Cornelia Manikowsky

 

(Allemagne)

 

 

Souvenir lointain

 

Dans un verre d’eau l’étincelle du soleil. Une voix. Encore la voix. Cette fois plus forte. Et plus vite et plus proche, le même déroulement  des mots, la même intonation. De petites bulles pétillantes montent à la surface, hésitent, éclatent. J’entends mon propre rire. Un rayon de soleil pique mon visage, je lève les mains et cligne des yeux. Puis à nouveau, tout près de mon oreille, la voix forte et dure, une main me tire par l’épaule, le bruit d’une chute de verre. Le plateau de la table brille dans la lumière du soleil. Lentement ma main frotte l’épaule.

 

 

 

 

Dans un parc

 

Ecoutez moi, écoutez, dans un parc une petite fille, les vastes ombres des arbres, des bruissements dans les fourrés. Ecoutez, la voix plus basse, appelant et réclamant, elle fait deux, trois pas, hésitante, foule l’herbe à ses pieds, crépitement sec des tiges. Et puis elle dit ‘ ha ‘ dans le silence des arbres, des herbes et des buissons, dans le bruissement, le crépitement et le crissement, elle le dit tout bas, chuchote, effrayée par sa propre voix, ravalant presque le mot. Doucement les arbres frémissent dans le vent, les feuilles remuent. Une branche craque.

 

 

 

 

Après une fête

 

Je reprends la rue que j’avais prise quelques heures auparavant. Il fait sombre. Fenêtres noires. Chaque pas résonne. Le choc souple de mon corps sur le sol, recherche d’un appui. Raclement au sol.

Je me tenais en silence dans l’encadrement d’une porte, un verre à la main, regardant les danseurs. Le verre était froid. Doux. Aucune irrégularité décelable sous mes doigts. De temps en temps je fermais les yeux, passais les doigts dans mes cheveux. Puis ce moment a cessé, je me tenais à nouveau dans le cadre de la porte, le visage irrésistiblement tendu vers les danseurs.

Je pensais à la cage d’escalier, aux voix et à la musique s’affaiblissant dans mon dos, au fait de sortir d’une maison, aspirer bruyamment l’air avec avidité, serrer, frissonnant, les bras contre le corps.

 

Traduction : Liliane Giraudon et Mireille Onon

 

 

en entrant

 

tournent les yeux d’un côté à l’autre, en ouvrant la porte, en faisant le premier pas, pendant que sur leurs visages un sourire se dessine déjà, trouvant immédiatement la personne qui se tient près de la porte, la saluant ; ils sourient, acquiescent de la tête et saluent, lancent de courtes répliques vers les côtés en même temps qu’ils sondent les corps qui se tiennent dans la salle, s’assurent de ce que l’autre est là, d’où il se trouve, ils s’assurent de l’endroit où il se tient, vers lequel – avec précaution, à couvert, en secret – ils vont regarder, craignant et espérant être surpris, s’assurent de la direction, vers laquelle ou à partir de laquelle ils repositionnent maintenant leur corps, vers laquelle ils orientent l’inclinaison de leurs profils, ajustent le volume de leurs voix – peut-être se trouvent-ils aussi au sein d’un groupe, parlent-ils d’un film auquel ils ont assisté, d’un livre ou sujet politique, peut-être sont-ils restés proches après que le groupe s’est déjà dissous, sans dire un mot et regardant le sol ou finalement quand même échangeant quelques mots, remerciant pour une porte ouverte ou une chaise, offerte, avant de doucement se séparer, et avec hésitation, au lieu de se diriger – une fois le premier regard jeté dans la salle, à l’issue d’un premier survol des personnes présentes et dès le moment où ils ont repéré l’autre, dans un groupe, riant aux éclats, seul devant le buffet ou appuyé contre le mur – à travers la salle vers celui-ci, sans s’inquiéter des autres invités, des hôtes ou de la politesse, au lieu de se frayer un chemin dans la foule, de contourner un groupe, puis un deuxième, de ne pas répondre aux regards, que l’on pourrait leur jeter de côté, d’ignorer les diverses tentatives de les saluer, de les tirer vers l’un des groupes dispersés dans la salle et de les y mêler à une conversation, pour se glisser dans une exclamation joyeuse entre deux épaules placées étroitement l’une contre l’autre, puis vite esquiver d’un écart une personne arrivant de côté, pour ne pas entendre un « bonjour » adressé à leur personne, une remarque ou une question ou bien de les écarter en prétextant « plus tard ! », pour enfin arriver jusqu’à l’autre, devant lui s’immobiliser après deux, trois petits pas, riant ou bien le questionnant, et en tendant les bras vers l’autre, avant qu’ils ne franchissent, au ralenti, les derniers centimètres qui les séparent, et qu’ils puissent se jeter, riant fort et parlant confusément, dans les bras de l’autre, avant qu’ils puissent tirer à eux puis repousser son corps, ne sachant s’ils doivent le serrer dans leurs bras ou le regarder, s’ils doivent parler ou rire ou s’embrasser, jusqu’à ce que finalement on ne voie et n’entende plus qu’un désordre confus de bras, de jambes, de cheveux, de têtes, de rires et de pleurs  –

 

Traduction : Guillaume Fayard

 

 

 

 

 

* Ces traductions sont issues des ateliers de traduction Nord-Sud-Passage :

www.nord-sud-passage.com

www.manikowsky.de

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