Dorianne Laux

 

 

(USA)

 

 

 

Ce que nous portons

     pour Donald

 

 

Il me dit que sa mère transporte les cendres de son père

sur le siège avant, dans la boîte en carton où elle

les avait placées, avec minutie, après les funérailles.

Son explication : elle n’a pas décidé

où les disperser.

Cela fait trois ans. Je l’imagine

sur le chemin du retour du magasin à la maison,

le sac de provisions cognant la boîte –

le parfum des citrons, des petits pains,

la radio réglée sur les infos.

Il dit qu’il n’a jamais aimé son père,

mais s’était réconcilié avec lui avant sa mort.

Qu’il s’arrange de ce qu’il peut

et se débarrasse du reste.

Nous sommes assis dans un café.

Parce que je ne l’aime pas, j’aime

le voir regarder les femmes qui se promènent

dans leurs jupes d’été légères.

D’où je suis assise je peux les voir s’approcher,

puis étudier son visage quand il les regarde s’en aller.

Nous sommes amis. Nous sommes tous deux seuls.

Je ne lui parle jamais de mon père,

donc il ne sait pas, quand je pense à ses cendres –

bleues dans une boîte en carton – que je pense

aux miennes, vivantes dans une chambre

quelque part dans l’Oregon, une femme

aidant à mettre ce corps usé au lit, le même corps

qui broya l’enfance de ma sœur, la mienne.

Peut-être que cette femme l’embrasse

en lui souhaitant bonne nuit, lui dit qu’elle l’aime,

bel et bien pour de vrai. Si près de la fin,

s’il demandait pardon, que pourrais-je dire ?

Si on me donnait les cendres de mon père,

qu’en ferais-je ?

Quelle étendue d’eau conviendrait

à leur éparpillement ? Quelle terre ?

C’est mieux d’y penser le moins possible. J’écoute

l’histoire de mon ami sans jugement

ni surprise, l’absorbant tandis qu’il absorbe

les femmes, sans question, juste une remarque,

aussi banale qu’une conversation entre amis,

le rire, et de chaque côté

le confort relatif du silence.

 

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous portons (Éditions du Cygne, 2014),

traduit de l’anglais par Hélène Cardona

 

http://editionsducygne.com/editions-du-cygne-ce-que-nous-portons.html

 

 

 

Résister au monde en chantant

 

 

Je ne me rappelle pas comment cela a commencé.

Le fait de chanter. Judy au volant

au milieu de Sentimental Journey.

Le profil de son visage rayonnant.

Ses lèvres charnues, vibrantes. Par-delà son épaule

les petites maisons qui défilent.

Et Geri. Ses cheveux frisés ébouriffés

dans les ailes de la brise, cherchant

ses mots. Nous toutes chantant

aussi fort que possible. Faux.

Pas même un semblant d’harmonie.

Rentrant chez nous dans une Comète bleue en chantant

I’ll be seeing you et Love is a Rose.

Les chansons d’amour de la guerre. Les chansons

d’amour guerrières. Confondant couplets, époques, mots.

Des chansons de comédies musicales idiotes.

Reprenant à tue-tête les refrains faciles.

Forçant nos voix d’un certain âge

en essayant d’atteindre des notes inaccessibles,

de réinventer des expressions oubliées.

Anything Goes de Cole Porter.

En remplaçant sans la moindre gêne

des strophes entières par la la la. Oubliant

le loyer, les enfants, les hommes,

l’autre femme. Le triste adieu.

Toute l’enfance. Oubliant

le chien perdu. La polio. Les avions gris

remplis de bombes. Les champs

de pierres tombales blanches. Tout cela oublié

pendant que nous nous efforçons de nous rappeler

les mots. L’une de nous reprenant

là où les autres s’arrêtent. Absorbées

par la chanson. Oubliant nos corps,

nos membres pitoyables, leur lourdeur.

Rien que trois gosiers

repoussant le monde – la radiothérapie

de Laurie. Les cicatrices

sur les bras de Christina. Le frère de Kim.

Le grand-père de Molly. La sœur de Jane.

Chantant aux poteaux téléphoniques

qui défilent. Les feux rouges

qui passent au vert. La route,

une rivière noire, lisse, bordée

de mauvaises herbes dorées, éclatantes. La voiture

un immense navire qui fend l’air et libère

un panache angélique bleu. Chantant

Blue Moon et Paper Moon

et Mack the Knife, et Nobody Knows

the Trouble I’ve seen.

 

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous portons (Éditions du Cygne, 2014),

traduit de l’anglais par Hélène Cardona

 

http://editionsducygne.com/editions-du-cygne-ce-que-nous-portons.html

 

 

 

 

 

 

Matinée

 

 

J’ai douze ans, deux pièces d’argent chantent

dans le creux de ma paume. Trois rues plus loin,

la façade d’où surplombent les lettres de néon, bleues

délavées, d’un bleu qui rappelle le ciel.

Qu’est-ce qui m’a fait tourner la tête de côté, vers

la maison tranquille où il se tenait debout nu

entre les arbres, tremblant dans l’ombre

d’une maison jumelle blanchie à la chaux, un inconnu

qui me croisait du regard, cramponné à lui-même

dans la lumière pâle, ouvrant et fermant

les yeux, encore et encore.

Pourquoi n’ai-je pas cru ce que je voyais ?

J’avais déjà vu un homme nu.

J’avais vu mon père déshabillé, ses longues cuisses

blanches et la tache foncée, rêche, entre elles.

J’avais vu cela maintes fois, le ver pâle

qui grandissait et se meurtrissait dans l’air, son

lait malodorant, sa défaillance lente, fatigante.

Je savais ce qui était réel et ce qui ne l’était pas.

Je savais distinguer le jour de la nuit. Et je connaissais

les hommes, ce qu’ils cachaient sous leurs vêtements,

alors pourquoi pleurais-je ? Pourquoi étais-je

surprise de le voir là, à se caresser

entre les arbres ? Et pourquoi donc je courais ?

De quoi avais-je peur ? J’avais douze ans. Je connaissais

tout. Et c’était en plein jour,

n’est-ce pas ? Le soleil était bien là, n’est-ce pas, accroché

dans le ciel ? J’avais deux pièces de 25 centimes dans la main,

je pouvais les sentir, striées sur l’arête,

les faces pressées dans ma paume.

Il y avait des voitures aux couleurs vives et des trottoirs

et des pelouses vert pâle et le cinéma juste à un pâté

de maisons de là, ses murs de briques scintillants

et ses portes couvertes de miroirs. Je pouvais le voir.

Je pouvais y être dans une minute si seulement

je pouvais continuer à courir. Et je pouvais voir

l’affiche dans la vitrine. Et je pouvais lire

les noms des acteurs ainsi que voir leurs regards.

L’un d’eux tenait un bouquet

de roses, je me les rappelle –

si rouges, si réelles et si proches que je pensais

pouvoir les toucher, j’étais si sûre de pouvoir

juste tendre la main et les prendre dans mes bras.

 

 

Dorianne Laux, extrait de Ce que nous portons (Éditions du Cygne, 2014), traduit de l’anglais par Hélène Cardona

 

http://editionsducygne.com/editions-du-cygne-ce-que-nous-portons.html

 

 

 

 

 
 

 

 

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Dorianne Laux est l’auteur de Awake (Boa Editions, 1990); What We Carry (Boa Editions, 1994) Ce que nous portons, finaliste pour le National Book Circle Award; Smoke (Boa Editions, 2000); The Book of Men (W.W. Norton, 2011), Paterson Poetry Prize; Facts about the Moon (W.W. Norton, 2005), Oregon Book Award, présélection pour le Lenore Marshall Poetry Prize; Superman: The Chapbook (Red Dragonfly Press, 2008); Dark Charms (Red Dragonfly Press, 2010); et The Book of Women (Red Dragonfly Press, 2012). Elle a reçu trois “Best American Poetry” Prizes et un Pushcart Prize. Elle enseigne la poésie, dirige le programme de maîtrise à North Carolina State University et est la fondatrice du programme MFA de Pacific University, Oregon.

En 2014, la chanteuse / compositrice Joan Osborne a adapté son poème, « La femme du Shipfitter » et l’a mis en musique pour sa nouvelle version, « L’amour et la haine ».

 

 

http://www.fieldofficeagency.com/office/dorianne

http://doriannelaux.com

 

 

 

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Hélène Cardona est l’auteur des recueils bilingues de poésie Le Songe de mes Âmes Animales (Salmon Poetry, 2013), Pinnacle Book Award, 2014 Readers’ Favorite Award in Poetry, finaliste pour le Julie Suk Award ; L’Univers Stupéfait (Red Hen Press, 2006) ; et La Vie Suspendue (Salmon Poetry, 2016). Diplômée d’une Maîtrise de littérature américaine de la Sorbonne, elle a enseigné à Hamilton College, New York, et à Loyola Marymount University, Los Angeles. Elle est co-rédactrice en chef de Dublin Poetry Review, Levure Littéraire, et Fulcrum. Elle a traduit Plus loin qu’ailleurs de Gabriel Arnou-Laujeac, et la poésie de Jean-Claude Renard, Baudelaire, Rimbaud, Crickillon, René Depestre, Ernest Pépin, et de son père José Manuel Cardona en anglais. Elle est aussi actrice (Chocolat, Serendipity, Dawn of the Planet of the Apes, etc.)

http://www.helenecardona.com

https://www.pen.org/helene-cardona

http://www.imdb.me/helenecardona

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