Felicia Mihali

 

 

(Canada)

 

 

 

NOTES DE LECTURE

 

 

 

 

Ça fait longtemps que j’ai lu un livre sur le communisme avec autant de plaisir, voire de nostalgie. Alina Dumitrescu sait parfaitement déconstruire les années sombres du siècle dernier par son attachement aux objets, aux souvenirs, à la famille, à la langue. Elle prend sa revanche contre cette époque qui avait privé les gens de liberté, d’estime de soi, de bonheur en parlant, au contraire, de tout ce qui faisait le plaisir de la vie quotidienne : des plats et des mets simples mais tellement exquis, la musique, les livres, les quelques figures excentriques qui traversaient le quotidien d’un village roumain, près de la frontière avec le grand voisin, la menaçante URSS. Ça prend un grand savoir et maîtrise de soi pour faire une telle sélection dans la multitude des choses qui faisait la vie d’un enfant à l’époque.

« Il y a de tout dans mon village; les seules choses importées : les montres russes, la religion protestante, les olives, le magnolia devant l’hôpital, les stylos-plumes chinois, les appareils photo allemands, la rose bleue de Russie, les oranges et les citrons, le communisme.

« Nous n’avions nulle part où aller pour parler en privé et nulle part où cacher des objets. Quand la police secrète venait, on cachait des bibles dans les ruches. Heureusement, tout le monde a peur des abeilles et tout policier n’est pas apiculteur. »

Et puis, c’est la langue ! Alina Dumitrescu rend avec ferveur le miracle de la langue, autant en roumain qu’en français. Le monde est récréé à deux fois à travers le miracle de la parole, celle qui enlève l’essence des choses pour leur donner une autre, aléatoire, mais combien fascinante, mystérieuse, effrayante ou scabreuse, par moment. D’abord, c’est le roumain que l’enfant apprend au compte-gouttes, par ci par là, à travers des expériences inusitées et des personnages haut-en-couleurs :

« Nous, les enfants, nous mangeons tous très bien, l’air de la campagne et la charcuterie de mon oncle font des merveilles. Et puis nous ne savons pas c’est quoi, enculer, nous nous rabattons sur la métaphore. De toute façon, nous ne comprenons pas tout ce qu’elle dit, la grand-mère, d’autant moins quand elle est ivre… C’est dialectal! Voilà! C’est ça! On est d’accord : enculer, ça doit être dialectal. »

Il y a ensuite le français, la langue de l’évasion, des acquis interdits, du savoir de contrebande. C’est la langue qui précède, qui prédit l’immigration. Le départ représente secrètement le désir de rejoindre le français comme terre promise.

« Salut! Moi, j’étudie en lettres, en mètres, en lettres carrées. J’étudie en lettres, en degrés Celsius, Richter et de beauté. J’étudie en lettres, en traitement de texte, en sans espoir. J’étudie en lettres, en pieds, en cœurs accent aigu. J’ai bien hâte de passer aux phrases. »

« Je mets le pied sur le continent méconnu de la langue française. Les uns disent : c’est Hugo, c’est Molière ou Verlaine; Les autres : Saint-Exupéry ou Prévert… Mais ils se trompent, comme autrefois pour l’Amérique. Mon nouveau continent, c’est la langue française; Continent triste, sans souvenirs et sans enfance, amour sans répit. »

Finalement, c’est l’arrivée dans le nouveau pays qui, malgré tout, ne pourra jamais rencontrer l’ancien. On reste ce que Tzvetan Todorov disait magistralement : « l’immigrant est celui qui, tout en perdant un pays, ne retrouve jamais un autre. » Tant d’espoirs évanouis, tant de rêves dissipés à la lumière cruelle du matin, lorsque les cadavres des cafards gisent dans la poussière blanche parsemée le soir sur les armoires pour protéger l’enfant contre les maladies. Ce qui reste intact est le dictionnaire et la Bible, les deux livres à emporter avec soi, le corps et l’âme d’un individu et qui l’aident à survivre au déluge, à la détresse, au désespoir.

« Dans tout ce branle-bas, les dictionnaires n’ont jamais quitté les valises, tout comme l’abécédaire et l’histoire de l’Égypte antique. Confusément, le mot Égypte faisait son effet : le peuple juif a erré pendant quarante ans dans le désert, des miracles se sont produits, on a rechigné, blasphémé, mais à la fin de ce périple, moitié bénédiction, moitié punition, les Juifs ont eu leur Canaan. Il y coulait du lait et du miel. »

Pour chaque Canaan, il y a une Egypte qui reste derrière, le souvenir des malédictions à la lumière desquelles l’avenir est au moins mieux colorié :

« Un autre livre qui n’a jamais quitté les valises : le livre de recettes de la mère. Sans lui, je craignais la faim éternelle pour moi et pour toute la famille. …Avec le livre de recettes de ma mère, espèce de grigri culinaire, je me suis prémunie contre la famine. Avec les dictionnaires, contre l’oubli. La vie, la nouvelle, peut commencer. »

« Dans mon voile de lumière, je n’ose pas regarder de trop près les petits pots de yogourt aux fruits ; ils sont jolis, colorés, et doivent coûter une fortune. …Dans mon pays, plus on s’éloignait du gris, du terne, plus ça coûtait cher.  Je tourne autour du pot que je crois inaccessible. »

Le cimetière des abeilles a la grande qualité de ne pas tomber dans la vogue des lamentations sur le passé idyllique, ni dans le piège de l’inadaptabilité qui guette supposément les nouveaux arrivants. L’auteure trouve le juste mot pour parler des deux mondes qui se confrontent, oui ! mais qui trouvent en fin de compte la manière de s’accommoder, de cohabiter. Elle trouve si poétiquement le liant entre les deux états d’âme, entre les deux dimensions physiques et spirituelles à travers le monde immuable des acquis culturels.

« Il y a aura toujours un avant et un après ce long, cet interminable voyage en avion avec l’enfant. AV (avant voyage) et AV (après voyage). Un peu difficile de croire que c’est si différent. AV et AV, c’est du pareil au même. J’écris pour la dernière fois le mois en chiffres romains. 25 XI 1988. »

« Sauf, bien entendu, pour dater les lettres que j’envoie au pays. Par délicatesse pour ceux qui écrivent toujours les dates en chiffres romains. »

 

 

Louis Desjardins crédit photo : portrait

Paul Dumitrescu, crédit : photos anciennes

 

 

 

 

 

 

 

 

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Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été sélectionné par la célèbre émission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

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