David Clerson

 

 

(Canada)

 

 

s’entretient avec Felicia Mihali

 

 

 

 

« La littérature québécoise profite d’une double filiation – française et américaine. »

 

 

David Clerson fait une entrée fort remarquée dans la littérature québécoise avec un roman pour lequel il reçoit le Grand Prix Archambault de la relève, prix agrémenté d’une bourse de 20 000 $.  Frères, publié chez Héliotrope, dénote une technique et une pensée déjà mûres. Cela ne devrait pas surprendre sachant le trajet parcouru par David à travers l’empire des livres. Voici donc le portrait de l’auteur en jeune homme.

 

 

Felicia Mihali :  David, je suis contente de découvrir que tu es le lauréat du Grand Prix Archambault de cette année. Je suis surtout heureuse de voir ton rêve accompli. La dernière fois qu’on s’est rencontrés, c’était au Salon du livre de Montréal, au stand de XYZ éditeur, lorsque tu me tenais compagnie, à l’attente des lecteurs du roman Sweet, sweet China. C’est alors que tu m’as confié ton désir d’écrire et moi, je t’ai encouragé, tout en pensant dans mon for intérieur : « Pauvre lui, s’il savait. » La prévision la plus difficile au monde est celle de parier sur un écrivain en devenir. Qui aurait pu dire que le jeune homme discret qui travaillait en bas de l’échelle dans une maison d’édition deviendrait véritablement écrivain un jour ? Alors, parle-moi un peu de tes années d’apprentissage.

 

 

 

 

David Clerson : – Mes années d’apprentissage remontent à bien avant mon entrée dans le milieu de l’édition. Ma détermination à écrire aussi. Pour être juste, il faudrait sans doute remonter à l’apprentissage de la lecture et de l’écriture puisqu’il s’agit – en somme – de continuer à apprendre à lire et à écrire, de lire et d’écrire de mieux en mieux. Mais si l’on s’arrête sur mon parcours plus récent, il consiste en des études universitaires (baccalauréat et maîtrise) en littérature suivies d’années de travail dans l’édition, d’abord à des postes permanents (chez XYZ éditeur et chez HMH) puis comme pigiste, à titre de correcteur, de réviseur linguistique, de rédacteur et de directeur littéraire. En parallèle, j’enseigne aussi la littérature au collégial. Avant que paraisse Frères, j’ai de plus publié de nombreux textes critiques ou de fiction dans plusieurs revues et collectifs – et continue à le faire. Il s’agit donc d’un parcours où j’ai touché à différentes sphères du monde littéraire : le milieu universitaire, celui de l’édition, l’enseignement, la critique et la création en tâchant chaque fois de peaufiner mes connaissances littéraires.

J’y ai aussi développé une connaissance intime du milieu du livre québécois, un milieu souvent incestueux, où tout le monde se connaît, et où le meilleur côtoie le pire. Mais peu importe – en fait. Ce qui importe c’est l’écriture. Et les véritables années d’apprentissage ont constitué avant tout en une pratique d’écriture régulière, faite d’essais et d’erreurs, d’expérimentations, et où chaque fois que j’ai frappé un mur, j’ai décidé de continuer.

 

F.M. : – Quel est le rôle de l’université dans la formation d’écrivain ? Aurais-tu pu être le même auteur sans tes études littéraires ?

 

D.C. : – J’ai terminé ma maîtrise en 2006, juste avant d’entrer chez XYZ – il me semble qu’il y a déjà longtemps – et l’héritage que j’en ai retiré me paraît difficilement tangible. Mais je crois que le plus important, ce sont les auteurs que l’université m’a amené à lire et qui m’ont fortement marqué. Pour n’en nommer que quelques-uns : Toussaint, Volodine, Bernhard. Ce sont aussi certaines personnes – des étudiants et des professeurs –  que j’y ai rencontrées et dont j’ai beaucoup appris. L’université était aussi un prétexte, une façon de consacrer du temps à la littérature plutôt que de devoir me plonger dans quelque chose d’aussi affreux que « le marché du travail ». Donc, oui, j’aurais certainement été un auteur différent, mais mon désir d’écrire date de bien avant l’université et j’ignore bien sûr quel type d’auteur je serais devenu si je n’étais pas passé par là. En dehors de l’université, et avant mon entrée dans le milieu de l’édition, ma vie a surtout consisté en de longs voyages en autostop à travers l’Europe, où déjà je m’efforçais d’écrire. Qui sait, j’aurais pu devenir une sorte d’Arthur Cravan. Je me serais bien vu disparaître comme lui dans l’océan Pacifique.

 

F.M . : – Quels sont les titres qui t’ont marqué et pourquoi ? En quelle mesure ton propre univers romanesque est-il redevable à ces modèles ?

 

D.C : – Mes influences sont multiples, et la liste pourrait être longue. Les sources de Frères, elles aussi, sont nombreuses. Je vais en retenir deux. D’abord, une certaine tradition du roman d’aventures – Stevenson, Golding, etc. –, que j’ai découverte durant ma jeune adolescence, qui m’a marqué par sa noirceur, et que j’ai retrouvée de façon plus désenchantée – terriblement désenchantée, en fait – chez des auteurs comme Ourednik ou le Mac Orlan du Petit manuel du parfait aventurier. Ensuite, une tradition que j’aimerais qualifier de « la beauté du désastre », et dans laquelle on pourrait situer des auteurs contemporains qui – sur les traces de Baudelaire – s’arrêtent sur le désastre du monde, sur son hostilité, sur son non-sens, et qui en retirent, sinon une certaine beauté, du moins une certaine fascination étrange. C’est le cas, par exemple, de Volodine, dont le livre Des anges mineurs m’a profondément marqué, ou de Cormac McCarthy, dont je regrette que La route ait éclipsé Méridien de sang, en mon sens son plus grand livre. Ces deux traditions se recoupent dans Frères : au cours d’une aventure en mer qui relève à la fois de Moby Dick et de Sa majesté des mouches, les personnages affrontent un monde résolument hostile, mais dont l’hostilité fascine.

 

F.M. : – Parle-moi de la genèse de ton livre. Je dois avouer que l’univers onirique, mais aussi ténébreux  de Frères m’a déstabilisé un peu. D’où vient cette fascination aquatique ? Quel est le rôle de cette achronie ?

 

D.C. : – Tu me parles avec raison d’onirisme. J’ai tendance à croire – semblablement à des auteurs comme Borgès ou David B. – que la vie rêvée, la vie onirique, est aussi importante, sinon davantage, que la vie éveillée. Et les rêves me fascinent : la force de leurs images, leurs trames narratives, etc. Frères a plusieurs origines, mais parmi elles il y a un rêve que j’ai fait il y a déjà presque dix ans et où je me voyais par une nuit noire pêchant le cadavre d’un chien dans une lagune marécageuse. Et cette image est à la source d’une grande part de l’imaginaire de Frères : les côtes marécageuses, la nuit terrible et obsédante, le thème canin, etc.

L’univers aquatique, lui, vient en partie de mon monde onirique, mais aussi de la tradition du roman d’aventures mentionnée plus haut. En réalité, dans la « vraie vie », je me suis rarement retrouvé sur le bord de l’océan, mais je l’ai beaucoup côtoyé dans la littérature.

Par ailleurs, pour finir de répondre à ta question, il est vrai que l’univers de Frères est insituable géographiquement et temporellement, qu’il relève d’une mythologie originale, mais en même temps les lieux y sont concrets, tangibles. Ils existent dans la fiction. En quelque sorte, ils sont réels.

 

F.M : – Une autre chose qui m’a intriguée dans ton livre, c’est la nature imparfaite, si je peux me permettre, des deux personnages. Pourquoi l’un est-il manchot, alors que l’autre a les bras atrophiés ? 

 

D.C :- Les deux personnages principaux du livre – des frères – sont des êtres incomplets ou plutôt se complétant l’un l’autre. C’est ce que leurs infirmités viennent illustrer : l’incomplétude, le besoin d’autrui. Ce livre est peut-être avant tout une histoire d’amour entre deux frères partageant une conscience lucide de la mort.

À l’origine de leur infirmité il y a aussi l’idée du sacrifice originel, du sacrifice qui donne la vie. Le cadet des deux frères est ainsi né du bras tranché de son aîné lors d’un rituel accompli par sa mère, car, lui dit-elle : « Le monde est mauvais, trop mauvais pour que tu l’affrontes seul. C’est pourquoi je t’ai donné un frère : sur lui seul tu pourras toujours compter. »

Comme dans différents textes mythologiques, un personnage naît du corps de l’autre. Et tous deux apparaissent imparfaits, à l’image du monde. Dans Frères il y a aussi cette idée fondamentale : celle que le monde n’a peut-être ni ordre ni logique.

 

F.M. : – Et puis, il y a cette relation d’amour-haine avec la mère et la fascination pour un père absent. Il y a souvent dans la littérature québécoise cette récurrence des relations tordues, voire violentes, entre parents et enfants. Il y a une solitude et une étrangeté qui collent à la peau des deux frères. Les deux enfants, en plus d’avoir des handicaps physiques, évoluent dans un univers presque terrifiant. La mer leur apporte de temps en temps des créatures monstrueuses ou tout simplement des cadavres.  Chassés, suspectés, méprisés des autres villageois, les deux frères se suffisent à eux-mêmes.  Pourquoi donc cette forme d’ostracisme ?

 

D.C : –  Frères est un roman d’apprentissage (à des lieux du Bildungsroman des origines, mais un roman d’apprentissage quand même). Il traite de la nécessité de partir pour s’accomplir, même si c’est dans la douleur. Et c’est justement le caractère sclérosé du monde où grandissent les deux frères qui devient pour eux l’occasion du départ dans un océan à la fois hostile et attirant, peut-être attirant parce qu’hostile et étrange, à l’image des créatures que les vagues jettent sur la grève. Et si ce monde attire tant les deux frères, c’est sans doute parce qu’il leur ressemble.

 

F.M. : – Que peux-tu nous dire de la littérature québécoise ? Quels sont tes auteurs favoris ? Quels sont les qualités et les défauts de cette littérature extrêmement jeune, si on la compare avec la tradition d’outre-mer?

 

D.C : – La force de bien des auteurs québécois, c’est de ne pas sentir peser sur leurs épaules le poids d’une littérature nationale existant depuis des centaines d’années et ayant depuis longtemps fait son nom. Ce peut être l’occasion d’une certaine liberté. La littérature québécoise profite aussi d’une double filiation – française et américaine. Et le milieu de l’édition québécois paraît parfois beaucoup plus ouvert à l’expérimentation que celui des « grandes littératures ». Ce n’est pas pour rien que certains auteurs français parmi les plus audacieux publient aujourd’hui au Québec.

Cela dit, je me reconnais mal (tout en reconnaissant leur valeur) dans les auteurs canoniques québécois (Ducharme et Aquin, par exemple) et ne me reconnais pas clairement de filiation en littérature québécoise. Les tentatives d’inscrire mon roman dans une certaine tradition m’étonnent : on a souvent comparé Frères à La petite fille qui aimait trop les allumettes de Gaétan Soucy, dont je n’ai jamais lu une ligne. Des auteurs québécois, toutefois, m’ont influencé sans que je m’inscrive vraiment dans leur sillage. Alors que j’étais encore étudiant au cégep, j’ai ainsi découvert le dramaturge René-Daniel Dubois avec sa pièce Adieu, docteur Münch, qui m’a alors marqué tant par sa forme, par son côté expérimental, que par ses thèmes, son héros à la paternité incertaine, fils de rat de laboratoire ou issu du delirium tremens d’un père alcoolique. Chez Dubois, je découvrais les potentialités exploratoires de la littérature. En poésie, je dois sans doute quelque chose à Paul-Marie Lapointe, à ses images, à sa langue. Mes textes ont aussi une certaine parenté avec ceux de Louis-Philippe Hébert, l’auteur de La manufacture de machines. J’admire ses mécaniques narratives audacieuses et parfaitement maîtrisées, et j’aime son imaginaire souvent tordu – un peu vicieux –  et toujours riche de sens.

 

 

 

 

F.M : – Parle-moi un peu de la cuisine de ton écriture ?

 

D.C. :- Il s’agit avant tout d’affaire de rigueur et d’intuition. Je compte mes heures de travail, m’oblige quotidiennement à un nombre minimum d’heures d’écriture, refuse d’attendre l’inspiration mais la fait venir par l’écriture, le rythme des phrases, la langue.

 

F.M. : – Lorsque je t’ai approché pour cette interview, tu m’as dit que pendant un mois il me serait impossible de te joindre, car tu serais dans un endroit sans connexion avec le monde extérieur, tel que nous le concevons à présent, branché 24 sur 24? As-tu besoin d’un tel isolement pour écrire ? Quels sont tes projets ?

 

D.C. : – Je n’ai pas besoin d’isolement pour écrire, mais il favorise le travail. Quand je m’enferme seul – sans téléphone et sans Internet – dans le chalet de ma famille en Mauricie, je me crée une discipline quasi ascétique avec le moins de distractions extérieures possible. Il s’agit de me consacrer vraiment à l’écriture.

Parmi mes projets, il y a l’histoire d’un homme renonçant à marcher, celle d’un autre devenant crabe, et un dialogue entre un fils et son père sur fond de déshumanisation monstrueuse avec, dans chaque cas, un certain questionnement sur la nature humaine, sur sa part d’animalité. L’humain est peut-être avant tout un animal mal domestiqué, de même que les personnages de Frères apparaissent à certains moments comme des chiens refusant d’être tenus en laisse.

 

 

 

Crédit photo: Toma Iczkovits

 

 

 

 

 

 

 

 

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David Clerson est né à Sherbrooke en 1978 et vit à Montréal. Frères est son premier roman.

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