Dan Dănilă

 

(Roumanie – Allemagne)

 

 

traduit du roumain par Adrian Iancu

 

 

Des raisons

 

Il y a toujours une raison pour désésperer,

pour disparaître – le monde comme une amoureuse

qui oublie trop tôt ou la fontaine quittée

par toutes les bouches assoiffées. Peut-être

l’air infidèle qui nous respire ou la tempête

soudain surgie. Les écroulements inévitables,

presque souhaités, de saison en saison.

Autrement la joie simple, la réverie quotidienne,

la naïvete des mystères (le brin d’herbe, l’oiseau,

la viande végétale). La vie, le chemin parmi eux,

la marche sur le fil de fer. Et parfois le temps

suspendu de l’amour. Alors on comprend, paraît-il,

branché à ce réseau là ultra-secret. Ou on s’étonne

de quoique ce soit et on constate que quelqu’un

l’a écrit dans un autre siècle. Dans une autre langue,

sur un autre continent et puis quelqu’un a traduit

ces messages essentiels. Mais personne n’a encore

décrit le parfum de la femme abandonnée à l’aube,

une ombre maintenant inutile qu’on lâche

après en avoir dénoué toutes les ficelles. Et ses cheveux

se taisent, sans mémoire, pareil à l’archet ébouriffé

et il est trop tard pour chercher encore la partition.

 

 

La chose la plus difficile

 

Se reconnaître à son propre miroir d’effrois

sans rejetter la faute ni à l’argent, ni à

l’ignorance du polisseur, ni au brouillard

ou aux ténèbres. Face à face, quand la haleine

couvre de buée le temps et l’espace entre toi

et l’autre frère jumeaux, celui caché au coeur.

Comme il est difficile d’habituer le regard aux

ténèbres du coeur et la main au fil de la lame

du couteau. De n’importe quel côté du miroir

c’est un art de couper des tranches égales,

de les mâcher longuement le reste de la journée.

De suivre la goutte suintée sur la vitre opaque

en essayant de deviner son trajet hésitant,

se taire souriant pendant que les anciennes

syllabes te dévorent dans la cellule inavouée.

Apprivoiser des escargots et des scarabées

en relisant mentalement Villon. Refletée

dans chaque pli du visage s’étend sur les murs

la gravure, l’autoportrait de l’ange écroulé.

 

 

Je passais comme ça

 

J’étais pressé  et les arbres courraient après moi,

pour me raconter leur vie ultra-secrète ou pour

me mettre deux feuilles d’arbres sur les épaules.

Attends pour ne pas fâcher le vent d’être parti sans lui,

attends puisque nous avons mal aux racines.

J’étais pressé, la rivière me poursuivait et elle

a un peu débordé. Attends, je perds le fil, écoute encore

l’orgue d’eau pure. Ensuite j’ai fêté la cinquantaine.

Je me suis arrêté, j’étais déjà fatigué et les alentours

étaient totalement immobiles. Je n’avais plus de raisons

pour me dépêcher, tout à coup j’ai eu honte. Je vous attends

mes arbres. Et vous aussi mes rivières. Les brins

de mes racines commencent  à pousser, et dedans,

une flore secrète de capillaires qui invente des mots.

Parfois je me lis tout seul, quand le néon de la salle de bain

commence a bourdonner comme une cigale égarée.

Dans la cuisine il n’y a même pas la paix bien que les femmes

qui devinnaient mon avenir soient depuis longtemps parties

et moi, j’ai perdu la confience. J’ouvre les livres

et parfois les photos de mes amoureuses me tombent

sur le genoux. Jamais de billets de banque,

jamais de billets d’avion vers les sables d’or.

 

 

Tableau

 

J’ai choisi seulement la toile et  les couleurs,

le solvant. Quelqu’un d’autre a mis l’encadrement.

Il me semble un peu étroit, un peu tordu,

d’un bois trop noueux. Tout encadrement

t’oblige, te montre les limites, si tu ne les connaissaient pas.

Je vais peindre l’Orient parceque c’est de là que

la lumière vient, le dattier, le noeud gordien, la peste,

le chameau, la sauterelle, la pistache, la lèpre, le bain,

l’encens, la hutte, le myrte, le pourpre, la soie.

Tout est arrivé au fur et à mesure, pas d’un seul coup,

dans les années, parfois sans le savoir, en silence.

En plein jour, sur les bateaux, en cachette, emmené

par le vent, dans des legendes, par bonheur ou par malheur.

Dans des sacs, pendant la nuit, en ballots et en bâtons

de bambou.Il est difficile de les mettre ensemble

dans un tableau, c’est comme si on récrivait toute l’histoire

sur un grain de riz. Mais cela vaut la peine, maintenant

quand la perspective se courbe toujours, pareil aux lumières

du nord et une pellicule protectrice pousse sur nos yeux.

Pendant que chaque jour explose un musée

oû on se promenait jadis sans peur.

 

 

Par

 

Les continents sont rentrés en dérive,

les galaxies roulent vers l’écarlate,

l’univers se contracte. Ou se dilate.

La poesie, par où? Justement elle, la seule

capable de tout expliquer, de guérir

tout le cancer du monde. Le noeud gordien

que l’on peut dénouer chaque jour

les yeux fermés. Cette musique discrète

dessus les membranes de chaque cellule, que

nous, les hommes, ignorons. Où

sont encore tes admirateurs, espéranto?

Ou la grande bibliothèque d’Alexandrie.

Jadis l’huile de la lampe était épuisé,

puis la mèche, ensuite les nuits, et la lecture

dans l’obscurité avait été interdite. Les hibous

ont été mis hors la loi, le mot

que l’on avait aimé était tabou. C’est comme ça

les histoires tristes pour les adultes. Par où,

sinon vers le nouvel exode, à qui la faute?

 

 

La vérité

 

Notre progrès de tous les jours et

le balancement entre vérité et espoir. Entre

diplomatie et sage dégoût. À l’aube

rose quant tu commences à voir des spectres,

docte en physiques quantiques et en psychologie des couleurs

mais furieux contre ton image à toi, comme un obèse

devant la balance. Rose. En fait une

couleur agréable, de bébé, de cochon de lait,

de pétale frêle. Que peut-on lui opposer

maintenant, la pensée à ses propres faiblesses –

seulement d’amour, que des passions de plus en plus dilouées

parce que l’on se prépare, n’est-ce pas, à atteindre

bientôt d’autres mondes. Rose. Le Dieu Mars a lui aussi

à peu près les mêmes nuances de bronze luisant et nettoyé

à l’huile, de nuque en sueur de gladiateur. Et de nouveau

on arrivera au musée, en se demandant comment

tout cela a été possible. L’histoire de l’amour sublime

et du crime abject, gardés sur de tablette en argile,

papier en filigran ou tablette pc. Quelque chose de virtuel

et à la fois implacable, comme un rêve obsedant dans

lequel on se regarde obligatoirement de haut en bas.

 

 

Des étapes

 

Le vol s’apprend avant de marcher,

l’étrange présentiment d’un vertige d’où

tu sais qu’on ne sortira pas plus éclairé

qu’un miroir la face en haut. Voie

d’azur délicat, offensé par l’indifférence

de l’aigle impérial crucifié. L’air plus ancien

que les pierres n’existe pas depuis longtemps

au désespoir de la sibylle sans sourire

et de l’ange plein de la première cendre.

Marcher à pied s’apprend avant la chute dans

le temps, cercle imparfait entourant un

centre un peu étroit, presque chaotique,

jusqu’à se trainer sur les genoux et sur les coudes.

Le spasme de marcher ne nous pardonne même pas

dans le sommeil, le sisyphe du labyrinthe est notre temoin.

La chute s’apprend avant la mort,

étrange présentiment d’un vertige d’où

on ne sait pas que l’on va sortir plus illuminé.

 

 

La poésie

 

Plus la vie passe, plus elle devient légère,

un ballon chauffé au soleil. Elle se débarassé

de rubans colorés, des lests et du plomb,

et monte vers la stratosphère, autant que l’air la maintient.

Quand le ciel  devient presque noir, une grande

tristesse pèse de nouveau sur la terre, la pousse

en bas vers la zone des nuages. Mais elle n’échappe pas

au tonnère, d’une forme parfaite sur laquelle

le vent vibrait amoureux, reste une pauvre

cornemuse cassée, un peau humide de chèvre suspendu

au plus haut pic de la montagne. Personne

ne lui jette maintenant aucun regard bien que

de sa matière on pût refaire le vol ou les manuscrits

de la mer morte, une grande peinture ou un drapeau.

Presque tout peut être réécrit dans la memoire.

Le reste continue à exister comme une autre sorte d’histoire.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Né en 1954, Dan Danila est poète, traducteur et peintre.

 

D’origine roumaine, Dan Danila vit actuellement à Leonberg, en Allemagne.

 

Il a publié onze livres de poésie en Roumanie.

 

Ses poèmes ont été traduits en plusieurs langues et publiés dans un bon nombre de revues et anthologies étrangères.

 

En tant que traducteur, il a travaillé sur l’oeuvre de François Villon et de Rainer Maria Rilke.

 

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http://fr.wikipedia.org/wiki/Dan_D%C4%83nil%C4%83

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