Daniel Leduc

 

 

 

(France)

 

 

Journal Impulsion

extraits

 

Le récit dans la pierre se développe

au long des siècles comme un dédale d’empreintes.

L’Homme se dresse par des signes furtifs et ténébreux.

Il accompagne son temps de gestes tracés

 

dont les traits et les courbes figurent une cadence.

C’est par une danse que l’Homme esquisse

sa propre légende au moyen de tags et graffitis.

Et lorsqu’il bombe le torse son corps entier s’écrit.

 

Je ne mesure que l’impossible / rien n’est plus vrai que lui.

Sur les murs se scandent des signaux de tribus.

Je démesure le point pour en tisser des boucles

qui s’enchevêtrent en un réseau de nœuds gordiens.

La lecture donne du fil à retordre – à démêler

tout autant. Je grave sur des tablettes de sable

des mandalas dont les sphères graviteront

avec le vent. Ce qui s’efface dure dans l’espace…

Ce qui s’éteint demeure dans les effluves du feu.

 

 

Le gel enracine de nouvelles paroles

qu’il nous faudra en temps voulu

porter à l’essentiel. C’est par l’hiver

que bourgeonnent de nouvelles voix.

 

Et les nuits sont là pour miroiter le jour.

Et la glace nous brûle jusqu’aux os.

Et le silence fracasse le verbe.

Il nous faut énoncer un alphabet novice

 

qui nous apprenne les rives. Les pourtours

de cette ville je les contournerai. J’irai

tambouriner sur les périphéries du monde.

Défoncer cette porte que nous portons en nous.

Et les nuits sont là pour miroiter le jour.

         Le sang circule pour écouter les sens.

La terre salive une rosée féconde.

Je suis une langue chargée de poussières.

Ce sont des grains qui rendent la pluie fertile.

 

 

Pierre à pierre se construisent les façades

derrière lesquelles s’obscurcit la lumière.

Les murs. Murailles frontons remparts.

Cloisonnement de ce qui sort de ce qui

 

entre. C’est la part de l’autre que l’on

sépare. Entre. Entre le flux le ressac

et la vague c’est une eau de vie qui nous

rassemble. Dehors dedans ici ou là – entre !

 

J’ai conscience que ma porte est ouverte

lorsque s’échappent des pensées insomniaques.

Alors tout est possible – le courant dans l’air

la terre dans le fluide l’eau dans le feu.

Je fais griller les nouvelles qui m’importent

les dévore dans un coin de mon être où se

courbent les angles ainsi qu’un arc-en-ciel.

Voilà que le seuil devient ma demeure.

Et qu’importe que claquent les portes entre ouvertes.

 

 

Elle partage son regard entre la venue des arbres

et la charmille où l’ombre génère tant de mésanges.

Elle ne chante qu’en présence de la nuit

de cette voix aux octaves tranchantes

 

comme un accord meurtri lance des trilles

dans le bec des oiseaux. Elle ne chante que

la nuit où poussent des geais et des corbeaux

à même le ciel soulevant l’aube.

 

D’elle je n’ai connu qu’une part d’ombre

de plissures dans le cœur. La vie s’est immolée

entre ses yeux. Là-bas. Sous des accents de guerre.

Elle n’a connu qu’une part d’ombre. Une partition

d’être. Démembrement / de taire. 

À peine. À peine l’ai-je approchée d’un geste

elle s’est enfuie en criant son silence

et le silence m’a sectionné le sexe.

Le viol d’autrui nous brûle comme une coupure.

 

 

Comme toute fenêtre celle-ci donne sur l’apesanteur

du regard. Ce sont les yeux qui s’ouvrent

quand même ne regarderaient-ils que la nuit.

La cécité provient d’un alphabet des ombres.

 

Et l’aveugle ne voit que ce qu’il percute

ne ressent que la provenance des choses.

C’est en lui que le monde crée le monde

comme si la lumière aveuglait

 

la palpation du monde. Voilà que je me heurte

à la non définition des êtres. Que toute vraisemblance

m’apparaît illusoire. Que le cercle s’étiole

sitôt qu’il est tracé. Je n’y vois qu’en pénombre

et le silence me dit. Tant de marées nous nomment.

Tant de strates nous façonnent. Et nous nous dispersons

en nous-mêmes dans une clarté diffuse. Et la réfraction

du regard / transforme la vie / en ondoiement de vies.

J’entends ce que je vois pour écouter le monde.

 

 

Le poème s’affronte. Le poème guerroie

sur le champ syntaxique. Le poème

s’étrille dans la résonnance des mots.

Pousser la charrue sur l’étendue des sables.

 

Le ciment prend la langue se saisit entre les

interstices libère des espaces à même les sens.

C’est une bétonnière qui s’éloigne avec les cris

de l’écriture. Le poème se fend

 

de la force du poème. J’étreins ce qui libère.

Je dévalise la parole des morts et des vivants.

Oui je ne thésauriserai que la poussière entre

les lignes. Que pousse hier pour que poussent

les formes. Il y a de l’arraché dans les verbes.

Des adventices dans la grammaire où s’éclaircit

le sens. Et le sens fait écho jusqu’à perdre son sens –

qu’il réinvente la surface et l’espace / le poème.

La poésie se définit par ce qui échappe.

 

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Daniel Leduc est l’auteur d’une trentaine d’ouvrages (poésie, nouvelles, jeunesse) ainsi que de nombreux articles dans les domaines du cinéma, de la musique, des arts, de la littérature. Il a été traduit dans une quinzaine de langues. Pour plus d’informations on peut se reporter à Wikipédia, de même qu’à son site personnel :

 

www.harmattan.fr/daniel-leduc

 

http://daniel-leduc.blogspot.com

 

http://fr.wikipedia.org/wiki/Daniel_Leduc

 

http://www.ecrits-vains.com/projecteurs/daniel_leduc/daniel_leduc.htm

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