Eric Havez

 

 

(France)

 

 

 

 

Est-ce que j’avais le choix ?

                      

 

 

 

L’art de vivre un enterrement…

 

«  Qu’est ce que l’on est venu faire ici tous les deux ? »

 

« Tu ne voulais pas venir ? » 

 

« Est-ce que j’avais le choix ? »

 

« On a toujours le choix, non ? »

 

« Il y a quand même des obligations à respecter ? »

 

« Tu crois que les autres sont là aussi par obligation ? »

 

« Obligations pour eux je ne sais pas, mais ils n’ont pas l’air mal à l’aise, tu ne trouves pas ? »

 

« Je ne suis pas de cette famille, je ne peux pas te répondre, mais toi  tu devrais un peu savoir lire dans leurs attitudes ? »

 

« J’ai l’impression que tous sont dans un show, pour vendre leur image, tu le vois ça ? »  

  

« Je me demande si ce n’est pas plus pour se racheter une image ? »

 

« Ha ! Tu vois bien ce que je vois. J’ai la colère qui monte. » 

 

Hervé, accompagné de son épouse Barbara, était parti tôt ce matin là pour retourner sur ses terres natales à quatre heures de route de la maison. La boule dans la gorge et le nœud à l’estomac, ils allaient se confronter une fois de plus aux regards de la famille. Frères, sœurs ainsi qu’oncles et tantes accompagnés de leurs descendances.

 

Après les premières rencontres infructueuses pour présenter sa nouvelle épouse,  il  avait écrit à deux  d’entres eux :

« A partir de maintenant, nous ne nous reverrons qu’aux enterrements, mais je vous interdis d’être présent au mien ! »

 

Hervé avait la colère facile et froide depuis son divorce qui avait fait débat sur la question des responsabilités dans certaines chaumières de sa fratrie. Il pensait divorcer d’une épouse et se retrouve séparer par la même occasion de deux frères et belles sœurs…

 

« D’ailleurs, elles ne sont pas si belles que cela ». Répétait-il à l’envie.

Il s’était même dit que c’était un peu pour cela  que la tension était montée d’un cran.

 

« Barbara leur fait de l’ombre à ces pots de fleurs névrosés ! »

 

« Belle dehors et belle dedans, ça impose une comparaison et place la barre un peu haute pour ces belle doches ! »

 

A distance tout était plus calme mais ce rendez-vous pour accompagner la cérémonie de mise en terre d’oncle François provoquait un regroupement contraint.

Barbara n’avait pas voulu le laisser seul dans cette épreuve, considérant sans doute qu’elle avait une part dans cette rupture familiale.

 

Pourtant il l’avait rassuré :

« Dans cette famille il y a toujours un bouc émissaire, un exclu qui sert d’écran de fumée aux enjeux foireux du reste de la meute ! »

 

« Le mensonge et l’esquive c’est du congénital chez les Potards ! » avait-il conclu.

 

Barbara regardait le groupe grossir, signe de la puissance de la tribu. Personnes éprouvées, peines contenues, pudeur et discrétion. Pour quelques uns. Retrouvailles éplorées, étreintes appuyées, embrassades exagérées. Pour la majorité des autres.

Le mensonge était lisible pour les deux observateurs dans ce mélange de peine pour ce rendez-vous… Le bonheur de se retrouver. Pour rejouer à pouvoir.

 

Difficile pour certains de ne pas être indécent, la mère d’Hervé en tête de liste.

« Depuis la mort de mon mari, je n’ai plus une larme dans mon corps… » Disait-elle en boucle pour justifier de sa lisible insensibilité.

Monique, en chalengeur,  évoquait à la moindre occasion son gendre golden boy à New York. Exit le passé de militante à la CGT des cheminots.

 

Le mensonge était surtout là avec cet oncle tout juste défunt. Il avait été exclu par ses deux sœurs. L’interdit de le rencontrer de son vivant s’était imposé à la descendance mais l’obligation d’être à son enterrement aussi. Ca, ça le fait bouillir Hervé. Voilà le monde paradoxal qu’il a quitté. Celui qu’il ne peut revoir sans que cela ravive des séquences de vie avec ces injonctions contradictoires.

 

Ils sont  là, après 30 ans de luttes intestines sur tous les plans et à l’intérieur même de chaque couple et famille.

 

Très tôt il y a eu des raisons objectives, par exemple l’Oncle Maxime, combattant  FFI à la libération, avec depuis une couleur très nationale, frontiste. Il accompagne son beauf de la gauche radicale.

 

« Peut être est-il là pour vérifier sa disparition finalement… » se disait Hervé.

« Mais non ! » se ravisa-t-il en identifiant cet autre paradoxe :

Hervé avait choisi l’autonomie comme système confessionnel, et son exigence était parfois excessive. Barbara lui apprenait la bienveillance avec lui-même et mesurait quelques progrès depuis.

 

Mais il avait des raisons de s’emporter devant ses conclusions :

« Ces déistes acceptent une loi externe et la transgressent à longueur de journée. Leur lâcheté se réveille, quand l’actualité nécrologique leurs rappelle le fameux jugement dernier »

 

« Il ne sont pas là par solidarité ou par compassion, mais par pure lâcheté ». Dit-il à l’oreille de Barbara. 

 

De son coté, elle constatait la dominante de la gente féminine dans cette foule.

 

« Tu ne penses pas si bien dire ! » éructa Hervé, relancé involontairement par la remarque. 

 

« La tribu Potard c’est un système matriarcal. Et je me demande si elles ne sont pas en compétition les unes avec les autres pour avoir le trophée… »…

 

Il était dans la provocation, mais finalement il découvrait que cela pouvait expliquer les attitudes incompréhensibles des quelques mâles de la souche et autres pièces rapportées.

 

Pièces rapportées, la parole la plus honnête et transparente de la mère d’Hervé.

 

Que de luttes pour agrandir le groupe sans perte de consanguinité. Luttes et mensonges permanents par habitude, par réflexe, par ennui. Et ces luttes se prolongent encore aujourd’hui avec les descendants, sans doute par fidélité aux valeurs de la caste.

 

Cette descendance est marquée, c’est flagrant chez Maxime l’oncle nationaliste. Il  avait choisi pour ses sept enfants des prénoms qui commençaient par M. comme Maxime. Involontairement peut être, après leur avoir donné des racines, le nom de famille, il leur refusait un prénom qui autoriserait un pas de coté. 

 

Les heures furent longues pour le couple d’observateurs, à distance du reste du groupe.

Attitudes calculées, têtes penchées, regards concupiscents. Tombe fleurie à l’excès, corbeille de quête débordante. Collation qui se voulait conviviale, mais…

 

Soudain ils virent Martine se diriger vers eux d’un pas décidé, pour défier le visage silencieux d’Hervé. La quête du trophée de patronne des patronnes sans doute.

Posture, regard et sourire, le top de la séduction façon école de commerce.

 

« On ne se voit qu’aux enterrements. On devrait se faire une grande fête de famille. J’organiserais bien une cousinade, qu’en penseriez-vous ? »

 

« Avant de faire une cousinade, il faudrait pouvoir faire une franginade… » claqua Hervé dans son style glacial.

 

Pas de trophée.

 

On lui reprochait souvent cette intransigeance, mais il n’avait pas envie de faire autrement. Dans la lecture du dernier bouquin de Fabrice Nicolino il s’y retrouvait bien : – «  Un spectre hante désormais le monde, et c’est celui de la mignardise. Il faut être gentil, constructif, bienveillant, positif, bien élevé. »

« Il n’y a pas de concessions à faire sur les principes, sinon on retrouve à parler cuisine avec des anthropophages » avait il commenté

 

Après la mise au pas de Martine, Hervé se sentait déjà plus calme. Cette prise de parole lui avait permis de pointer du doigt ce qu’il aurait voulu dire à tous.  Il en était même un peu heureux.

« Ca va vite faire le tour, je peux faire confiance à Martine » confia-t- il à sa compagne.    

 

Au moment du départ en passant à coté d’un groupe, soudainement une main se pose sur son épaule. C’est Max, son plus jeune cousin :

« Je m’ennuie de ne plus te voir Hervé ! »

 

« Merci Maxou, mais les choses sont ce qu’elles sont aujourd’hui avec ce qu’il y a d’irréversible ! »

 

« Je vois tes frères, mais je voudrais te voir aussi et mieux connaître Barbara !»

 

Hervé, tête basse et regard embué,  prend la carte de visite tendue avec cette invitation à reprendre contact. Dans le silence imposé par sa gorge nouée, il le remercie du regard et reprend le chemin de la sortie. La journée a été trop éprouvante par la vigilance qu’elle a imposée. L’énergie lui manquait pour oser baisser la garde.

 

Hélas, aujourd’hui… Hervé n’a pas encore repris contact.

 

 

 

 

 

 

 

 

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ERIC HAVEZ écrit. Il s’intéresse au monde des paroles de l’imagination et de la méditation. Entre psychanalyse et poésie minimaliste, sobre, certain de son langage, il étale des histoires plus ou moins vécues, plus ou moins réelles, en pratiquant le sport du dire et de l’écrire pour mieux se connaître et surtout pour mieux vivre dans l’attente …. Qui l’attend ? Qu’est-ce qu’il attend ? Ce qui prime pour le moment c’est l’attente et, dans l’attente, il faut tout simplement savoir attendre. Où ? Quand ? Pourquoi ? Le reste viendra après.

A part l’écrit littéraire, Eric a fait ses débuts au Judo en 1967 et il n’a cessé de pratiquer cette discipline depuis cette date. En Octobre 1983, il a obtenu sa ceinture noire 2e Dan et en Juin 1984, son brevet d’état (prof BE1).

Entraîneur à Gien (45), à Givet (08) puis à Thionville – Elange, il entraîne dorénavant les 4 – 6 ans le Mercredi au Judo Club de Cattenom.

Outre le Judo, Eric pratique également l’Aïkido, discipline dans laquelle il est ceinture noire 4e Dan (prof BE1). Il est également Cadre Technique Aïkido.

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