Eginald Schlattner

 

 

 

&

Rodica Draghincescu

 

 

 

 

LA PRISON POLITIQUE, LE PASTEUR, LES DEMONS,

LA PRIERE, LA PLUME – REVOLTE DU SILENCE…

 

 

 

 

Eginald Schlattner, autrefois pasteur, est un des rares saxons de Transylvanie à être resté en Roumanie. Il fut un temps où plusieurs centaines de milliers d’entre eux vivaient dans cette enclave allemande, en préservant leur culture originelle. C’est ce que Schlattner continue d’accomplir aujourd’hui. C’est à 65 ans qu’il a commencé à écrire … en tant que Saxon de Transylvanie. »

 Ses romans sont traduits et publiés dans plusieurs pays, connaissant un grand succès auprès du public européen.

Eginald Schlattner : « Au fond de ma conscience je suis un saxon transylvain, et je ne peux en aucun cas renoncer à mon identité. Je peux dire « notre identité » à cause d’évènements qui ont eu lieu il y a 800 ans. On vit « intra muros », c’est-à-dire à l’intérieur de cette conscience du fait que nous sommes là depuis 850 ans. On aurait pu vivre encore mille ans en paix les uns avec les autres, les Roumains, les Hongrois, les Tziganes ; mais il s’agit de la disparition d’un peuple. J’ai écrit « Les gants rouges », « Die roten Handschuhe » avec la conscience de faire la lumière en moi sur ce qui m’est arrivé, sur ce qui nous est arrivé car je n’étais pas seul à la Securitate, mais c’est moi qui y suis resté le plus longtemps. Deux ans dans un centre de détention en cellule, avec les interrogatoires de nuit. Je pensais, tout comme vous, que ce livre serait interprété comme un geste de réconciliation, justement parce que je décrivais les choses avec cette authenticité sans concession, comme une réalité vécue, telles qu’elles me sont apparues. »

 

 

 

 

R.D.: La connaissance de la force et de l’effet de la parole reste, jusqu’à un certain degré, relative et limitée. Certes, à travers la parole nous connaissons la réalité, en la connaissant nous maîtrisons le monde, et cela nous permet de créer ou d’anéantir. M. Eginald Schlattner, vous êtes  pasteur  et écrivain, et vous avez acquis de l’expérience comme technicien, ayant étudié l’hydrologie. Quelle importance accordez-vous à la parole?

 

E.S.: La parole, pour moi, est un élément vital. Tandis que mes frères et sœurs et mes amis jouaient dans le grand jardin de mon enfance, je me cachais à l’ombre des fougères et je lisais. Elément vital, en effet! Pas seulement pour le prêtre et l’écrivain – je ne suis devenu prêtre qu’à 45 ans et écrivain à 65 ans (je suis né en 1933) –, mais aussi pour l’homme, la créature de ce monde. Je ne suis pas capable de faire une tisane buvable, mais depuis la première classe du lycée de la Brukenthalschule à Hermannstadt / Sibiu en 1945, j’écris un journal, et déjà à l’école primaire on appréciait mes qualités de raconteur.

Pour moi, la perception du monde passe d’abord par la parole. Par exemple, lorsque je faisais une excursion avec d’autres enfants, j’essayais sur place de trouver les mots pour ce qui se passait, pour disposer, une fois rentré à la maison, quand je raconterais tout à ma mère, de paroles prêtes, toutes faites. C’est seulement quand je suis arrivé à transcender par la parole une expérience personnelle, un facteur extérieur, une sensation vague, un événement du vaste monde, que ce qui s’est passé devient, pour moi, valable et durable. C’est seulement en devant parole que ce qui a eu lieu, a été pensé ou fait, s’achève, se conserve, s’apaise.

De l’autre côté je connais l’écart entre l’action et la parole, je sais que le mot et l’objet ne coïncident pas – déjà en exprimant quelque chose on déforme, mutile la réalité: „Car toute parole est une frontière qui fait mal à l’être à qui on l’impose…“

Je crois que le monde peut être changé, transformé par la parole – mais il ne peut pas être contrôlé par elle. Les communistes ont essayé cela et ont essuyé un échec terrible. Que de discours, de verbiage, de paroles gaspillées, d’allocutions vaines.

Mais il y a une situation limite, où la parole et l’action coïncident: c’est la parole de Dieu lors de la création du monde: Dieu dit: „Que la lumière soit!“ Et la lumière fut.

Et pourtant: La parole renferme une force dévastatrice. Nous savons tous qu’une parole peut détruire une vie et sauver des âmes, blesser, voire tuer un homme ou le rendre heureux, élever le monde, convertir le monde au bien ou le mener vers le mal. L’écho à mes livres m’a montré cela encore une fois, avec beaucoup de lettres de lecteurs enthousiastes, mais aussi des lettres pleines de menaces, en réaction au même livre, le même mot devenant un message aux réfractions multiples que chacun a compris d’une autre manière, comme bon ou mauvais. Mais pour la grande majorité des lecteurs, ce message des livres transporté par les mots a été une confirmation, une clarification, une transformation, une exaltation, un accroissement de leurs forces, pour les malades une interprétation et un éclaircissement de leur vie, pour les mourants une consolation ultime.

 

 

 

 

R.D.: Quelle est le mot que vous utilisez le plus fréquemment?

 

E.S.: Le plus fréquemment? Je ne sais pas, un instant… En roumain j’aime le mot odinioară (autrefois), c’est comme un poème, bien que ce ne soit qu’un seul mot, avec ces trois merveilleuses voyelles ioa, et avec ce chemin qu’il nous ouvre vers le passé. D’autres mots roumains, uniques, guère traduisibles: ceasul rău (l’heure du malheur)… Très proche de mon coeur, le mot bunică (grand-mère). J’apprécie des mots comme omenie (humanité), bun simţ (sens commun, tact), cei şapte ani de acasă („les sept années chez soi“, c’est-à-dire: l’éducation qu’on a reçue à la maison), sărut manâ (mes hommages, Madame!).

En allemand, me touche le mot Barmherzigkeit (miséricorde) ou se réunissent arm (pauvre) et Herz (coeur), et dans les deux langues, un mot très important pour moi est dialogue. Une bonne conversation, pour moi le bonheur absolu, se dirait en roumain: Berea nu se bea, se vorbeşte! – La bière ne se boit pas, elle se raconte!

En français, les mots curé de campagne et mémoires d’outre-tombe sont pour moi lourds de signification.

 

 

 

 

R.D.: Votre nom est de plus en plus présent dans la presse culturelle européenne. Apprécié, controversé, injurié, aimé, Eginald Schlattner, c’est un nom de référence de la prose contemporaine germanophone, un nom très vivant. Quand le mot en tant qu‘„érudition“, „sagesse“, vous a-t-il parlé pour la première fois, et que vous a-t-il chuchoté?

 

E.S.: Disons plutôt le mot „bien pesé“, „formé“… Laissez-moi réfléchir. Dans l’école primaire protestante et allemande de Fogarasch j’ai charpenté et noté dans un cahier des vers rimés. J’écris un journal depuis l’âge de 11 ans. En mai 1956, comme étudiant d’hydrologie à Klausenburg / Cluj, j’ai reçu un prix pour la nouvelle Gediegenes Erz (airain pur), à l’occasion du concours organisé par le quotidien allemand de Bucarest, Neuer Weg (Nouveau Chemin).

Voici l’idée directrice et le message de cette nouvelle: Nous, les Saxons, malgré tous nos défauts héréditaires sociaux et idéologiques, le socialisme aurait tort de nous rejeter, non seulement parce que nous sommes de bons travailleurs fiables, mais aussi à cause de nos traditions démocratiques anciennes. Le jeune Paul Schuster avait reçu le 1er prix, le curé Andreas Birkner le 2e, Hans Bergel le 3e. Et moi? Je reçus le 4e prix, un prix de consolation. La nouvelle avait des défauts idéologiques.

Après, 4o ans de silence. (Dans la Bible, 4o est un nombre sacré, désignant une période de pénitence et d’expiation.)

Mais dès l’adolescence j’étais sûr d’être écrivain, du moins par ma structure émotionnelle et ma sensibilité, même si je ne pensais pas que je ne pourrais jamais rien produire. Eh bien, en 1998 il y a eu le premier roman, Le coq décapité, et en 2ooo, Les gants rouges.

Ce que la parole, dans sa sagesse, m’a chuchoté d’abord? D’abord et toujours: sincérité et humour, simplicité et respect.

 

 

 

 

R.D.: Vous êtes pasteur. Plutôt que les gens heureux, ceux qui viennent vers vous, ce sont les misérables, les désespérés, pour vous confier leurs peines, pour confesser leurs péchés, pour le repentir et la prière. M. Schlattner, qu’est-ce qui inquiète un homme le plus? Qu’est-ce qui lui cause les plus grands soucis?

 

E.S.: Laissez-moi réfléchir. En répondant ainsi au pied levé, je juge autrui d’après moi-même, en tenant compte aussi de mon expérience de prêtre. Il me semble que ce qui inquiète l’homme le plus, c’est de croire qu’il ne trouve pas sa place dans le monde, c’est de ne pas savoir comment les choses vont continuer pour lui, c’est l’insécurité du moment et l’avenir incertain.

Mais, sans qu’il s’en rende compte, ce qui cause la plus grande inquiétude, c’est la réalité de la mort individuelle.

S’y ajoute, dans notre pays, où Dieu est encore présent, que beaucoup s’inquiètent de ne pas savoir ce que Dieu pense et compte faire d’eux. Je parle surtout des fidèles roumains (il n’y a presque plus de croyants saxons). Mais ces croyants orthodoxes sont prêt à se soumettre humblement aux décrets de la Providence.

Ils viennent me voir au pastorat, bien que je sois un pasteur protestant, me disent in camera caritatis ce qui les accable, me révèlent ce qui est caché en eux, ou bien ils viennent me voir à l’église, devant laquelle pousse l’herbe, où depuis deux ans il n’y a pas eu de service religieux et où tous les jours, tout seul, je dis mes prières.

Ils trouvent le repos de l’âme quand ils peuvent se confier à quelqu’un sans retenue, étaler devant lui, sans peur, leurs souffrances et leurs secrets. Et ils repartent encouragés, consolés, réconfortés, quand ils se sentent fortifiés par une parole biblique, quand, dans la prière du pasteur, leurs peines sont mises aux pieds de Dieu et quand, agenouillés devant l’autel, ils reçoivent ma bénédiction.

 

R.D.: Etes-vous craintif? De quoi, de qui avez-vous peur? A qui confiez-vous vos inquiétudes?

 

 

 

 

E.S.: C’est vrai, je suis craintif. J’ai peur, par exemple, de perdre ma croyance à la bonté et à la miséricorde de Dieu sur mon lit de mort. J’ai peur du passage à vide, du temps gaspillé, des instants perdus pour rien, de la conversation plate qu’on peut m’imposer. J’ai peur de blesser des hommes par mes pensées, mes paroles ou mes actions, de leur faire mal, consciemment ou inconsciemment; et j’ai peur de montrer, par ce que je fais ou ne fais pas, que je n‘ai pas compris Dieu, de le blesser.

Mais ce qui m’effraie le plus, c’est de m’apercevoir qu’on ne me comprend pas. Que je ne réussis pas à me faire comprendre par quelqu’un, de m’exprimer de telle façon qu’il comprenne mes intentions, que je parvienne à le toucher au plus profond de lui.

Les peurs existentielles et les doutes moraux, je les confesse à mon évêque, D.Dr. Christoph Klein, de Hermannstadt / Sibiu, un peu plus jeune que moi et mon ami depuis cinquante ans. Je dis à ma mère (née à Budapest en 1912) où le bât blesse et ce qui réjouit mon âme. Agée de 9o ans, elle a habité dans 46 maisons à beaucoup d’endroits différents; en ce moment elle vit à Munich. Elle a passé la plus grande partie de sa vie à Fogarasch, où se déroule l’action de mes livres, la saga de notre famille.

 

R.D.: Vos romans, Le coq décapité , paru en 1998 (en version roumaine, en 2oo1, sous le titre Cocoşul decapitat), et Les gants rouges, de 2oo1 (non traduit en roumain, mais une publication en polonais est prévue pour 2oo4), ont paru en allemand aux Editions  Paul Zsolnay de Vienne, et on les lit le crayon à la main pour écrire des notes dans les marges. Qui a peur de vos livres?

 

E.S.: Ceux qui n’ont pas le courage de faire face à leur propre passé, au-delà des mythes et des légendes.

 

 

 

 

R.D.: Ces deux romans sont-ils une expression de l’amour, une sorte de rébellion, une forme de libération?

 

E.S.: Ces romans veulent être des témoignages d’amour et ils contiennent un message de réconciliation.

 

 

 

 

R.D.: Vous prêchez la parole de Dieu aux bons comme aux mauvais. Qu’est-ce qui distingue les péchés des bons de ceux des mauvais?

 

E.S.: Je ne pense pas qu’il soit à moi de répartir les hommes en bons et mauvais. Lors de mon premier sermon, dans la prison d’Aiud, il y a 12 ans, j’ai dit à la vingtaine de prisonniers saxons: La frontière entre les bons et les mauvais, ce n’est pas le mur de la prison, comme si les bons circulaient librement au-delà et les mauvais étaient ici en taule. Goethe pense que dans toute poitrine humaine demeurent deux âmes, ce qui est confirmé par la Bible et davantage encore par l’expérience.

Je crois que le grand péché de l’homme soi-disant bon, c’est qu’il est sans cesse convaincu de sa propre supériorité par rapport à toutes les autres créatures. Le péché de celui qu’on considère, à tort ou à raison, comme mauvais, s’exprime par le fait qu’il tend à mettre sa faute sur le dos d’un autre: „Oui, monsieur le Pasteur, je l’ai tué, mais le mort est coupable!“ Le péché de tous les deux, c’est le manque de solidarité, d’amour au-delà de soi-même.

 

 

 

 

R.D.: L’amour, pour Dieu, est absolu, et il s’exprime en animant la parole biblique. Par rapport à ce que l’amour de Dieu est pour le monde, quelle sorte d’amour est la littérature?

 

E.S.: Pour le théologien que je suis, l’amour de Dieu pour le monde est tangible, concevable, puisqu’il quitte l’anonymat: „Dieu a tant aimé le monde qu’il a donné son Fils unique pour que tout homme qui croit en lui ne périsse pas mais ait la vie éternelle.“ (Jn 3 16); puisqu’il se montre solidaire avec les pauvres et les misérables en livrant Jésus au monde, ce dont témoignent la crèche et la croix qui sont, à la fois, des symboles de la pauvreté et de la souffrance extrêmes, marquant les points les plus sensibles de la biographie de tout homme; et puisque finalement,  l’homme aliéné à lui-même est délivré et sanctifié par le Saint-Esprit dans la force de l’amour, l’homme pour qui, après qu’il a été chassé du Paradis, même son prochain est devenu un étranger et qui se retrouve comme étranger en face de Dieu: „L’amour de Dieu a été répandu dans nos cœurs par le Saint Esprit qui nous fut donné.“ (Rm 5 5)

 

 

 

 

Mais votre question, Mme Rodica Draghincescu, me semble intéressante en elle-même. Il s’agit de la différence et de la ressemblance entre l’amour divin et l’amour que transmet, que devrait transmettre – mais le fait-elle? – la littérature. Laissez-moi réfléchir. Ce que je viens de dire rend évidentes les différences. Je crois que les parallèles ne peuvent être indiqués que par analogie.

Mais il me semble que le tertium comparationis, c’est le dévouement de l’auteur à son œuvre et ainsi au monde dans l’acte de la création. De là se déduit, je pense, l’amour que devrait transmettre la littérature. Cet amour se montrerait dans la solidarité avec l’homme aliéné avec lui-même, serait une sorte de miroir salutaire pour l’homme qui ne se retrouve pas dans son âme, qui ignore le côté secret et précaire de son moi, qui ne peut exprimer ses difficultés et ses sentiments, qui n’arrive pas à rationaliser ses problèmes existentiels. En d’autres mots: la littérature, pour moi, est une des formes multiples par lesquelles s’exprime l’amour de Dieu dans le monde.

Ou bien: la littérature me semble être un chemin caché où on peut rencontrer l’amour de Dieu.

Ou encore: je suis convaincu que la littérature ne réussit à toucher l’homme au plus profond de lui-même que si l’anime le souffle de l’amour divin. Et c’est cette littérature-là qui restera.

 

R.D.: Søren Kierkegaard a dit que le désespoir affecte ce qui le plus propre à l’homme. Nous désespérons de nous-mêmes, mais aussi des autres. Celui qui résolument se cherche lui-même, celui-là seul peut surmonter la peur par le repentir et la pénitence. Plus la liberté est grande, plus la peur augmente. Ce qui serait aussi le mystère de la rédemption. M. Eginald Schlattner, pasteur et écrivain, pouvons-nous, en confessant nos fautes, nous libérer des actions passées?

 

 

 

 

E.S.: Oui, bien sûr. Si Dieu donne son accord et si la personne lésée est prête à la réconciliation.

Mais par cet acte de libération, au moyen de la confession des fautes, l’homme peut se libérer aussi de nombreuses peurs qui pèsent sur sa conscience: libéré par la confession et, certes, par le pardon de Dieu, concilié avec ses anciens adversaires, l’homme en état de grâce peut de nouveau marcher la tête haute, „mener une vie pondérée“, comme dirait un Roumain. Ce que je trouve intéressant, c’est ce que vous dites de la peur de la liberté: d’un côté je connais ce problème par mes protégés dans les prisons, et par ma propre expérience: en 196o, avant d’être remis en liberté, je disais moi aussi: La liberté sera terrible!

Mais cette peur de la liberté, je l’ai connu aussi dans mon adolescence: elle se montrait sous la forme d’une peur obsessionnelle de la vie, de l’avenir – n’oubliez pas, dans les années 5o, nous nous trouvions, en tant que Saxons et bourgeois, dans une situation historiquement et socialement sans issue. Mais en général on ressent la liberté comme le lieu où chacun est responsable de soi-même, doit prendre des décisions autonomes – avec tous les risques angoissants pour son avenir.

Dietrich Bonhoeffer, théologien protestant, exécuté le 9 avril 1945, un mois avant la fin de la guerre, à l’âge de 39 ans, a dit que parmi les chrétiens la confession publique devrait être habituelle. De l’autre côté celui qui sur la place publique avoue ses actions doit s’attendre à une dégradation morale par la société.

Je pense, en tant que théologien, non en tant qu’artiste: la littérature implique toujours cet élément de la confession et de l’aveu. Tout auteur, même celui qui ne parle pas „de lui-même“, doit s’attendre aux hostilités et aux attaques, jusqu’aux stigmatisations, peut-être même aux agressions et aux menaces de meurtre.

Certes, l’écriture autobiographique est aussi une forme de libération, mais seulement si on a le courage de dire la vérité. Seulement maintenant j’ai compris ce que Jésus voulait dire en affirmant que la vérité vous libérera.

 

R.D.: Votre voix évoque la bonté, la simplicité, parfois quelque chose de légèrement idyllique, où qu’on l’entende: à l’église, en prison, lors de manifestations culturelles. Vous ne donnez pas l’impression d’un homme incapable de porter le poids de sa conscience. Cela vous cause-t-il des soucis que des voix irritées s’élèvent du public qui tentent de donner une interprétation différente de votre passé, de vous accuser? Et comment vous protégez-vous contre l’envie de vos prochains, leur insolence, leur soif de vengeance (rappelez-vous le „festival des pays du Danube“ à Ulm en juillet 2oo2, quand quelqu’un parmi le public vous a provoqué de façon scandaleuse)?

 

E.S.: Ces attaques d’intellectuels et de confrères me consternent. Je me sens désemparé et perplexe. Quand quelque chose m’arrive, ce n’est pas l’événement en soi qui importe en premier lieu, mais la question inquiétante: comment me comporter, comment rendre justice à la situation, quelle réponse donner, que faire, et surtout: qu’est-ce qui est légitime et correspond au mot d’ordre biblique du moment? Ou, plus simplement: ce qui m’occupe, ce ne sont pas seulement les éléments émotionnels du moment, mais aussi la question: le bon Dieu, que veut-il que tu fasses?

Pendant 4o ans j’ai préféré répondre par le silence aux attaques visant mon passé de détenu. Maintenant encore, je n’accepte le dialogue qu’à la condition qu’un certain niveau intellectuel soit garanti et que la bonne volonté détermine la conversation.

A Ulm – rappelez-vous, un garde du corps m’accompagnait trois jours durant, ce qui me semblait tout à fait ridicule – ce n’est pas par orgueil que j’ai refusé le dialogue avec ceux qui me poursuivaient de leur haine irrationnelle, mais parce qu’ils utilisaient les mots comme des matraques.

Plus tard, dans la cour, l’un d’eux s’est approché de moi – un honorable professeur d’université plus qu’octogénaire que je respecte beaucoup pour son savoir, détenu politique sous la dictature, puis réhabilité, titulaire de la chaire de lettres allemandes à une université socialiste, émigré ensuite –, animé d’une colère terrible, et m’a insulté en disant que j’étais un traître ordinaire qui ne méritait même pas qu’on crache sur lui (ce qui au fond est plus hygiénique). Ma première impulsion fut de lui donner une gifle qui le balance dans le Danube (qui, à Ulm, n’a qu’un mètre de profondeur). Je me suis tu.

 

 

 

 

Depuis, deux lettres anonymes sont arrivées ici à Rothberg / Roşia: cet homme, c’est-à-dire moi-même, est à éliminer. Vous voyez: la littérature n’est pas sans effet.

Il y a chez les hommes un degré de démon –isation  où on ne peut faire rien d’autre, je pense, que de prier pour eux (ce que je fais tous les jours dans mon église où, après 8oo ans, il n’y a plus de service religieux puisque les Saxons ont presque tous émigré).

 

R.D.: Retournons à l’écriture. Combien de temps travaillez-vous sur un livre? Quand écrivez-vous? Dans quelles conditions? De quelles techniques vous servez-vous?

 

E.S.: Première question: Pour Le coq décapité, 5oo pages, j’ai mis 18 mois; pour Les gants rouges, huit ans en tout, en deux temps: peu avant la mise sous presse en 1999, j’ai retiré le manuscrit et réécrit le livre entier, ce qui a pris encore 18 mois, jusqu’à la fin de novembre 2ooo (j’ai donc écrit deux fois 6oo pages).

Deuxième question: Malheureusement, je n’écris que „dans les intervalles“ quand il me reste du temps. Je suis d’abord pasteur, dans la fonction d’un aumônier des prisons. Puis je ne peux pas fermer les yeux devant le fait que devant ma porte, dans ce village, c’est le Tiers Monde: des centaines de pauvres, de mères désespérées avec beaucoup d’enfants, des hommes au chômage dont je ne suis pas responsable, mais dont le destin me touche.

Ma formule de remède, c’est: l’instruction! C’est-à-dire les ordinateurs, l’anglais, un métier solide. Par exemple, j’essaie d’obtenir assez d’argent pour que les 4o élèves de Rothberg qui fréquentent des lycées ou des lycées techniques à Hermannstadt, puissent payer leurs tickets de car mensuels (pour 18 km, cela fait environ 53o.ooo Lei).

La fonction d’aumônier des prisons, d’un côté m’épuise, mais de l’autre me rend heureux: la prison, c’est le lieu d’où „la parole de Dieu ne revient pas vide vers toi“!

 

 

 

 

Troisième question: J’écris dans des conditions merveilleuses! Dans une maison de pasteur de l’an 155o avec sept pièces, où n’habitent que ma femme Susanna et moi, j’ai un bureau avec vue sur le parc de l’église, et j’ai devant les yeux la tour de défense de l’an 1225. Je suis entouré de parcs et de jardins (995 pas dans une direction, puis je reviens en arrière). Et tous les arbres ne bruissent que pour nous deux! D’ici je ne bouge pas.

Quatrième question: Comme je ne suis pas un écrivain professionnel, je n’utilise aucune technique. Je me garde seulement, autant que possible, du kitsch et des effets faciles. Il faut, c’est un principe important, que tous les faits et toutes les informations que le texte présente aient été vécus par moi-même ou soient de première main.

Et pour chaque histoire – qu’il s’agisse d’un roman ou d’un texte plus court – il y a deux points fixes établis longtemps à l’avance: la première phrase, qui doit être parfaite, et la dernière scène qui doit être au point.

 

R.D.: Votre premier roman, Le coq décapité, qui a eu un grand succès, paru en Roumanie auprès des Editions Humanitas bien connues, a été publié d’abord à Vienne, en Autriche. Comment a-t-il été reçu par la presse autrichienne? Et la presse allemande?

 

E.S.: Pendant que je l’écrivais, ce roman n’avait qu’un seul destinataire, moi-même. Je n’aurais pas cru qu’une maison d’édition se trouverait pour le publier; je ne l’ai envoyé à aucune. Le manuscrit a été transmis à l’éditeur par des amis diplomates. Je suis fier que le roman ait paru chez Zsolnay (qui a huit prix Nobel au catalogue). Quand il a paru, je ne m’attendais pas à ce qu’il ait des lecteurs, et encore moins que la presse nationale, que des média renommés s’intéressent à ce livre.

C’est pourtant ce qui arriva. Les quotidiens et les revues de l’Autriche, de l’Allemagne, de la Suisse ont pris connaissance de ce roman comme d’une grande surprise: comment? De ce coin du monde nous parvient encore une voix germanophone, dans un roman d’envergure, écrit par quelqu’un qui vit encore là-bas! (Sur une liste des meilleures ventes, à Vienne en 1998, le Coq s’est retrouvé au 1oe rang. La langue originale n’était l’allemand que pour un auteur en dehors de moi, les autres textes étaient des traductions.)

J’ai reçu des lettres enthousiastes, de Moscou à Montevideo, d’Istanboul et d’Athènes à New York et Washington. Il en est ainsi depuis quatre ans, il y a encore maintenant de l’agitation autour de ces deux livres, et s’y ajoute le tourisme littéraire avec comme terminus la maison de pasteur de Rothberg en Roumanie. Et l’an prochain commence une adaptation cinématographique germano-roumaine du roman Le coq décapité.

 

 

 

 

R.D.: Comparée à d’autres pays européens, l’Autriche est-elle plus moderne du point de vue culturel, plus vivante, plus ouverte aux nouvelles valeurs?

 

E.S.: Je dirais plutôt que l’Autriche me semble plus réceptive aux valeurs et aux évaluations de l’Europe de l’Est et du Sud-Est que d’autres pays. Je parle des pays de l’ancien bloc de l’Est, qui, après le tournant de 199o se sont de nouveau orientés vers l’Ouest.

Cette compréhension presque archétypale de l’Autriche pour ces pays se fonde sur une tradition politique séculaire quant aux relations avec d’autres peuples. Beaucoup de ces peuples faisaient partie, jusqu’en 1918, de l’Empire Austro-hongrois qui s’étendait jusqu’en Ukraine et à Venise et la Lombardie. Même l’Olténie dans le sud de la Roumanie appartenait à cette entité politique multinationale au cours des trois derniers siècles.

Dans cette monarchie ‚multiethnique et multiculturelle‘, la valeur des billets de banque, par exemple, était indiquée en dix ou douze langues, on pouvait même déchiffrer en roumain qu’il s’agissait de zece coroane! Du temps de la monarchie austro-hongroise chaque soldat pouvait prêter serment de fidélité à son empereur dans sa langue maternelle – l’empereur était un personnage transnational, presque surhumain.

Au cours des dernières décennies, depuis que l’Europe s’efforce de devenir une union, l’idée qu’on se fait de l’ancienne Autriche, jusque-là considérée comme la „geôle des peuples“, a changé de fond en comble.

Certains éléments de l’esprit de l’ancienne monarchie se retrouvent encore aujourd’hui en Roumanie: bien des horizons culturels se recoupent sous un même ciel et on parle beaucoup de langues dans ce pays, pas seulement comme des idiomes tolérés, mais dans le respect mutuel comme des langues du coeur.

Dès avant la Première Guerre mondiale, le politicien roumain Aurel Popovici a soumis à la cour de Vienne le plan d’une fédération des pays du Danube, à laquelle appartiendrait le Royaume de Roumanie de l’époque. Et quand, en 2oo7, la Roumanie sera membre de l’Union Européenne, ce sera un triomphe pour Aurel Popovici – quoique cent ans plus tard et au prix de 1oo millions de morts dans deux guerres mondiales.

Cette intuition des Autrichiens pour les valeurs culturelles de l’Est et cette connaissance de ce pays et de nous m’ont toujours frappé en Autriche. A Vienne, n’importe quel portier de théâtre vous „connaît“. Cette capacité de s’orienter dans les paysages culturels de l’espace danubien caractérise aussi le programme de mon éditeur Paul Zsolhay. Combien d’auteurs de l’Est auront été publiés par lui au cours de la dernière décennie? C’est lui aussi qui a arrangé la traduction de mon roman Les gants rouges en polonais.

C’est cette réceptivité pour les pays au-delà de l’ancien rideau de fer qui fait, à mon avis, que l’Autriche soit plus „moderne“ que d’autres pays européens qui, à notre sujet, entretiennent bien des clichés et des idées stéréotypées négatives.

 

 

 

 

R.D.: Les deux romans ont le même arrière-fond historique concret. L’action tourne autour de points importants pour l’histoire des nations européennes: l’année 1944, le conflit entre les pouvoirs allemand et soviétique, les années 5o, les foyers des crises des années 6o, les organisations hitlériennes de notre pays, les mœurs et les coutumes des peuplades de la Roumanie, les circonstances religieuses avant et après 1944, la situation des Juifs ici et en Europe, la chasse des contre-révolutionnaires dans les pays communistes, tout cela explicité au moyen de votre propre biographie.

Avez-vous jamais pensé que ces romans puissent former un cas de conscience pour les pouvoirs politiques de cette époque, amenant à un examen de leurs propres crimes, de leur responsabilité pour la mort de personnes coupables et innocentes?

 

E.S.: Non! Mais c’est, à mes yeux, une marque d’estime si Mme Sigrid Löffler, une autorité dans le monde littéraire de l’espace germanophone, ait dit devant 4oo auditeurs, lors d’une soirée littéraire à Erlangen en 2oo1: „Il est évident que l’histoire des Saxons de la Transylvanie est finie. Mais dans les deux romans d’Eginald Schlattner, Le coq décapité et Les gants rouges, cette fin est conservée et transcendée de façon exemplaire.“

Autre chose encore qui pourrait vous donner raison: les réactions exagérément agressives de quelques compatriotes, allant jusqu’aux menaces de meurtre. Il semble presque que pour tout le monde l’examen de la propre culpabilité soit la chose la plus difficile. Mais impossible de s’y dérober! Le passé nous poursuit inexorablement – jusqu’à l’heure de notre mort.

 

R.D.: Qu’est-ce que les titres de ces romans expriment? Qu’est-ce que leurs symboles impliquent?

 

E.S.: Le coq décapité est chargé de sens multiples, presque trop nombreux. Vers la fin il y a, enfin, la scène qui clarifie: un coq, tué par notre servante, se libère et traverse sans tête la cour enneigée; s’ensuit une danse macabre, jusqu’à ce que le coq tombe raide mort; sur la neige immaculée, il laisse une décoration de volutes sanglantes.

On a mis ce titre en rapport avec les Saxons de Transylvanie, dont le destin était irrévocable dès la volte-face de la Roumanie, le 23 août 1944 (l’action se passe durant cette journée fatale pour toute la Roumanie). Lors d’une rencontre avec des lecteurs à l’Institut Goethe de Bucarest, un ancien codétenu politique a mis les points sur les i en disant que Le coq décapité était un symbole de la Roumanie tout entière, décapitée après le 23 août, dont la danse macabre allait durer plusieurs décennies.

Les gants rouges? Le motif n’apparaît que deux ou trois fois sur les 6oo pages du roman. Je ne sais pas, chacun devra trouver sa propre réponse. Mais je pense que ceci serait une interprétation possible: Pendant la dictature, beaucoup de personnes ont porté des gants rouges dont elles aimeraient pouvoir se débarrasser maintenant. Mais il y a d’autres interprétations.

 

 

 

 

R.D.: Vous vivez dans un village saxon de la Transylvanie. Vous faites souvent des voyages à l’étranger – pour des lectures. Il me semble que vous êtes le seul écrivain allemand prêt à faire face à la pauvreté et à la misère de la Roumanie (quelles que soient les inspiration qu’en aient tiré quelques écrivains germanophones qui ont quitté la Roumanie pour aller en exil, pour ne citer que Herta Müller dont les romans décrivent de façon exhaustive la misère du régime communiste avec toutes ses facettes négatives, quoique sous une teinte typiquement roumaine). Qu’est-ce que vous avez trouvé de bon et de prometteur, malgré tout, dans le pays d’origine de Cioran, Ionesco, Celan, Eliade, Tzara, Voronca etc?

 

E.S.: Je me sens chez moi ici. Mais je ne suis pas le seul écrivain transylvanien resté au pays. Nombreux sont les auteurs de renom qui vivent et écrivent ici, par exemple, de ma génération, Joachim Wittstock, Hans Liebhardt, Walther Seidner, Ursula Bedners, Christel Schullerus-Servatius etc, et parmi les jeunes je pense à Carmen Elisabeth Puchianu.

Les noms roumains que vous avez énumérés et qui font partie de l’héritage culturel mondial, sont proches de mon cœur, ils ont contribué à former ma conscience intellectuelle. L’étole sacerdotale orthodoxe, brochée de fils d’or, du père des frères Emil et Aurel Cioran, est accrochée, bien visible, dans mon bureau de pasteur. La phénoménologie de la religion de Mircea Eliade a été une révélation théologique pour moi, Cioran m’a fait sursauter par son pessimisme aphoristique. Paul Celan a traversé – si je puis dire – ma maison de pasteur de Rothberg. Il s’agit du film Au sud de mon âme qui traite des années 1944-46 que Paul Celan a passées en Roumanie, pendant lesquelles a été écrite La fugue de la mort. Frieder Schuller, natif de la Transylvanie, a pu faire ce film ici dans le pays encore à l’époque de la dictature. Quelques scènes se passent ici dans la maison de pasteur.

Oui, je suis chez moi ici, et dans cet espace envoûtant d’idylles et de nouvelles pastorales, entouré d’une pauvreté archaïque. Déjà avant de partir pour une série de lectures, j’ai le mal du pays. Ici les arbres et les enfants me connaissent, ici je sens les battements du coeur de ce coin béni de notre planète dont un homme de lettres saxon a dit: La terre enivrante. A laquelle j’appartiens, moi aussi!

Quand le ministre de l’Intérieur allemand Otto Schily a visité l’église de Rothberg avec notre ministre de l’Intérieur, le Dr. Ion Rus, j’ai salué l’hôte en allemand, sans que mes paroles aient été traduites en roumain! (Dans quel autre pays cela serait-il possible?)

 

 

Eginald Schlattner lit un extrait de son roman «  Les gants rouges » :

 

 

 

J’ai dit alors, entre autres: „Si aujourd’hui je peux vous saluer ici en allemand, Monsieur le Ministre, je dois cela à ma patrie, la Roumanie, qui ne nous a jamais interdit de parler notre langue maternelle – même pas en 1944/45, quand le Royaume de Roumanie faisait la guerre contre le Reich allemand.“

Et à la fin de mon allocution, j’ai dit: „Le message de la Roumanie à l’Europe Unie, c’est, à mon avis, le suivant: Dans notre pays, l’abécédaire est imprimé en douze langues. Dans le parlement de Bucarest, il y a 18 députés représentant les minorités ex officio, excepté les Hongrois élus directement. En arrivant à notre village, vous avez pu lire sur le panneau, Monsieur le Ministre, ROŞIA et ROTHBERG, bien qu’il ne reste à enterrer dans notre village que cinq Saxons.“

Ce qui me touche toujours de nouveau, ici, c’est l’expérience vivante de la présence de Dieu: le Notre Père monte vers le ciel en beaucoup de langues, et dans chaque village les cloches de plusieurs églises sonnent à la gloire de Dieu. C’est ici que Dieu m’a appelé par mon nom et qu’il me connaît, c’est ici que vivent des hommes qui ont besoin de moi et me veulent du bien. Et que je veux être enterré.

 

R.D.: On pourrait dire que vous êtes un patriote allemand d’origine roumaine. Dans votre autobiographie, vous mentionnez sans appréhension que vous êtes né en Roumanie et que vous vivez ici. Vous êtes citoyen roumain, mais vous écrivez en allemand parce que c’est votre langue maternelle. L’action de vos romans se déroule dans votre ville natale et à d’autres endroits que vous nommez sans cacher qu’il s’agit de la Roumanie, bien que vos livres paraissent à l’étranger. M. Eginald Schlattner, y a-t-il pour le grand monde de la littérature des pays d’une valeur relativement inférieure et supérieure?

 

E.S.: Non, pas du tout, indépendamment de la langue et du pays, du sujet et de la forme, il n’y a que la littérature. Vous êtes vous-même, Mme Rodica Draghincescu, une preuve de cette affirmation, puisque vous écrivez en roumain et en français, et que votre prose et vos poèmes sont traduits dans plusieurs langues européennes. J’essaie, surtout quand je fais des lectures dans les pays germanophones, de présenter la culture et l’histoire de la Roumanie au-delà de ce que demande ma présentation individuelle. Et j’intercède pour la littérature d’ici auprès de mon éditeur, déjà ouvert à l’Est de par sa tradition depuis les années 2o. Je n’ai jamais eu l’intention d’émigrer, bien que j’aie eu assez de motifs biographiques et objectifs de le faire. J’ai un passeport roumain. Je suis content que le blason séculaire des Saxons de Transylvanie, montrant les sept châteaux-forts, ait trouvé sa place dans les armoiries nationales (sur l’écusson en bas à gauche).

 

R.D.: Qu’est-ce qui décide du succès d’un auteur? Le talent? L’éditeur ? L’habileté de l’agent littéraire? Ou ?

 

La conférence de presse pour la première du film « les  Gants rouges » :

 

 

 

E.S.: Je crois à la force et à l’effet d’une œuvre littéraire en soi. Bien qu’il s’agisse théoriquement d’un cercle vicieux: tant que vous êtes inconnu, on ne vous publie pas; tant que rien n’est divulgué au public, vous restez inconnu. Mais de même que tout cercle vicieux peut être rompu, on peut dire du succès d’un écrivain qu’une œuvre vraiment authentique trouve son chemin vers le public – parfois à l’aide de coïncidences banales, d’autres fois grâce à la mise en scène céleste. Même le meilleur agent littéraire ne peut pas diffuser un mauvais livre. Je ne cois pas qu’il y ait de la grande littérature qui moisisse dans un tiroir.

 

R.D.: Par vos livres et vos voyages vous prouvez qu’un écrivain vedette a besoin d’un lieu ‚magique‘ où il puisse retourner et où il se sente à l’abri. Cela peut être n’importe où, il n’est pas nécessaire que ce soit une capitale comme Berlin, Vienne, Paris, Londres etc.  Comment vivez-vous cette période de succès, loin du tumulte occidental, du bruit et de l’agitation?

 

E.S.: Lieu ‚magique‘ – voilà un mot qui convient. Oui, ce village à l’écart, perdu quelque part au bout du monde, c’est le lieu ‚magique‘ qui m’enchante. Ici, la relation entre „terre et monde“ (Weizsäcker) est bonne. Sur le pré communal je m’attarde en parlant avec les gens, de sorte que ma femme me dit: „On ne peut même pas t’envoyer prendre du lait chez le voisin; il a tourné avant que tu sois de retour!“ Dans mes carrosses antiques je promène les enfants du village, et peu m’intéressent la couleur de leur peau et la langue qu’ils parlent (comment a dit un officier soviétique lors de la prise de Berlin? Les enfants allemands ne pleurent pas autrement que les enfants russes!) Je savoure l’arôme de l’air et le parfum de la terre… Oui, le petit monde de ce village autour de moi a quelque chose de cosmique; il est saturé d’odeurs particulières et résonne de sons familiers; de lui émane un enchantement qui va jusqu’à la perception des anges qui peuplent les ruelles dans le plus grand secret. A part cela, le grand monde vient vers moi.

 

R.D.: Les critiques littéraires vous ont comparé à Thomas Mann. A-t-il été un modèle pour vous?

 

 

TV NEWS pour la première du film «  Les gants rouges », réalisé par Radu Gabrea :

 

 

 

E.S.: Hors de portée.

 

R.D.: M. Schlattner, la littérature peut-elle créer des liens, fonder la paix? Quel rôle social accordez-vous à l’écrivain de nos jours?

 

E.S.: Oui, je le crois. L’histoire divise: où l’un a gagné une bataille, l’autre l’a perdue. Mais la littérature crée des liens, comme l’amour est un pont qui enjambe ce qui sépare.

Je crois avoir raison en disant: Une littérature de la haine, prêchant l’hostilité, est éphémère, sans avenir, ne survivra pas. Je crois au bien en l’homme, et c’est de cela qu’il faudrait parler, si profondément enseveli et enfoui qu’il soit. Je pense que l’écrivain devrait, sans moraliser, rien que par la création littéraire, présenter ce qui émeut les hommes au plus profond de leur cœur et dans leur vie et ce qui les inquiète de façon élémentaire. Mais c’est une question à poser aux experts.

 

R.D.: Dans le monde d’aujourd’hui il est difficile de découvrir les vraies valeurs culturelles, loin des falsifications, du kitsch et des tromperies stupides. De quel côté de la littérature contemporaine vous retrouvez-vous? Qu’est-ce qui vous plaît et déplaît?

 

E.S.: Je crois et j’espère qu’on continuera à écrire les vraies histoires de la vie.

 

 

RADU GABREA sur le film «  LES GANTS ROUGES » :

 

 

 

R.D.: Peut-on parler d’une revigoration de la littérature contemporaine?

 

E.S.: Mon Dieu! Et comment… Une journée sans lecture est une journée perdue de ma vie. Vos poèmes sont chez moi sur l’autel de l’église et m’y attendent tous les jours.

 

R.D.: Quels projets  vous occupent en ce moment?

 

E.S.: Pour le moment, je me remets du choc des deux premiers livres.

S’il m’est donné d’achever autre chose encore, je situerais l’action dans l’époque paradoxalement passionnante immédiatement après la guerre, quand la Roumanie était un „royaume communiste“. La trilogie pourrait s’appeler Visages disparus.

 

 

Traduit de l’allemand par Rüdiger Fischer

 

 

 

 

 

 

 

 

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Reporter : Rodica Draghincescu, linguiste,  écrivaine francophone, conseillère littéraire

http://www.draghincescu.com

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