Elie Cohen-Gewerc

 

Elie Cohen-Gewerc

 

(Israël)

 

 

 

Passer la vie ou la vivre consciemment

Dans la conception Logosophique de C.B. Gonzalez-Pecotche

 

« Car tout commence par la conscience et rien ne  vaut que par elle. »  Albert Camus

 

 

« Tous les êtres humains vivent la vie mais, il est clair que tous ne sont pas conscients de ce qu’ils vivent au fil des jours »[1]. L’homme ouvre grands les yeux mais il ne voit que ce que son entendement est en mesure de voir, ce que les lueurs de sa conscience sont capables d’éclairer. Mais, le plus souvent, ces lueurs pâlissent, puis s’annulent, sous les feux puissants éclairant la scène du monde des apparences.

L’homme naît dans un monde déjà fait. Et s’il lui est difficile de comprendre la signification des mouvements qu’il perçoit, il saisit, très tôt, qu’il faut se manifester d’une certaine manière, pour conquérir une place dans le regard des autres, ce qui veut dire une place dans le monde tel qu’il est vu par eux. C’est pourquoi, dans sa lutte épuisante pour la survie, il en vient à oublier le but premier et ultime de sa vie; il oublie qu’il vit pour être et se consacre à paraître. Il s’éloigne ainsi de lui-même jusqu’à se perdre de vue. « Il s’occupe exclusivement de sa personnalité, c’est à dire de son être physique, de son apparence esthétique; produit d’une éducation et d’une culture soigneusement déterminées par des préoccupations externes, il cherche continuellement l’exaltation de son image auprès des autres »[2]. Son individualité, résidence discrète de son moi intime, est alors submergée jusqu’à l’étouffement par la personnalité qui semble, seule, pouvoir lui offrir le droit de séjour parmi les hommes.

Le dicton populaire soutient que pour pouvoir trouver sa place à Rome, il faut être romain. Mais il faudrait savoir pour quelle raison on désire obtenir une place à Rome; sinon on risque fort de circonscrire son horizon au seul cercle infernal dans lequel je serai romain pour avoir une place à Rome et je vivrai dans Rome dans la seule préoccupation d’être romain; N’étant en vérité, ni romain, ni moi-même, cela mène à « s’annuler soi-même »[3], à n’être rien.

Ainsi l’homme risque d’exister pour vivre, ignorant que s’il vit c’est pour être, non plus par et pour les autres mais par lui-même et pour sa part d’humanité dont il est responsable. C’est ce qu’il aura à découvrir aux prix d’efforts soutenus, quand, touché par cette première connaissance qu’est la révélation de son ignorance, il entreprendra la marche vers sa propre émancipation. En effet, l’ignorance n’est nullement l’absence de connaissances mais la présence assujettissante de ses substituts que sont les croyances. S’émanciper sera ne plus se contenter de croire, s’émanciper voudra dire oser voir hors et au-delà des espaces éclairés afin de savoir.

Cependant être capable d’identifier la place inhérente à notre être sans la confondre avec ce lieu illusoire de seconde zone[4] où l’agitation de la vie quotidienne veut nous retenir, et appréhender réellement les horizons offerts à ma vue, impliquera avoir constaté en soi que le regard s’assombrit ou s’illumine en vertu des pensées qui l’accompagnent. C’est dans le monde mental que devra se centrer notre action. Seule « la maîtrise de son propre champs mental permet à l’être de repousser ses limites et d’évoluer dans des niveaux de conscience plus élevés »[5].

Dans cette lutte[6] de tous les instants pour devenir soi-même, il y a l’éveil de la conscience, le regard porté à l’intérieur de soi, la découverte du monde agissant des pensées; mais il y a surtout la volonté, soutenue par la persévérance, de s’engager librement dans le processus de dépassement qui n’est autre que le processus au cours duquel le moi profond, ce que Pecotche nomme l’individualité, entreprend son ascension pour reconquérir la place que la personnalité, fruit des ébats inconscients pour la survie, a longtemps usurpé. Il ne s’agit pas d’un exploit unique, de l’effort gigantesque d’un seul mouvement, c’est l’œuvre personnelle de toute la vie. C’est cet héroïsme quotidien protégé par la discrétion, dont les seuls effets saisissables de l’extérieur, par ceux qui en sont dignes, résideront dans cette émanation subtile de l’esprit qui rayonne de l’intérieur de l’être conscient. C’est cet effort continu qui permettra de concentrer les parcelles éparses de notre vie.

Dans cette lente ascension de l’homme jusqu’à lui-même, il lui faudra parcourir indéfiniment et personnellement le trajet qui mène de l’étude à la compréhension, de la compréhension à la connaissance, de la connaissance à l’expérience consciente pour revenir à l’étude. Mais ce n’est pas le recommencement routinier où s’use la vie submergée par l’inertie et l’inconscience; c’est le recommencement qui gravit à chaque tour un échelon supérieur où l’attend une plus grande concentration d’énergie. Marcher inconsciemment dans le monde, c’est s’offrir comme proie à l’usure de la matière et des pensées ambiantes; choisir d’être libre, c’est choisir d’être conscient du dialogue fécond avec le monde, recevant ainsi les multiples éléments qui vont affermir et augmenter son être. « Chaque jour est une perle que l’on enfile dans le collier de la vie. Combien sont ceux qui enfilent des pierres avec lesquelles ils doivent marcher, écrasés par leur poids »[7]. Chaque jour peut nous octroyer son héritage que nous avons pris soin de constituer, un héritage qui enrichit le futur sans le compromettre. Le passé, alors, n’est pas cet amas de souvenirs qui encombre la mémoire et qui tend à ternir le présent. Le passé est plus que les événements qui le composent ou il n’est rien. Le passé doit illuminer le présent et éclairer le futur, non pas par les faits « éblouissants » auxquels il nous a semblé avoir pris part mais parce qu’il est la somme des pensées-connaissances que l’être a extraites des expériences vécues. Il s’agit là d’un passé qui se fait présent car il palpite de la vie des pensées qui sont là pour recevoir la vie nouvelle qui vient à nous. Le présent est alors à la fois fruit du passé et germe du futur: leur trait d’union. « Le passé doit être le futur constant qu’on est en train de vivre, finissant ainsi d’être passé car en le retenant dans le présent, le futur et le passé ne cessent d’entourer l’être, concentré dans le présent »[8].

Etre chaque fois plus ou être chaque fois un autre,

Etre, grâce à la conscience, toute l’essence révélée de moi-même ou n’être que le réceptacle des alluvions déposées en moi par les vicissitudes de la vie,

C’est l’alternative offerte au choix de chaque homme; et il doit choisir.

Le centre d’activité doit se déplacer de l’extérieur vers l’intérieur de soi; au lieu des réactions provoquées par les événements et conditionnées par des pensées autonomes qui agissent en moi, il y aura l’action qui consistera dans le choix conscient des pensées que je déciderai de développer. L’action devient alors l’émanation de l’être.

Cependant si « apprendre quelque chose et même accéder à un savoir essentiel est relativement facile; le difficile c’est savoir quoi faire avec ce que l’on apprend et comment on doit employer cette connaissance qui a pénétré dans la conscience »[9]. En tous cas, il ne suffit pas d’être ce que communément on qualifie d’homme « consciencieux ». Suivre ce que dicte la conscience sans savoir ce qui la compose c’est suivre un guide aveuglément, c’est trahir sa liberté et avec elle sa propre dignité. En effet, alors que l’homme défend jalousement son intimité physique, il laisse envahir sans problème son intimité mentale et morale, tant et si bien que nombreux sont ceux qui déclarent avoir une conscience qui porte le titre de son envahisseur. Car qu’est-ce donc « ma conscience de Français ou de Suédois »? Que veut dire même « ma conscience professionnelle »? Cela voudrait-il dire que ma conscience est exclusivement à la disposition d’une parcelle de moi-même, justement celle qui est tributaire des circonstances extérieures? Quant à la « conscience collective », c’est une entité que je ne puis appréhender, de même que je ne puis saisir la réalité de cette formation composée d’atomes à face humaine et qui porte le nom de « la masse ».

A moins, que cette collection de « consciences prêtes-à-porter » ne s’inscrive dans le même ordre des tentatives de réduire l’homme à une catégorie ou à une mentalité, qui sont, en fait, autant de tentatives d’enfermer l’être hors de lui-même. Car la conscience n’est pas un simple organe qu’on charge, comme un ordinateur, d’un contenu déjà programmé, la conscience est ce haut lieu dans l’intériorité de l’être où l’homme conserve ses compréhensions devenues connaissances par l’alchimie de la vie vécue réellement[10]. « Il est essentiel que l’homme sache qu’il est un accumulateur d’énergies par excellence »[11]. Augmentant ses connaissances il augmente sa capacité de comprendre; élargissant sa vision, il accroît sa capacité de connaître; sachant qu’il sait il peut assumer enfin la responsabilité de son savoir et agir sous l’inspiration de sa conscience. Vivre consciemment veut dire alors voir la vie hors de nous et en nous grâce aux lumières des connaissances intégrées à la conscience. Vivre consciemment signifie libérer sa vision du monde et de soi-même des reflets des pensées ambiantes constituant la « conscience au goût du jour » qui peut, entre autres, être aussi celle éditée à chaque fois par telle ou telle idéologie, non pour servir la vérité mais pour les besoins de la cause[12]. Quel désarroi sera celui de l’homme agissant sous les auspices d’idées dont la clarté pâlit soudain, lors de l’irruption de la réalité nue[13]?! Vivre sous des lumières alimentées par des sources extérieures à moi-même, c’est vivre conditionnellement, c’est être exposé à ce que notre vie soit plongée d’un instant à l’autre dans la plus effroyable obscurité. Par contre « vivre en ayant conscience des éléments qui doivent faire partie de la vie, c’est réunir ce qui va constituer le patrimoine personnel, c’est à dire la véritable source de l’existence »[14].

La vie est un mouvement perpétuel, les événements, « petits » ou « grands », « ordinaires » ou « extraordinaires » s’y succèdent sans interruption. L’homme, mis en orbite, dès son plus jeune âge doit reconsidérer et choisir entre le destin de satellite qui accompagne passivement le mouvement des choses ou la mission exploratrice de son existence afin d’en découvrir la signification.

Tout est là: les apparences chatoyantes (prometteuses de joie ou menaçantes, parfois enivrantes, toujours changeantes et éphémères) et la réalité profonde. Les apparences attirent l’homme pour le distraire, la réalité attend patiemment que mûrisse son regard.

 

 

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[1] C.B. Gonzalez-Pecotche: Introducción al conocimiento logosófico, Editora Logosófica, Sao Paulo 1978 p.266

[2] C.B. Gonzalez-Pecotche: Curso de iniciación logosófica, Editora Logosófica Sao Paulo, 1978 p.88

[3] C.B. Gonzalez-Pecotche: Introducción al conocimiento logosófico, p.452

[4] -« Ne nous laissons pas attraper par le cercle vicieux des préoccupations communes;… Les perspectives qui s’ouvrent au futur de la conscience humaine ne peuvent pas être reléguées en deuxième priorité, car ce serait se placer en des lieux secondaires », p.359

[5] C.B. Gonzalez-Pecotche: Logosófia, ciencia y método, Buenos Aires, 1962, p.53

[6] »La vie est une lutte, une lutte constante. » C.B. Gonzalez-Pecotche: El senor de Sandara, Buenos Aires 1959, p.383

« Rien ne peut s’obtenir sans lutte, sans effort ni sans joie. La joie qui renaît du simple fait de savoir que lutte veut dire vie, que la vie se perpétue et que les probabilités de vaincre augmentent en redoublant les efforts jusqu’à la victoire. » C.B. Gonzalez-Pecotche: Pensamientos I, Buenos Aires 1976, § 41

[7] C.B. Gonzalez-Pecotche: Pensamientos II, Buenos Aires 1977, § 197

[8] C.B. Gonzalez-Pecotche: Introducción al conocimiento logosófico, p.448

[9] C.B. Gonzalez-Pecotche: Mensages, Ed. Logosofica, Sao Paulo, 1985, p.34

[10] « Quand les êtres pensent et agissent consciemment, tout est gravé dans la conscience. Cela se passe ainsi: quand ces êtres se brûlent dans les expériences de la vie, ils soignent les parties psychologiques affectées, les protégeant de nouvelles atteintes avec le baume sûr du savoir extrait, allant jusqu’à obtenir, dans de nombreux cas, l’immunisation. » C.B. Gonzalez-Pecotche: Introducción al conocimiento logosófico, p.373

[11]C.B. Gonzalez-Pecotche: El mecanismo de la vida consciente, Buenos Aires,1963, p.49

[12] Dans « les mains sales » de J.P. Sartre, l’envoyé du parti pour exécuter un des dirigeants devra accepter que son crime politique soit transformé en un vulgaire crime passionnel de mari trompé…

[13] Je revois encore le regard effaré de stupeur de ces patriarches arrivés des villages juifs de l’Atlas lorsque des jeunes femmes effrontées, presque « nues », osaient se présenter à leur vue et même, comble de l’impudence, leur dire quoi faire! La recherche sociologique les décrit comme des victimes brisées dans le choc avec la vie moderne; mais, en fait, ils ont été les victimes de la précarité de leurs « connaissances » dont la fragilité fut mise à l’épreuve.

[14] C.B. Gonzalez-Pecotche: Vida y existencia, Ed. Ser, Buenos Aires,1978, p.39

 

 

 

 

 

 

 

 

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Enseignant et chercheur  Beit Berl College (Israël). Docteur en philosophie de Paris I, Sorbonne. La liberté et le défi humain que représente l’exercice tangible de cette liberté est au centre de sa réflexion. D’où son intérêt spécial pour l’individu. Il a écrit des dizaines d’articles et quatre livres dont le dernier, paru en 2013, « Serious Leisure and Individuality, en collaboration avec Robert Stebbins, est publié par McGill University Press, Montreal.

 

Il a siégé comme directeur au bureau de l’Autorité de diffusion Israélienne pendant 6 ans et a contribué à l’élargissement de la présence des arts. Son intérêt pour la philosophie du temps libre date des années 90, comme suite naturelle de son expérience et ses recherches en philosophie des arts, focalisée autour des thèmes de la liberté et du processus de création.

 

Avec le prof: Hillel Ruskin il a contribué à développer l’enseignement du loisir et la gestion du temps libre en tant que pratique de liberté, surtout au niveau de la formation des enseignants.

 

Son article « Why Leisure Education » a été publié au World Leisure Journal, vol. 54 Issue 1 March 2012.

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