Daniel Leduc

(France)

 

 

 

Geste(s) du Jour


extrait

 

Le seuil s’affranchit des frontières ; il est ce qu’il entre ; ce qu’il sort du ventre, et de la nuit.

Je t’ai vue naître au seuil du jour, toi ma pensée plus qu’érotique ; bandaison dont les fruits sont des grappes qui s’agrippent aux cuisses de la vigne, cette vie qui mouille aux rives de ta peau ; nénuphar seras-tu lorsque éjaculeront mes traits, saillies pour te fendre au plus profond du cœur, de l’aube et de l’aubier ; là, tu sécrètes ce qui te clandestine ; pensée secrète, que féconder la fleur – dans la vasque où tourbillonnent les saisons  engendrées…

Le seuil irrigue les plaines, l’eau franchit le pas ; déversant sa fougue, en de grandes enjambées ; aux confins, des limites.

Je ne limite rien. Ni le bord, ni le bond. Ni même le bout des choses. Je ne l’imite en rien, cette fin qui s’agite. Sans fin. Je ne lime, ni les ongles ni les éclats du bois ; les échardes qui pointent, au bout de l’horizon ; je ne les extrais point, du futur qu’est mon front ; ni de cette main – qui désigne – le terme – du chemin. Je ne l’imite en rien, la parole, qui va. La parole, qui vient…

Et l’effet de seuil induit la saturation des sens ; qu’il y ait des orgasmes en plateau lorsque le corps du langage atteint le point limite ; ce point sublime dans les gorges du Verdon ; ce point suprême dans la gorge du poète, qui “communique l’incommunicable, réalise l’impossible, explore l’interdit”, “associe des idées lointaines et justes” (André Breton), “beauté de l’étincelle, obtenue”.

Il y a des éclairs qui me dérivent, d’autres qui m’enflamment.

Je n’ai, pour seule reconnaissance, qu’un balbutiement de mots écharpés.

C’est par le seuil que j’atteins la limite, démesurée, d’une ombre.

C’est par

le seuil.

 

Certaines femmes ont tellement de tendresse qu’elles donnent sans le savoir du sens à l’origine du monde.

Elles font vibrer les feuilles sur lesquelles s’inscrivent le printemps, et son Janus, l’automne.

Elles nous protègent des mauvaises directions ; nous insufflent, les forts courants d’air.

Ces femmes, prolongement des gestes. Elles nous propagent, dans les ondes.

Je sais bien qu’il y a des lendemains qui tombent. Et dans chaque chute n’y a-t’il pas du rebond, de la renaissance qui s’instaure, des lendemains plus élastiques, aux escalades, possibles ?

Le regard d’une femme peut provoquer cet élan nécessaire – à la suite.

Je sais bien que les mots s’abîment à l’air du temps. Cependant, la voix la tonalité d’une femme, a ce pouvoir de ravauder les phrases ; la parole peut alors se lancer ; nouvelles cataractes, nouvelles vagues.

Tu sais bien.

Comme on lance un cri d’espoir, certaines femmes lancent leur filet,

par delà, toute vague…

 

La ville, s’étendra-t-elle, jusqu’à la ville ?

Les chemins de terre, s’enterreront-ils, sous le bitume ?

Les haies, deviendront-elles, des parapets ?

Et le chant des feuilles, sera-t-il recouvert, par le klaxon du vent ?

Je vais à la rencontre de qui fourmille et de qui tremble. Du flageolement des pas. Des pensées vacillantes.

Les certitudes nous achèvent bien plus que de raison ; nous mourons de ne plus appréhender ce qui frissonne – ce qui chavire dans le regard du temps.

Je vais, au fond de mon jardin, accroître ce tas de feuilles, qui fera l’humus des jours prochains. Brûler toutes les brindilles. Planter les mauvaises herbes. Déraciner

le vent.

Je vais me tordre, ainsi qu’une vielle branche,

dans le rire du destin.

 

Mais le destin n’est qu’une pute dans un rêve cauchemardé. On la trousse, catin, et l’on se fait baiser…

Je m’en vais à la recherche du peu ; du brin de la pointe du soupçon ; d’un nuage de lait, sur un ciel de café ; d’une rosée suspendue, au bord des saules pleureurs ; de la fente, par où, vivre encore, un temps. Ne serait-ce qu’une pause. Qu’un silence…

Si lent.

 

Mais le silence lui-même s’interpose aux silences. La paix n’est qu’un revers du tumulte qui gronde.

Là-bas, par delà les frontières, le chaos gagne ; la mort triomphe de tous les appendices et de toutes les scolioses ; de la chair, qui se dégrafe, telle une gourgandine – ivre d’écume, de sperme ; de cruors ; et de boyaux.

Je n’ai, dans ma besace, que quelques mots qui traînent ; oubliés des discours et des formules piquantes. Quelques mots sans vergogne, à faire rougir le fer, et pâlir la farine.

Je les jette aux galeux, aux bien-pensants qui graillent, ces mots orduriers ; qu’ils enflent leur panse ; faire péter leurs entrailles – un souffle raillant.

Et seul      le silence

qui sait combien     la vie

est chair      –      à canon !

 

Remembrance, je me souviens de toi qui passais sur mes pas ;

je me souviens de l’ombre que faisaient tes silences ;

je me souviens du mot que tu ne prononças.

La ville serait-elle un courant d’air ?

Une illusion permanente de ruptures ?

Un chassé-croisé de regards amblyopes ?

Un fort roulis dans un jour sans sommeil ?

Je me souviens de toi.

La foule, cet animal, traque le temps, qui se détraque ; la foule, emprisonnée dans le mouvement ; je l’entraîne dans mes pensées.

Et le soir n’est qu’un renard, qui nous attend.

J’avais perdu quelque chose sans importance, c’était un jour de pluie. Mes vieux souliers glissaient sur le bitume, on a tort de quitter sa mémoire. Je t’ai vu là perdu, la main comme une sébile, à marcher immobile. Je t’ai offert des mots, un café sans sucre, des mots, et d’autres nourritures.

Tu venais de si loin.

La ville absorbe toutes les houles,

débarque

les équipages.

Les jours s’empilent, tu le sais bien.

Il y avait

de la pluie,

comme un grain

de beauté

sur la ville.

C’était, il y a si loin, de toi,

je me souviens.

 

Le temps fuit

de la

dégoulinante, le temps

s’épanche.

Je lis Kerouac et trace la route. Les villes se sont dissoutes, les artères corrodées.

J’entends Woodie Guthrie chanter Liza Jane.

Le temps s’emmêle, comme disent les matelots, le temps s’en mêle. Et je regarde filer la laine ; mes souvenirs ; mes airs d’antan.

« La ville, quand on la quitte, n’est qu’un soupir », disait un bourlingueur – dont j’ai venté le nom.

 

Beauté ; c’est dans l’espérance du monde que la beauté s’incarne.

Entre toi et l’ailleurs, je perçois ce qu’il y a de beau, dans la distance et la mouvance des formes ; ta peau reflète le futur dans son passé de chair ; tu es la femme qui trans-figure.

La ville domine lorsqu’elle est belle.

J’ai croisé des statues à la beauté de marbre. Je leur ai dit combien le temps n’existe pas. Mes rides, alors, se sont plissées d’effroi.

Décrépit souvent la ville, par une violente architecture.

Je me promène dans la conscience de l’aube.

La ville s’ébruite, loin du silence qui parle.

 

De la beauté surgissent nos flammes,

au débotté, surgissent

nos larmes

sur la terre

déterrée.

Je n’ai connu la guerre

que par le souffle des images :

vision déjà suffocante ;

alors, qu’en est-il du palpable ?

Le réel appartient au lieu

dans ce vif –

qui guerroie.

 

Voracité de la mémoire : le jardin est dans mes yeux, pelouse aux pieds des arbres ; des fruits encore surs se suspendent autour de moi ;

c’est la saison juvénile, celle des corps imaginaires, des splendeurs élancées ;

les chimères s’incarnent, et toute chair est illusoire ; les mots hantent, du cellier aux combles, la soûlerie des nouveaux jours.

Voracité de la ville, qui chaque nuit digère nos – heurts – blessures – paix conquises – stigmatisées.

Je franchis le Rubicon, à cet âge vertical,

foudroyé – comme on franchit le seuil,

les lèvres des femmes –

avant même

 

l’épuisement

du feu.

 

 

 

 

 

 

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Écrivain et poète, Daniel Leduc a suivi des études supérieures de cinématographie et a exercé des activités de critique et chroniqueur littéraire, artistique, musical ou cinématographique. A son actif s’inscrivent une trentaine d’œuvres publiées dans les domaines de la poésie, de la nouvelle, de la littérature jeunesse. Parmi celles-ci on peut citer L’Homme séculaire (Prix René Lyr), La Respiration du monde, Territoire du poème, Le Livre des Tempêtes, Le Livre des Nomades, Le Livre de l’Ensoleillement, Partage de la Parole, Aux Fils du Temps (nouvelles), Pierre de Lune (jeunesse), L’Homme qui regardait la nuit (jeunesse), Le miroir de l’eau (jeunesse), La terre danse avec toi (jeunesse). Ses textes, traduits dans une quinzaine de langues, figurent dans de nombreuses anthologies françaises ou étrangères. Pour plus d’informations on peut se reporter à l’encyclopédie Wikipédia.

 

http://daniel-leduc.blogspot.com/

 

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