Cristina Castello

 

Ombre

 

La peur est une enfance avec murailles

Un pas suspendu devant cette porte
Une venelle à l’archet goudronné
Qui macère le seuil de toute rêverie.

Il n’y a pas de région plus sombre que son ombre
Ni d’amante aussi fidèle qu’avide de ruines.
Elle nous colonise, nous dissout, nous blinde
Et fait avorter notre courage avant que d’être né.

La peur est une patrie qu’atterrent les sèves.
Je l’ai vaincue quand la mort m’a embrassée, et qu’à
L’écho du carillon de Notre-Dame à l’Hôtel Dieu
J’ai vu son stigmate tournoyer au-dessus de mes printemps.

Que fais-je donc seule, sans mon amie la peur ?

 

 

Ténèbres

 

Ils sont épuisés. Comme les pages
Des livres qui se referment
Sans jamais Être une autre édition, la vie.
Les disparus d’Argentine,
Tulipes sans sépulture, démolis
Fantômes sans os, cri muet
Larmes qui sillonnent mes veines.

Le 24 mars 1976 est un adjectif.
C’est l’enfer la nuit la barbarie
Qui devrait être une photo jaune
Usée par un temps sans oubli
Mais les criminels du monde
Colorient l’image émaciée
Et dans chaque poing de haine ils la revivent.

Comment rétablir les utérus profanés
Comment avec mes lèvres clore les supplices
Comment vivifier les êtres morts dans leur aube

Comment palpiter sur les paupières de la paix.

Le 24 mars 1976 est la date du dernier coup d’État génocidaire survenu en Argentine, responsable de l’assassinat de 30 000 personnes. Je m’unis à elles, je hurle pour tous les disparus de la Planète (note de l’auteure).

 

 

Déferlante

 

Renaître
L’étoile de Bethléem dans les pupilles
Unir lointain et semblable
Être un indice, une origine, un don.

Que la poésie du silence
Soit la voix déferlante
Écrire pour détruire le monde
Et construire la vie.

Pour inventer
Une seconde éternité.

 

 

Pleine lune

 

Dans le miroir de la nuit mon silence hurle vers toi
Ton silence m’assaille, me déchire, me meurtrit
Et, muette, ta gorge de sable m’inculpe
La parole étranglée dans ta brume de soleils
Pétrifie les songes et fait hiverner le désir.
Je m’en vais.
Je m’en vais vers l’orage qui fait gémir la terre
Je m’en vais sans souvenirs
Je m’en vais accompagnée de ta présence
Je vais boire des déserts. Je m’en vais vers la tourmente.
Avec une fierté d’ange je clos les délectations
Et avec un bistouri j’extirperai nos corps
Du noyau de la magie et de l’inépuisable.
Je m’en vais.
Je vais remonter la pleine lune
Imprégnée de larmes de pluie
Je vais allumer des orchidées sur des glaciers.
Ouragan de cristal, cœur sous pression,
Je vais rendre éternel notre mystère.
Je m’en vais de ton corps pour habiter ton âme
Je m’en vais pour que nous demeurions.

 

 

© Cristina Castello, Extraits du recueil Orage/Tempestad, Éditions Bod, octobre 2009
Traduction de l’espagnol (Argentine) : Pedro Vianna en harmonie avec l’auteure

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