Eric Havez

 

 

 

(France)

 

 

Le journal du  « si »

 

 

 

 

Rituel particulier. Communication insolite. Avec son psy.

 

Avant le rituel – tout ce qui fait SAS, transition, bien avant le SAS physique, salle d’attente.

 

Le réveil. Le moment annonçant que la journée sera différente.

La suite ne se fait qu’en référence à cette rencontre à venir.

Repas, toilette,  habillage,

Trajet,

Parking,

En fonction du temps, il y aura l’attente sur le parking. Pour arriver assez tôt. Pour commencer à travailler dans le sas physique, mais pas trop tôt, la peur de la panne. L’éventuelle verbalisation.

Puis l’ascenseur.

La sonnette.

Et le vrai SAS…

 

Vide, gris et froid comme : moquette, murs, meubles métalliques, stores à lames métalliques également, quatre chaise, table couverte de revues «  connaissances ». L’invitation au travail est déjà présente.

 

Seules animations de ce bocal, un lustre en bois (pièces multicolores) comme un nez de clown dans la pièce sobre à l’excès, posters d’arts modernes et le bruit de rue. Et oui, la vie continue… Il me semble bizarre que pour les autres tout soit normal.

 

Quatre sièges et une table pour moi seul ?  (…) dans ce lieu les rencontres ne peuvent être qu’accidentelles.

 

En signe de protestation, d’insécurité, de peurs, de crainte, de pratiquant d’art martial, j’utiliserais toujours la même chaise, toujours la même. Elle fait face a la porte du loup (Mr WOLF). La porte d’entrée du sas – à ma droite comme dans les dojos, pour avoir mon coté adroit du coté du  possible inconnu. Plus sereinement une possibilité à ma gauche de jeter un oeil sur la vie, la ville.

 

Le parking, les parkings du bord de Moselle, les arbres, les péniches, cette bâtisse, témoin d’une époque florissante. Architecture cossue faite de briques rouges et d’enduit clair ponctuée de pièces en fer forgé. Façade trouée de nombreuses ouvertures et toiture zinguée pour suivre les multiples pentes.

 

Devant moi un poster, reproduction d’une peinture abstraite de ROBERT MOTHERWEEL. Visage noir triste d’un humain morcelé. Face à lui – des barreaux blancs, transparents, puisque les yeux voient au travers.

 

Après huit à neuf mois d’observation régulière de cette affiche, j’y trouve la traduction du  nom du peintre :

Robert Motherweel

Motherweel à bonne maman

Robert à attribut mamellaire féminin

 

Ma bonne maman nourricière et seulement nourricière, puisque pour le reste je suis toujours dans l’attente, dans le manque de quelques signes, de quelques mots d’amour.

Pourquoi faut-il souffrir de ce manque, nous ne choisissons pas nos parents ?

Sommes-nous obligés de les garder proches?

Je ne peux pas nier que la fonction nourricière ait été remplie, mais…

Fonction sociale…, imposition morale?

Suffisamment  remplie pour être assurée d’une déculpabilisation. Cela pour ne pas avoir fait plus et de le savoir… malgré tout.

 

Huit à neuf mois devant cette image d’homme. Cet autre moi-même prisonnier de barreaux invisibles, mais imprimés dans le fond de l’inconscient. Barreaux physiquement absents et tellement présents jusque dans le cœur des mes modes de pensées.

Aujourd’hui je vois un peu au travers. J’ai surtout décidé d’essayer de distinguer au travers de cette  prison tellement efficace.

 

J’entends la fenêtre du cabinet. Elle s’ouvre rituellement pour évacuer embruns, effluves, odeurs et quelques fois le parfum du sujet précédent.

Les portes qui claquent et …

La porte s’ouvre.

 Le loup apparaît identique, authentique, gestuelle et placement imperturbable, similaire aux autres fois … « Bonjour Mr Havez ! »

Et la réponse identique et symétrique à cette constance,

Raclement pour ma gorge nouée et  « Bonjour ! »

 

Invitation identique au passage de la porte. 

« Installez-vous …», avec un geste neutre. Le geste désigne indifféremment les sièges ou le divan.

Depuis quelques temps le divan me tente comme si une bascule s’opérait dans le travail et qu’il devrait prendre une autre forme concrète.

Mais j’y renonce, j’y résiste comme à chaque étape du … Le travail consiste justement à dépasser ses résistances.

J’y passerais ou j’arrêterais avant, dans cette forme bic et bouc de langage. Il ne s’agit pas d’un dialogue.

Résistance, réticence quand tu nous tiens… Il faut y prendre garde.

 On vient ici pour s’émanciper et on a vite fait de se rassurer en  sollicitant le vis-à-vis qui devient au même moment le référent.

 

Re-fermeture du lieu pour qu’il reste clos, comme un temple doit être couvert, et qu’il s’isole aussi du bruit de la vie provocante.

Installation dans le fauteuil, regard pointé vers moi…

Je le défi un moment, ensuite je veux l’ignorer et le regard se perd dans une zone neutre :

le dessous du bureau aussi sombre que mes idées ou la pointe des arbres dans l’horizon, au travers des lamelles métalliques du store.

 

Je commence à vomir: des mots.

Sortent par saccades comme des spasmes.

Spasmes douloureux pour arracher les paroles chargées, lestées, tellement déformées qu’elles  ne passent la gorge qu’en la faisant souffrir.  

 

 

« Mr Havez, on va s’arrêter là pour aujourd’hui ! »

Trente minutes déjà ? Parfois…

Trente minutes enfin ! Souvent …

 

« Même jour, même heure, Mr Havez ! », c’est pour l’agenda.

Ouverture de la fenêtre. Passage devant moi

« Pardon !»

Ouverture du sas de sortie.

« Au revoir Mr Havez ! »

La porte se ferme et je replonge dans le réel avec au début l’angoisse, la préoccupation de mon visage et des marques qui peuvent y être inscrites.  

Et si je croise quelqu’un dans l’ascenseur ?

Les regards des autres qui pourraient en déduire d’où je sors.

Les retrouvailles avec un début de chez moi, la voiture, qui m’autorise de temps en temps à commencer l’évacuation. Cet accouchement par les pleurs.

 

J’ai fini. Pour une semaine…

Pour une semaine, j’ai fini, n’est-ce pas ?

 

 

 

 

 

 

 

 

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ERIC HAVEZ écrit. Il s’intéresse au monde des paroles de l’imagination et de la méditation. Entre psychanalyse et poésie minimaliste, sobre, certain de son langage, il étale des histoires plus ou moins vécues, plus ou moins réelles, en pratiquant le sport du dire et de l’écrire pour mieux se connaître et surtout pour mieux vivre dans l’attente …. Qui l’attend ? Qu’est-ce qu’il attend ? Ce qui prime pour le moment c’est l’attente et, dans l’attente, il faut tout simplement savoir attendre. Où ? Quand ? Pourquoi ? Le reste viendra après.

A part l’écrit littéraire, Eric a fait ses débuts au Judo en 1967 et il n’a cessé de pratiquer cette discipline depuis cette date. En Octobre 1983, il a obtenu sa ceinture noire 2e Dan et en Juin 1984, son brevet d’état (prof BE1).

Entraîneur à Gien (45), à Givet (08) puis à Thionville – Elange, il entraîne dorénavant les 4 – 6 ans le Mercredi au Judo Club de Cattenom.

Outre le Judo, Eric pratique également l’Aïkido, discipline dans laquelle il est ceinture noire 4e Dan (prof BE1). Il est également Cadre Technique Aïkido.

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