-narrateur, illustrée par  Dragos Voicu (l’auteur de Coada/Dans la queue, publié également aux éditions Polirom) ou par Adrian Chivu, auteur du Caiet de desen, un premier roman édité par Curtea Veche, où l’enfant (autiste), à la différence de la jeune Irina, déteste sa grand-mère au point de vouloir la supprimer !

« Si tu ne m’aimes pas, moi je t’adore » pourrait le refrain de la jeune habitante de l’appartement 1, immeuble 29, sauf qu’il n’est jamais formulé comme ça. Tout est dans les gestes, les regards, l’observation, dans l’attente de l’Autre. « Je sens la chaleur m’envahir quand je la regarde. »

On aime Corina Sabau pour son style ramassé, sans fioritures, où l’analyse oscille entre le concret et l’imperceptible, entre la perception de la chose banale et la chose poétique, pour sa façon de couper le sentiment en quatre, d’un air naturel, sans tomber dans le pathos, pour cette manière qu’elle a de transformer le banal en poésie, de métamorphoser le quotidien en art tel un peintre qui vous transforme une corbeille de pommes, posée sur une table banale, en un chef d’œuvre.

 

 

 

 

 

 

 

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Florica Courriol est une  universitaire lyonnaise, traductrice, essayiste, auteure de manuels et de dictionnaires de  langue française (pour la Roumanie).

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