Doina Rusti

 

 

 

(Roumanie)

 

 

Cristel à onze ans

 

 

Lizoanca la 11 ani (Lizoanca à  onze ans– ,

Ed. Trei, Bucureşti, 2009

 

 

 

Le roman a été un best-seller et les droits cinématographiques du livre ont été achetés par Hi Film (Le directeur du film: Radu Jude)

 

 

         Il traînait par les ruelles et les terrains vagues, fort et sûr de lui. Il n’attendait rien de personne et personne ne se souciait de lui. Sa mère était tout le temps partie, et lui, il tenait la maison. Il se la rappelait partant le matin à byciclette, les joues roses et vêtue de robes claires. Il fermait le portail derrière elle et l’attachait avec un fil de fer, puis, il filait par la Ruelle du Tailleur qui donnait pile sur l’arrière de l’école.

  En CM2… Il était l’ami de Răducu, pauvre Răducu ! Mort dans le Neajlov par un été brûlant, l’année où ils passaient en quatrième. Voilà sa chance : avoir vécu vite et brièvement. Et il y en avait un qui ne les lâchait pas, il le voit encore ce Ionel Greblà, un an de moins qu’eux, vêtu d’un blouson bleu, hiver comme été, une pelure d’oignon que son père lui avait rapportée d’Arad, ou d’ailleurs, là où il allait chaparder, parce que de ce côté-là de la famille, on était un peu tzigane. Même maintenant, quand il surgit de la pièce du fond, vieux et tout crasseux, pour entrer dans la boutique qui est tout de même le magasin de son fils, il fait main basse sur n’importe quoi : une cigarette, un sou oublié sur le comptoir, tout ce qu’il aperçoit, il s’en empare de ses doigts noirs comme une meute de chiens.

  Donc onze ans. Il venait juste d’avoir onze ans, le 6 octobre. L’école avait commencé et il en sortait  vers midi. Il y avait du soleil et il faisait encore chaud, mais une chaleur d’octobre, lointaine et complaisante. En général, c’est le souvenir qu’il a de toutes les journées d’octobre, bien qu’il sache parfaitement  que, certaines années, octobre était noyé de pluie ou venteux à vous en froncer les fonds de culotte. Mais dans sa mémoire, octobre est lumineux et pur, comme une bulle de savon. Il se rappelle la terre labourée, le pré tout roux le long du cours d’eau, et les chaussures comme deux petits poissons dessinés. C’est un souvenir ancien et pénible, collé au fin fond de son crâne. Ce n’était peut-être pas justement le 6, mais c’était sûrement en octobre.

  Il savait que sa mère  fricotait avec toute sortes d’hommes, il la voyait parfois  se livrer à des plaisanteries physiques avec tel ou tel type qui l’interpellait depuis la remorque d’un camion, des hommes qu’on emmenait au travail ou qui revenaient d’un match, Toori ! Prends-la, Tori ! et elle d’allonger son museau rouge et bombé. Il se figurait bien qu’elle rencontrait ce genre d’hommes quand elle était partie de très longues journées, elle lui disait même parfois sois sage, ne fais pas de bêtises, je t’apporterai quelque chose de bon et il comprenait qu’elle allait retrouver  un homme auquel elle demanderait des choses, quelque chose spécialement pour lui. Souvent il passait son temps chez Răducu en espérant regarder la télé. Ils étaient fous du loup qui criait d’une voix grosse tranquille Nou zaïets pagadi ! Ils attendaient avec impatience de voir son corps gris se glisser parmi les rangées d’immeubles à la recherche du malheureux  petit lapin. Ou bien ils bavardaient  et commentaient le  faits et gestes de sa mère. Elle est un peu olé olé, ta mère, disait Răducu, je l’ai vue à tel endroit, y’a un type qui lui soulevait la jupe, elle a de ces cannes, chapeau, y’a pas de comparaison… et lui, riait, ils riaient tous les deux parce qu’ils trouvaient ça marrant que tous les hommes la désirent. Même maintenant, à cinquante ans passés, elle  va encore faire la culbute avec des types  dans le pré le long de la rivière ou dans la forêt. Qui donc en a encore quelque chose à fiche de ce qu’elle fait ?! La seule fois où il en eut les yeux brûlés, c’était ce jour lumineux d’octobre quand il l’a vit derrière les buissons épineux, noircis par l’ardeur de l’été.

  Il descendait vers la berge de la rivière. Il marchait lentement, plongé dans ses pensées. En premier, il vit ses chaussures. Elle avait des souliers rouges à talon beige imitation bois qui semblaient avoir été dessinés sur ses petits pieds blancs. Il les aurait reconnus dans une montagne de chaussures d’autant qu’ils  chaussaient ses pieds, eux aussi  incomparables. Il s’accroupit au bas de la touffe de mûrier. À travers les branches épineuses et tordues il voyait les souliers rouges émerger sous les jambes d’un homme. Il avait  la salopette descendue au ras des chevilles en anneaux ondulés si bien qu’on voyait ses hanches tendues se lever et s’abaisser en un effort très vif comme s’il était en plein dans un combat  de vie ou de mort. Cristel se laissa tomber sur le ventre, lui aussi, à la fois curieux et asssommé. L’homme, c’était  Tzoutzou, le camionneur. Et sous lui, c’était sa mère la jupe remontée jusqu’à la taille. C’était la première fois qu’il voyait deux personnes accouplées et le temps de réfléchir sur sa découverte, il  s’aperçut qu’en fait, ils étaient trois. Quand le camionneur avait levé la tête, à un moment, il l’avait vue, elle aussi. Tori avait les yeux fermés et, à la hauteur de son front, le vieux Greblă était à genoux, le pantalon baissé lui aussi, en train de se l’astiquer attentivement, le visage empreint de souffrance. Il avait déjà vu quelques bites d’hommes mûrs, surtout brandies d’une main, mais jamais une si rouge : on aurait dit qu’elle avait passé trois jours dans un baquet de raisins écrasés. Le visage de sa mère en partie dissimulé par le bras d’acier du camionneur, ces mains noires qui serraient un morceau de chair vivante et les branches tordues du mûrier, tout ça, transperçant la poitrine cuivrée du mois d’octobre, s’enfonça violemment en lui jusqu’à la moëlle. Comme une carte postale coincée dans le cadre d’un miroir.

  Mais ce ne fut pas tout. Il était là, étalé sur le ventre, mâchouillant lentement un morceau de noix trouvé au fond  de sa poche, il écarquillait les yeux craignant que ça prenne fin, quand Tzoutzou roula sur le côté. Il avait basculé comme un bout de bois, il regardait le ciel, puis, il s’était remonté sur les coudes. Cristel ne sait plus ce que faisaient les autres, Tori et Greblă, mais le camionneur, calé sur ses fesses le regardait droit dans les yeux. Une seconde, Cristel pensa qu’il ne le voyait pas. Mais Tzoutzou ricana longuement et lui fit un clin d’œil. Ce fut un geste hâtif, peut-être avait-il été lui-même surpris, pourtant, même ainsi, sans préméditation, c’était à la fois un signe de complicité et d’autorité qui le fit lever d’un bond et prendre la fuite. Il était content d’avoir assisté à une scène aussi forte. Content aussi d’avoir été seul. En même temps il se sentait triste et humilié comme un débris. Il n’arrivait pas à se rendre compte de ce qui l’avait affligé le plus, quelle partie de l’événement, mais le ricanement du camionneur l’avait certainement blessé à mort. Cet œil froncé, le coin de la bouche  remontant jusqu’au milieu du visage et le sourcil noir, tressaillant par deux fois. Il l’avait sans doute reconnu, il savait qu’il était le fils de Tori, impossible qu’il l’ait ignoré. Et c’est justement pourquoi il se sentait à ce point humilié, comme si tous les camions du collectif lui étaient passés dessus. En plus, il y  avait ce Greblă, qui était tellement laid, qu’on ne pouvait pas manger assis à la même table. C’est en tout cas ce qu’il pensait à l’époque. Tout juste sorti de tôle, le crâne tâché de blanc par endroits et la gueule tannée, comme s’il avait servi de serpillère, ce Greblă était un type infect qui ne valait pas deux sous.

  Il avait couru aussi loin qu’il pouvait sur les bords du Neajlov, jusqu’à une petite anse au sable blanc, maintenu de-ci de-là par des épines-vinettes désséchées. Elle était déserte et sur l’autre rive on voyait des touffes de chardons et de ronces. Il les contemplait et réalisait que jamais il n’oublierait ce paysage tari de vie. Même l’eau coulait toute boueuse entre les deux berges friables. Cristel s’était assis sur le sable, les genoux serrés entre ses bras et s’était mis à pleurer. Les larmes coulaient et il se sentait très coupable de s’être laissé aller, plus coupable que s’il avait commis un crime. Mais par chance, personne ne pouvait le voir.

   Il aurait aimé que ces deux hommes disparaissent de la surface de la terre. Qu’il ne les rencontre plus jamais. Surtout Tzoutzou.

  Mais il n’en a pas été ainsi. Ils vivaient dans un petit village et, régulièrement, à quelques jours d’intervalle, il voyait le camion passer sur la route, chargé de maïs, de tournesols ou de betteraves, et la tête du chauffeur surgissait  rapidement de la cabine, avec ce sourcil noir, levé sur commande, sifflant ou le fixant, avec ce même regard goguenard. D’une année à l’autre, il avait toujours plus de mal à sortir dans le village pour tomber sur Tzoutzou ou sur Greblă. Même s’il n’était pas certain que ce dernier l’ait vu, il se doutait bien que le chauffeur lui en avait parlé. Ils avaient dû  bien s’amuser à ses dépens. Greblă avait un teint basané et un grand nez et il le regardait toujours du coin de l’œil, comme s’il était un simple colis. Même maintenant, quand ils se croisent au magasin, il le regarde avec ce même air de supériorité enjouée qui révèle, de loin, à quel point il le tient  globalement pour peu de chose.

  Pendant plusieurs années il était resté noyé dans les eaux de cet événement, comme dans un tas de boue malodorante. Sa mère ne semblait nullement affectée, elle faisait comme si elle ne savait rien, mais, à un moment, où il n’arrivait plus à garder en lui toute cette souffrance, il s’était avéré qu’en réalité Tori s’en fichait, il lui semblait de peu d’importance qu’il sache ou ne sache rien des ses aventures quotidiennes si diverses. Je t’ai donné la vie, que veux-tu de plus ? J’aurais aussi bien pu chier au pied d’une palissade et dire que tu n’as jamais été !

  Il n’y avait pas trop moyen de parler avec elle, il ne se mêlait pas de ses affaires. Mais avec les deux hommes les choses évoluèrent de mal en pis. Il en était arrivé à baisser la tête quand il voyait un camion glisser sur la chaussée et ce, de bien loin, du bout du village, quand il n’avait pas l’air plus gros qu’une boîte d’allumettes. Quelques fois le camionneur sortait la tête par la vitre baissée et criait  bien fort : Qu’est-ce qu’elle devient ta mère  hein,  elle est à la maison ?

 Il ne lui répondait pas, évidemment, il se contentait de grogner  un lèche-moi le cul, mais pas trop haut, pour qu’on ne le comprenne pas.

 C’était dur, surtout en présence de Răducu. Alors toutes ses détresses remontaient du plus profond de son être jusqu’au creux de la bouche. Răducu le regardait en face et en avait les larmes aux yeux. On voyait bien qu’il avait remarqué la méchanceté du chauffeur, mais comme Cristel demeurait muet à son sujet, il avait cessé d’insister. Jusqu’à la veille de sa mort.

 – Merde alors, pourquoi tu ne me dis rien ? Dis-moi une bonne fois ce qu’il te veut ce  sale mec ?  Il t’a surpris en train de voler ? Il baise ta mère ? Ou bien il veut qu’on lui casse les vitres de son camion ?

  Près de trois ans avaient passé depuis l’événement, mais il avait été incapable de le raconter, même pas à son ami, témoin impuissant  de ses  tourments secrets.

  Un jour avant de se noyer, ils avaient croisé Tzoutzou une fois de plus et Cristel était sombre. Ils étaient accoudés, tous deux au pont devant le portail et Răducu l’avait prié : dis-moi, mon vieux, qu’est-ce qu’il te veut ? Tu as promis de me le dire !

  Mais il ne lui avait rien dit, il s’était enfui à la maison,  était allé se cacher dans le jardin, sous le mirabellier et avait réfléchi jusqu’au soir. Il fallait qu’il le raconte Bien plus : il devait se venger du camionneur et de cette raclure de Greblà. Il était fermement décidé à parler et il aurait sans doute tenu parole, si Răducu n’était pas mort le lendemain.

  C’est à partir de ce moment-là seulement que Cristel laissa déborder sa haine.

  Il regardait son ami, là, dans le cercueil, le visage noir et sans vie, juste une boîte dans laquelle on avait emballé son âme et il pressentait qu’il était mort pour lui montrer combien il avait été gravement offensé par son silence injustifié.

     Et puis, il y avait eu ce rêve terrible. Une nuit, il avait rêvé de Răducu. Il était là, debout, au milieu de la rue et regardait sa chambre un peu comme de bas en haut. Il avait une tête énorme et il disait en grossissant sa voix Nou zaïets, pagadi ! Cristel avait reculé apeuré. Mais Răducu lui avait souri comme pour dire : Ben quoi ? Tu n’as plus confiance en moi ? À peine  je suis parti et ça y est, tu m’as jeté aux ordures ?!

  Si bien qu’il avait ouvert la porte, tout honteux, attendant de voir ce qu’il avait à lui dire. Et Răducu lui avait demandé calmement :

 – Quel souhait veux-tu que je t’accomplisse ?

 Il n’arrivait pas à le croire. C’était exactement ce qu’il aurait aimé qu’on lui demande, mais il n’osait pas espérer que le fantôme de son ami puisse  accomplir ses vœux.

 – Allez, dis-moi, l’encourageait Răducu. Et il finit par dire :

 – Je voudrais que tu me débarrasses du camionneur !

 – Je le savais bien, dit le fantôme, en balançant sa tête anormalement grosse. Donc, tu veux que je le liquide ?

 Oui, c’était exactement ce qu’il voulait. Qu’il n’en reste pas trace.

 – Marché conclu ! répondit son ami dans le rêve et comme il allait partir, pressé, aurait-on dit, d’aller accomplir le vœu, il lui avait presque crié :

 – Greblă aussi !

 – Greblă ? Tu veux que je le tue, lui aussi ?

 – Non, pas lui… le père à Greblă, tu sais bien, je voudrais ne plus le voir quelque temps.

 – Combien ?

– Deux ans.

   Quelques jours après ce rêve terrible, Tzoutzou, le camionneur s’est tué dans un accident de voiture, Greblă s’est fait attrapper en train de voler et il a pris deux ans de tôle.

 Ces événements  lui avaient donné une grande confiance en lui. Et quand il est tombé sur Florenţa, il a cru voir Tzoutzou. Mais un Tzoutzou inoffensif, doux et humble, exactement comme il le souhaitait. 

 

 

Traduit du roumain par Marily Le Nir   

 

 

 

 

 

 

 

 

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DOINA RUŞTI a passé son enfance dans un village (Comoşteni) du sud de la Roumanie, dans une famille d’enseignants qui firent de grands efforts pour survivre dans un monde communiste. Quand elle avait 11 ans, son père fut tué dans des circonstances mystérieuses, encore inconnues. L’insécurité, le harcèlement, les règles absurdes, le chaos installé à la fin de la dictature ont été atténués par l’univers fabuleux d’un village gouverné par des histoires de fantômes, de hiérophanies et de forces invisibles. Doina Ruşti a transfiguré cette expérience dramatique et magique dans le roman Fantoma din moară (Le Fantôme du moulin), livre récompensé avec Le Prix de l’Union des Ecrivains de Roumanie/2008 et nominé pour le Prix du Livre de l’Année 2008.

L’écrivaine est l’autrice des 4 romans et de prose courte :

– Omuletul roşu (Le petit homme rouge), Ed. Vremea, Bucuresti, 2004,

– Zogru , Ed. Polirom, 2006

– Fantoma din moară (Le Fantôme du moulin), Ed. Polirom, 2008,

Lizoanca la 11 ani (Lizoanca à  onze ans), Ed. Trei, 2009

Cămaşa în carouri şi alte întîmplări din Bucureşti (La chemise à carreaux et autres 10 histoires de Bucarest), Ed. Polirom, 2010).

Certains de ses écrits ont été traduits ou sont en cours de traduction en bulgare, italien, espagnol, français, anglais et hongrois.

Son livre le plus récent est Zogru (roman, traduit de Roberto Merlo), Bonanno Editore, Roma, 2010.

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