Cristina Castello

 

et Rodica Draghincescu

 

 

INTERVIEW

La poésie est la révolution de Dieu

 

 

Cristina Castello, écrivain, journaliste (avec plus de 3.500 entrevues à des personnalités de la vie politique et culturelle du monde entier, présentatrice d’émissions à la télévision argentine), s’est engagée dans la lutte contre les injustices sociales et politiques de son pays, mais surtout il s’agit d’une femme passionnée de littérature. Je propose donc ici une sorte de présentation générale, suivie d’un questionnaire qui puisse situer ses expériences, ses chemins, visibles au cœur culturel de son peuple et aux regards de ceux qui de partout ailleurs l’admirent et la célèbrent.
 

 

 

 

RD : Vous avez toujours en considération l’ensemble des aspirations et déceptions de toutes les histoires que vous avez vécues. Quel est votre projet idéologique ?

 

CC : Aujourd’hui les viscères du monde hurlent et je sens cela dans l’os de l’âme. Mais je suis encore imprégnée, et pour toujours, des concepts du penseur argentin José Ingenieros, que j’ai lu à l’âge de onze ans. Par exemple, lorsqu’on jette des regards visionnaires sur une étoile et qu’on tend vers une très haute élévation impossible à atteindre, avide de perfection et rebelle à la médiocrité, c’est qu’on possède l’inexplicable élan d’un idéal. Ce sont des mots qui m’imprègnent tels la persistance des liserons et qui palpitent encore en moi, à la manière de cette étoile. C’est ainsi que je n’adhère à aucun « isme » et j’abhorre la plupart d’entre eux, parce qu’ils sont sans soutien axiologique, et de caractère purement instrumental. Je n’ai rien à voir avec les « droites », certes, mais je répudie de même tout dogmatisme qui emprisonne l’âme ou la lucidité. Je suis une libre penseuse, un franc-tireur d’idées, de sentiments et de semences. Je défends des valeurs. Je fais germer la bonté, la justice, la liberté, l’égalité… La beauté, en somme, qui embrasse l’éthique et l’esthétique. On pourrait dire en termes non conventionnels – puisque je ne le suis pas– que la mienne est une idéologie de mains ouvertes. Pour donner. Ce qui signifie marcher à cœur ouvert et la conscience éveillée ; et avoir aussi exposé le corps et la vie – et ce n’est pas une métaphore – pour défendre la vie de « mes » prochains. Rappelez-vous ce que dit John Donne… « La mort de tout homme me diminue, parce que j’appartiens à l’humanité », c’est ce dont il s’agit.

 

RD : Oui… vous avez écrit « cette odeur à prison, cette odeur. Celle-là ». Quelle a été votre expérience par rapport à cela ?

 

CC : Heureusement j’ai vécu de ce côté-ci des grilles – en liberté – mais j’ai été menacée de mort et « interdite » comme journaliste, et – par un mandat intérieur inexplicable – j’ai converti ma vie en une lutte sans trêve pour la paix et la défense des êtres humains emprisonnés, torturés et portés disparus. Ce fut pendant le génocide qui eut lieu en Argentine entre 1976-1983 et dont les responsables furent les criminels –appelés ainsi également par la justice, lorsque celle-ci était encore digne de ce nom – commandés par Jorge Rafael Videla, président de facto, Eduardo Emilio Massera y Orlando Ramón Agosti ; c’est curieux… tous utilisaient deux prénoms… pour renforcer la puissance de leur cruauté ? Bon, tout au long de notre vie, nous avons tous, une ou plusieurs zones de fracture, un point culminant. Cela peut se passer à partir d’expériences belles ou horribles, mais – dans n’importe quel cas – ces circonstances divisent notre vie en un avant et un après. On n’en sort jamais indemne, mais meilleure ou pire, et cela dépend du matériau que l’on trouve à l’ « intérieur » de nous-mêmes. Le matin du 24 mars 1976, aussitôt que le coup d’état, meurtrier et tortionnaire, fut déclaré dans mon pays, et que la mort fit son apparition brutale, commença l’une de deux étapes qui convertirent mes jours en un avant et un après. Ce n’est qu’en raison d’un mandat intérieur ou pour un destin qui criait Humanité, que j’ai consacré ces années-là de ma presque adolescence à la défense de ceux que souffraient. Pour moi, ce n’était pas important «de quel côté » ils se trouvaient; la seule chose importante pour moi, c’était qu’ils souffraient (« Qui sont ceux qui souffrent ? Je ne sais pas, mais ils m’appartiennent » : Pablo Neruda). Alors une profonde douleur s’est emparée de moi et j’ai couru de prison en prison, en subissant les démarches humiliantes que cela impliquait ; et j’ai couru d’un dignitaire de l’Église à un autre… et je les exècre d’autant plus que j’aime les bons curés de Jésus, dont beaucoup ont été portés disparus. Et « disparu » veut dire N.N. (en espagnol-argentin : des tombeaux sans nom) et dans la plupart des cas, sans corps dedans. « Disparus », après avoir été enlevés de chez eux : des enfants, des vieux, des malades, et des femmes portant des enfants dans leurs ventres… Des êtres humains ! Et il y eut des personnes considérées à tort comme appartenant à « l’Intelligence Service », lesquelles passaient des nuits et des nuits à attendre et surveiller la porte de l’appartement où je vivais toute seule. Quant à mes journées, je les consacrais à la recherche des personnes disparues, et je passais mes nuits d’insomnie, le dos courbé sur des feuilles blanches, à écrire sans arrêt; inutile de vous dire que j’ai eu à endurer toutes sortes d’intimidations. Le sujet en lui-même justifierait des livres et des livres. Je n’ai jamais compris, et je n’arriverai jamais à comprendre tant de cruauté, et pourtant cela ne me paralyse pas. Je deviens plus forte dans l’horreur, surtout lorsqu’il s’agit du prochain : comme si mon âme portait mon corps, pour y résister. Et je continue. Toujours.

 

RD : Comment se fait-il que vous soyez encore vivante ?

 

CC : Disons, à titre de synthèse et au risque de paraître simpliste, que je suis vivante parce que Dieu l’a voulu. Parce que par exemple, ils ont torturé la pauvre mère d’un prisonnier « porté disparu », seulement parce que la police (ou l’armée) a trouvé au cours d’une perquisition chez elle une correspondance clandestine reçue de son fils par mon intermédiaire. Ne connaissant pas même le jeune homme, je lui faisais parvenir ses courriers par pure humanité. Et elle, la pauvre mère du martyr, ayant souffert l’horreur de la torture, n’a amás dénoncée. Alors vous voyez… Il paraît qu’un ange me protège pour que je protège à mon tour, et que, sans le savoir, je suis née avec un destin prédéterminé, consacré à la poésie, à la défense de la justice et de la liberté. Et à partir de ce génocide j’ai voué toute ma vie à la lutte pour que « Plus jamais ». « Plus jamais » est une sentence paradigmatique en Argentine… Ce serait long de l’expliquer maintenant. Mais, encore une fois et au risque de simplifier, je dis que cela signifie la lutte pour la paix pour que « plus jamais » de tortures, « plus jamais » de répression, « plus jamais » la maudite mort. « Plus jamais » de génocides, « plus jamais » de coups d’État. « Plus jamais » l’homme comme erreur et horreur de la Nature. « Plus jamais » les places vides des rires d’enfants avortés à cause de la gégène électrique manipulée par des monstres qui, auparavant, avaient violé leurs mères. Plus jamais… « Plus jamais » !

 

RD : Comment est l’ambiance politique et idéologique dans laquelle se développe la culture de votre pays ?

 

CC : C’est curieux… c’est la deuxième fois que vous dites « idéologie », et je ressens l’expression comme un frisson. Comme vous le savez, bien avant Fukuyama il se produisait déjà ce qu’il a mis en mots : la fin de l’histoire et la mort des idéologies. Des arguments pervers pour proclamer l’idéologie du « dieu Marché », moyennant laquelle on tue des millions de personnes. Avec des armes et avec la famine. Ce sont des idéologies du vide et de l’indifférence qui ont commencé à surgir au siècle dernier, et qui se sont aussi développées au sein de la vieille civilisation européenne, et elles sont encore en vigueur, même si parfois elles se cachent, par exemple, derrière ce qu’à l’école de Frankfort – Adorno, Horkheimer – on a appelé raison instrumentale. Aujourd’hui nous vivons le fondamentalisme de la violence qui s’exerce sur la majorité des êtres humains. Et l’Argentine est l’une de ses grandes victimes. Dans ce cadre, pourtant, il y a des politiques réconfortantes provenant de l’actuel gouvernement en matière de ce qu’on appelle « les droits de l’homme », et si je m’exprime ainsi, c’est parce que j’estime que le bonheur fait lui aussi partie des droits de l’être humain et je ne vois pas comment quelqu’un qui n’a pas de quoi manger, ni de quoi payer ses études ou de se soigner pourrait être heureux. Je veux parler des huit millions d’exclus de la vie depuis 1976, et, en ce qui concerne les conditions économiques, ça ne s’est pas vraiment amélioré notamment à cause du « gouvernement » de l’ancien président Carlos Menem, une « personne » qui a vendu l’Argentine et les argentins et qui devrait se trouver aujourd’hui en prison. Et malgré tout cela la culture crie « présent » et ce pays, où je suis née, possède un haut niveau culturel, avec plusieurs Prix Nobel, avec un mouvement émancipateur important comme il devrait exister dans tous les pays appelés du « premier Monde » un mouvement porté par des personnes créatives, qui savent faire de l’art et d’autres qui font tout ce qui est possible pour aider ceux qui n’ont plus rien. Mais presque tout se fait grâce aux artistes, aux gens habiles, créatifs, aux scientifiques. Ceux qui sont animés par le désir et l’imagination. « Si par hasard, lorsque je me couche, je ne m’attache pas aux barreaux de mon lit, je me réveille un quart d’heure plus tard, inévitablement, sur le toit de mon armoire », a écrit, le poète argentin Oliverio Girondo. Il volait, il imaginait. Mais être artiste ou scientifique, c’est à dire ingénieux ou créatif, et avoir une conduite cohérente dans ce pays – plus que dans bien d’autres– c’est se condamner à l’exclusion, en ce qui concerne la qualité de vie et le travail. Bref, c’est être un héros.

 

RD : Plus que dans d’autres pays de l’Amérique Latine ?

 

CC : Bon… L’Argentine n’échappe pas aux conséquences fâcheuses du « modèle » unipolaire, qui ne devrait plus exister et qui est en train de s’épuiser. Elle fait partie –comme toute l’Amérique Latine – de ce qu’on appelle le Tiers Monde : celui des inégalités, de l’injustice, de la violence et de la pauvreté. Or, c’est un cas non assimilable aux autres pays de l’Amérique indo-hispanique. De par ses origines historiques elle a une forte connotation européenne, mais aujourd’hui elle est un miroir déformant ne restituant que peu ou prou son héritage culturel. Cependant, et même si cela semble contradictoire, il s’y développe une culture très ouverte à travers laquelle la poésie, la musique, la danse, la peinture et toutes les expressions artistiques entravent les desseins du « dieu Marché » et se développent à travers tous les secteurs socioculturels. Alors, c’est avec un soupir intérieur, et presque en état de grâce, que je ressens les forces de création et de vie. La vie elle-même !

 

RD : S’agit-il d’une conjoncture culturelle propice au fleurissement des publications littéraires ?

 

CC : Les publications littéraires fleurissent mais tout se fait à partir des efforts individuels et de petits groupes qui payent pour publier leurs productions et qui ne vendent presque rien. C’est un groupe très restreint celui qui exerce la résistance comme revendication de la vie et de l’art, et c’est la raison pour laquelle ils n’ont pas de place dans ce qu’on appelle les mass media. Par ailleurs, les suppléments « culturels » des journaux ne publient presque rien en poésie ; et, lorsqu’ils le font, c’est sans recherche préalable ni compréhension esthétique. La poésie est la grande absente, et il arrive pourtant que sa voix apparaisse –s oufflée par des « poètes en service commandé » – dans les discours officiels des gouvernants, qui en utilisent les tours de langage et les ficelles pour « s’en flatter » et pour mieux la condamner à l’oubli. Quant aux grandes maisons d’éditions – actuellement la plupart sous le contrôle de capitaux espagnols–, ce sont des monopoles et elles ne publient pas de la culture mais des objets de consommation qui abrutissent les gens. Des masques. Ce sont des masques de la nuit et du désert, dont l’objectif est de dénigrer les écrivains authentiques et par voie de conséquence l’intelligence humaine, puisqu’il ne s’agit principalement que de nier la parole quand celle-ci est porteuse de la lumière.

 

RD : De quelle génération de poètes venez-vous ? Quels maîtres revendiquez-vous ? Y-avait- il des groupes ou des écoles dominantes pendant vos premières années de littérature ?

 

CC : Non, « Je n’ai jamais appartenu » à aucune génération de poètes parce que –jusqu’à présent – je n’ai fait partie d’aucun groupe. Je suis une intimiste et j’ai toujours préféré le dialoguer à deux que les conversations en assemblées. Par ailleurs je déteste les gens qui avancent avec des masques, j’aime les cristaux ; je guette le mystère et la beauté. Il y eut un temps où je passais des nuits entières, dans mon jardin de fleurs toutes blanches, à attendre, anxieuse et patiente, la naissance d’un jasmin. Il s’agit de mes petits et infinis instants de plaisir. Cela doit être parce que je jouis de ce que Louis Aragon a appelé la passion de l’absolu, et que je l’endure aussi. J’écris depuis l’âge de quatre ans mais j’ai toujours essayé de cacher ma poésie… même si elle apparaissait dans mes écrits journalistiques et dans la respiration de mon âme. Maintenant j’ai un tout petit peu changé et c’est dans « mon » Paris tant aimé qu’a été publié en octobre 2004, mon premier livre de poèmes en version bilingue (français-espagnol) : « Soif ». J’ai soif. Et je ne proviens pas d’un seul poète mais de tous. J’ai commencé à écrire parce que je suis née habitée par la poésie, celle que j’ai découverte et appréciée avant même d’en avoir eu la mémoire, avec ma mère : La « Chiquita » Batmalle, un être venant d’un autre monde. Elle était poète, pleine d’amour et de poésie, et a su me transmettre sa faim d’Azur, son désir d’Infini. Elle fut mon « Grand Maître », aussi importante que tous ceux qui ont éclairé et éclairent encore mon être. Paul Éluard, Robert Desnos, Paul Celan, Arthur Rimbaud, Federico Garcia Lorca, ou les argentins Roberto Juarroz et Alejandra Pizarnik. Des lumières parmi tant de lumières, c’est mon impératif des yeux toujours ouverts.

 

RD : Est-ce que pour vous l’écriture est un acte révolutionnaire ?

 

CC : Oui, la poésie est la révolution de Dieu. C’est un engagement avec la vie. Elle est révélatrice et prophétique. C’est un univers secret qui se fraie un passage dans un monde brutal, pour ouvrir les consciences et les cœurs. Eh oui… à Rome on appelait les poètes vates – ce qui veut dire devins, comme l’a bien signalé Philip Sidney dans son Apologie for Poetry –. Et n’importe quelle écriture est révolutionnaire s’il s’agit vraiment de littérature et non pas de vide, parce qu’elle est résistance et persistance d’aurores ; parce qu’elle est conscience critique du monde, moteur de l’imagination et épanouissement de l’esprit. C’est une arme. Pour le bien et la liberté, et elle a le pouvoir de transformer le monde, particulièrement la poésie. C’est pourquoi tant de poètes bleus ont souffert et ont été assassinés dans les camps de concentration; parce que la poésie comme tous les arts véritables, représente un danger pour le Pouvoir. Le Pouvoir veut des esclaves et l’art est un horizon définitif de liberté. Et nous savons déjà, avec l’espagnol Léon Felipe, qu’il y a un tyran qui attache, et un autre tyran qui détache. Et entre les deux, le domaine de la liberté, l’épopée prométhéenne, toute de tension angoissante et soutenue, d’équilibre et d’amour.

 

RD : Comment définiriez-vous votre acte poétique ? Et l’acte politique ?

 

CC : Tout acte est politique, et la poésie, pour moi, est un voyage vers le dedans, une intériorité, un mode de connaissance : « Qu’est-ce qu’écrire ? C’est quelque chose que tu ne peux pas pratiquer avant que tu n’aies extrait la dernière ligne de toi-même », dit un poète russe. Et c’est cela dont il s’agit. Mais je sens que l’acte poétique n’est pas seulement l’acte d’écrire, mais l’intention de trouver le vrai et la mesure de l’amour envers l’humanité. Quant à moi, sans la poésie dont je suis totalement imprégnée je me sentirais perdue dans ce monde.

 

RD : Est-ce que vous dites et vous provoquez la réalité ? En général, combien de temps dure votre réalité ? À quel point elle croise-t-elle la fiction qui, n’est, par ailleurs, qu’une forme possible du réel ?

 

CC : La fiction est une parabole qui révèle ce qu’on appelle réalité. Mais… qu’est-ce que la réalité ? Je me méfie de ce mot. La réalité, oui… « Cette clé de clôture à toutes les portes du désir » écrivit Olga Orozco, poète argentine. Et moi, je suis d’accord avec elle. La réalité est quelque chose de « déjà fait », c’est ce qui nous est « donné » comme seule possibilité. C’est un mur. C’est une fin. C’est de la résignation. Je refuse de l’accepter. Je veux la construire autrement. Voyons… « Guerre en Irak », disent-ils. C’est ça, la réalité ? Non. Boucherie unilatérale en Irak. Existe-t-il la réalité ou bien ce qui existe, ce sont les yeux qui la regardent ? La mer est liquide, dit-on. Oui… c’est ce qu’il paraît. Mais non. Qu’est-ce qu’il y a de plus solide que la mer, qui nous précède et qui nous succédera ? Qu’y a-t-il de plus solide que les bouquets d’écume à l’aide desquels elle séduit les étoiles ? Qu’y a-t-il de plus solide que ses abîmes insondables… que ni l’homme ni son imagination ne peuvent atteindre ?

 

RD : Du journalisme et de la poésie. Dans quel cadre ?

 

CC. Dans le cadre de l’engagement, évidemment. Je ne suis pas journaliste. Je suis personne et je suis poète. Je profite du journalisme pour trafiquer des valeurs et de la poésie, en semant toujours. En outre, le journalisme du monde d’aujourd’hui –sauf quelques exceptions- me dégoûte. Il n’accomplit point le devoir éthique d’informer, ni de former. La lumière des postes de télévisions a la couleur de la mort, car elle ignore ceux qui souffrent ou bien elle se sert d’eux pour créer de gros titres assoiffés de sensationnalisme. En tant qu’habitants de cette planète, de n’importe quel pays, nous sommes des survivants des massacres et nous vivons entre les parents des assassinés, victimes du Pouvoir impitoyable. Mais la plupart des entreprises journalistiques se taisent, parce que pour elles tout est marchandise et intérêts. Alors je suis heureuse en faisant du journalisme seulement quand je peux être libre, absolument libre. Comme je l’ai été lors de mon programme de télévision, auquel je reviendrai, « Sans masques » ou à la radio, et plus rarement dans les médias de presse écrite. Lorsque j’y écrivais, je n’ai jamais trahi mes idées ; par conséquent j’ai été très censurée et, fatalement, il m’est arrivé de m’autocensurer.

 

RD : Votre poésie protège la vérité, la bonté, la paix, la lumière, la musique, l’amour, la langue. Vos paroles suggèrent, cachent, découpent le monde en séquences de sentiments et de sons et d’images dynamiques. Votre écriture est rapide, forte, séduisante, captivante. Votre poésie acquiert rapidement la polyphonie des mots. D’où provient cet appétit pour la parole ?

 

CC : Du ventre de ma mère. J’ai toujours été amoureuse des mots mais j’ai pris tout mon temps avant de m’apercevoir que l’écriture pouvait changer ma vie, même lorsque j’étais une inconnue pour tous. Mais … ne me croyez pas, puisque je ne suis pas celle qui écrit, mais les lectures dont je me suis nourries depuis mon enfance ; c’est le ciel qui me pénètre, la solidité de la mer, des arbres, des fleurs, de l’amour, de l’humanité, tout ce qui est poésie. Ce sont les phares ceux qui écrivent mes mots, les bonnes personnes, la lune qui me regarde par la fenêtre, les gestes fraternelles qui me causent une implosion, et même l’horreur qui me met en alerte. Ce sont les aubes, les oiseaux et les mains qui s’ouvrent en offrande envers les semblables. Ce sont la musique et la peinture et l’art tout entier. Ils me chuchotent les mots, de même manière que ma faim de connaissance, les personnes que j’aime et les visages de chaque être anonyme qui, depuis n’importe quelle rue, me découvre la carte de sa géographie intérieure.

 

RD : Vous avez écrit, dans « Semences » : « Je veux. Je veux et je sème. Je veux. /Que nous enseignions la bonté avec bonté. /Que le ciel soit toujours piqué d’étoiles,/Je veux des adultes au rire virginal /Et des chérubins en portraits d’enfants./Que les sans pitié respirent Blake/Que Rilke exorcise l’évidence/Que les petits vieux vivent dans l’honneur./Que le Pays, le Continent, le Monde, l’Univers/Soient pour des égaux et sans discrimination ». Vous dialoguez avec le monde. La langue vous procure les preuves, elle vous détaille la réalité, fixe les règles et exige bien plus au-delà de son articulation magique. Je ne souhaite pas vous demander l’origine de vos sources mais sur le statut métaphorique généralisé de votre poésie. Pourriez-vous nous dire quelque chose à ce sujet ?

 

CC : Non, parce que je ne le sais pas. Je sais seulement que je ne veux pas pécher contre l’imagination ni contre les sentiments. Que je déteste les artifices, que je ne veux pas me rendre à la parole facile… Celle-là même dont tant de gens se servent pour créer ce qu’ils envoient après à certains concours. « J’ai la beauté facile et c’est heureux », écrivit mon Paul Éluard, et moi aussi, je la désire mais seulement pour appréhender cette beauté. Je ne veux pas me rendre à la parole facile, à la vox et praeterea nihil : ce n’est que de la voix pour de la voix, que des mots pour des mots, rien. Je veux sortir jusqu’à la dernière ligne de moi-même. Je veux écrire au rythme de mon frémissement et avec tous mes frères et mes sœurs humains. Je ne veux pas avoir toutes les réponses mais poser beaucoup de questions. Je ne veux pas tuer l’enfant qui vit en moi. Je veux désapprendre ce que j’ai appris, pour pouvoir tout regarder comme si c’était la première fois.

 

RD : Suggérer, demander ou prétendre telle ou telle chose, en une décade où l’espoir d’être compris est inexistant, signifie avoir du courage, de l’initiative. Votre désir est votre devoir, et ceci efface toutes les crises de la poésie dont nous aimons tant parler. Vous êtes directe, combative, sensorielle, passionnée, spirituelle ; vous n’aimez pas le sens de l’abstraction. Êtes-vous une poète du « non » ou du « oui » ?

 

CC : Je ne sais pas si c’est du courage. Je crois que dans mon cas, il s’agit de l’impossibilité d’être différente de ce que je suis. Mais… Vous êtes une observatrice perspicace : lorsque vous comparez en moi le désir et le devoir, que je ressens presque comme un destin, vous êtes en train de me définir. Et vous me présentez aussi dans la perspective de la combativité et de la spiritualité. Vous savez Rodica ? Je crois que le tout fait partie du tout. Je suis dionysiaque pour sentir et –plus généralement– apollinienne en ce qui concerne le style. Je déteste les qualificatifs ainsi que les textes pamphlétaires, et chaque jour je tends vers davantage de synthèse. Mais ceci n’élude point l’engagement. En un seul mot, il peut y avoir une tension spirituelle qui nous restitue de sa puissance, comme cela arrive parfois d’un seul coup de pinceau ou d’une seule note musicale, pour le peintre ou le musicien. En outre, il y a des moments de l’esprit qui me conduisent vers une forme ou vers une autre. Alors je peux écrire « Soif gorge sable » au lieu de… « J’ai soif comme si dans ma gorge il y avait du sable » Mais aussi, et avec l’expérience du génocide qui commença en Argentine en ce jour de l’année 1976 : « Le vingt-quatre mars deux mille quatre devrait être une photo jaunie / du 24 mars 1976. / Mais des assassins de christs peignent en couleurs la photo jaunie. / La font renaître. / Elle devrait être une photo démodée à cause du temps passé. Avorté l’horreur par sève et vie. / À sa place : Clic et des yeux bouillonnant d’espoirs. / Clic et des visages cartographiés d’âmes en veillée. / Clic et des certitudes de ravissements. / Mais la corruption du fric requiert aussi la répression… » Après ceci, je ne crois pas qu’il me soit nécessaire de répondre à votre question, à savoir si je suis un poète du « oui » ou du « non », n’est-ce pas ?

 

RD : Quel est le motif central de votre œuvre poétique ?

 

CC : Ma soif. Soif éternelle, bénite, une soif insatiable.

 

RD : « Eau. Musique. Art. Vie. Égalité. Justice. Liberté. Transparence. Soif » Ce sont les mots-clés de votre production ?

 

CC : Soif est le mot central qui englobe tous les autres. De toute façon, les mots surgissent comme un besoin désespéré pour être authentique vis-à-vis de mes sentiments. C’est ainsi que quand j’écris, j’essaie d’ôter jusqu’au dernier voile pour trouver la dernière couche qui soit en moi. Justement, le premier poème qu’écrivit l’irlandais Seamus Heaney s’appelle Digging (en creusant). En creusant en lui-même. Et après l’avoir écrit, il sentit avoir ouvert une aire de lumière qui l’intégrait à la vraie vie. Comme Cátulo dont les poésies d’amour ont un caractère unique, dû à l’austérité avec laquelle il exprima les délices et les tourbillons amoureux. Alors vous voyez… la poésie est aussi une fenêtre vers la source du silence.

 

RD : Dans un numéro de « Tel Quel » (1965) Jean-Pierre Faye affirmait que le mot « poésie » est le plus laid de la langue française. Comment est perçu le mot « poésie » en Argentine ?

 

CC : De la même manière. La poésie est le plus outragé des arts. Mais il n’y a pas une Argentine unique : en ce qui concerne ce point de vue, il y en a au moins deux. Il y a un secteur médiatisé et indifférent mais il y a aussi une Argentine occulte qui attend la lumière, celle des larges minorités que les mass médias ignorent. J’ai appris avec certitude combien d’âmes font partie de cette Argentine occulte, surtout grâce à mon programme de télévision, dont le centre était la poésie et le regard poétique du monde dans toute sa vérité. De jour en jour, nous avions davantage de téléspectateurs, de jour en jour d’une adhésion croissante. Alors, au-delà de l’indifférence de ceux qui veulent assassiner la poésie, elle subsiste; peut-être parce que lorsqu’on la connaît, elle se met à vivre en nous et elle devient alors incontournable en imposant un état d’alerte et de désir, de disponibilité. Une promesse.

 

RD : Votre écriture ne tourne pas autour des apparences et, de cette manière, elle prend un aspect de corps à corps. Chez vous on trouve le besoin de l’expérience physique. Vous altérez les astuces du langage et vous approfondissez les choses. Avez-vous déjà songé à définir le « verbe poétique » ?

 

CC : Robert Frost s’est très bien exprimé à propos de cela. Vous vous en souvenez ?… Il a dit qu’un poème commence comme un nœud dans la gorge, comme un souvenir nostalgique ou comme un amour; et puis que vient la pensée et que la pensée conduit aux mots. Excusez-moi… laissez-moi répondre avec ces mots. Je n’aime pas les définitions. La poésie, elle « est ».

 

RD : C’est fascinant l’indépendance de votre poésie. Y a-t-il en Argentine des poètes qui vous ressemblent ?

 

CC : Il y en a beaucoup et de très bons, ainsi que dans toute l’Amérique latine, et beaucoup parmi eux sont tombés dans l’oubli. Néanmoins, je ne sais pas si nous pouvons parler de similitudes. Chacun a son style mais le diapason sur lequel s’installe toute la musique du poème est différente pour tous. C’est la sonate ou l’hymne de chacun.

 

RD : S’il vous semble propice, vous pouvez signaler les mauvaises tendances de la poésie universelle contemporaine.

 

CC : Je sens que tout ce qui a une tendance, surtout si elle est mauvaise –telle est votre question?-, suppose de la soumission à ce qu’imposent les modes. Donc, ce n’est point de la poésie. Or, s’il y a tant de lumière, pourquoi donc parler de l’obscurité ? Tant de lumière. Tant de lumière. Il y en a tant.

 

RD : Pourriez-vous formuler un vœu pour tous les poètes de nos jours ?

 

CC : « Un grondement : la / vérité en personne / est apparue / au sein de l’humanité / au cœur même / du concert de leurs métaphores ». Paul Celan l’a dit pour moi, et si nous tous prenons ce flambeau, les viscères du monde n’hurleront plus. Jamais. « Plus jamais ».

 

 

 

 

 

 

NOTICE :
Cette interview a été traduite en allemand par Rüdiger Fischer et publiée dans le tome Schreiben Leben, interviews-essais, dont l’auteur est Rodica Draghincescu, libre édité par Pop Verlag, Stuttgart-Ludwigsburg – Allemagne, 2005.

Avec : Gérard Blua, Yves Bonnefoy, Michel Butor, Cristina Castello, Yves Di Manno, Jean-Baptiste Joly, Magda Cârneci, Maurice Couquiaud, Volker Demuth, Kurt Drawert, Rüdiger Fischer, Zsuzsanna Gahse, Guy Goffette, Olga Martynova, Petra Nagenkögel, Jean Orizet, Serge Pey, Eginald Schlattner, Dieter Schlesak, Alès Steger, Sandrine Rotil-Tiefenbach, Gérard Truilhé.

Cristina Castello dixit : Je remercie le poète André Chenet, pour avoir corrigé la traduction française.

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