Cristian Fulaş

 

 

(Roumanie)

 

 

 

Je tremble. Je tremble de tout mon être, mais ce sont surtout mes mains que je ne peux pas contrôler.  Sous ma tête, c’est tout mouillé, je me déplace un peu de côté et je tâche d’arrêter ce tremblement. Je cherche en tâtant sous mon oreiller, je trouve mes cigarettes ; chaque geste est hésitant, comme si rien ne voulait tenir entre mes mains. Je trouve le paquet. Pas de feu pour allumer ma clope. J’essaie de me lever, je me tourne sur le côté, je me lève à peine. Je ressens une très forte tension dans mon nez, comme s’il était sur le point d’exploser. J’essaie de tenir debout, je titube. J’ai de la peine à me déplacer jusqu’à mon bureau, j’y trouve des allumettes, je retourne au lit. Effroi. Tout frissonnant, je cherche une cigarette, il fait chaud dehors et il y a trop peu de lumière dans ma chambre. Effroi. J’arrive à allumer le bâtonnet au troisième essai, je n’arrive pas à saisir le bout de la cigarette. J’ai mal au nez et je vois comme à travers du brouillard. Effroi. Je tire une latte, j’ai illico une remontée dans la gorge, comme si j’allais vomir, je réussis à m’en retenir, mais je suffoque. Tout mon visage est un volcan. Je bois de l’eau, la sensation de nausée revient. Je m’empare de la bouteille, j’essaie d’avaler une gorgée, je n’y arrive pas. Finalement, j’y parviens. L’alcool traverse mon corps, je réchauffe et je commence à penser. Je bois encore, sans même respirer, environ cent grammes.

Où suis-je allé hier soir ? Quand suis-je rentré là ? La porte, serait-elle fermée ? Où est le portable ? Allez, je vais voir ça, que je me remette un peu. Ah, le voilà ! Cinq appels manqués. Merveilleux ! Ce serait qui encore ?

Je me lève à peine et je sors dans le hall.

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Je me regarde dans la glace et je recule d’un pas. Le nez est cassé et gonflé, la moitié de mon visage est noire. L’œil gauche est fermé. Je ne me rappelle ni pourquoi ni comment, plus tard, peut-être. Je regarde attentivement, ma main gauche est elle aussi abîmée. Bizarre. Je m’en vais aux toilettes, je reviens tremblant de tous mes membres. L’escalier grince, comme d’habitude. Je m’appuie contre le mur, puis contre la rambarde, j’arrive à peine dans la chambre. La bouteille est à sa place, je me jette là-dessus. Je fume compulsivement et je n’arrête de boire. Je ne garde aucun souvenir de la nuit, comme si rien ne s’était passé depuis le commencement du monde jusqu’à présent.

C’est l’été et il fait chaud. Trop chaud.  Il semble que 8h aient déjà sonné, la chambre est illuminée en excès. On n’entend pas les voitures dans la rue, la ville est en vacances. Bon, alors, qu’elle y reste.

La rue que j’habite compte quelque vingt maisons. Elle est quelque part à côté de la Gare du Nord, en parallèle avec le boulevard Dinicu Golescu. D’habitude, elle est déserte et calme, les maisons sont défendues par des portes fermées à clé. Sur les deux trottoirs, il y a des voitures en stationnement illicite ; c’est pourquoi les piétons utilisent la route carrossable. Au bout de la rue, assise sur une petite chaise, il y a toujours une vieille gitane qui sait tout au sujet des habitants des alentours.

La maison que j’habite a été bâtie, au début du XXe siècle, par un riche italien, l’un des commerçants de Matache. Elle a trois niveaux : un sous-sol, un haut rez-de-chaussée et une mansarde. Vue de l’extérieur, elle est horrible, il y a moins de dix centimètres enduits de plâtre en bon état. La tôle est rouillée, la couche de peinture qui couvre les fenêtres en bois ne tient plus. La grille et la porte, toutes petites, sont elles aussi rouillées. La cour est petite et couverte de mauvaises herbes. Au sous-sol, j’ai une cuisine avec une cave, un hall, une salle de bains minuscule et une pièce inoccupée, où il n’y a rien. Pour arriver au rez-de-chaussée, on emprunte un escalier en colimaçon, fabriqué en bois, qui doit avoir été très beau à l’époque. À présent, il grince de tous ses gonds, et la peinture est complètement délavée. De toute façon, je ne cuisine jamais, mais il est toujours bon de disposer d’une cuisine. Et surtout d’un frigo. La pièce du fond est inoccupée, il y a là, pêle-mêle, mille choses parmi lesquelles je dois fouiller journellement pour dénicher quelque chose. Puisque je crains d’y faire le ménage, les choses restent telles quelles. La chambre que j’habite a un minimum de confort et est très claire. Elle mesure trois mètres quarante de haut et dispose de trois fenêtres immenses, de deux mètres et quelque chacune. Un lit, un bureau d’époque, un support pour la télévision, deux palmiers, une veilleuse et un fauteuil. Par terre, un tapis persan, ayant appartenu à mes parents, et que j’ai gardé. Il est plein de poussière, mais il est en meilleur état que le plancher en bois. La mansarde n’est pas habitable et sans doute ne l’a-t-elle jamais été. Elle abrite les affaires de l’ancien propriétaire qui n’est plus jamais revenu les emporter. Un beau jour, je vais tout jeter.

Je continue de boire et de fumer, ça va peut-être passer. La douleur que je ressens dans mon nez et mon œil ne fait qu’augmenter. Je fouille dans mes poches. Rien. Je cherche encore. Un comprimé, tout au fond. Un anticonvulsif. Je l’avale avec de l’alcool, ça va peut-être faire cesser mon tremblement. J’allume la télé. Je l’arrête, le son me gêne. Tout m’a l’air à l’envers, je voudrais sortir et faire quelques pas, mais le tremblement ne cesse du tout et je pense que j’ai honte de sortir dans la rue sans être bourré. J’ai l’air malade, je ne me rappelle ni ce qui est arrivé ni comment je suis rentré chez moi. Je fais des efforts pour m’en souvenir.

Sur le portable, tous les appels manqués viennent de ma sœur. Que me voudrait-elle encore ? Je connais par cœur la chanson qu’elle me ressasse : Ne bois plus, ne te drogue plus, reste davantage chez toi et procure-toi un job, n’importe quoi, même sans salaire, on va s’en tirer d’une façon ou d’autre … Maintenant je ne veux pas l’entendre.

Je me lève et je me déplace côté fenêtre. La rue est déserte, la gitane du bout non plus n’est venue occuper sa place sur la chaise. Elle a une étrange habitude : tout d’abord, elle sort sa chaise, puis elle disparaît pour quelque temps ; ensuite, elle apporte ses cigarettes et sa pochette à graines de tournesol, elle s’assied et ne bouge plus. On la voit par la fenêtre, si l’on se penche un peu à gauche et si on sait de quel côté regarder. En plus, on voit aussi son reflet dans les vitres des voisins. J’essaie de m’habiller, la bouteille est à moitié vide et je sais que j’aurai besoin de boire quelque chose. Je prends les pantalons sur la chaise derrière le bureau, j’observe qu’ils sont tout tachés de sang et que le sang est humide. Je passe dans la chambre à côté, je prends une autre paire, dans la confusion qui y règne.  J’ai au moins une trentaine de paires, c’est O.K. Je m’habille, j’essaie de bien laver mon visage et d’enlever le sang. L’œil est à peu près fermé, le nez n’est plus si gonflé. Je pense avoir quelque part des lunettes de soleil. Où ça, j’sais pas. Je bois les dernières gouttes de la bouteille, j’ai commencé à me remettre. Le tremblement semble avoir un tout petit peu cessé, pas disparu, mais ça suffit pour que j’aille au bout de la rue.

Je cherche l’argent à l’endroit connu, sous le matelas, sur la droite, dans le volume de Moromeţii que je garde là depuis des années. C’est le premier tome, mon livre préféré pour les lectures de cinq minutes à tout hasard.

Je sors par la porte, je tombe nez à nez avec la gitane. Je la salue, elle en fait de même.

  • Mère de Dieu, d’où rentriez-vous ce matin, si effondré ?
  • Je ne sais pas, madame, je ne sais pas.

Elle hoche la tête sans rien dire. Elle en a vu des vertes et des pas mûres de sa vie.

Je me glisse en frôlant la grille, il y a encore quelque cent mètres jusqu’au magasin du coin. Je vais m’acheter de la bière, c’est sûr et certain qu’elle m’aidera à me remettre, pour le moment. Je dois arriver jusque là et en revenir. J’entre dans le magasin, c’est une cave au sous-sol, avec trois marches en béton.  Je vais directement au frigo, je prends deux packs de bière, je les dépose sur le comptoir. Je vais au percolateur à café, je mets l leu dans le monnayeur, j’attends. Le café sent bon, ça me donne de l’envie. Je paie la bière et le café, j’achète aussi deux paquets de cigarettes. La fille derrière le comptoir s’est habituée à ce que je ne la salue pas et que, en général, je ne dise rien. Je quitte le magasin, je m’assieds sur une plaque en béton devant la vitre, je mets le sac avec la bière et le café à côté de moi, sur le trottoir, j’ouvre un paquet de cigarettes. Je me lève, je rentre dans le magasin, je prends un briquet sur le comptoir, j’y dépose l’argent, le même film muet. Je remonte les marches, je m’assieds sur le banc en béton. Je bois du café, je fume, j’ouvre une canette de bière, je regarde dans le vide. La bière est froide et je la sens me faire du bien. Tout commence à retrouver un sens, je sens déjà pouvoir desserrer mes dents. Je finis vite la canette, j’ouvre une autre. La mémoire ne revient pas, je décide de renoncer de plus y penser. Que dois-je faire aujourd’hui ? Dois-je rencontrer quelqu’un ? Ai-je de l’argent ? J’ai de l’argent, semble-t-il, je n’ai à rencontrer personne. Je pourrais faire un tour dans le centre-ville. Je tremble encore un peu, de temps à autre.

Je me lève et je me dirige vers ma maison. En route, je m’arrête, j’échange quelques mots avec la gitane. J’arrive, je remonte l’escalier, je m’assieds sur la chaise, au bureau, j’ouvre une canette. Je cherche un tee-shirt, je change de vêtements, maintenant j’ai l’air passable. Je cherche dans l’agenda le numéro d’un ami, je l’appelle, il ne répond pas. Il dort sans doute, il est neuf heures du matin et il fait très chaud. Je trouve les lunettes de soleil, elles sont très grandes et couvrent l’œil poché. C’est mieux comme ça, du moins personne ne va me lorgner.

Je prends mon sac, j’y mets des canettes, je m’en irai faire un tour au centre-ville. J’y mets aussi un livre, Smilla et l’Amour de la neige. Au cas où je m’ennuierais, que j’aie quelque chose à lire. En été, la lecture est le meilleur remède contre l’ennui. Où me rendre ? Je vais voir sur place. Je dois trouver quelqu’un avec qui échanger un mot.

Je sors, je ferme la porte, je mets la clé dans la boîte à lettres. L’avoir sur moi, ce n’est pas sans danger, je pourrais la perdre quelque part. Je prends la gauche, je ne veux pas rencontrer une fois de plus la gitane. Je l’ai assez vue aujourd’hui. Je m’avance lentement dans la rue déserte, pas âme qui vive. Ensuite, je tourne à gauche et, au bout de vingt mètres, je suis au marché. Je traverse, je m’engage dans la rue Ştirbei, il y a de l’ombre, c’est bon. Devant la Direction Nationale Anticorruption j’ouvre une canette, le gendarme qui est à la porte me regarde des yeux vides de celui qui n’aura rien à faire pour quelque 12 heures. Pas de trafic. À travers les branches des arbres, on n’aperçoit aucun nuage. Je marche d’un pas calme, je ne me dépêche nulle part. Je fume et je bois de la bière, pour moi, cette ville est une ville soûle. Une brasserie publique, vaste et claire. Du coup, je prends la droite, je passe devant le siège du nonce apostolique en Roumanie, je descends vers le parc. Là, il fait beau, il fait frais, que je m’y repose un peu. Le parc est tout près, j’y entre, je traverse la bizarrerie en pierre qui se trouve à l’entrée, ni allée ni portique, je me dirige vers la fontaine d’Eminescu. Là, je m’assieds sur un banc, histoire de boire une bière, je regarde les chiens qui s’y promènent et qui protestent bruyamment parce qu’on leur défend de courir. En effet, il n’est pas juste de leur demander qu’ils se tiennent tranquilles et qu’ils soient sages sur les allées du parc mêmes. Je finis ma bière, je cherche une poubelle, y jette la canette, je m’en vais. Je prends la rue qui monte à travers les bâtiments de Sala Palatului, puis je traverse le square où se trouve la petite église. L’Avenue de Victoria, il y a du vacarme, je traverse de mon mieux et je m’engage dans les ruelles de l’Université. Tous les antiquaires qui longent les murs me saluent, je les connais depuis belle lurette. Ce sont des hommes qui ont vieilli à côté des murailles et des courants d’air qui s’y trouvent, de pauvres hères, pour la plupart. Je m’arrête, j’échange quelques mots avec le Professeur. Un drôle de personnage, celui-là ! Il a les cheveux blancs, il porte un complet, il sait tout ce qu’on peut imaginer au sujet des livres. Il me demande de lui prêter quelques sous, il n’a encore rien vendu aujourd’hui. Je lui file quelque argent, ce soir, plus tard, je passerai me faire rembourser. Je traverse le passage, je regarde les vitrines avec de choses diverses, je sors devant le Musée de la ville de Bucarest. C’est un bâtiment petit et beau, je l’ai toujours aimé. Je me dirige vers une terrasse bien connue, il n’y a pas de bruit, là. C’est tout près, j’y suis dans une minute. Personne sur la terrasse, sauf quelques voyous qui trafiquent de l’argent en train de siroter leur café. Rien à faire avec, je vais directement au bar, je m’achète de la bière et un café. Les garçons me saluent poliment, je suis un vieux client et, parfois, je leur offre un coup. Je reste à l’intérieur, un garçon m’apporte la télécommande, pour que je regarde ce qui bon me semble à la télé. Je bois et j’observe la terrasse déserte, à cette heure, c’est un agréable sentiment de calme. La ville est en train de s’éveiller, rien ne se passe. Comme toujours, je regarde un documentaire de guerre. J’aime ce calme, il a l’air diffèrent. Je suis quelqu’un de matinal, des choses pareilles m’arrivent toujours. Ce sont les plaisirs minuscules de la vie, et, parmi ceux-ci, le calme d’une brasserie, ça vaut de l’or.

La terrasse commence à s’animer. C’est un endroit que connaissent tous les ivrognes de la ville, c’est la seule brasserie accessible du centre-ville. Le local appartient à un combinard et a un nom presque mythique dans l’esprit de certains, Argentin. Les boissons sont bon marché et de mauvaise qualité, la faune, à l’avenant. Vers midi, la chaleur est insupportable, mais la brasserie est bondée et la boisson coule à flots. On boit de la bière pression et du vin frelaté, on bavarde, tel est le monde beau, voire fascinant des gens qui boivent dès le petit matin et qui ne travaillent jamais. Tous ceux qui viennent ici ont des sources d’argent, jamais de l’argent honnêtement gagné.  Et tous, à de rares exceptions, sont soûls du matin jusqu’au soir. Chose étrange, il n’y a pas trop de bagarres, et lorsqu’il y en a, elles sont vite désamorcées par les gars tout autour.

J’ai changé de place et je suis sorti, moi aussi. Je me retrouve à table avec presque les mêmes personnes de tous les jours. David Lejuif, Le Nain, Moncher, Alex. Des gens avec des histoires, tous ensemble ils pourraient offrir des sujets pour une douzaine de romans. David est un ex-judoka, ça fait quelque vingt ans il était champion européen. Après bon nombre de péripéties, il est arrivé en Allemagne. Là, il a eu une bagarre avec un Chinois, dans un supermarché, le type l’avait devancé quand ils faisaient la queue.  David lui avait tapé dessus, le type a heurté la caisse, en tombant, et il est mort à l’hôpital le lendemain. Pour ce méfait, David a reçu une peine de 5 ans de prison ferme en Roumanie aussi. Il vit du jour au lendemain, et s’implique dans toutes sortes d’affaires des plus louches. Il a une amante de 10 ans plus âgée et on le voit aussi en compagnie d’une vieille peau d’une soixantaine d’années avec laquelle il est en amour.   Tous boivent sans discontinuer. Leur existence comprend aussi un chien, un boxer, l’Ours, de son nom. Le Nain est un maltôtier, bien intelligent mais un ivrogne comme on en voit rarement. Il a une maison, une femme, un fils, mais il passe le plus clair de son temps dans des tavernes et des gargotes, tout éméché, à raconter des vertes et des pas mûres. Alex, lui, a toujours bossé, il est originaire du Nord et est logé chez de diverses femmes. Personne ne sait de quoi il vit précisément. Ces types, je les rencontre tous les jours, ici ou ailleurs. Des fois, nous restons ensemble des jours à la file, comme une variante postmoderne des Gentils Chevaliers. Aujourd’hui, nous restons là, à l’ombre, à 50 degrés, à papoter, devant quelques bouteilles de vin et d’eau gazeuse avec des glaçons. Il est bien évident que nous n’allons rien faire toute la journée, hormis nous déplacer dans bon nombre de brasseries. Nous allons payer au bar à tour de rôle, c’est une loi non écrite parmi nous. Nous sommes honnêtes l’un par rapport à l’autre, dans la mesure du possible, nous nous entraidons toujours.

Aujourd’hui, le sujet en débat est, certes, mon nez. Je n’arrive pas à me rappeler ce qui s’est passé. David affirme que vers les 2 heures j’étais assis, tout soûl, sur un banc, rue Sfinţii Apostoli. Avec lui et avec Micki. Ce qui s’est passé par la suite, il n’en sait rien, il s’en était allé. Nous allons essayer de l’apprendre de Micki, un peu plus tard, au cas où il s’en souviendrait quelque chose.

Le Nain propose qu’on se mette plus à l’ombre, il est devenu un peu difficile de rester chez l’Argentin. Nous demandons l’addition et nous partons, tout joyeux, vers Pepa, un autre endroit du centre-ville, que nous seuls connaissons. Nous traversons le passage sous la statue de Brătianu et nous arrivons à Sfântu Gheorghe. Au bout de la place, là où passe le tram 5, il y a une vieille guinguette minable, qu’on appelle chez Pepa, d’après le nom de la patronne. Le local a survécu on ne sait pas par quel miracle du temps de Ceauşescu, lorsqu’il était un lieu de rencontre pour les employés de Renel, qui était juste à côté. C’est l’endroit le plus misérable du centre-ville où l’on peut boire un coup, par terre il y a du ciment et de la mosaïque ; quant aux toilettes, personne de lucide ne saurait y entrer. C’est un local très bon marché, comme celui du bout de Ferentari.  Du matin au soir, la patronne vend de la vodka, de la bière et de la vinasse derrière un comptoir crasseux. Là, la faune est encore plus louche que celle de l’Argentin, car s’y ajoutent les clochards et les SDF du quartier Sfântu Gheorghe. Le personnage le plus connu est Paulian, un ancien architecte qui mendie de la vinasse la journée durant. Il est amusant et il connaît de belles histoires sur la ville de Bucarest si bien que le monde le tient en honneur. Il y a des jours où l’on peut rencontrer Moni, un vieillard gros et sale qui se dit avocat et boit sans discontinuer au point qu’il est devenu une légende du centre-ville. Ce sont donc ces deux-là qui forment notre compagnie attablée chez Pepa. Nous commandons du barbecue à la roumaine (des petites choses, sorte de saucisses, de viande grillée) et de l’alcool en flots, le régal se prolonge. Tout en buvant goulûment, Moni nous raconte calmement comment il avait fait une fortune de millions d’euros avec les Américains d’Intercontinental, tandis que Paulian nous dévoile comment on lui avait dérobé le projet qu’il avait conçu pour le Palais du Parlement. Ce sont des histoires qu’ils nous ont racontées plus d’une fois, mais chaque fois elles acquièrent des détails supplémentaires qui nous captivent. C’est le territoire magique des soiffards du centre-ville et nous savons tous que, somme toute, ces individus doivent trouver quelque chose qui masque leur échec.

À un moment donné, David me fait un signe discret et nous sortons, tout en nous dirigeant vers l’arrêt du tram. Nous dénichons un recoin tranquille, un passage étroit ; il sort deux joints déjà roulés et nous les allumons ; adossés contre le mur, nous fumons.

  • Tu as quelque chose sur toi ?
  • Non, on peut y aller plus tard et en prendre.

Nous finissons nos joints, nous roulons encore un, à l’aide d’une feuille, nous rentrons au local, un peu éméchés. Les gars savent ce que nous faisons, ils nous ont juste demandé de la discrétion. Ils n’aiment pas nous voir faire ça, et nous les comprenons. Ils sont nos potes et il ne serait pas gentil de se froisser, si bien que, chaque fois, nous faisons de courtes sorties histoire de bédaver. Mais le feu reste allumé, à partir d’un certain moment David et moi sortons toujours plus, et, une fois de retour, nous devenons un peu incohérents.

Ça fait des années que nous menons notre vie de la sorte. On boit et on se came, on se remplit les poches de quoi que ce soit. Rien de plus beau. Rien ne nous fait peur, on en a vu de toutes les couleurs. Nous avons beau savoir qu’un beau jour tout ça pourrait mal tourner, nous continuons quand même. Nous sniffons du tout, sauf de l’héroïne. David s’en est piqué, de l’héroïne, il sait ce que ça veut dire, il s’en méfie. Ça fait quelques années qu’il s’est désisté, et il a utilisé des trucs plus légers, mais il ne se pique plus. Le sevrage, il l’a fait tout seul, chez lui ; le couteau à la main, il se tenait au bord du lit et buvait sans cesse de la vodka. Deux semaines plus tard, il quittait la maison, tout guéri. Il savait qu’un beau jour il ferait une rechute mais il s’efforce de remettre ce jour à plus tard. Il sait aussi que, ce jour-là, comme il le dit, c’est sa mort qui va s’installer. Il a une voix grave et il raconte avec emphase les épreuves qu’il a subies, comme s’il récitait quelque chose. Plus il est bourré, plus belle est sa façon de raconter. Quand il est bourré comme une cantine, il se met à réciter des poèmes, sans discontinuer, tout en y parsemant des rimes grivoises. Son poème préféré est Le sanglier aux grès d’argent. Il le sait par cœur et entre-temps il en a créé quelque cinq variantes pornos.

Du coup, en plein festin, mon portable se mit à sonner. Je réponds, c’est Le Mort. Il nous invite chez lui, dans sa cour, à un barbecue, il va faire venir encore d’autres. Je lui dis que nous y allons, qu’on prenne quoi ? Rien, qu’il me dit. Je raccroche. En route, nous allons acheter quelque chose quand même …

Nous finissons ce qu’il y avait encore sur la table et nous faisons venir un taxi. Une voiture mal peinte, comme dit Le Nain. Nous le laissons s’asseoir à côté du chauffeur, il mesure 2 mètres de haut et n’a pas assez de place à l’arrière d’une Logan.  Nous nous asseyons les uns sur les autres à l’arrière, les canettes de bière à la main. Le chauffeur roule à grande vitesse dans les ruelles derrière l’hôpital Colţea, nous fait arriver boulevard Carol et traverse en trombe le boulevard Elisabeta. Je regarde par la fenêtre, j’aime à la folie cette ville. Nous passons près de l’Université, nous arrivons au parc Cişmigiu, nous tournons à droite, vers l’Hôpital de Stomatologie. Sans trêve ni repos, Alex nous raconte une histoire de femmes passée la veille. Le conducteur arrête dans le square Pârvan et nous quittons à peine la voiture. Nous entrons dans la première supérette et nous achetons un pack de canettes de bière et une de bouteilles de vin, à tout hasard, histoire de ne pas nous y rendre les mains vides.

Dans la cour il y a du vacarme, de la fumée, de la musique. Sans doute y a-t-il quarante degrés à l’ombre. Tout ivre, comme d’habitude, Le Mort nous accueille. Il est un drôle de personnage : de haute taille, famélique, les yeux enfoncés dans les orbites et une dentition parfaite. Il porte une dizaine de chaînes en or et plusieurs bagues, il connaît tout le monde et il est bien débonnaire. Des rumeurs courent, mais nul ne saurait dire précisément de quoi il vit, quelles sont ses affaires. Il a une maison, dispose d’un chauffeur et ne semble jamais avoir d’ennuis. Il vit avec une pétasse qu’il a prise à un type qui la maltraitait. Ils se comprennent des yeux et personne ne les a jamais vus se disputer ou se fâcher. À ce festin ad hoc il y a encore deux gars, Le Peuplier et Dragoş, c’est un cercle restreint de personnes, cette fois. Le Peuplier est une sorte de bodyguard de la maison, Dragoş est le beau-frère du Mort et il vit à ses dépens, comme il peut.  En général, il s’occupe à faire ses commissions et s’assure de quoi vivre. On nous donne des chaises et des verres, David se met tout de suite à faire le barbecue, il adore cuisiner, lui. Nous parlons à tort et à travers, histoire de faire passer le temps jusqu’à ce qu’il fasse plus frais. Nous sommes tous invités en ville, c’est la fête et Le Mort donne à boire à foison. Il me prend à côté et me fait entrer dans la maison.

  • Viens, que je te fasse voir quelque chose.

Dans sa chambre, sur une petite table, il y a un buste en marbre. Bien travaillé, merveilleux. Il attire mon attention sur la signature presque parfaitement exécutée, à la base de l’œuvre.

  • Je l’ai pris en gage, à l’occasion d’un emprunt. Si ça tombe, me voilà riche ! Ça ferait combien à ton avis ?
  • J’sais pas, j’vais voir.

Nous sortons sans rien ajouter. Inutile de dire quoi que ce soit. Les gars ont sorti le jeu de tables, deux belles boîtes en bois, joliment sculptées. Nous faisons un championnat contre 1 leu. Celui qui perd doit ranger les pièces de tous les autres. Nous sommes tous très bons à ce jeu. Nous jouons avec passion et nos injures se laissent entendre dans la rue. Je suis finaliste, mais c’est Plopu / le Peuplier qui me bat, au point que mes pièces s’envolent de mes mains. David a terminé en quatrième, il va donc ranger les dames. Nous continuons de jouer et de tout mettre en désordre, juste pour qu’il range nos palets. Il en est tout froissé, mais telle est la situation quand on est perdant. L’enjeu redouble, ça fait deux lei la ligne et quatre le backgammon. On va au magasin, échanger de l’argent, personne ne détient des billets verts. Tout ça tourne à la corvée, si l’on perd il faut se rendre au magasin échanger des billets verts, car ce que l’on a sur soi, c’est pas bon, comment savoir que ce n’est pas de faux billets ? Nous nous conduisons comme des gosses, du coup il y a un petit tapis qui apparaît et que nous mettons sous les pieds du perdant pour qu’il s’achemine vers le magasin, comme si c’était chez soi et qu’il fût sur un corbillard. Nous récompensons David d’un leu, qu’il replace les dames, telle est la récompense des ratés pour leur travail honnête, 1 leu. David, pour sa part, ne cesse de nous injurier. On s’amuse. On boit. On raconte toutes sortes d’histoires.

Le Mort nous fait savoir que dans une heure nous partons en ville. Je fais signe à David, nous nous faufilons dehors et nous arrivons vite chez moi. Je cherche dans la salle de bains un petit flacon et tout ce dont nous avons besoin, et en cinq minutes nous sommes prêts. Nous mettons aussi des provisions dans le sac à dos. Nous retournons dans la rue. Le soleil du midi est écrasant, j’ai la sensation de m’avancer sur de l’air. L’analgésique agit lentement, nous ne parlons plus et nous marchons comme si nous étions téléguidés. Nous nous asseyons pour cinq minutes sur une petite clôture en pierre ; nous nous tenons là, nous regardons dans le vide, chacun à sa vision. Je vois la rue emprunter un angle bizarre, le tram s’est mis à voler. Cette sensation passe vite, je commence à me remettre.

  • Dis donc, David, cette rue se trouve à une grande hauteur ?
  • Je ne sais pas, moi, c’est ce que je me demandais aussi.
  • Allons, on nous attend, nous allons nous remettre petit à petit.

Nous dévalons la rue, nous regardons les maisons comme si nous les voyions pour la première fois. Nous nous tenons à une certaine distance des gens, nous les évitons, tout en marchant au milieu de la rue. Devant la porte nous nous arrêtons, nous inhalons profondément de l’air, nous buvons une gorgée de bière, nous entrons, maintenant tout va bien. Tout l’effet de l’alcool s’est dissipé, j’ai l’impression de pouvoir festoyer des jours à la file. Les gars sont prêts, ils nous attendent, nous montons dans les voitures et nous nous mettons en route vers la ville. Aucune idée où, précisément.

Une fois arrivé au marché, j’ai une révélation. Je vois l’arrêt du tram et je me souviens. J’avais essayé de descendre du tram et, en tombant, je me suis heurté le visage contre la bordure. D’où mon œil noir et mon nez cassé. Bon, maintenant je sais au moins ce qui m’est arrivé. Je raconte aux gars le plongeon que j’avais piqué, tout le monde s’esclaffe.

Nous entrons dans le resto, maintenant tout va bien. Je n’ai plus l’obsession de la nuit précédente, je me rappelle tout. Nous faisons la commande, de quoi manger et boire, ce festin s’annonce de longue haleine. Je ne connais pas de meilleur état.

 

2.

 

Nuit profonde. Un silence sépulcral, rien ne bouge. De toute évidence, je me suis endormi tout habillé. J’ai la tourmente, je sors mes outils, je me pique en toute vitesse. Je me remets, je vais dans le hall, je prends une bière. Dans la pièce à côté, j’entends un ronflement. J’ouvre la porte, sur le lit, tout allongés, David et Le Nain. Je ferme la porte pour ne pas encore les réveiller. Qu’ils dorment, il est sans doute très tôt. Sur le portable il y a pas mal d’appels manqués. Comme d’habitude. Je vais rappeler ce matin, voir ce qu’il y a de nouveau. Pour l’instant, une canette de bière à la main, je reste à écouter la nuit. La nuit est depuis toujours ma meilleure amie. C’est le seul moment où je me sens à l’abri. Le jour est dangereux. Le jour cache de l’imprévu, la nuit est toujours sûre et calme et solitaire.

 

*

 

Il y a longtemps qu’il s’est fait jour. Les gars se sont réveillés et s’en sont allés chez eux. Je prends le portable, je me mets, tout calme, au bureau, et je rappelle.

  • Vous m’avez appelé.
  • J’ai essayé de te joindre hier, toute la journée. Tu te rappelles ce que nous avons discuté la semaine dernière ?
  • En fait, pas trop. C’était quelque chose d’important ?
  • Ta mère. Elle est malade. On l’a fait hospitaliser à l’étranger, elle a subi une attaque cérébrale, comment as-tu pu oublier une chose pareille ?
  • Je ne sais pas. Tout simplement, je l’ai oublié. C’est grave ?
  • Elle est complètement paralysée.

J’ai l’impression que le monde s’effondre, moi avec. J’essaie de ne pas hurler, mais l’appréhension des choses me sauve et me rend muet. J’arrive à balbutier :

  • Qu’y a-t-il à faire ?
  • Ta sœur est là maintenant. Elle nous a demandé de nous occuper de toi, ce n’est qu’à présent qu’on a pu te joindre. Est-ce qu’on peut venir chez toi ?
  • D’accord. Je vous attends.

Je raccroche. Du coup, je me mets à trembler, je n’arrive pas à croire que je n’ai rien su une semaine durant. Je n’ai aucune idée de ce que je pourrais faire, je ne veux pas appeler ma sœur, en effet, cette fois-ci, elle a raison.  Je n’ai sans doute pas de cœur, mais cette fois, c’est trop. J’ouvre une canette de bière et je me tiens, sans mot dire, à regarder dans le vide. Je sens une immense douleur blanche monter dans mon corps, je transpire, rien ne va plus. L’idée me vient d’appeler David, de lui parler, mais je sens que ce ne serait pas la meilleure idée du monde. Je me mets à pousser des hurlements, des cris désespérés et sans aucun sens. Je continue à hurler pour cinq minutes, sans discontinuer, jusqu’à ce que ma voix devînt toute rocailleuse.

Je reste assis sur la chaise, échiné, je regarde dans le vide, je ne veux avoir conscience de rien. Que ce soit la fin, ça ? Devant mes yeux se déroulent des milliers d’histoires, de bonnes et des mauvaises, tout est embrouillé et confus. J’ai lu quelque part que la seule solution est de tout oublier, d’effacer le passé et de repartir à zéro. Je trouve ça impossible. Le mot « impossible » ne m’aide du tout, il me faut un mot plus fort. Et si l’on est mort, qu’y a-t-il à faire ? Je m’avance doucement devant la glace et je m’y regarde. Je suis défiguré, j’ai le nez cassé. Mes bras bringuebalent pareils à un balai contre mon corps. Les pantalons sont en passe de tomber. Les épaules sont violacées en raison de tant de piqûres. Y a un truc qui ne cloche pas.

J’entends un moteur devant la porte, puis les portières claquer. Deux. La porte grince comme toujours, ensuite, des pas lourds dans l’escalier. Les parents de mon beau-frère entrent, tout aussi calmes comme d’habitude, ils ont une manière de se conduire tout à fait différente des autres.  Ils s’asseyent, l’un sur la chaise, l’autre sur le canapé. Ils me regardent de leurs yeux pleins de compassion et de souffrance. Ils ont un fils qui a à peu près mon âge, ils n’aiment sans doute pas ce qu’ils voient.

  • Va voir ce que tu es devenu, quand as-tu pris ton dernier repas ?
  • Que s’est-il passé avec ton visage ?
  • Bah, rien, je suis tombé. Dites-moi ce qui s’est passé.
  • Ta mère est tombée dans la salle de bains. C’est un voisin qui l’a trouvée, deux jours après. Elle est à l’hôpital, elle a paralysé. Les enfants sont là, ils s’y sont rendus le lendemain. Pour l’instant, on ne sait pas ce qui pourrait advenir.

Je vois à nouveau tout en blanc. Je ne peux rien ânonner.

  • Ta sœur nous a donné le numéro d’un médecin qui a été son professeur. Elle nous a demandé de le contacter et de te faire hospitaliser, si tu es d’accord. Nous sommes venus t’amener, monsieur le docteur t’attend. Tu ne dois pas avoir peur, tout ira bien, nous veillerons à ce que tu ne manques de rien.

Je n’arrive pas à comprendre ce qu’il me dit. Je les regarde et j’ai l’impression de voir à travers eux. Je descends dans la salle de bains et je vomis, je bois à peu près toute une bouteille de cognac et je rentre.

  • Nous savons combien ça doit être difficile pour toi, mais tu dois faire quelque chose. Sans doute comprends-tu qu’il est impossible de continuer de la sorte …

Je ne peux pas penser. Je veux m’enfuir, m’enfuir au bout du monde. Je ne vois pas ce qu’arrêter pourrait signifier, mais j’éprouve un effroi inhumain. Je me sens tel un animal traqué. Je sais qu’il m’est impossible de refuser, mais je n’arrive pas à imaginer un avenir dans lequel je ne serais plus ivre. Je prends une bière, je l’ouvre, je bois, je ne dis rien. Rien derrière moi, rien devant. Ai-je vécu pour rien ?

Les Popescu se tiennent devant moi, immobiles. Sur leurs visages je lis la même pitié infinie et une sorte d’attente.

  • Bon, alors, on y va, c’est ça …
  • As-tu des vêtements propres ? Des survêtements de sport (trainings), quelque chose …
  • Je devrais en avoir, je ne sais pas, je vais chercher.

Je passe dans la pièce à côté et me mets à fouiller. J’en ai, des trainings, j’en fourre quelques dans le sac à dos. J’y ajoute des sous-vêtements, des tee-shirts, des pantoufles. Je n’ai plus jamais été hospitalisé, mais je me doute que c’est ce qu’on doit faire quand on y va. J’y mets encore deux ou trois livres, bien que je ne sois pas du tout sûr que je vais les lire. Je quitte la chambre d’un pas solennel, comme si j’étais à des funérailles. C’est le premier vers de l’Iliade qui persiste dans ma tête, le deuxième, je n’arrive pas à m’en souvenir. C’est ce premier que je récite dans mon esprit, je le répète, tel un hymne funéraire. Je monte dans la voiture, je regarde la maison comme si c’était la dernière fois que je la voyais. Je suis mort et ces gens m’accompagnent sur mon dernier chemin. Je me rends compte que je n’éprouve aucun courroux, mais alors pourquoi je répète ce vers ? J’en sais rien, moi.

La ville glisse à mes côtés – les rues qui me sont familières, les bars, les quelques êtres que je connais. Je regarde à travers la vitre cendreuse et je sais en quelque sorte qu’il n’y aura rien de pareil. Sauf que je ne parviens pas à imaginer mon avenir.

 

Words move, music moves

Only in time; but that which is only living

Can only die[1].

 

Je reste assis, la bouteille de cognac entre mes jambes, je regarde par la fenêtre. La ville s’écoule doucement, il fait chaud et, plus nous nous éloignons du centre-ville, les rues se vident. La ville continue d’être soûle, ou du moins c’est moi qui la vois ainsi, et chaque rue me fait souvenir de quelque chose. La route en voiture est toute une chanson, une sonate qui semble n’avoir ni début ni fin.  Je vide mon esprit, je choisis de regarder seulement, et de me taire. Il n’y a rien qui m’intéresse, absolument rien. Je suis un mort et telle est mon histoire.

 

peut-être rien ne se passerait de la sorte si les choses étaient un peu autres j’essaie de réfléchir je n’y arrive pas je ne peux pas comprendre que vous soyez là à m’emmener mais pourquoi ne l’avez-vous pas fait pendant que je dormais le sommeil me rend vulnérable et je ne peux opposer aucune résistance là maintenant non plus je ne peux m’y opposer que dans mon esprit allez bougez vos mains et laissez le volant allons laver le moteur dans la Dâmbovitza c’est une rivière propre on peut y laver une auto voilà combien elle est grande cette coupole et comment on la voit derrière le supermarché  nous avons encore un peu et nous y serons arrivés  increscunt animi virescit volnere virtus[2]

 

 

 

SYNOPSIS

 

Écrit homodiégétique, paru en 2015 (Gestalt Books),  le roman de Cristian Fulaş met en scène un personnage, sans nom aucun,  qui n’a de cesse de mener sa lutte solitaire, déchiré qu’il est par l’impossibilité de trouver un sens, alors même qu’il en a besoin d’un, se débattant entre  la folie et le génie.

La dépendance, thème premier du roman, est décryptée à travers des « lambeaux », et rien de moins sûr que la clé de (dé)chiffrement soit possédée.

La brutalité du contenu vaut bien une certaine poéticité du langage romanesque qui nous implique dans l’atmosphère angoissante, sinon traumatisante du désespoir.  Peu de lumière dans ce récit qui mélange hallucinations et délire, qui agglomère les quêtes et les échecs, le tout ayant en arrière-plan une bohème bucarestoise ténébreuse.

Troubles anxieux, états de paniques, phobies diverses  sont autant d’aspects qui ponctuent le texte, lui aussi loin d’être monochrome, qui procède par des registres stylistiques variés, même si la voix narrative reste une seule, tout comme le personnage reste seul, dans un monde qui n’est plus à l’écoute de l’autre.   Ce contre quoi s’insurge l’auteur par l’écriture de ce roman, en quelque sorte déconstructiviste, par cet appel constant à la fragmentation et à la polarité négative, si loin d’une rationalité ordonnée.

 

 

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[1] T. S. Eliot, Four Quartets

[2] De la blessure grandissent les âmes et fleurit la vertu. / Nietzsche, Crépuscule des idoles

 

 

Traduction et présentation : Cosma Mihaela

 

 

 

 

 

 

 

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BIO COSMA MIHAELA

 

 

Professeur de français au Collège Mihai Eminescu de Bucarest et maître de conférences (non titulaire) à la Faculté de Beaux-Arts (Bucarest).

 

  1. Titulaire d’un doctorat (2010, sous la coordination de Sergio Zoppi, de l’Université Francophone de Turin – Reflets de la société et de l’individu hypermodernes dans le roman français contemporain, EDITURA UNIVERSITARIA; ISBN 978-606-14-0031-7).
  2. Auteur de 10 manuels scolaires et plusieurs auxiliaires didactiques.
  3. Traductrice de livres ( Derrida – Spectrele lui Marx, POLIROM, 1999 ; M. Eliade – Tehnici Yoga, UNIVERS ENCICLOPEDIC, 2000; M. Eliade – Tehnici Yoga, UNIVERS ENCICLOPEDIC GOLD, 2010; DOMAINE VILLA DOBRUSA – LE CHAI AVINCIS – Editura Simetria, Bucuresti, 2014, ISBN 978-973-1872-33-9).
  4. Auteurd’articles divers
  • Comment valoriser la nouvelle littérature contemporaine en classe de FLE, în DIALOGUE et CULTURE, no. 55: Faire vivre les identités francophones; Tome II: Enjeux culturels et littéraires, pp 715-722 / ISSN – 0226-6881 ; Polonia, decembrie 2009 ;
  • Du social vers la litterature contemporaine – aller-retour, pe site-ul Congresului din  Québec – 2008;
  • La Porte des Enfers – Écrire ou triompher de la mort, in QUADERNI DI STUDI ITALIANI E ROMENI, 5, 2010, Edizioni dellOrso, Università degli Studi di Torino, ISBN 978-88-6274-264-1
  1. Redacteur-en-chef et signataire d’articles pour la revue Le Messager (ISSN 2067-175X) – 2009, 2010, 2011; 2012; 2013; 2014 (Frédéric Beigbeder, Un roman français; Le FILM … à l’école … du FILM : l’intérêt pédagogique des bandes-annoncesLe français a besoin de nous;  Le Messager … de la Solidarité Culturelle;L’ « Affaire » Houellebecq ou le « Tombeau » Houellebecq ; Barbe bleue,  un mythe revisité )
  2. Formateur de formateurs, ayant soutenu des cours et des conférences a l’intention des enseignants de français (Analyse transactionnelle, Approche communic’actionnelle, Albert Camus et la gnose, Brancusi : art ou crime parfait ?)
  3. Secrétaire de l’ARPF (affiliée FIPF) : 2009-2013
  4. Chevalier des Palmes Académiques pour services rendus à la culture française : 2011

 

 

 

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BIO CRISTIAN FULAS

 

Né le 3 juillet 1978, à Caracal, Roumanie

Diplômé en Études philologiques, ensuite en Études Approfondies de Théorie de la Littérature

Fais son début en 2015, avec Lambeaux de honte – Gestalt Books, roman couronné de plusieurs prix :

Le Prix de l’Observateur Culturel pour début

Le Prix des Colloques Liviu Rebreanu

Le Prix du magazine Accents

Nominé pour le PRIX de l’Union des Écrivains Roumains pour début

Des fragments de ce roman ont été traduits en  français, italien, allemand, anglais, bulgare, croate, suédois, hongrois

Nominé pour Livre de l’Année, Journal de Iaşi

 

En 2015, publie Journal de débutant, Éd. Tracus Arte

En 2016, publie Après les larmes, Maison d’édition Max Blecher – Gestalt Books

En train d’écrire un volume de nouvelles, dont Le silence vient d’être traduit en italien et en anglais

 

Comme traducteur, il a traduit quelque cinquante titres de l’anglais, de l’italien et du français. Parmi ceux-ci :

 

Christophe Bataille –  Le Rêve de Machiavel

Mathias Enard – Parle-leur de batailles, de rois et d’éléphants

Mathias Enard – Boussole

Jenny March – Mythes Antiques

Alain Prost – Histoire des Relations Internationales

Stephen King – Salem [Salem’s Lot]

Gianni Francesetti – Applications cliniques de la Gestalt psychothérapie

 

Depuis 2016, il est l’organisateur principal du festival international Lovefest, qui a lieu à Bucarest, Roumanie

 

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