Felicia Mihali s’entretient avec Simona Plopeanu

 

 

Dans une langue étrangère, tu dois affronter non pas seulement la masse du vocabulaire mais la barrière des mentalités aussi.

 

 

 

 

 

 

Simona Plopeanu : – Felicia, tu as étudié le français, le chinois et le néerlandais, et la littérature postcoloniale à la Faculté de Lettres de Bucarest, ainsi que l’histoire de l’art et littérature anglaise à l’Université de Montréal. Actuellement, tu suis des cours d’histoire, pour compléter un baccalauréat dans ce domaine. C’est une manière de tenir ton esprit éveillé ?

 

 

 

 

Felicia Mihali : – Oui, on pourrait dire ça. Depuis quelques années, je constate avec tristesse que la littérature ne nourrit plus mon esprit comme elle le faisait par le passé. J’ai toujours lu avec la moitié de mon cerveau, alors que l’autre moitié construisait déjà des châteaux. Le dernier temps, cela m’arrive de plus en plus rarement, car je trouve de moins en moins de livres capables de m’enthousiasmer. Et je ne dis pas que c’est la qualité des livres, mais c’est moi-même. Peut-être que mes sens littéraires ont commencé à s’émousser. Souvent, je ne comprends pas en quoi consiste la popularité de certains livres, et cela me fait peur. Je me demande toujours si je n’ai pas vieilli au point de ne plus saisir la valeur. Pour cela, j’ai arrêté de faire des chroniques de livre. Alors, oui l’histoire est un refuge, mais une bouée de sauvetage aussi. Je veux tenter de renouveler ma pensée, et si l’écriture cessera de me parler elle aussi un jour, je veux avoir de quoi occuper mes vieux jours.

 

S.P. : – On ne peut pas s’empêcher d’observer que l’histoire occupe une place importante dans plusieurs de tes romans. C’est à cause de ton passé dans un pays communiste, de ton parcours d’immigrante ? Ou c’est parce que l’histoire est un drame contemporain, comme disait Cioran?

 

F.M. : – Probablement que toutes ses raisons sont valables, et d’autres encore. Oui, l’éducation historique avait un rôle important dans mon enfance, malgré la censure ou la dénaturation volontaire des certains évènements au profit de l’idéologie communiste. Ensuite, en tant qu’immigrant, l’histoire peut éventuellement t’aider à mieux réévaluer ta place dans le circuit du monde. Plus l’importance de ce que le pays peut faire pour toi diminue, plus la confiance en toi-même augmente. Cioran aussi avait plus de raison qu’il le soupçonnait. La route empruntée par l’histoire depuis l’école des Annales l’a écartée un peu de son sens classique, lorsque tout était dirigé par l’idée de progrès. Dernièrement, l’histoire culturelle ou l’histoire contrefactuelle jouissent elles-aussi d’un grand succès dans les départements d’histoire. Or jusqu’à tout récemment, les historiens refusaient de fraterniser avec d’autres disciplines en dehors de la politique, de l’économie et de la sociologie. Maintenant, ils doivent se mêler aux archéologues, aux artistes, aux réalisateurs,  aux généticiens. Alors, comme tu vois, je profite de cette nouvelle largesse pour me glisser dans cette écurie, même si disons par une porte de secours. Dernièrement, il y a peu de choses qui m’ont aussi enthousiasmée que des historiens comme : Jared Diamond, Carlo Guinzburg, Nathalie Davis.

 

S.P. : – Tu as changé de langue deux fois. Qu’est-ce que ces changements t’ont apporté?

 

 

 

 

F.M. : – Une langue ce n’est pas seulement un amas de mots. Elle vient toujours avec un bagage culturel en plus d’un schéma particulier de pensée. Il n’y a aucune idée qui puisse être exprimée de la même manière dans deux langues différentes. D’un enjeu grammatical pur et simple, une nouvelle langue devient au fur et à mesure un mécanisme compliqué, générateur d’idées sui generis. Il est étonnant la manière dont une autre langue puisse te mettre en conflit avec des anciens crédos. Une nouvelle langue de création peut transformer un auteur en quelqu’un d’autre, parfois de plus drôle, de plus franc, ou de plus astucieux. L’omission des choses que tu es incapable d’exprimer en manque de formules adéquates a ses avantages, tout d’abord de ne plus trop dire. Je vois à présent combien j’aurais gagné si j’avais dit moins dans mes livres, tout comme dans la vraie vie, d’ailleurs. Mais hélas, cela arrive quand on parle trop bien une langue, et on pense que tout est permis. Dans une langue étrangère, tu dois affronter non pas seulement la masse du vocabulaire mais la barrière des mentalités aussi. Tant que tu connais approximativement le peuple qui manie cette langue, tu gardes une petite gêne avant de proférer des insanités.

 

S.P. : – A Second Chance, le roman que tu viens de publier chez Linda Leith Publishing, reprend un thème qui te tient à cœur: celle du couple, de la relation homme – femme. Même quand l’amour est au rendez-vous, c’est tellement compliqué… Penses-tu que les gens sont faits pour la solitude ?

 

F.M. : – Au contraire, je pense que les gens sont faits pour la meute. Au Néolithique, les premières tribus nomades sont devenues des chefferies bien organisées justement pour sortir de la solitude. À cet effet, ils ont inventé des techniques, parmi lesquelles la religion et la monarchie, pour  apprendre à côtoyer d’autres individus sans s’entretuer. Ce n’est pas dans les tribus isolées que les grandes inventions ont été découvertes, mais dans les grandes cités-Etats. Une idée ne tient pas la route s’il n’y a pas une société pour la valider, pour la mettre en pratique. La société moderne n’est pas si éloignée de ses ancêtres, les hominidés. La vieillesse et les maladies par exemple reflètent le rôle et l’importante du clan, de la famille, des proches. Il y a des études qui ont démontré que les malades de cancer ont plus de chances de se remettre et vivre plus longuement s’ils sont en couple. Et les plus exposés aux effets dévastateurs de la solitude sont les hommes. Génétiquement, ils sont le moins doués pour faire face à la souffrance, à la vieillesse. En tant qu’artiste, il y a une dizaine d’années, j’aurais voté pour la solitude comme condition presque sine qua non de la créativité et de la belle vie, quoi. Mais, d’un autre côté, il y a aussi un tas de gens qui se sont épanouis intellectuellement tout en étant en famille. Le partenaire et les enfants ne devraient pas être un impédimenta pour la création. Lorsqu’ils le sont, là c’est un autre problème.

 

S. P. : – Le couple de ton roman est spécial, car l’homme est devenu dépendent de sa femme à la suite d’un AVC qui l’a rendu comme un enfant. Depuis, leur vie a changé radicalement, la vie sociale y comprise. Est-ce que ce sujet a eu son point de départ dans la vraie vie – comme il est le cas dans plusieurs de tes romans?

 

F.M. : – Oui, le livre s’inspire d’un fait réel qui m’a beaucoup impressionnée. Le mari d’une de nos amies a eu une attaque cérébrale qui lui a réduit les fonctions motrices et effacé une bonne partie des connaissances acquises. Je trouve admirable la manière dont elle le soigne. Et son cas n’est pas du tout isolé. Tout aussi dévouée était ma mère, qui avait soigné mon père malade pendant des années, ensuite, épuisée, elle est morte en premier. Je trouve cependant que de tels gestes ne doivent pas surprendre. Ils doivent nous guider plus dans une société où l’on se débarrasse trop facilement des vieux et des malades. Ils ont un rôle d’équilibre, un rôle psychologiquement positif dans la vie des gens sains et actifs. Il faut traiter les malades en égaux jusqu’à la fin. Ce qui les tue souvent ce n’est pas la maladie, mais l’infirmité psychologique reflétée dans le regard des soignants.

 

 

 

 

S. P : – A Second Chance présente quelques personnages qui sont bel et bien réels, qui gardent même leur vrai nom (ta fille, ton gendre…) Pourquoi ajouter du biographique dans cette histoire?

 

F.M. : – Une de mes amies m’a demandé si un jour j’allais écrire sur nous, ça veut dire les gens de la communauté, sur notre manière de nous divertir, de célébrer les noces, de baptiser nos enfants et, dernièrement, d’enterrer nos proches. Maintenant, je pense que la chose est faite. J’ai écrit sur une communauté assez aisée et éduquée. J’ai voulu d’abord détruire ce mythe de l’immigrant pauvre, discriminé, relégué aux jobs minables et aux appartements remplis de charançons et souris. Beaucoup de mes connaissances ont refait ici leurs études supérieures, ils ont changé plusieurs fois de métiers et de langues, ils insistent beaucoup sur l’éducation des enfants. C’est sûr que dans ma jeunesse, je trouvais ces valeurs bourgeoises d’un ridicule inexprimable. Eh bien, la cinquantaine arrivée, je trouve que le confort matériel ne devrait plus nous faire honte. Le confort nous permet en plus de bien soigner nos proches en cas de maladie et de soulager nos enfants d’une trop lourde charge. Vieux, nous devons vivre dignement sans encombrer les nôtres. La belle vieillesse se prépare.

 

S. P. : – Plusieurs de tes romans sont construits selon une stratégie bien réfléchie  (A Second Chance n’en fait pas exception): la fin lève le voile sur certains secrets. Ce qui parait relativement simple ne l’est pas du tout. Ça pourrait inviter à une deuxième lecture?

 

F.M. : – Je pense que c’est le livre le plus simple que j’ai écrit. Le double sens, je ne sais pas, mais je dirais que non. Il s’agit de la vie d’un couple heureux qui bascule sous la pression de la maladie. Le fait qu’il cache des secrets ce n’est pas hors du commun, tout le monde a des squelettes dans le placard. La question est de savoir si on est capable de pardonner. Si oui, alors il faut tirer le meilleur de la partie. Ce que l’héroïne du livre fait. Je pense que donner des chances, ça peut être très gratifiant à la longue. Le malheur des proches nous rend plus humains, il sort de nous des réserves inépuisables de bonté, de générosité. C’est ce qui caractérise quelqu’un qui décide de traiter son époux malade en être humain et non pas en relique, et c’est tout ce que j’ai voulu dire.

 

 

 

 

S.P. : – Dans ton pays d’adoption, la reconnaissance de ton talent n’a pas tardé : des chroniques littéraires très favorables, des  bourses de création, la sélection de ton premier roman en anglais au Canada Reads 2013, etc. Tout cela met de la pression sur tes épaules? Penses-tu aux attentes des autres devant la page blanche ?

 

 

F.M. : – Non, je ne sens aucune pression car je n’ai jamais essayé de penser à ceux qui pourraient bien lire mes livres. Je ne passe au travail qu’au moment où je trouve le sujet qui m’intéresse. Je n’écris que pour me faire plaisir, pour me surprendre moi-même, tout en sachant que je veux être publiée. Je n’écris pas pour le tiroir ni pour la postérité. Si le projet n’est pas accepté, je passe à un autre sereinement. J’ai déjà quelques manuscrits refusés, mais je ne m’en fais pas. Le travail n’est jamais perdu. Il va revenir dans mes projets un jour ou l’autre, sur une autre forme. Par ailleurs, c’est dans l’ordre des choses d’arrêter un jour. Un écrivain est un coureur de marathon, mais il arrive un moment où il doit quand même déposer les sandales. Par contre, il peut commencer à bricoler des jouets ou lire des livres d’histoire sur le seuil de la porte, ce qui doit être très agréable aussi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Livres publiés en français :

 

  • L’enlèvement de Sabina, roman, XYZ Éditeur. Montréal. 2011

 

  • Confession pour un ordinateur, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2009

 

  • Dina, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2008

 

  • Sweet, sweet China, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2007

 

  • La reine et le soldat, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2005

 

  • Luc, le Chinois et moi, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2004

 

  • Le pays du fromage, roman. XYZ Éditeur. Montréal. 2002

 

 

 

 

Livres publiés en anglais :


  • A Second Chance, novel. Linda Leith Publishing. Montréal. April, 2014

 

  • The Darling of Kandahar, novel, Linda Leith Publishing. Montréal. 2012

 

 

Livres publiés en roumain:


  • Eu, Luca si Chinezul, roman. Image. Bucarest, fevrier 2000.

 

  • Mica istorie, roman. Image. Bucarest, décembre 1999

 

  • Tara Brinzei, roman. Image. Bucarest. Mai 1999

 

 

 

 

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NOTE BIOBIBLIO :

 

Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été séléctionné par la célébre emission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

http://www.feliciamihali.com/www/home.html

 

 

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http://www.feliciamihali.com/www/biographie.html#biographie

 

http://www.editionsxyz.com/auteur/45.html

 

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La journaliste Simona Plopeanu est  la fondatrice de l’entreprise Points de vies qui se donne comme mission l’écriture de biographies et d’histoires d’entreprise, en plus d’offrir des services de rédaction.

Elle a effectué des études universitaires de premier, deuxième et troisième cycle en Lettres et langues (Littérature). La recherche approfondie – pendant 5 années d’études doctorales – de l’écriture biographique a fait en sorte qu’elle se spécialise dans ce domaine. Son Certificat en journalisme (Université de Montréal) lui assure une excellente maîtrise de la langue française. Elle compte plus de 15 années d’expérience dans le domaine journalistique.

 

http://pointsdevies.com/

 

 

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