Enesa Mahmic

 

 

(Bosnie–Herzégovine)

 
 

 

Les laveuses du Gange

 

J’avais longtemps marché, jusqu’au pont qui mène à Hardiwar

Sans autre bruit que celui de l’eau

Et la voix diffuse des laveuses

Soudain

Il semblait que je coulais au rythme de l’eau

Et que l’eau s’écoulait à travers tout mon être

 

Alors

Les laveuses éteignirent leurs lanternes

L’eau devint noire et huileuse

Kali- toute la vie dans un cycle de lumière et de ténèbres

 

 

 

Ce que Tanja m’a raconté

 

Urbi et Orbi

Je suis une femme fatiguée

Fatiguée de ces hommes de passage

Chacun d’eux déchire un morceau de mon cœur

Un autre détruit mon foie

Le troisième emporte ma monnaie

Pour le quatrième les portes sont closes

Tu ne le laisses pas approcher

Les mauvais pas nous forment

Mon chéri

 

À Gori

J’ai visité le musée de Staline

Dans sa jeunesse il écrivait des poèmes d’amour

Le poète devient facilement un tueur

Et le tueur un poète

Leçon d’écriture créative, comme ils disent

Ils rassemblent les prisonniers, et leurs distribuent des morceaux de papier, pour se libérer

Ils font ça aussi dans les asiles

C’est comme ça que nait la plus belle poésie

Mise à nue

Du sang et de la chair.

 

 

 

Déjeuner du dimanche en exil

 

On ne parle pas de nos peines.

On apprend à nos enfants à être patients

A souffrir en silence

Nos seigneurs nous ont enseigné:

“Les peines inutiles cachent la gloire de Dieu”

Des années durant, nous mangions des miettes à leur table.

Sans aucune plainte

Nous nous convainquions :”Je vais bien. Tout va bien.”

 

Demain ce sera pareil

Le concept de la discrimination se répète

Avec les mêmes douleurs

Madame l’assistante sociale

Elle agite ses mains pour me rappeler

Que je ne suis qu’un numéro

Je pense

On devrait partir

Chercher une cachette

A Paris, à Rome, dans les autres villes

Où j’étais confortée dans l’illusion de l’amour, la compréhension et le pardon.

Mais au plus profond de mon cœur je sais

Que les immigrants n’ont pas de pays.

 

 

 

Départ

 

Quand je suis partie le matin était brumeux

Les visages blancs comme la nuit

Je chancelais vers les bureaux, les écoles et les banques.

Les chats miaulaient sur les toits

Un vieillard voûté ramassait les feuilles

Rien ne pouvait changer cet ordre éternel

Ni réveiller la foule bercée

Masi j’avançais comme si c’était possible

 

J’ai marché longtemps:

Masques et pièges

Et pieds blessés

Le sol s’éveille sous la foulée des conquérants

Il n’en peut plus des pas légers.

Les démons du passé m’étranglaient de leurs doigts noueux

Crois-moi

Il y en avait de toutes sortes.

Il y en avait des innocents qui se flagellaient trop

Qui se tournent en dérision parce qu’ils ne s’acceptent pas.

Il y en avait des mauvais, des pervers, des idiots

Mais surtout des solitaires.

Il fallait s’ajuster, s’arranger, plier l’échine, perdre sa forme.

La voix à la radio répétait:

Peuple. La volonté du peuple. Individu. Force.

Les mots chutaient comme autant d’oiseaux morts.

 

J’allais si loin

Sous ce ciel triste

Jusqu’à ce que mon être sanglote: Chez moi !

 

 

 

 

 

 

 

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Biographie

 

Enesa Mahmic (1989) est une écrivaine de voyage, une membre de Centre PEN de Bosnie et Herzégovine. Elle a participé à plus de 50 festivals internationaux et conférences. Elle a publié quatre recueils de poésie. Ses poèmes ont été traduits en Allemand, en Italien, en Slovène, en Turc et en Hongrois – ainsi que dans de nombreuses anthologies. Elle a reçu plusieurs distinctions internationales pour ses œuvres : La médaille d’or Neighbour of you shore 2017 en tant que meilleure poète immigrée, le prix des nuits poétiques Ratkovic en 2016 et le prix Aladin Lukač en 2016 pour le meilleur livre de début

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