Doina Ruşti

 

 

(Roumanie)

 

 

 

35 minutes après

 

 

Quand il a rappelé, Catrinel tendit le doigt vers la touche rejeter l’appel, certaine de ne pas répondre, mais à l’infime et dernier milliardième de seconde, alors que son index allait atteindre la touche rouge de son Samsung, elle se ravisa. « Je t’ai dit de ne pas m’appeler ! ». Sa voix était sortie un demi-ton plus aigu qu’elle ne l’aurait voulu. « Je t’ai dit que j’avais du travail ! ». Cette fois-ci, elle chuchotait presque, de sorte que c’est en chuchotant à son tour que Paul lui demanda s’il pouvait quand même toujours passer la chercher. Il serait là dans cinq-dix minutes lui aussi. « Je pars à l’instant, tu viendrais pour rien ! Allez, salut ! On se voit plus tard, je t’appelle », se dépêcha de répondre Catrinel, comme si elle craignait que le visage de Paul ne coule du téléphone directement sur la table du Tramvai 26.

La terrasse était vide mais on entendait le grondement monotone des voitures qui venait de la rue. Elle avait finit son café, mais elle attendait Mari qui était en retard comme d’habitude. Si elle allumait une cigarette, elle devrait rester là pour la finir. Elle détestait fumer en marchant et il était hors de question de l’éteindre à la moitié. Elle regarda l’heure sur son portable : 11h40. A cet instant précis, il sonna à nouveau et le visage de Paul occupa tout l’écran. C’était une photo qu’elle avait choisie, mais elle ne lui ressemblait plus du tout, on aurait plutôt dit un fantôme, à cause de son nez dissous dans l’eau de l’écran. Cette fois-ci, elle raccrocha d’un geste sec.

Bien qu’elle aimait le petit minois prétentieux qu’il avait parfois, dans l’ensemble son insistance avait finit par le rendre ennuyeux. Elle ne voulait pas rompre avec lui. Mais elle n’avait pas non plus envie de le voir tous les jours. Elle avait besoin de temps. Trois jours sans Paul ! Son téléphone clignota et à gauche de l’écran une enveloppe jaune apparu. « J’arrive dans cinq minutes ! S’il te plait, ma chérie, laisse-moi t’expliquer ! », écrivait-il, comme s’il y avait quelque chose à expliquer ! Elle l’avait attendu vingt minutes au métro ! « Il fallait arriver à l’heure ce matin… » commença-t-elle à écrire, mais elle changea d’avis et effaça le message. Si elle commençait à répondre, c’était parti pour un échange de textos interminable !

La voix de Mari la surprit : « Comment ça va ? Hey, c’est ici que je t’ai donné rendez-vous ? » Mari parlait depuis le portail, un bras suspendu à la grille.

– Mais où alors ?

Elle posait la question pour la forme, parce que l’image de l’entrée voûtée du Bâtiment C en face de la terrasse lui était déjà revenue en tête. Elle ramassa ses cigarettes et se saisit de son téléphone. Mais il restait encore ses livres sur la chaise. Elle libéra ses mains et en quelques mouvements, rassembla le cahier et les quelques livres éparpillés. Elle n’en avait lu aucun en entier, mais elle savait grosso modo de quoi ils traitaient. De toute façon, ils leur donneront un sujet stupide, et le mieux à faire est de ne rien lire pour les examens qui ne sont qu’une formalité. Aucun prof ne lit les copies des étudiants !

Catrinel se dépêcha de sortir, stressée par les sombres prévisions de Mari – elles allaient être en retard et on ne les laisserait pas entrer dans la salle d’exams. « A cause de toi ! » résonna sa voix sur le point de partir.

Les filles se mirent en route sans prêter attention à la belle journée lumineuse de juin où les couleurs semblaient prendre vie.

Derrière elles, sur la chaise de la terrasse, un nouvel SMS de Paul illumina le portable de Catrinel.

*

Ce dernier venait à peine d’arriver au métro Universitate, d’où il lui fallait encore au moins douze minutes jusqu’à la terrasse. Il ne savait pas que Catrinel avait un examen et l’imaginait une cigarette à la main, un pied sur une chaise, dans sa position la plus caractéristique. Si cette pouffiasse de Mari était arrivée avant lui, c’était simple, il s’enfuirait tous les deux. Il avait pris du retard ce matin et il en était désolé. Oui, c’est vrai il ne s’était pas réveillé en avance. C’était la quatrième fois d’affilée que Catrinel lui reprochait son manque de ponctualité. Mais ce matin il voulait bien l’admettre, il avait abusé ! Il n’aimait pas la voir s’énerver. On aurait dit quelqu’un d’autre. Son petit minois de chat disparaissait sans laisser de trace et son menton devenait épais comme celui d’une vieille femme. Il fallait qu’il la rappelle, surtout qu’elle ne parte pas. Paul pressa la touche d’appel et attendit, les yeux rivés sur le bout de ses chaussures en toile. Apparemment, vu comment sonnait son téléphone, soit il était au fond de son sac à main, soit elle ne voulait pas répondre. Il continuait à avancer à grandes enjambées, bien décidé à laisser sonner sans interruption jusqu’à la Place Rosetti. Mais un déclic cristallin mit fin à son acharnement. « Oui, mon chaton ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ? » La voix lui sembla vulgaire, de sorte qu’il se sentit légitime de demander à son tour :

– C’est qui ? Allo Catrinel ? T’es avec qui ? Tu te moques de moi… ?

– Catrinel ?! Qu’est-ce qu’il y a chaton, t’as perdu ta Catrinel ? Alors viens la chercher !

*

Un doigt métallique, doté d’une griffe de couleur bronze, effleura l’écran qui s’éteignit aussitôt. Puis la main de Claudia se referma sur l’appareil et pendant un court instant, elle observa la terrasse où somnolaient deux serveurs. C’était sûr qu’ils n’avaient pas vu qu’un téléphone traînait sur une chaise. Si elle le faisait glisser dans sa poche, personne ne le saurait. Mais elle avait parlé avec l’autre crétin qui pourrait reconnaître sa voix. Pas tout de suite, mais dans un futur lointain, alors qu’elle aurait oublié cette histoire depuis longtemps, dans un futur rose où tout irait bien et qu’elle serait au volant d’une décapotable rugissante. Par un beau jour donc, un flambeur prétentieux et peut-être riche, pété de fric même, reconnaîtrait sa voix avant de la jeter de sa luxueuse voiture et elle irait croupir en prison pour un pauvre téléphone ! Effrayée par ces prédictions, Claudia se leva et, en trois bonds d’athlète, regagna la rue Corbeni. Elle serrait toujours le téléphone dans la paume de sa main, ce qui la stressait de plus en plus. Quand elle arriva à la hauteur du magasin Bios, elle s’arrêta face à la vitrine pour réfléchir à un plan. Comment avait-elle pu être assez stupide pour partir avec le portable ? Elle fixait la vitre et à travers, les barres de céréales, les bouteilles de vinaigre et plus loin, des savons apparemment à base de boue. Elle aurait pu entrer à l’intérieur et le laisser sur un rayon.

Un grand sac à main entra soudainement dans son champ de vision. C’était une vieille sanglée dans une sacoche grande comme une valise. D’un geste vif, elle fourra le téléphone dedans et la suivit jusqu’au début de l’avenue Moşilor.

*

Pendant tout ce temps, c’est-à-dire en fait une minute et demie exactement, Paul avait allumé une cigarette et analysé la conversation : d’après les bruits de fond, Catrinel était encore au Tramvai 26. Sans doute que ce parasite de Mari était venue avec une autre traînée du même genre qu’elle. Il ne comprenait pas comment elles pouvaient être amies ! Pourtant, l’autre chienne avec sa bouche refaite au Botox ne la lâchait pas d’une semelle. Il accéléra le pas, bien décidé à ne plus l’appeler, mais alors qu’il arrivait Place Rosetti, il appuya de nouveau sur la touche d’appel. Bien sûr, plus personne ne répondait ! Au moment où il allait laisser tomber, une voix lascive vint frapper son oreille : « Oui ? » « Catrinel ? ». Il savait bien que ce n’étais pas elle et répéta quand même sa question, mais la voix lui répondit sans attendre :

– Catrinel ? Celle des aphrodisiaques ?

Paul eut tout de suite l’intuition que ce n’était pas à lui qu’elle s’adressait. Mais il répondit tout de même :

– Qui ? Qui lui a donné des aphrodisiaques ? Je veux lui parler tout de suite !

Le silence se fit un instant, puis la voix lui dit un ton plus bas :

– Tu t’es trompé de numéro mon petit !

Il était sûr que Catrinel était là quelque part, peut-être penchée derrière l’épaule de cette femme, avec ses copines ou voire avec toute sa classe et même leur prof, une bande de philologues abrutis qui avait décidé de se payer sa poire.

– Catrinel, je t’en prie, vraiment, parle-moi. Je sais que tu es là… !

– Ah mais c’est même pas mon portable ! chuchota de nouveau la voix, puis la communication coupa.

Sur le boulevard Carol, soufflait une brise d’été. Paul caressa l’écran du doigt. Il était déjà midi moins vingt.

*

Le portable de Catrinel gisait inerte à côté de la sacoche de la veille femme. Elle fouilla dedans un moment et en sortit un téléphone identique. Son sac avait fait des petits !

Un grincement se fit entendre et la tête ébouriffée de Lili apparut dans l’entrebâillement de la porte du salon.

– Donne-moi dix lei, mamie ! Je dois être à l’école dans trois minutes !

La vieille femme était assise sur le canapé, immobile comme une statue, les yeux fixés sur les deux téléphones.

– Je crois que quelqu’un l’a mis dans mon sac, marmonna-t-elle.

Lili oublia les dix lei sur-le-champ et examina de loin le téléphone étranger :

– Trop fort !

*

Paul était maintenant presque arrivé à la terrasse. Bien qu’il eut toujours son portable dans la main, il n’avait plus l’intention de s’en servir. De toute façon, Catrinel ne l’appellerait pas avant ce soir.

La sonnerie du SMS le fit sursauter. Ce n’était pas un message mais une photo. Il cru d’abord que c’était la pièce rouge et rectangulaire d’un puzzle, mais il se rendit compte tout de suite après que c’était une photo de bikini. Suivit une nouvelle image, celle d’une main inconnue glissée dans une minuscule culotte. C’était sûr que ce n’était pas Catrinel !

*

        Et il ne se trompait pas. Lili compta jusqu’à cinq afin de s’assurer que la dernière photo était bien arrivée. Plusieurs paires d’yeux fixaient l’écran avec intérêt tandis que Lili caressait du doigt la photo de Paul de manière suggestive. Tous s’accordaient à dire que ce type devait être un sacré crétin. Le téléphone sonna alors qu’ils sortaient par la porte des toilettes, excitant le groupe qui se mit à siffler n’importe comment. Seule Lili garda son calme :

– Hallo, bab ! You liked my pictures ?

La main de M. Popescu parut tomber du ciel. Désormais le téléphone lui appartenait. Dans le tiroir de la salle des profs, il y en avait toujours quelques douzaines, confisqués jusqu’à ce que les parents viennent les récupérer. En règle générale, personne ne venait. Chez eux, peu d’élèves parlaient de ce qui était arrivé à leurs portables, dans lesquels M. Popescu savait trouver de délicats secrets. Et dieu seul sait combien un téléphone en contient ! Les photos, les vidéos et les textos surtout faisaient les délices de ce professeur qui, avec le temps, s’était créé une collection d’indiscrétions malsaines.

Quand le tiroir se referma, le portable de Catrinel perdit tout espoir de revoir la lumière du jour avant longtemps.

*

        La salle des professeurs se vida mais une personne était restée sur une chaise près de la fenêtre : Magda. Le crétin qui avait fait son emploi du temps lui avait programmé une pause et elle était condamnée à regarder les murs pendant une heure entière. Pourquoi avait-il fallu qu’elle se trouve un job ! Travailler pendant tes études, quelle idée ! Bien sûr, elle aurait pu lire. Mais elle considérait que la salle des profs n’était pas un lieu propice à la lecture. Et elle n’avait rien à bouquiner. Le seul livre qu’elle avait à l’école était un roman roumain qu’on lui avait offert.

Dans le silence solennel de la salle des profs, la sonnerie du téléphone la prit de court. C’était un vibrement classique, suivi de deux ou trois mesures mélodieuses. Ce qui était peu commun, c’était le lieu où se trouvait le portable. Après un instant de réflexion, elle se rendit compte que ça ne pouvait être que l’un des dizaines de téléphones de M. Popescu.

La sonnerie s’arrêta et Magda reprit la contemplation des murs. Son buste se reflétait dans la vitre lavée récemment. Elle se recoiffa en s’en servant comme d’un miroir. Ses cheveux avaient poussé et les pointes fixées, avec de la laque, lui arrivaient exactement à la pointe des seins. Du moins avec ce soutien-gorge bombé comme un bonnet de bain. Puis elle se rendit compte qu’en bas, dans le parc de l’école, un élève imitait ses gestes. Bien entendu, c’était un gamin de terminal. Au-dessus de lui, le ciel d’été respirait paisiblement, mais derrière elle, la stupide sonnerie du téléphone emplit la salle.

 

En arrivant près du tiroir de M. Popescu, les battements de son cœur accélérèrent subitement. A quelques tiroirs de là, une clé laissée dans une serrure lançait des étincelles. Elle lut machinalement les trois noms alignés les uns à la suite des autres, de celui du professeur jusqu’à la clé. Le tiroir s’ouvrit sans difficulté. A l’intérieur, parmi les piles de Nokia, entre les Smartphones, les tablettes, les Sony et les LG, le visage lumineux de Paul brillait doucement. Magda observa son profil légèrement penché de côté et décida que le garçon méritait qu’elle lui explique la situation :

– Bonjour ! dit-elle. M. Popescu est en cours. Je peux vous aider ?

*

        La terrasse du Tramvai 26 était déjà pleine. Paul trouva une table libre avec difficulté, mais il n’eut pas le temps de se mettre à l’aise. L’apparition de Magda le prit au dépourvu. Bien évidemment, il ne s’était pas rendu compte que c’était elle. Il détailla son buste en deux coups d’œil. Sa chemise était tendue comme un glaçage au sucre encore chaud et une ligne de quelques boutons blancs prolongeaient la pointe de son décolleté. Quand elle lui fit signe de la main, Paul comprit qu’elle l’avait reconnu et il se leva tout intimidé.

Quelqu’un s’assit près de lui en le poussant vers la petite chenille de boutons. Magda tenait le téléphone entre deux doigts et Paul admirait ses ongles impeccablement vernis. Il était maintenant tout près d’elle mais il n’avait pas encore décroché un mot. En pensée, il revoyait passer doucement les images de la jeune fille qu’il avait vue quelques heures plus tôt, alors qu’elle se vernissait les ongles près de la fenêtre. A ce moment-là sans doute, elle avait les cheveux négligemment retenus par une barrette jaune. Ce détail le fit sourire à l’instant même où elle lui tendit le portable. La coque était chaude mais il n’y avait pas de temps pour ce genre de détails. La jeune fille attendait qu’il dise quelque chose. Quand il commença à parler, quelque part au loin dans son esprit, il entendait encore la voix irritée de Catrinel et le cliquetis mélodieux des dizaines d’appels restés sans réponse. Bien qu’empêtré dans son embarras, sa voix semblait assez assurée. Il comprenait qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps, mais la terrasse n’étant pourtant qu’à cinq minutes du lycée, ils auraient pu boire un café.

Paul se raidit comme une planche et sans s’en rendre compte laissa le téléphone sur une chaise à côté de laquelle Magda se faufila facilement. A leur table, une minuscule tasse de café venait de lui être servie.

*

        Catrinel réalisa qu’elle n’avait plus son téléphone juste après le début de l’examen. Comme prévu, le sujet était une vaste blague. Elle composa en quinze minutes exactement, après quoi elle se mit à admirer les murs. A peu près tout le monde faisait la même chose. Par la fenêtre, on apercevait un bout de l’enseigne de la terrasse et elle tâta ses poches machinalement.

Elle le vit au moment où elle traversait la rue. Paul paraissait électrisé et son visage transfiguré la cloua sur place. En face de lui, il y avait une fille qu’elle n’avait encore jamais vue.

L’entrée était bloquée par un groupe indécis mais Catrinel parvint à se faufiler à grand peine à l’intérieur. Elle était arrivée assez près d’eux quand elle vit son téléphone sur le bord de la chaise. Cela voulait dire que personne ne l’avait pris. Sur l’écran lumineux, les chiffres blancs indiquaient l’heure : 12h15.

Elle se dirigea vers la sortie, persuadée qu’il allait enfin la remarquer. Elle s’imaginait comment il allait l’appeler et comment elle ne réagirait même pas. C’est seulement en arrivant au magasin Bios qu’elle ralentit le pas. Derrière elle, s’étirait la rue déserte, et sous le ciel vaporeux, seule la terrasse du Tramvai 26 soupirait nonchalamment.

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Doina Ruşti est lauréate de l’Académie roumaine ainsi que l’auteur du bestseller Lizoanca. Martina Freier a remarqué « son style raffiné et nuancé » et La Stampa a dit que « ses romans se lisent avec plaisir » Dans Il Libero, elle a été comparée à Camus et Norman Manea considère que c’est une « excellente prosatrice, dotée d’un grand talent et d’une grande intuition ». De même, Nicolae Breban affirme que Doina Ruşti est une prosatrice de premier ordre de la littérature actuelle. »

 

Elle a écrit les romans Le petit Homme rouge (2004), Zogru (2006), Le Fantôme du moulin (2008), Lizoanca à 11 ans (2009), Quatre hommes plus Aurelius (2011) et La Maman aux deux bleuets (2013).

 

Ses romans et ses nouvelles ont été traduits en italien, en bulgare, en espagnol, en français, en allemand, en hongrois et en anglais.

 

Anna Marquer-Passicot (n. 1985) vit à Bucarest où elle est arrivée il y a trois ans afin de découvrir cette langue latine parlée à l’est de l’Europe. Une fois sa curiosité assouvie et la langue apprise, elle s’est intéressée à la traduction de la littérature roumaine. Il lui tient à cœur de contribuer à sa diffusion et à sa lecture en France afin de lui donner une plus grande visibilité et de pouvoir partager ses coups de cœur.

Elle a rencontré Doina Ruşti et découvert son œuvre à l’occasion d’une rencontre organisée dans le cadre d’une formation à la traduction littéraire à Bucarest.

Articles similaires

Tags

Partager