Corina Sabau

 

 

(Roumanie)

 

 

Dans la traduction de  Florica Courriol (France)

Immeuble 29, appartement 1

Editions Polirom, 196 pages, Iasi, 2009

 

 

 

Extraits

 

  Madame Ghildus s’est arrêtée devant notre immeuble pour me dire que la musique qu’on entendait venir de chez nous était de la musique d’enterrement. Elle se tenait là, dans ses pantoufles rouges Shanlion, les jambes écartées, un pied sur la pelouse, l’autre sur une dalle en pierre. J’ai fermé la fenêtre et la porte donnant sur le balcon et j’ai regagné  la salle à manger. Pour qu’aucune note de musique n’arrive plus à leurs oreilles, et qu’ils ne puissent plus nous reprocher quoi que ce soit. Grand-père était en train de faire griller ses aubergines, grand-mère écoutait un CD qu’elle venait de mettre, affalée sur le canapé, moi je contemplais l’immeuble d’en face.

  Les yeux fermés, grand-mère est toute à sa musique, elle se sent bien là-bas. Seuls ses yeux et ses lèvres esquissent des mouvements légers. En tout cas, moi je la préfère comme ça qu’avec son regard perdu, de revenant. C’est sûr, elle est pas normale cette musique, Madame Ghildus a raison, mais personne ne prête attention à cette vioque à moustache et qui n’a jamais eu de sa vie  un seul boulot. Quand j’étais petite, son mari nous pinçait les genoux, à moi et à Nico, en disant toujours la même formule, « oh les petitounettes, mignonettes, zonzonettes ». Maintenant, quand il y a du bruit dans notre escalier, il ouvre sa porte et nous dit d’arrêter car en tant qu’ancien procureur il pourrait prendre des mesures. Sur leur porte d’entrée il y a des rangées successives de cerfs et d’arbustes. Grand-mère est vraiment super par rapport à madame Ghildus. Primo, parce qu’on voit que c’est quand-même une femme. Secundo, parce qu’on met sa photo, quand ses élèves gagnent au concours général, sur le panneau central installé sur la Grand Place. Malgré tout, j’aimerais bien que Nico et Simina m’assurent que la musique de grand-mère est OK.

  Mais bon, avec cette musique ou pas, l’appart de mes grands parents me convient parfaitement, nous avons une relation qui  fait que je ne me sens pas de trop comme c’est le cas avec ma mère et  mon père. Mes grands parents, ce sont deux personnes correctes et nous formons une famille normale. Et puis, dans leur hall d’entrée, il ya un coin aéré où nos tensions et nos sentiments ne laissent pas de traces. C’est là, que sous un tabouret en bois clair, se trouvent le cirage et les brosses à chaussures.

  Les mains dans les poches, grand-mère a posé un pied sur le bas de la grille de l’école. On dirait un mec venu attendre sa copine à la sortie des classes. Elle, je suis bien d’accord pour qu’elle vienne; puisqu’elle m’a sauvée de cette pièce pareille à un couloir, avec du parquet décoloré, où papa me poussait à faire du violon. Sans elle, il n’aurait certainement jamais cédé. Il aurait continué à espérer qu’au final, je finirais par produire quelques sons satisfaisants. « Répéter, c’est le fondement de la sagesse », c’est une des idées fixes de mon père, en vertu de laquelle il aurait continué à me prendre par la main pour me pousser dans cette pièce longue comme un couloir. Et maintenant, il s’appuie au grillage de mon école, vêtu d’un pull neuf, de grande marque. Il se dit qu’il est un type super, tout le monde lui dit.

  Ce serait bien si les filles se grouillaient, si elles disparaissent de notre champ visuel. Je me plante devant le portail, je ne suis pas pressée, moi, et puis un gendre et sa belle mère ça ne se compare pas à des gamines de douze ans. Papa ne s’attendait pas du tout à tomber sur ma grand-mère, il a eu une journée affreuse à l’usine. Elle non plus, l’idée ne l’a même pas effleurée qu’il pourrait se trouver là, à m’attendre. Ils s’expliquent poliment et m’entrainent derrière eux avec les autres filles à travers le parc Olga Bancic*. Toujours bonne à la course ? Ils veulent me flatter, ils veulent se faire pardonner, c’est clair, ils ont pigé que j’étais pas contente d’avoir quitté mes copines. Elle, elle est toujours correcte, lui il s’en tape, il s’est lancé sur les bienfaits du sport, il n’arrête plus. Je les laisse faire, à quoi bon me vanter devant eux de mes dernières performances.

  Les filles tirent sur leurs jupes, se passent la main dans les cheveux, penchent la tête en arrière et rient à gorge déployée. Les garçons les arrosent avec de l’eau de la fontaine, elles leur crient de les laisser tranquilles. Ils les aspergent à nouveau, ils croient en leur devenir de femmes. Moi aussi, ils m’auraient arrosée si grand-mère et papa n’avaient pas eu l’idée de m’accompagner. Mon père déclare que l’eau de ce parc est très bonne : riche en potasse, donc bonne pour le cœur. Il a raison, grand-père, de ne boire que cette eau-là. S’il avait un peu plus de temps, lui aussi viendrait en chercher, il ne gaspillerait plus son argent avec les bouteilles du supermarché dont l’eau, de toute manière, doit être filtrée avec des cristaux.

 Les filles s’arrêtent devant le petit magasin taillé dans le rocher et se mettent à pouffer ; une nouvelle série d’anges roses a dû atterrir sur les nappes à motifs populaires. Le magasin n’est là que pour donner le change, voyons ; en réalité c’est le repaire des francs-maçons de notre ville. Je devrais me faire à l’idée que Simina me laissera tomber, elle parle trop et se trémousse comme si elle voulait plaire aux hommes qui aiment bien ces trucs pourris. Mes yeux se portent à nouveau sur les jambes de Laura. Elles ressemblent aux miennes, elles sont rapides et lui permettent de se couper des autres. Je l’ai vue courir avec un tel acharnement, qu’on aurait dit qu’elle voulait s’éloigner de toute trace de son passé. Pourtant, lorsqu’on se retrouve face à face, on ne sait pas quoi se dire.

  Grand-mère se penche et ramasse une pièce de cinq centimes, « les sous qu’on trouve, c’est pas vraiment des sous ». Mon père veut des détails, on n’est pas encore arrivés à la maison, on se rapproche  à peine de la passerelle, mais elle ne lui sert qu’une explication sommaire, « les surréalistes disaient que c’était des signes ». Si elles ne rentrent pas à Garofitsa, les filles vont s’arrêter en face de la Rotonde, où Laura fera encore son numéro d’ivrogne.

 Une femme surgit qui étreint papa du regard et l’appelle par son nom. Il essaie bien de lui faire comprendre qu’il est en étroite relation avec moi et ma grand-mère, rien à faire, la femme continue d’enfoncer ses ongles longs dans son bras d’homme. Il faut qu’il comprenne, elle veut savoir juste un truc: est-ce qu’il est malade, ou est-ce qu’il a changé de jour pour le yoga ? Une seule info suffira, après elle se débrouillera pour la suite à donner. Grand-mère m’entraine avec elle et laisse la femme continuer son enquête au-dessus de l’eau agitée. La femme lui jette un regard étonné et reconnaissant. Il y a donc des gens ici-bas qui sont capables de pas s’accrocher à papa.

 Mon père se met à parler très vite. Il nous emmènera à Garofitsa, comme ça il nous fera oublier la femme de la passerelle. Ca ne lui viendrait pas à l’esprit que notre petit noyau familial pourrait se casser la gueule ici. Il n’y a que les gens qui s’aiment et qui savent rire pour un rien qui résistent dans ce genre de boui-boui. Il avale une gorgée de jus de fruit avec un air préoccupé. Il a lu récemment qu’un physicien a téléphoné à un poète pour lui  demander de modifier un vers d’un de ses poèmes. « Si on t’avait suivi, la population de notre globe terrestre aurait complètement régressé »,  lui aurait-il dit, un truc dans ce genre-là. Grand-mère se met du côté du physicien, « il avait raison, les poètes il faut les secouer de temps à autres ». On dirait qu’elle en est convaincue. Du coussin sur lequel elle est assise, s’échappe un bout de mousse. « Quand Ari ou Consuela plantent un bulbe d’oignon ou de tulipe, elles font plus de poésie que les poètes ». Papa se montre grave, il pose doucement la petite cuillère à côté du gâteau auquel il a à peine goûté. « Oui, le contact avec la nature ça compte énormément ». Il a l’air content, il doit se dire dans sa tête que la femme de la passerelle aura bientôt débarrassé le plancher.

   La vendeuse se lance dans tout un tas d’explications et son corps énorme se penche en avant, par-dessus le comptoir. Seules ses lourdes boucles d’oreilles en or gardent leur position, parfaitement verticale. Elle rassure la dame, pas de soucis, les roses en sucre peuvent être remplacées par des roses en chocolat. Grand-mère finit de mastiquer et s’accroche aux regards de mon père, qui étaient en train de retrouver leur équilibre et l’uniformité de leur bleu clair. Elle vérifie d’abord qu’il n’y a pas de traces de crème sur ses lèvres et ricane : « Qu’est ce que la nature vient faire là-dedans ? » C’est juste que beaucoup de poètes des zéros, voilà ce qu’elle voulait dire. « Ils écrivent pour se donner des airs, alors que Ari ou Consuela s’impliquent vraiment dans cette histoire de bulbes ». A mesure que sa démonstration avance, le ricanement disparaît. « Vous voulez qu’on écrive quelque chose sur le gâteau ? » demande la vendeuse, tout sucre. La cliente rougit, « c’est gratuit ? », puis elle dicte le texte que la vendeuse, bien appliquée, note sur un bout de papier froissé : « Bon anniversaire, Ana ! » Avec mes copines je n’ai pas de problème pour venir ici. L’humidité, les tables bancales en formica et le rideau graisseux qui pend à la porte ne nous rebutent pas. Eux, au contraire, me rappellent que nous sommes de pauvres malheureux. Nos vêtements par exemple. Ils mentent, nous sommes moins riches qu’ils ne le disent. Le père de Simina et de Nico n’ont pas de pull-overs de marque mais ils ont des voitures.

  Papa ne voit pas comment il a pu tomber dans le panneau de grand-mère. Il continue à penser que le poète en question n’est pas dénué d’intérêt. Son nom lui dit quelque chose, il ne serait pas étonné que ce soit même un classique. Oui, c’est un classique, confirme grand-mère, en insistant sur le mot, mais elle ne l’a pas lu. « Et il ne figure pas dans le programme de littérature universelle », ajoute-t-elle un peu plus tard en foudroyant mon père du regard. Sa voix reprend vigueur. Elle s’accroche aux rebords de sa chaise, comme un enfant gâté et se penche en arrière. Elle a l’air si naturelle qu’on ne peut pas la suspecter de faire l’idiote pour nous faire oublier qu’elle n’a pas lu ce type.

  Papa se rapproche de nous et colle son ventre à la table. Il se voûte même un peu alors qu’il a l’obsession de se tenir toujours très droit. On a l’air d’une réunion secrète. Il a entendu dire que grand-mère rêvait d’être écrivaine. Comme elle ne répond pas et se contente de se redresser sur sa chaise et de le regarder d’un autre œil, vitreux, il parle plus vite. Il a entendu maman et grand-père dire quelque chose comme ça et ça lui a semblé intéressant. Elle étire ses bras en-travers de la table et parle en allongeant les mots comme si elle voulait savourer sa propre ironie. Le verbe « rêver » n’est plus à la mode ; même les élèves dans leurs compositions idiotes évitent de l’employer. « Tu parles un peu, je rêvais d’être… » répète-t-elle méchamment. Papa ne réplique pas, il baisse les yeux. Mais il les baisse lentement avec une certaine dignité, sous-entendant qu’il ne l’approuve pas entièrement. La vendeuse nous regarde avec curiosité. Ceux-là ont pas l’air d’être gênés par le sirop marron qui reste dans leurs assiettes. Faut quand même pas exagérer.

  Personne ne dit plus rien, nous regardons le monsieur qui est assis à la table d’en-face, seul client à part nous. Il a fini son mille-feuilles et il s’attaque à son amandine, son bras se tend et se replie énergiquement. Il lui reste encore un bradut.

  Une fois dehors, grand-mère se revigore comme un moineau qui lève le bec pour inspecter les environs. Mais papa, qu’est-ce qu’il peut bien faire au yoga ? Il s’échauffe et n’arrête pas de prononcer le mot d’ « évolution » qu’il met en opposition à d’autres. Il n’a pas sa classe, il ne peut pas s’empêcher de se prendre au sérieux. « Accepter les autres, c’est ça l’essentiel. »

  Il y a des pull-overs de toutes les couleurs qui pendent aux portes des magasins de vêtements d’occase. Elle y ferait bien un tour, y-z-ont peut-être eu des arrivages. Papa n’est pas d’accord. Les auréoles des propriétaires antérieurs sont résistantes et pour les faire partir il faut les laver plusieurs fois, il le lui dit depuis longtemps. Ca serait vraiment idiot de se déséquilibrer pour des nippes. Les tsiganes font des grillades en écoutant de la musique. La complainte du manéliste s’étire tout au long de la rue ; le souvenir de sa bien-aimée le tire de son sommeil et le fait pleurer. Sur son édredon rose le mendiant couché devant la Rotonde ouvre une bouteille de bière. Le soleil lui coupe le visage en deux.

  Nous marchons de manière synchronisée. Si grand-mère le voulait bien, papa lui poserait volontiers une autre question. Grand-mère sourit : « On dirait Vincent ». « Ah bon, Vincent ! », reprend papa, enthousiasmé. Ca l’amuse ; c’est exactement la réaction de ses élèves quand ils ne savent pas leur leçon. Ils reprennent le mot qu’elle a dit en l’accentuant pour faire croire qu’il leur est familier. Papa s’arrête et la regarde d’un air vexé. Ca serait le comble qu’elle puisse croire qu’il ignore qui est Vincent. Mais de toute façon il ne se fâche pas. Ces moments où deux personnes réussissent à communiquer sont trop importants pour que deux ou trois remarques ironiques le bloquent. Donc, si ça ne lui fait rien, il aimerait que grand-mère lui dise ce qu’elle écrivait. « Encore un paradoxe », dit-elle, l’air distrait, et elle se lance dans une explication plutôt confuse dont je ne retiens qu’une chose : l’exemple classique du paradoxe serait « Sois spontané ! ». Les rapports entre deux vieilles, voilà ce qu’elle écrivait. Sans faire de pause, sans changer de ton, comme si elle ne passait pas à un autre sujet. Pendant quelques secondes, papa se tait. Mais elle était jeune à cette époque-là, non ? Bien sûr qu’elle était jeune, répond-elle, un peu agacée. Personne ne dit plus rien, on garde ses deux vieilles à l’esprit.

  On aperçoit le cordonnier à travers les branches de saule. Il tape à coups de marteau sur une chaussure qu’il tient entre ses jambes. La porte de son atelier est ouverte, comme d’habitude. Papa n’est pas très sûr de lui mais il se lance. « Plutôt bizarre de tant s’intéresser à la vieillesse quand on est jeune. » Il en conclut très vite qu’en fait ce n’est pas normal et que maman ne ressemble pas à grand-mère. « Viki est si optimiste, elle vous réveillerait un mort si elle voulait ! ». Sa voix se gonfle tant il est fier de maman. « C’est peut-être aussi parce qu’elle a fait médecine », ajoute-t-il. Grand-mère est aigrie. Elle aurait bien besoin de quelqu’un comme ça elle aussi. Surtout en ce moment, elle ne s’est jamais sentie aussi seule. Elle s’arrête et regarde ses pieds de manière ostentatoire. Même ses chaussures marron ne lui font plus plaisir. Papa lui parle des sentiments négatifs. « C’est nous qui en sommes responsables. Mais avec un peu d’effort on peut s’en défaire. » Il devient plus conciliant. Il a bien ses regrets lui aussi ; il aurait pu mieux évoluer mais il est encore jeune. Et avec maman à ses côtés, il a toutes ses chances. Une tsigane portant un bébé s’arrête devant grand-mère et lui demande trois sous. « Moi je n’oserais pas demander une somme précise, j’aurais peur qu’on me trouve culottée et qu’on me donne que dalle » dit grand-mère quand la tsigane est partie. « Mais une eugenia en coûte déjà six », réplique papa. « Alors j’en demanderais tout de suite cinq ou dix ». Je me dis que le raisonnement de grand-mère est correct mais incompatible avec une petite ville.

  Nous dépassons le dernier peuplier de la rue I.C.Frimu et elle demande à papa comment il concilie le yoga et l’euthanasie. Il se met à rire bruyamment, grand-mère a mis les pieds dans le plat. « Le yoga rejette tout ce qui est antinaturel, égoïste, orgueilleux ». Il parle vite et sa bouche se remplit de salive. On est arrivés devant la haie verte. Il reste si peu de chemin à faire que personne ne se casse la tête à parler. De son balcon, Ari nous fait de grands signes amicaux de la main. Savoir que nous comptons pour elle me fait du bien. Elle est grande, les cheveux gris très frisés, elle pourrait être la tante de Nicole Kidman. Dans la salle à manger, grand-père transfère des papiers d’une chemise dans un dossier rigide.

  Grand-père met son Compay et commence à cuisiner : soupe de haricots noirs, salade grecque et gâteau aux prunes, rien que des plats végétariens pour faire plaisir à papa. C’est dimanche, le jour où lui et maman sont invités à manger ; il faut que nous soyons à la hauteur. Quand il trouve une nouvelle recette, grand-père tente de consulter grand-mère mais alors elle lui cloue le bec ou elle répond « oui, oui », l’esprit ailleurs. Ses recettes il les prend des fois à la télé mais il le dit seulement quand on apprécie ce qu’il a préparé.

  Quand il tombe sur un mot dont il est sûr, il se met à fredonner. Il me donne des petites choses à faire : sortir le mixer, dissoudre la levure dans le jus de citron, dénoyauter les prunes. Il a une voix douce, presque mielleuse et il m’appelle « ma petite Irène ». Moi je ne déçois pas ses attentes, comme grand-mère. Quand il a fini de cuisiner, il se rase. Il sort de la salle de bains en sifflotant, le visage radieux, sentant bon l’after-shave. Mais je ne l’ai jamais entendu siffler correctement ; c’est un bruit sourd, comme s’il n’avait pas assez de force. En même temps, il éponge ses joues là où le sang a coulé. Il se rappelle qu’il voulait faire quelque chose : changer une ampoule dans le hall. Grand-mère ne comprend pas pourquoi ; elle n’est pas grillée. C’est vrai mais il a constaté qu’elle donnait des signes de faiblesse comme si elle allait griller.

  Maman et grand-père tiennent papa chacun par un bras et insistent pour qu’il ne se déchausse pas. Mais c’est une habitude à lui et puis ça lui permet de s’aérer les pieds. Il quitte ses chaussures, ses chaussettes sont toujours aussi impeccables. Il va au débarras chercher les vieilles pantoufles de grand-père sur lesquelles Tom, le matou de l’immeuble, a fait pipi. Il les sent puis il les met sous le nez de maman. Sa conclusion est invariablement la même : « L’urine des matous est plus tenace que l’urine des chattes ». « Mais ton père n’a jamais dû se casser la tête à les laver non plus » poursuit-il.  Pas la peine que maman essaie de lui faire voir la vie en rose.

  Son problème est qu’elle ne veut pas comprendre que papa n’a rien à faire de cette pièce sombre pleine de vieux meubles. Il le lui a dit carrément ; tant qu’il est dans cette salle à manger il dit adieu à la vie. Mais maman s’entête à vouloir l’amener ici. Maman est Taureau. Maintenant elle lui fait avaler petit à petit des morceaux de son passé. Elle a trouvé un disque qu’elle écoutait quand elle était petite, « Bella Bélinda » et ça fait remonter ses souvenirs. Elle rougit, elle a des larmes aux yeux et de la salive aux commissures des lèvres. De temps en temps elle laisse grand-père et grand-mère dire quelque chose. Papa a fait son devoir ; une ou deux exclamations d’étonnement attendri, mais maintenant il ne réagit plus. Grand-père et grand-mère se retirent les premiers. Maman abandonne elle aussi. Personne ne dit plus rien et elle regarde autour d’elle, l’air de paniquer. Le silence n’est jamais bon ; c’est dans ces moments que papa peut se rappeler qu’il passe à côté de la vie. Et voilà qu’une dame nous annonce à la télé que d’après le calendrier maya il ne nous reste plus que cinq ans avant la fin du monde.

  J’ai vu mes parents danser quand j’habitais avec eux. J’ai eu peur alors de ne jamais trouver quelqu’un pour m’aimer aussi fort que papa aime maman et de faire le déshonneur de ma famille. Il la serrait si fort contre lui que de profil on ne voyait plus ses seins. Maintenant maman fait des efforts désespérés pour se sauver, elle lui parle même de l’armoire à têtes de lion. Elle tente de l’impressionner en lui disant qu’elle a plus de cent ans. Papa ne cède pas d’un pouce. Il regarde par-dessus nos têtes du côté du balcon. Les paroles de maman sont de plus en plus inaudibles, on ne les entend plus du tout. C’est comme un élève qui improvise en se rendant bien compte qu’il ne trompera personne. Elle prend la télécommande et met Fashion Tv. Les mannequins, une tache rouge sur les lèvres, se trémoussent dans des peignoirs d’inspiration asiatique, papa et grand-père font quelques commentaires. Maman intervient, elle ne peut plus s’empêcher de dire ce qu’elle a sur le cœur : papa ne s’ennuie pas, des fois ? Peut-être qu’il veut qu’on change de chaîne ou qu’on s’en aille ; elle est prête à le suivre. Ses yeux s’agitent en tous sens, elle ne veut pas rater la moindre nuance d’expression de son visage. Et puis grand-père et grand-mère m’ont déjà fait faire mes devoirs, elle voulait juste dire ça de plus.

  Papa émet un grognement bref ; mais qu’est-ce qu’elle a, pourquoi elle se calme pas une bonne fois pour toutes ? Il regarde autour de lui pour s’assurer qu’il n’a pas trop dépassé les bornes puis il se tourne vers elle. Si elle pouvait ne plus lui casser les pieds ça serait formidable. Le laisser tranquille, juste un peu. « D’accord ? » dit-il en ricanant comme lorsqu’il la surprend à s’emmêler les pinceaux dans les calculs d’arithmétique.  Le visage de maman se détend, plein de reconnaissance. Elle fait même plus, elle lui prend deux doigts qui s’entêtent à rester raides.

  Chez Simi ça doit être beaucoup mieux. Aucun vieux n’est jamais entré chez elle et les meubles de la salle à manger brillent, tellement ils sont neufs. Le tableau au-dessus du canapé est si relaxant ; on peut pas prendre au sérieux la femme qui lève les yeux au ciel avec son sein nu.

  Papa se sert et grogne de plaisir. Maman fait du lobbying pour grand-père : c’est le meilleur cuisinier qu’elle connaît. Il est clair qu’il aime lui entendre dire ça mais il la contredit. « Ca me fait du bien de cuisiner mais je ne suis pas un grand maître comme d’autres. » Papa rompt un morceau de pain et lui demande comment il fait la soupe de haricots et grand-père lui explique très volontiers. Il énumère tout ensemble les aliments et leurs propriétés, leurs compatibilités et leurs incompatibilités avec les divers groupes sanguins. Les petits pois et les poivrons sont bons pour le groupe A mais on en trouve pas. Ils se tournent vers moi et semblent inquiets ; je devrais arrêter un peu les oranges, ça risque de me donner de l’acidité au bout du compte. « J’essaierai de lui donner plutôt des noix, des graines de courge et de tournesol », dit grand-père. Ils me regardent de nouveau comme s’ils avaient besoin de mon approbation. Papa est le plus décidé ; dès que j’aurai grandi un peu il se chargera de me faire renoncer à la viande. Si c’était un tango, papa conduirait la danse et grand-père serait la femme qui virevolte.

  Grand-père s’en prend à grand-mère. Il l’a encore surprise à tenir ses mains comme une « vieille ». C’est-à-dire croisées sur ses genoux. Il fait la moue et la gronde à voix basse. Elle lui tient tête, même aux Oscars elle a vu des actrices qui se tenaient comme ça. Et elle ferait bien aussi de freiner un peu sur le vin ; on est en famille ici pas dans une de ses fêtes dévergondées du lycée. Les pupilles et l’iris de grand-mère prennent une couleur plus intense, le coin de ses lèvres s’abaisse. Ils s’étaient pourtant bien entendus : il ne devait plus lui faire des sorties comme ça en public. Sa voix est fatiguée, sans force. « Mais on n’est pas en public, on est en famille », corrige grand-père. Avec maman et papa derrière lui il se permet de faire le malin.

  Papa nous annonce qu’il vient de se souvenir d’une chose importante. Un médecin américain a affirmé que nous sommes nés herbivores et il a fondé sa démonstration sur les différences qu’il y a  entre canines et incisives. « Mais c’est quoi la différence ? » demande grand-mère. Elle les a toujours confondues. Maman est gentille, elle découvre ses dents d’en haut et promène son index de l’une à l’autre. Papa parle plutôt pour lui-même ; dommage qu’il ne se rappelle pas la théorie de l’américain, mais c’est pas pour rien que tant de grands hommes ont été végétariens ; et les moines shaolin pareil, ils doivent bien savoir ce qu’ils font. Il a sa gueule sérieuse et se mord la lèvre inférieure. Mais qu’on se figure pas qu’il veuille nous influencer. « Ces choses-là font souvent des miracles. » Les yeux de grand-mère brillent et elle pouffe de bon cœur. « Le truc des moines shaolin c’est du Libertatea tout craché. Encore plus fort que les petits pois et les poivrons. » Et pourquoi shaolin, ça elle comprend vraiment pas.

 Maman lui saute tout de suite à la gorge. Pourquoi faut-il toujours qu’elle fasse des problèmes ? Elle se rengorge et élève la voix, menaçante, comme O-ren Ishii quand il a coupé la tête de Boss Tanaka. Papa en profite. Il comprend grand-mère. Comment ne pas en avoir marre de cette maison si, comme elle dit, « les petits pois et les poivrons sont la spécialité de grand-père ». Il regarde autour de lui, ricane d’un air satisfait comme un paysan qui vient de dire une blague sur des blondes.

 Ca ne suffit pas à maman. Elle attrape de nouveau grand-mère non sans avoir demandé du regard l’approbation de papa. « Peut-être que nous on a envie de parler de petits pois et de poivrons comme tous les gens normaux le dimanche, en famille. » Grand-mère devrait réfléchir à ça. Elle élève la voix : mais grand-mère a toujours eu du toupet, à quoi bon s’étonner ; elle est incapable d’engager ou d’entretenir une discussion. Mais dès qu’il s’agit de tout casser, elle est la première. Pourquoi les moines shaolin ? Elle va lui dire, elle : parce que papa recherche toujours des modèles supérieurs. Et il est justement en train de lire un livre sur les moines shaolin.

  Grand-père a saisi la situation et il croit que nous avons encore des chances. « C’est dimanche, il fait beau, c’est pas la peine de nous chamailler pour des moines shaolin. » Il prend un air préoccupé et demande à papa comment ça va à l’usine. Papa répond humblement comme si ses soucis n’étaient en rien plus importants que les nôtres. Il parcourt des kilomètres en portant des ordinateurs pendant que son chef de bureau se cache derrière son écran pour manger son saucisson et sa zacusca. Maman connaît cette histoire par cœur mais elle la revit intensément chaque fois. De même qu’elle sait qu’à cause de tous ces ordinateurs il fait une chaleur étouffante dans son bureau, à tel point que parfois la climatisation ne suffit pas et qu’il est obligé de laisser la porte ouverte. Elle le regarde comme si elle voulait se convaincre qu’il est toujours près d’elle et elle le prend de nouveau par les doigts.

  Et Costel qui travaillait à la « qualité », papa a des nouvelles de lui ?, il passe comme un nuage de nostalgie dans la voix de grand-père. Ils prenaient la même navette, c’est comme ça qu’ils se sont connus. Et un jour, au retour de l’usine, Costel a demandé ce qu’on peut bien faire dans ce monde d’ici-bas. « D’un coup, comme ça, vous voyez ? » dit grand-père avec une émotion visible. « Bien sûr que tous les gars de la navette l’ont regardé comme un fou. » Il est clair qu’il a gardé cette histoire pour la bonne bouche et que notre réaction n’est pas à la hauteur. Maman et papa sont occupés, ils cherchent une pantoufle sous la table. Grand-mère et moi nous sourions mais cela ne lui suffit pas, il jette un nouveau coup d’œil du côté des parents.

  Ari est en plein milieu de la salle à manger et grand-père lance un regard de reproche à grand-mère. Elle a encore dû laisser la porte d’entrée ouverte alors qu’elle sait bien que grand-père ne supporte pas les invités. « Des petits oiseaux dans leur nid » voilà ce que nous sommes pour Ari. Elle sourit sans cesse, elle est contente de nous. « Même madame et monsieur Pelmus ont l’air de petits oiseaux. Personne ne leur donne leur âge. » Elle ne reste qu’une minute, elle est juste venue nous apporter ces petits gâteaux qu’elle vient de sortir du four. Elle nous tend l’assiette recouverte d’une serviette et reste penchée quelques secondes en attendant que grand-mère qui se trouve le plus près d’elle prenne l’assiette et la pose sur la table. Une fois libérée, Ari tend son autre main. Bébé lui a envoyé des châles de Turquie, cent pour cent cachemire. Elle regarde papa et grand-père comme si elle avait fait cette précision à leur intention. On est pas obligés d’acheter, elle les a juste apportés pour qu’on voie. Elle pose son paquet sur le fauteuil, saisit un châle et le tire avec le même geste que papa lorsqu’il travaille ses pectoraux. Si ça nous plaît, pas de soucis, on peut payer en plusieurs fois. Elle semble un peu gênée d’avoir dû parler d’argent. Ses pantoufles, lilas, avec de petits trous, doivent être d’un modèle plus ancien encore que celles de madame Ghildus. 

  Je sors sur le balcon et je me penche par-dessus la balustrade, j’aime bien regarder les dalles. La salive me remplit la bouche et je la laisse couler. Elle vient de moi et ça me fait plaisir. Les autres ont disparu.

  Grand-père a une idée fixe ; me faire faire une photographie sur laquelle il écrira « Irina à douze ans à la foire de Câmpulung ». Il la gardera quelques jours dans son agenda et après, avec son obsession de rangement, il la mettra dans sa boîte à photos. Mais il ne la laissera pas longtemps là-bas non plus parce qu’il éprouvera le besoin de la regarder sans cesse et il l’agrafera dans son agenda. C’est la même histoire chaque année.

  Il y a quelque chose de bizarre dans sa façon de marcher, je m’en suis déjà rendu compte autrefois quand il se promenait avec Sélim dans les allées. On dirait que la plante de ses pieds ne peut pas se poser franchement sur le sol. Cela fait que son corps au lieu de se projeter vers l’avant, se balance à gauche et à droite, comme une toupie. Quand je le voyais en compagnie de Sélim, mon impression était plus estompée. C’est normal, comparée à la toux de Sélim, sa démarche était une bagatelle. D’un côté il y a les choses saines, les gens et les panneaux publicitaires et de l’autre lui, qui fait bang-bang et qui me fait pencher moi aussi. Mais ça ne le dérange pas, son seul problème c’est de savoir pourquoi j’ai donné à Simina la montre qu’il m’a offerte. Il a fait un effort pour me l’acheter. Il me rappelle ce que lui a dit la grosse du rayon des bijoux quand elle l’a engueulé : « Parlez plus fort, mon vieux, vous êtes un homme ou quoi ? ». Il se demande avec terreur ce que je ferai quand ils ne seront plus là, tout le monde me roulera. Je connais bien ce disque-là ; ils le repassent tous, même les parents de Simina et de Nico.

  La rue du Ruisseau, étroite comme un sentier, ne nous met pas à l’abri des autres. Il change de voix et me demande ce que je veux qu’il m’achète à la foire. Je n’ai pas le temps de lui répondre qu’il s’est arrêté pour s’appuyer d’une main au mur du sanatorium. Son corps se penche vers l’avant et sa tête suit le même mouvement, comme si elle n’avait pas le choix. Je m’arrête aussi. Il a un regard suppliant et il m’explique : il fait une petite pause, il est fatigué. Il pose la main qui porte le sac contre sa hanche. J’ai vraiment pas de bol ; juste le jour où on va à la foire. A la maison, grand-mère et moi on se serait débrouillées autrement mais là en pleine rue, pas facile de faire ce qu’il faut.

  Un chien blanc, un peu paumé, vient du côté du Big. Il s’arrête à quelques pas de nous et nous regarde avec défiance. Grand-père l’appelle « bibi, bibi » et il lui caresse la tête. Le sanatorium est beau et inaccessible. Je m’assiérais bien sur la bordure et je mettrais les mains sur les yeux. Ne plus rien vivre de plus, ne plus le sentir traîner sa faiblesse à côté de moi. Peut-être que les garçons qui viennent d’en face s’en prendront à nous. Ils occupent tout le chemin et marchent d’un pas lourd. Je sais bien ce qui pourrait les provoquer : ses parenthèses maigres et son sac marron. Mais ils sont corrects, ils nous évitent.

  Il retire sa main du mur. « Ca y est. » Il a un regard sérieux, comme s’il venait de prendre des mesures avec un mètre à ruban. « C’est cette chaleur qui a dû me faire ça », m’explique-t-il d’une voix douce, fatiguée. Il la supporte mal depuis quelque temps. J’enregistre chacun de ses pas, pour être sûre qu’il le conduira à son terme. Du balcon la foire aurait été bien plus chouette. Les ombrelles se seraient agitées entre les branches des arbres de Consuela et la musique, filtrée par tant de rues et de quartiers, serait parvenue jusqu’à moi très atténuée. Et j’aurais eu l’impression qu’il se passait tant et tant de choses là-bas. Ou alors si j’y étais allée avec les copines, j’aurais eu tant d’espoir en passant sous ces tilleuls. Maintenant tout ce que je veux c’est revenir chez nous dans notre appartement. Que nous cessions d’exister pour les autres.

  Bien sûr nous allons tout de suite chez le photographe qui est affalé dans sa chaise-longue et plongé dans La philosophie indienne. Ses longs pieds effilés sont posés sur le sol comme les pattes d’un moustique. Nos ombres le découpent de haut en bas mais il ne nous remarque pas, il poursuit sa lecture. Grand-père ne l’interrompt pas, il m’entraîne jeter un coup d’œil à la baraque des tsiganes. Le photographe lève lentement les yeux de sur son livre avec l’air de méditer sur une phrase. C’est le moment. Nous nous précipitons sur lui et grand-père n’a pas de peine à marcher mais sa voix est faible et il se fend d’un sourire quand il parle de moi.

  Le photographe me prend par l’épaule et me pousse à l’intérieur. Il se donne de l’importance « j’ai ici tous les personnages bien-aimés des enfants ». S’il en manque qu’on le lui signale. Nous regardons autour de nous, un peu désorientés. Il s’adresse à grand-père : quel putain d’investissement j’ai fait là. Le pire des investissements ; il a envie de foutre tous ces sales singes à la poubelle. Le mot « bien-aimé » et tous ces misérables cartons me cassent. Une des pattes de Teewty et raccommodée avec du scotch. J’ai envie de leur dire que je veux être photographiée seule dehors mais la seule idée de changer les choses me fatigue. Une ombre de volonté sort de moi, surtout pas Harry Potter, il m’agace avec ses lunettes rondes et sa langue qu’il enfonce dans la bouche de la fille. Je choisis un cheval noir tacheté de blanc. Je m’appuie contre lui mais le photographe insiste pour que je l’enfourche. «A quoi ça ressemble de se faire prendre en photo avec un cheval si on monte pas dessus ? » Ton grand-père dira si c’est pas vrai. Grand-père ne dit rien mais sa mimique est une approbation. Il penche même légèrement la tête de son côté. « De la vie, de la vie, poupée ! » me conseille le photographe pendant qu’il se fait de l’air avec sa chemise. Grand-père me sourit de très loin et serre son sac dans sa main. Je profite du prétexte de la photographie et je lui souris aussi. Si jamais il s’appuie de nouveau contre le mur du sanatorium je le prendrais par la main.

  Qu’on sorte d’ici avec une barbe à papa et on est sauvés. On serait débarrassés de ses vacillements et on pourrait donner la main aux autres, même au type aux cheveux dressés sur la tête et qui porte un maillot Linkin Park. Les ombrelles commencent à tourner et Elvis chante « Viva Las Vegas ». Mes liens avec lui se défont, ma vie ressemblera à un rideau rouge gonflé par le vent. Les gens se sont acheté des sifflets colorés et soufflent dedans à cœur joie. Nous nous dirigeons vers la sortie avec notre barbe à papa. Je suis trop sûre de moi pour m’irriter de la main qu’il pose sur mon épaule. Il est clair que j’ai besoin de personnes du même calibre que moi, qui respirent et qui marchent normalement, comme Nico et Simina.

  Il fait déjà plus frais et les choses ont perdu de leur éclat. Je voudrais savoir quelle heure il est mais je préfère m’abstenir, il me ferait encore une sortie. Il a le toupet de me toucher après avoir laissé le photographe se foutre de nous. Il croit peut-être que je ne m’en suis pas rendu compte.

  Avant qu’on arrive à la boutique au distributeur automatique de chewing-gum, je me retrouve de nouveau rattachée à lui. Il s’arrête brusquement comme s’il avait failli tomber sur le nez et s’accroche à moi du regard. Il croit qu’il a perdu son portefeuille. Je veux pas le croire et il insiste pas. Il se renfrogne et regarde le ciel. Je m’entends lui dire d’une voix agacée de chercher encore. Il a cherché partout. Il est pas dans le sac, il l’a jamais mis dans sa poche. Il baisse la voix ; il n’y rentrerait pas. Il enfonce ses mains dans ses poches et les fait bouger de manière démonstrative. « Tu vois, elles sont toutes petites. »

  C’est pas tant pour l’argent, il en avait pas beaucoup. Mais le portefeuille était à  grand-mère et c’est son père qui le lui avait donné. Nos yeux se croisent et il me transmet toute sa tristesse et toute sa fatigue. « J’ai dû l’oublier quelque part, s’il était tombé je l’aurais entendu, non ? » Je ne lui réponds pas, je baisse les yeux. Nous faisons demi-tour. Il y a de plus en plus de monde à la foire. Une femme avec un enfant dans une poussette nous crie « vous êtes borgnes ou quoi ? ». Grand-père râle, tant pis pour lui s’il est resté dans cette ville.

  Le photographe n’a pas envie de parler. Il fait signe que non, de la tête. « Il était marron, en peau de serpent ; on aurait dit qu’il était recouvert d’écailles », reprend grand-père, « comme des écailles de poisson. » Le photographe attend qu’il ait fini et refait le même signe de tête. Les tsiganes sont beaucoup plus communicatives. « T’en fais pas, petit gars, Dieu te laissera pas tomber comme ça », lui dit l’une très sûre d’elle.

  Nous allons voir la vendeuse de barbe à papa. Nous nous plaçons à côté de sa bassine, parallèlement à la queue. Grand-père lui explique de quoi il s’agit. Il croit quand même qu’on le lui a piqué. Il se lance dans son argumentation sans attendre sa réponse. « Mais les voleurs deviennent de plus en plus corrects ; ils prennent l’argent et laissent les papiers. La plupart du temps ils les jettent dans le premier container venu. Une sorte de règle non écrite. » La femme continue à écouter son histoire tout en ramassant les restes de barbe à papa sur un bâtonnet qu’elle jette à la poubelle et elle essuie la sueur de son front du dos de sa main. Sa grosse tête, couverte de quelques touffes de cheveux lisses, ressemble à une colline à l’herbe brûlée. Elle a passé un maillot noir « Iris » sur son buste massif. « Pourvu que je puisse au moins récupérer ma carte d’identité et mon attestation de retraite » poursuit grand-père, comme en transes. « On ferait bien de jeter un coup d’œil dans quelques poubelles. » La femme fait tourner son bâtonnet et souffle pour se faire de l’air. Elle n’est pas d’accord pour les poubelles. Si elles doivent se retrouver les choses finissent par se retrouver. Un type blond à lunettes et tête de rat fait un pas hors de la queue. On a qu’à coller un billet sur lequel on écrira qu’on offre une récompense, il a une voix fluette et n’écarte pas les pieds. On a qu’à le mettre sur une roulotte ou sur un poteau. Grand-père trouve l’idée géniale mais il ne bouge pas. Au contraire, il fait un pas vers la bassine et se met une main sur la hanche. « Ca c’est un comble, c’est pas mon genre de perdre des choses », explique-t-il à la vendeuse. Non, il n’est pas Taureau, comme elle croit, il est Cancer. La vendeuse ruisselle de sueur mais elle ne l’abandonne pas. Elle est Sagittaire et quand elle perd quelque chose, elle retourne un verre. Ca l’enthousiasme. Sa femme fait la même chose. Sur la table de la cuisine.

  La femme s’approche de la vendeuse d’un pas décidé. Elle en a assez fait pour aujourd’hui, elle peut s’en aller, son feuilleton « Cœur sauvage » a commencé. « Allez, vas-y », elle la pousse et prend possession de la bassine. La vendeuse passe le dos de sa main sur sa blouse et la quitte. Elle se penche au-dessus d’un cabas à carreaux et nous dit un « au revoir » pressé. Vue de dos, avec tout le poids de son corps qui descend d’un côté puis de l’autre, elle semble très motivée.

  Grand-père me prend par la main et on se tire. « La dame a raison, c‘est quand on s’y attend le moins qu’on trouve ce qu’on a perdu. » Il en arrive aussitôt à la conclusion que ce n’est pas une tragédie de perdre son portefeuille. Il y a des gens dont la maison a brûlé. Sa voix est pleine de vivacité. Rien de plus simple. Il ira à Muscelu, il déclarera la perte de sa carte d’identité à la police, un point c’est tout. Il me tient par la main et nous glissons sur les trottoirs gris-bleus. La dame qui vendait la barbe à papa croyait à l’horoscope, comme grand-mère, c’est clair. Lui n’y croit pas et pourtant grand-mère lui a lu un jour quelque chose qui lui correspondait. Qu’il passerait toute sa vie à nourrir sa femme et ses enfants et qu’il n’aimerait jamais sortir. C’est surtout la formulation qui lui avait plu, c’était sûrement quelqu’un de la vieille école qui avait dit ça, très probablement un homme. Les problèmes de la vie familiale les stressent plus que les femmes.

  J’aimerais bien voir mes copines juste dix minutes. Je m’amuserais un peu avec elles et tout redeviendrait normal. J’ai besoin de Simina aussi, même si elle me porte sur les nerfs depuis qu’elle lit Les roses anglaises. Elle s’assied sur le banc et elle lit sous notre nez, elle s’en fout, comme lorsqu’elle nous parlait de ses arbres de la campagne et de la fille avec laquelle elle était devenue amie là-bas. On monte sur la passerelle. Le ruisseau est gonflé et fait beaucoup de bruit, devant nous il y a les collines et le ciel, de couleurs vives, tout semble encore possible. Il fallait bien qu’il mette les pieds dans le plat ; s’il n’avait pas perdu son portefeuille, il m’aurait invitée à Garofitsa et il m’aurait payé un gâteau. Il est atrocement pathétique.

  Il me touche les cheveux et me dit qu’il voudrait qu’on passe voir Michou. Il me touche tout doucement, sur le sommet de la tête, pas avec toute la main, je crois. Sa voix est mielleuse. « On restera juste dix minutes, pas plus. » il parle vite et tente de rendre Michou intéressant, « il doit être en train d’écrire une lettre  pour le journal  Dilema ou peut-être une réclamation. Ses voisins ont agrandi illégalement leur balcon, ils n’ont donc rien à dire quand ses chats vont danser sur leur toit ». Il fait tout son possible pour me sensibiliser à la chose, il a besoin que je sois gentille avec lui mais je suis trop dégoûtée qu’il m’ait empêché de voir mes copines. Je regarde devant moi d’un air absent.

  Michou ne répond pas à l’interphone, nous nous glissons dans l’entrée derrière la femme qui a crié dedans « compteurs ! ». Elle regarde grand-père d’un air complice, elle l’a vu former le numéro de Nistorescu. C’est pas la peine qu’il monte, les jours où il faut payer il n’est jamais chez lui. Les portes s’ouvrent, les locataires sortent sur le seuil des billets à la main, la femme va de porte en porte en se trémoussant du derrière et en poussant de petits cris. Grand-père râle, si Michou est à la cuisine en train de préparer quelque chose à la cocotte-minute c’est clair qu’il ne peut pas entendre l’interphone. Nous commençons à monter. Il reste toujours  quelques marches derrière moi alors je l’attends de temps à autre. Mieux vaut ça plutôt que de marcher à côté de lui et qu’il me souffle dans le nez. Sa main se tend  et s’accroche à la balustrade comme une corde d’alpiniste, à croire que c’est elle qui tire tout le reste de son corps. Malgré tout, ici nous sommes plus à l’abri que dans la rue. Michou a mis un billet dans sa porte, que la dame des compteurs ait la gentillesse de lui laisser sa facture dans la boîte à lettres. La femme est au deuxième quand nous redescendons. Elle nous regarde d’un air satisfait ; elle nous l’avait bien dit. « Oh, c’est Nistorescu… » explique-t-elle à la grosse curieuse entre ses portes.

  « Il a dû aller sur la colline cueillir de la queue de cheval » pense grand-père quand on sort de l’immeuble. Il doit boire tous les jours un cocktail de plantes pour ses reins. Cette fois il me dit brusquement « on passera voir madame Mimi du Loto ». Il va donc falloir voir encore quelqu’un avant de revenir chez grand-mère. 

  Le grincement de la porte réveille madame Mimi. Elle fredonnait derrière son comptoir « I’am a woman in love », qu’une petite radio dans une housse en cuir marron fait grésiller. Elle s’illumine tout entière quand elle aperçoit grand-père. Monsieur Pelmus n’a pas idée du besoin qu’elle a de parler avec quelqu’un. Heureusement qu’elle a ses calmants et le goblen auquel elle travaille, sinon elle ne sait pas comment elle aurait résisté. Elle examine très vite grand-père pour voir s’il va lui poser la question dont elle a besoin et comme il se tait elle se lance : le Hollandais que sa fille va épouser n’est pas baptisé et ne veut pas l’être, les mots déboulent comme une avalanche. L’absence de réaction de grand-père et l’obstination du Hollandais la font éclater : « Que dira le pope Dandescu ? » Les hommes ne font pas attention à ce genre de choses, son mari était pareil mais il faut bien que quelqu’un trouve une solution. Sa voix s’est détachée comme si c’était quelqu’un d’autre qui avait formulé cette conclusion, une femme âgée, avec plus d’expérience. Elle redevient maintenant la femme aux calmants et au goblen, si elle avait fait un emprunt pour s’acheter un studio à Bucarest, sa fille ne serait peut-être pas partie. C’est cette idée qui la torture. Elle parle doucement, comme un acteur qui fait le point sur une situation, au centre de la scène, en général. Elle reste un instant songeuse. Monsieur Pelmus ne peut pas s’imaginer la situation. Sa fille est allée jusqu’à l’accuser de leur avoir servi le cascaval le moins cher. « Vous saviez, vous, que le Rucàr est meilleur que le Rucàras ? » Grand-père fait un signe de tête mais ça n’a pas l’air de l’intéresser du tout. « Vous aimez Barbara Streisand ? » lui demande-t-il. Madame Mimi pouffe, comme si la réponse était sous-entendue. « Est-ce qu’on peut ne pas aimer une femme qui est si sûre d’elle ? Elle s’est pas gênée pour foncer tout droit avec son grand nez et ça a marché. »

  Maintenant grand-père n’a plus qu’à bien la tenir en main et ne pas lui laisser la moindre issue en direction de sa fille et de son Hollandais. « Mais je ne vois pas le moindre rapport entre son nez et son talent » affirme-t-il d’une voix hésitante. Madame Mimi ne relève pas, elle préfère développer son idée du nez. Elle s’échauffe. « Elle a crié sur tous les toits qu’elle ne se ferait pas opérer et elle s’est payé les hommes les plus chouettes. » Elle lance un regard interrogatif à grand-père. Leurs regards se croisent et ils sourient tous les deux puis ils baissent les yeux.

  Grand-père joue maintenant avec un numéro en plastique qu’il a pris dans un bocal. Il le tourne d’un côté et de l’autre. C’est un huit. Il croit que l’amour relève de l’ineffable et n’a rien à voir avec la forme ou la longueur du nez. « Mais il y a un rapport étroit entre le nez et l’ineffable, bon dieu, monsieur Pelmus ! » lui dit madame Mimi en le prenant de haut. Si grand-mère avait eu le nez de Barbara Streisand, elle parie bien que grand-père se serait pas enflammé autant. Grand-père s’arrête de jouer avec son numéro. Il le pose sur le comptoir en le tenant entre trois doigts et il lève les yeux « pas d’exemple de ce genre ». Madame Mimi s’excuse, elle ne sait pas ce qui lui est venu, mais il la tranquillise, « ce n’est pas grave » et il reprend son petit jeu, comme s’il était encore plus absorbé. « On a beau dire, on rencontre rarement des hommes comme vous » dit madame Mimi au bout de quelques moments de silence. « Que voulez-vous dire ? » demande grand-père. Elle semble confuse. C’est dur à expliquer mais pour faire vite, à la différence de la majorité des hommes, grand-père sait apprécier une femme. « Je ne sais pas quoi dire » répond-il en inclinant la tête pour dissimuler son sourire.

  La gonzesse qui vend des bonbons à la Rotonde entre en coup de vent, un billet de 50 lei à la main. Elle veut de la monnaie. « Oh la, la, quels gentils invités a madame Mimi » dit-elle avec un grand sourire pour moi et pour grand-père mais quand elle dit « invités » elle perd d’un coup le sourire et le mot se coupe en deux ; elle a trébuché sur le lino décollé. Bon dieu de bon dieu, madame Mimi aurait quand même pu acheter de la super glue et le recoller. Pas question ; madame Mimi a décidé de ne plus mettre un sou dans cette baraque. La gonzesse hausse les épaules, elle a de la chance, à la Rotonde elle a du ciment. Pendant que madame Mimi lui compte sa monnaie, elle sort un paquet de sa poche et le lui pose sur le comptoir en retrouvant le sourire doux qu’elle avait en entrant. « Un petit morceau de halva ». Elle s’apprête à sortir mais madame Mimi l’arrête : « Attends un peu, Zoé ! Tu connais Barbara Streisand ? » « La gonzesse avec un grand nez ? » « Oui, c’est ça ! » répond madame Mimi, l’air satisfait. « Qu’est-ce que t’en dis ? » Zoé a déjà la main sur la poignée. « Physiquement ? » « Physiquement, bien sûr ! », dit madame Mimi en la brusquant. « Bof, c’est pas vraiment une beauté ». Zoé ouvre la porte et file comme si elle était gênée d’avoir dû le reconnaître.

  Madame Mimi est radieuse. Grand-père a vu, elle n’est pas la seule à considérer que Barbara Streisand est moche. Il a beau lui expliquer qu’il n’avait pas dit le contraire, madame Mimi a reçu la confirmation dont elle avait besoin. D’un air triomphant, elle écrase le halva avec une petite cuillère.

  Simina et Nico ont eu beaucoup de temps à passer ensemble sans moi aujourd’hui. Un rien a pu resserrer les liens entre elles, un mot, un geste, un regard. Elles font partie du chœur toutes les deux, elles s’y rencontrent sans moi. Et même si elles n’ont pas dit du mal de moi, elles ont dû se dire que j’ai un problème puisque je ne fais pas partie de ce chœur idiot.

  Madame Mimi finit de mâcher un morceau de halva et regarde grand-père. « Dites quelque chose, monsieur Pelmus, que je sois pas la seule à parler. » Elle ne sait pas ce qui l’a prise. A moins qu’elle mente. Elle sait. Mais elle réussira bien à passer là-dessus. Elle fixe grand-père. « La vie est un combat, il faut bien se battre, n’est-ce pas ? » et comme grand-père ne réagit pas, elle insiste, « n’est-ce pas, monsieur Pelmus ? ». Il lui sourit sereinement, comme s’il venait de se réveiller. « oui, c’est vrai. » Il se tait quelques secondes, en évitant son regard. Il décide que cela vaut la peine de lui raconter l’histoire du portefeuille. « Fa ut que je vous raconte ce qui m’est arrivé aujourd’hui, madame Mimi », sa voix s’élance, révoltée. Elle l’écoute avec le visage sérieux de l’ours Coccolino quand il met les choses au point avec les gangsters des films américains. Elle connaît quelqu’un à la police. Un gars du nom de Marinicà. Grand-père n’a qu’à aller le voir et lui dire qu’il vient de sa part. Elle le regarde par-dessus ses lunettes et baisse la voix. Mais qu’il ne parle pas de Loto Prono. S’il lui demande, ils se sont rencontrés dans la rue. La voix de madame Mimi se fait lointaine. « Oui, c’est ça, dans la rue, c’est le mieux. »

  On se prépare à fermer, à la Rotonde. Une femme passe la serpillère, une autre recouvre avec des feuilles de plastique le café et les bonbons, la caissière compte ses sous. « Il va faire de nouveau clair de lune » dit madame Mimi en nous la montrant au-dessus de l’alimentara. Elle soupire, une autre nuit blanche, les somnifères ne lui font plus rien, même pas pour ses cors. « Vous savez les gens qui ont des insomnies sont très sensibles même si la majorité semblent cyniques », ajoute-telle au bout d’un moment et elle conclut d’un « eh ! » accentué. Grand-père regarde d’un air distrait les bocaux pleins de numéros et ne dit rien.

  Si la distance entre Simina et Nico était la même que celle de l’allée devant les immeubles, elle aurait diminué aujourd’hui d’au moins deux ou trois pas. Et si elles vont au centre, ça veut dire qu’elles n’auront plus besoin de personne. Simina sort s’asseoir sur le banc avec Les roses anglaises, elle se met le nez dans son livre et elle laisse Nico les yeux en plein soleil. Elle veut lui en mettre plein la vue, lui montrer qu’il y a des choses plus importantes qu’elle. Nico essaie d’attirer son attention et fait tout un tas de grimaces comme quand on était petites et qu’elle faisait « la vieille dans le cerisier ». Simina la brusque, elle arrange son bandeau sur sa tête et reprend sa lecture avec son air de prof. Bien sûr qu’elle ne peut plus se concentrer sur son livre, elle a toutes les peines du monde à ne pas pouffer de rire mais elle aime bien que Nico fasse l’idiote pour la provoquer. C’est le coup classique, Nico se cache le visage dans les mains et fait sa fâchée. Simina la prend par les genoux et lui dit « zonzonette joliette ». Alors la voix de fillette gâtée de Nico jaillit et parvient toute pure aux oreilles de Simina, sans se mêler à rien d’extérieur au passage. Simina pose son livre et Nico appuie sa tête sur son épaule. Ses cheveux noirs grattent les joues de Simina, lui entrent même dans la bouche, elle le lui dit « tes cheveux me rentrent dans la bouche » en insistant pour qu’elle comprenne que c’est bien vrai. Le comble c’est qu’aucun voisin ne se montre dans l’allée, personne ne se met en fenêtre, même pas Ari. Personne ne les appelle, tout le monde les laisse tranquilles et sur le banc ça sent bon le sapin et le chèvrefeuille.

  Juste avant que nous arrivions à l’immeuble 1, madame Mimi nous rattrape à toute vitesse. Elle ne s’est pas fait teinter les cheveux depuis longtemps, ils sont blancs sur une longueur d’un doigt à partir de la racine. Elle est gênée mais bien décidée à dire ce qu’elle a à dire. Elle a réfléchi et elle en a conclu que l’idée de Marinicà n’est la bonne.  N’importe quel policier fera aussi bien l’affaire. Son corps s’incline vers nous, il ne reprend sa position normale que lorsque grand-père l’a approuvée. C’est bien ce qu’il se disait aussi, tout ça n’est qu’une bagatelle finalement. Son visage s’illumine comme si elle venait de se sortir d’un mauvais pas et lui lui sourit d’un air serein, supérieur,  de médecin.

  La sirène de l’usine Aro me réveille, il est donc sept heures. A cette heure les parents de Simina ont déjà pointé. S’ils sont en retard on ne les laisse pas franchir le portail de l’usine. Je me sens soulagée à l’idée que la majorité des habitants ont dégagé et que l’immeuble est plus aéré. Je me l’imagine tel qu’il devait être au début, plein d’espaces vides, sans murs, lorsque les pièces étaient à  peine ébauchées et qu’on pouvait toutes les voir en même temps. Je sais que j’en arriverai à la conclusion que le petit singe que les copines m’ont offert ne réussit pas à masquer la tâche d’humidité du mur mais je reprends mon examen et je promène mon regard tout autour. Je me console un peu à l’idée que l’immeuble d’en-face, la chaudière, la cabine téléphonique et les parterres sont tout près. Que je peux les voir en allant à la fenêtre. La nuit, surtout, tout cela semble encore plus énorme.

  Grand-père se tient appuyé contre le buffet, une main sur la hanche. Il laisse grand-mère avaler deux ou trois gorgées de café et il change de pied d’appui. Il veut savoir combien d’argent elle a économisé à la CAR. Grand-mère pose sa tasse sur la table, l’air grave. Elle dit une somme, d’une voix méprisante et insiste encore : « Trois fois rien. » Mais grand-père est d’un tout autre avis. « Avec ça on peut s’acheter une cuisinière ce mois-ci. Combien de temps on va encore devoir mettre une chaise devant pour que la porte du four reste fermée ? » Quand la discussion en arrivait là, grand-mère essayait de le calmer en prenant des exemples. Les gens vivaient bien sans cuisinière y a pas si longtemps, à la campagne y en a encore qui cuisinent sur le fourneau ; c’était l’argument le plus souvent invoqué.

  Maintenant elle change de tactique. Elle prend un ton conciliant et elle l’assure qu’ils l’achèteront d’ici un mois ou deux. Elle se redresse un peu pour mieux coller son dos au mur et avale de longues gorgées de café comme pour signifier que de son point de vue le problème est résolu. A voir la tête qu’elle fait, elle commence à prendre le large. Bientôt elle aura son visage de droguée et notre réalité n’aura plus le moindre pouvoir sur elle. Mais grand-père ne la lâche pas.  « Tu te rends pas compte, toi. Moi je peux pas vivre comme ça, avec ces tâches sur les boutons et la porte du four cassée. » Grand-mère repose sa tasse sur la table et pince les lèvres, comme une élève appliquée qui sait ce qu’elle va dire. Lui c’est les tâches qui l’embêtent, elle c’est les traites qui l’inquiètent. C’est peut-être une question de signes du zodiaque. Grand-père adopte le même ton qu’elle. Il ne nie pas que ça puisse être en rapport avec les signes du zodiaque mais elle aussi, elle n’est jamais à la maison alors que lui il y passe toutes ses journées avec toutes ces trucs pourris sous les yeux. Et les tâches sur les boutons sont la meilleure image de son échec. Il baisse un peu la voix « et avec tous ces gens qui entrent chez nous. » Elle attrape le pot de miel et elle en donne un coup sur la table. « Toujours la même obsession. Comme si on recevait Marlon Brando. » Sa voix est plutôt résignée qu’énervée. Elle entoure le bocal avec sa main et la promène dessus de bas en haut. Lui devient de plus en plus en rouge mais il reste collé au buffet. Il la regarde comme on regarde un être pour lequel on ne peut plus rien. « De nouveau ce baveux de Marlon Brando… » Dès leur première rencontre, elle en a parlé, il aurait dû se rendre compte que quelque chose ne tournait pas rond. Qu’ils ne pourraient jamais avoir une discussion sérieuse. Elle continue à le regarder d’un air amusé et à jouer avec le bocal. Qu’elle le laisse tranquille. Il est allé le chercher pour moi au Grand Marché, il ne voudrait pas qu’elle le casse. Elle répond, fatiguée : le verre est épais, elle le touche à peine. « Tu vois, je fais juste ça » ; elle passe une dernière fois ses doigts, lentement, démonstrativement, sur le bocal.

  « Madame le professeur ! », « Monsieur l’ingénieur ! », on entend Consuéla crier de dehors puis une deuxième fois d’une voix pointue, dans le même ordre. Ils se font des signes qu’il faut lui répondre et ils s’envoient l’un l’autre le faire. Maintenant Consuéla frappe sur le rebord de la fenêtre avec une branche ou une pierre, probablement, car elle est toute petite. Grand-mère y va, « oui, vous pouvez utiliser tous les fils de ce côté, nous ne faisons pas de lessive aujourd’hui. » Mais Consuéla ne la lâche pas ; elle tient à lui faire savoir que madame Buicus utilise les fils de l’étendage de l’immeuble pour y faire sécher le linge de son neveu qui habite dans la Tour. Grand-mère plie une jambe et donne un coup de pied du bout de sa chaussure sur le ciment. Consuéla l’a avertie mais les autres devraient le faire aussi, les habitants de l’immeuble 29 ne sont pas obligés de supporter les caleçons du neveu de madame Buicus. Grand-mère relève le pied avec lequel elle a donné un coup sur le ciment et le tient suspendu en l’air un instant ; Consuéla doit l’excuser mais elle va partir à l’école. Elle revient à sa chaise, l’air fâché, « les yogis et les sages grecs savaient sûrement ce qu’ils faisaient quand ils n’ouvraient pas la bouche des années de suite ». Mais comment pourrait-elle se permettre un luxe pareil ? Qui pourrait comprendre qu’elle a besoin de repos elle aussi ?

  Il fait comme si de rien n’était. « Admettons qu’on puisse survivre en fermant la porte du four avec une chaise. Mais sans machine à laver c’est plus possible. Il coule de la rouille de la vieille que c’est un plaisir. » Cette fois il s’implique moins, on dirait qu’il ne croit pas ce qu’il dit. Leurs regards se croisent ; ils s’observent et ils se rendent compte qu’ils peuvent se permettre de sourire. Et ils sourient tous les deux comme si leur discussion ne comptait pas, comme si c’était une scénette qu’ils se sont efforcés de jouer du mieux qu’ils pouvaient. Elle prend sa voix douce, de chatte. Enfin quoi, est-ce qu’il ne voit pas qu’elle voudrait bien qu’on se débarrasse de toutes ces trucs pourris. Ses pupilles n’ont plus de centre, elles se dilatent comme un lac. Grand-père rapproche sa chaise de la sienne ; il pose sa main sur sa main qui est en train de caresser l’anse et les fleurs bleues et rouges de la tasse, il glisse ses doigts entre les siens. Son regard se tourne enfin vers lui, il est plus calme. Ils achèteront la cuisinière et la machine à laver, c’est promis. Elle se lève. Elle doit partir, sinon on lui fera sauter son heure de cours.

  Elle se dirige vers la porte, l’air fatigué, mais dès qu’elle sort, son corps se réveille. Je la suis du balcon. C’est une sensation étrange de les voir marcher seuls dans la rue, je me demande toujours ce qui se serait passé si on s’était rencontrés dans d’autres circonstances. A voir sa démarche, il est clair qu’elle se détachera vite de ce qui s’est passé à la maison. Grand-père ramasse tout ce qu’elle a laissé, il met du pain à griller, il pose mes vitamines à côté de mon assiette. Comme toujours le pain est brûlé et il le gratte au-dessus de l’évier.

  La porte de la cuisine est fermée, la fenêtre aussi , nous sommes comme dans une baignoire pleine d’eau chaude. Et quand on prend son bain, il ne peut rien arriver de mal. Si on pouvait vivre toujours comme ça, on oublierait et on se reposerait. C’est pour ça qu’il ne faut pas sortir dans la rue. Ici il est protégé par les murs, les portes, les fenêtres, personne ne peut faire de comparaison et se réjouir d’être plus jeune. Rester dans cette eau chaude jusqu’à ce que tout lien avec ce qui se passe dehors se défasse complètement. Qu’aucun bruit, aucune odeur ne vienne ici jusqu’à nous. Etre débarrassés de toute concurrence, de maman et de papa, de la photographie de grand-mère exposée sur la Grand Place, des vieux meubles et des tâches sur la cuisinière, des filles bonnes à baiser qui habitent chez Consuéla, et même de Nico et de Simina. Leurs grands-parents qui vivent à la campagne et qui ont des vergers de pommiers et de pruniers, leurs parents qui économisent pour s’acheter des meubles et des tapis, je ne pourrai jamais m’entendre avec eux. Mais ni maman ni papa ni même grand-mère ne nous laissent tranquilles. J’avais une trop bonne impression d’eux. Maman aussi s’est accrochée à papa pour qu’il l’arrache à cette famille mais il n’en a pas la force ; toute sa vie il ne fera rien d’autre que s’occuper des ordinateurs d’ARO. Et ça sert à rien que grand-mère soit la meilleur prof de la ville pour enseigner les écrivains roumains et français. Si au lieu d’écrivains, il s’agissait de vedettes de rock, elle n’aurait même pas de quoi se payer un billet bien placé à leurs concerts. Il lui faudrait se dresser sur la pointe des pieds ou sauter pour voir la scène.

   Grand-mère ramasse une goutte qui a sauté du mixer et la lèche. Elle est rentrée toute joyeuse du lycée, trop joyeuse pour grand-père et moi. Nous étions en train de faire une mousse aux fraises et nous avions trouvé notre rythme. Elle rit bruyamment pour mieux faire bande à part. « On dirait qu’une flopée de moineaux a fait caca ici. » L’éponge à vaisselle en main, grand-père revient vers elle et la toise de la tête aux pieds. Puis il me regarde : « Qu’est-ce que tu veux y faire ». J’aime bien sa remarque, elle me donne le sentiment d’être prise au sérieux, que je peux me considérer comme mûre. Que je peux me dire qu’un homme pourrait m’aimer. Mais la courageuse, c’est elle. Elle s’est jetée sur le lit et agite un bras « il est très important d’avoir auprès de soi quelqu’un qui vous fait rire. » Elle s’en rend très bien compte lorsqu’elle voit grand-père. Il l’ignore ; il sifflote tout bas et lave les éléments du mixer. Il me fait de l’œil, histoire de dire, nous la valons bien.

  Grand-mère disparaît et Jarvis commence à chanter « Common People » dans la chambre. Nous nous jetons un regard sous-entendu, elle a dû appuyer sur repeat et on sera obligés d’écouter ça jusqu’à qu’il se décide à aller l’arrêter. Depuis les fêtes du lycée, « Common People » est un de ses favoris. Elle revient en dansant et s’affale de nouveau sur le lit. Elle bouge la tête et les épaules, elle fait les petits yeux et elle chante avec lui, « I want to sleep with common people, I want to sleep with commn people like you »…

  Nous continuons à nous occuper de notre mousse. Nous le mettons dans des coupes, nous faisons la vaisselle, nous essuyons la table. Si nous ne faisions rien, nous aurions encore plus l’air de perroquets. Jarvis recommence. Elle s’avance un peu, jusque-là elle avait le dos collé au mur. Ses yeux sont brillants, il faut qu’elle nous raconte ce qui s’est passé au lycée. Qu’elle nous raconte, grand-père lui donne le feu vert, mais d’abord il faut savoir à quand on payera le courant. La femme doit passer demain prendre l’argent et il en marre de la voir faire la gueule chaque fois. Surtout que nos voisins de palier payent toujours, eux. Grand-père a parlé comme quelqu’un qui a fini de faire ce qu’il avait à faire et qui reprend haleine.

  Son visage est tendu, il n’a plus rien de la joie avec laquelle elle est entrée tout à l’heure. Ca ne l’étonne pas qu’il se foute éperdument  de ce qu’elle voulait raconter. De toute façon il lui reproche toujours de trop parler. Il y a une note d’auto compassion dans sa voix. Elle était si bien disposée tout à l’heure. Il essaie de se rattraper : si elle en a toujours envie, elle peut nous raconter. Elle repousse l’assiette à soupe qu’il a posée devant elle et quelques gouttes sautent sur le mur. Il lui dit qu’elle est mal élevée. Elle se lève de table et file dans leur chambre. Il prend la soupe et la verse dans l’évier d’un geste brutal. Il marmonne quelque chose en ramassant les légumes dans  pour les jeter dans la poubelle mais je ne comprends pas quoi. C’était pas la peine qu’il lui apprenne à manger sain ; elle finira par crever en se bourrant de bonbons. La porte de leur chambre claque et Jarvis revient, plus fort que jamais. « Il est même pas quatre heures et l’autre zèbre braille à se faire péter les plombs. » Il me regarde, il a besoin que je l’approuve. « Ils sont vraiment bien les voisins de pas avoir fait de réclamation. » Il se dit que madame Dancus a peut-être travaillé de nuit et se précipite dans la chambre. Jarvis met aussitôt une sourdine.

  « Je suis trop fatiguée pour m’énerver », dit madame Dancus en entrant dans la cuisine. Encore un coup de grand-mère, elle a laissé la porte d’entrée ouverte. Madame Dancus s’est fait un vague chignon et elle avance à pas lents dans son peignoir qui traîne jusque par terre. Si je pouvais lui prêter le moulin à écraser les noix. Mais où sont monsieur et madame Pelmus, elle ne les voit pas. Quand je l’informe qu’ils sont à la maison ça ne la touche pas le moins du monde ; elle sort un « bon » ennuyé et s’en va.

  Grand-mère arrive dès que madame Dancus est sortie.  Elle a dû écouter derrière la porte pour être sûre qu’elle a dégagé. Elle s’est passé du noir autour des yeux et elle a mis sa robe Calvin Klein d’occasion. Elle n’est plus sur ses grands chevaux. Elle allume une cigarette et en tire une bouffée comme une vamp, du genre réclames pour tabac et alcools. Elle plante ses yeux dans les miens. Avec le noir qu’elle s’est mis elle semble encore plus lointaine que d’habitude. Et du fond de cette distance elle se raccroche à moi. J’ai pas envie de faire un tour en ville ? Elle devient humaine, suppliante, elle me sourit comme si elle avait vraiment besoin de moi et qu’elle se fâcherait si je disais non. Je la regarde sans rien dire, j’aime bien quand elle se comporte ainsi. Elle avance même un argument, j’aurai tout le temps de faire mes devoirs après.

  Elle avait une envie dingue de se barrer de la maison et de se balader dans les rues, on le voit à sa façon de marcher, ses sandales dorées font pss, pss, dans les allées, comme deux jeunes animaux. Je sais ce que c’est, moi aussi je suis comme ça quand l’envie me vient de courir, rien d’autre ne m’intéresse, je sens que si je ne fais pas un tour ou deux, ça n’ira pas. Le mendiant couché devant la Rotonde se redresse lorsqu’il la voit. Il veut une cigarette. « I love you so much » crie-t-il après grand-mère quand il l’a eue. Elle sait ce que ça veut dire ? Grand-mère sourit et lui fait signe qu’elle a pigé. « Les mendiants ont quelque chose de très exotique », m’explique-t-elle.

  Nous nous arrêtons devant le magasin de vitrages et d’encadrements pour regarder les pendules avec Jésus et Marie sur le cadran. Jésus bénit des enfants et nous fait de l’œil. Marie est moins spectaculaire ; c’est juste les rayons de sa couronne qui s’allument et s’éteignent. On dirait qu’elle croque une tablette de chocolat et qu’elle n’en a jamais assez grand-mère quand elle marche dans les rues, c’est avec le même appétit. On dépasse Garofitsa, on monte sur la passerelle et on descend, on dépasse Muscelu et Gladiola et elle n’a toujours pas envie de s’arrêter. On entre sur le boulevard. Quand on a besoin de vivre, on peut pas éviter d’aller sur le boulevard. Un groupe de garçons vient dans l’autre sens. L’un d’entre eux toise grand-mère de la tête aux pieds et se tourne vers les autres. « Ca devait être un sacré bon coup, celle-là, quand elle était jeune ! » dit-il à haute voix et en rotant. « Elle est encore pas mal, suffit d’avoir un verre dans le nez» commente un autre, il se tape dans ses mains, tout content de sa plaisanterie et ils se mettent tous à rire.

  A la hauteur du magasin de Mageanu, grand-mère ralentit. Elle m’explique, grand-père est un brave homme mais y a des moments où on peut pas s’entendre avec lui. Sa voix est détendue. Elle parle aussi de mes relations avec Nico et Simina, « ces filles avec lesquelles je sors ». Je ne me plains jamais d’elles, est-ce que nos rapports sont si roses que ça ? Question un peu déplacée, je sais pas ce qui l’a prise. Je trouve un truc pour couper court, « Simina m’agace terriblement quand elle sort ses « bisous » ou ses « doux-doux ». Elle me regarde en souriant, les yeux brillant d’ironie. Elle ne peut pas croire que ça s’arrête là mais elle fait volte-face « laissons tomber, je sais pas pourquoi je m’en mêle ».

  Nous entrons chez Lucica où la moitié du lycée Dinicu se sert à crédit. Lucica me regarde avec admiration, elle me compare avec grand-mère et sort les compliments de rigueur. Nous ressortons avec un paquet de cacahuètes en chocolat. Elle me dit qu’elle veut me conduire quelque part, pas loin d’ici. On dépasse Dinicu et la maison abandonnée où Nico, Simina et moi nous rêvons de nous installer quand on sera grandes et on tourne à droite avant la gare. Ca ressemble au petit parc de jeu à côté de l’immeuble 28 : du sable, quelques balançoires et deux bancs. Elle vient ici quand elle est en récréation ou qu’elle a un trou, seule en général. On voit si bien la colline Flamanda et si elle veut lire personne ne la dérange. Le lundi et le jeudi où elle a des cours jusque tard, elle peut admirer le coucher du soleil. « Comme le Petit Prince », dis-je aussitôt et ma voix sonne faux. Son ironie se concentre dans ses pupilles. Toujours ce Petit Prince, j’en ai pas encore assez. Mais cette fois elle m’a amenée là pour qu’on fasse de la balançoire, elle change de ton comme un guide qui vous invite dans la salle suivante. Ca m’énerve de pas avoir trouvé à répliquer à propos du Petit Prince, j’aurais pu dire quelque chose d’intelligent qui lui aurait donné à réfléchir. De toute façon, tant qu’elle s’entêtera à ne pas l’aimer, notre relation sera boiteuse. Je réussis à me retourner après avoir couru et la terre me soutient comme un futur mari. Je me détache de lui et je reviens vers lui, je le touche tantôt de la pointe des pieds tantôt de toute la plante. Et il me reçoit chaque fois, comme je suis, puissant et intelligent. Sauf que ses jambes à elle n’arrêtent pas de s’agiter devant moi et ça me fait perdre le contact avec lui. La balançoire monte et descend et elles, collées l’une à l’autre, se replient et se tendent avec entrain. Elle me sourit d’un air supérieur de son monde à elle, elle se sent bien là-bas. Elle se souvient probablement de moi comme je me souviendrais d’un camarade de classe. Et pourtant elle a l’air d’une femme sympa qui ne ferait pas de chichis pour parler si on se trouvait à côté d’elle sur une balançoire. Mais sa disponibilité d’un instant ne sert à rien ; la prochaine fois il faudra repartir à zéro. Son regard me pénètre sans relâche, ses yeux forcent les miens, même si je trouvais quelque chose à dire, je ne pourrais pas parler. Elle pèse sur moi de tout son poids, sur mon ventre. Et j’ai peur de sa chair qui a vécu tant de choses, qui a toute une histoire derrière elle, comme les rues étroites et empierrées des films italiens.

  L’homme s’approche vite, à grands pas. Il se campe devant sa balançoire, les jambes légèrement arquées. Il s’est mis une main sur la hanche et de l’autre il fait des gestes scandalisés. « Si c’est pas la fin du monde. Qu’est-ce qui vous prend, hein ?… Vieille chèvre, vous avez pas honte de faire de la balançoire ? » Grand-mère me fait de l’œil, s’il avait ajouté « métaphysique » c’était le bouquet. Sa remarque met le type hors de lui. C’est pour les enfants que la mairie a mis de l’argent dans ses balançoires pas, pour elle. Moi il m’ignore complètement et comme je n’ai pas la moindre idée qui me vient, je continue à m’élancer. Grand-père ne lui accorde aucune attention alors il fait un pas en avant et il saisit la chaîne d’une main. La balançoire dévie de sa trajectoire et s’arrête. Elle se penche de côté et se protège la tête avec un bras.  Elle lève les yeux vers lui : « Vous n’avez pas le droit de vous comporter comme ça ». Elle le fixe si intensément que ses yeux ont l’air pétrifiés. Mais c’est le gardien du parc et il connaît très bien ses droits. « Et ses devoirs » ajoute-t-il un instant plus tard, heureux d’avoir trouvé la formule correcte.

  Je descends de ma balançoire et je m’approche de lui. Je lui crie un « eh ! » peu convaincant et je le touche de ma main qu’il repousse d’un geste dégoûté. « Mais pourquoi êtes-vous si nerveux ? » Elle est très calme, ironique, probablement. « C’est pas votre affaire » aboie le gardien « j’ai le droit d’être comme je veux ». Et s’il lui a parlé gentiment jusque-là, il pourrait bien le prendre autrement. Et lui coller une amende s’il le faut. Il recule de quelques pas sans cesser de la regarder et il change brusquement de tête. « Mais je vous ai déjà vue quelque part, vous. » Grand-mère se balance sur place en traînant les pieds dans le sable. Sur le panneau de la Grand Place entre Dandescu et Tomescu, probablement. Non, non. Elle est peut-être là-bas aussi mais lui il l’a vue dans le reportage sur les deux pelés et trois tondus qui s’étaient rassemblés pour faire la gueule lorsque le maire a fermé le cinéma Balada. Il n’est pas content de l’expression « faire la gueule », il la remplace par : « faire du scandale ». Il ne savait pas que c’était elle ; s’il avait su il l’aurait abordée autrement. Une dame, une personnalité comme vous – sûr que vous en êtes une – a parfaitement le droit de faire de la balançoire. « Je ne sais pas ce qui se passe, il y a de plus en plus de personnes âgées qui sont attirées par les balançoires », nous explique-t-il. Hier, par exemple, j’ai été obligé d’arrêter Norica la Folle, elle s’était assise sur une balançoire et elle parlait avec ses avions. Si ce n’était que de lui, il ne les arrêterait pas. Mais il y a les parents, les grands-parents qui viennent là avec leurs petits-enfants et ils voient quelqu’un comme Norica. Ils écrivent une lettre au maire, les vieux ont du temps à revendre et c’est lui qui trinque. « C’est la vie » dit-il en concluant sur un ton résigné. Grand-mère se lève. « Juste quand on commençait à mieux se connaître », il nous suit comme Jackie Chan dans la Maison des Feuilles Bleues. En tous cas il nous souhaite une semaine sensass.

  Tout en marchant en direction de Flanco on se demande s’il mérite qu’on porte plainte contre lui. Grand-mère m’entraîne voir les machines à laver et les cuisinières mais nous visitons tout. Appareils à air conditionné, à friser, à lisser les cheveux, séchoirs, cafetières, presse-fruits, moulinettes, balances et téléviseurs à plasmas de toutes sortes. Le soleil entre par les grandes baies et passe sur toutes ces choses, les réchauffe et les faire briller. C’est les machines à laver qui nous intéressent le plus, nous passons et repassons entre elles, sur leurs étiquettes les couleurs s’interpénètrent comme dans un arc-en-ciel. Si on en avait une comme ça qu’est-ce qu’elle nous changerait notre appartement. Ses traits deviennent plus puissants, ses yeux s’agrandissent et brillent, ses rides s’effacent. On a de la peine à partir. Elle veut qu’on passe encore sur la Grand Place, y aura sûrement des paysans avec des framboises. Nous allons d’étal en étal et elle se laisse aller à ses effusions de mauvais goût, je ne sais plus quel écrivain disait que rien n’est plus beau qu’un marché. On parle pour ne rien dire avec nos petits verres pleins de framboises à la main ; tous les trois pas on en pique une et on se la fourre dans la bouche.

  L’idée lui vient qu’on aille se percher à Muscelu. Il n’est pas encore si tard, grand-père ne s’inquiétera pas. On a le temps de finir nos framboises avant que le serveur vienne prendre nos commandes. Je suis détendue comme un touriste qui s’assied à une terrasse pour dîner après s’être promené toute la journée. La nuit est tombée, dans l’immeuble d’en-face la plupart des appartements sont éclairés. Le bruissement du peuplier devant la cofetàrie adoucit les entrechoquements de vaisselle. Elle sirote son vin blanc sec et tire, l’air détendu, des bouffées de sa cigarette. Elle me montre la buée sur son verre enveloppé dans une serviette blanche. « Ils ont appris des trucs ceux-là aussi. »  Ses traits ont déjà perdu un peu de l’entrain qu’ils avaient au magasin d’appareils ménagers, ils se détendent maintenant. Elle pose son regard sur mon amandine. « Si j’avais le choix entre une amandine et un savarin, je choisirais le savarin les yeux fermés. » Je la contredis, je pense qu’elle pourrait juger intelligent ce que je dis, une amandine est super plus stylée qu’un savarin. Elle tire une grande bouffée de sa cigarette et me regarde avec ironie. Elle se tourne vers le musée d’histoire. « Vous y allez combien de fois par an ? » « Deux fois, pas plus. Mais la première c’est invariablement au début de l’année. » L’information que je viens de lui donner me rend plus sûre de moi. Nous sommes d’accord sur les bagues et les boucles d’oreille daces ; oui, elles sont chouettes.

  Elle a baissé sa garde, je peux débiter tout ce qui me passe par la tête. Je lui demande avec qui elle sortirait le soir si elle avait à choisir entre Black Mamba et le Petit Prince. Elle joue avec son briquet, elle le fait tourner sur la table et elle regarde du côté de l’immeuble d’en face par-dessus ma tête. Elle me répond quand même. Ni l’un ni l’autre, ils sont pas assez cool, ils l’embêteraient avec leurs idées fixes. Je continue à faire l’idiote, détendue, et résignée, en même temps : je ne réussirai pas à capter son attention.

  Et avec Marlon Brando ? « Encore moins. » Elle rejette une belle bouffée de cigarette sur le côté. « Il était Bélier et les Béliers se comportent comme des mufles quand ils encaissent pas la gueule de quelqu’un. Il a demandé à Sophia Loren si elle s’était laissé pousser la moustache. » J’insiste, je ne sais pas pourquoi. Je joue avec la serviette que j’ai enlevée de son verre. J’en fais un max parce que je me rends compte qu’elle est trop à fond dans son monde pour se moquer de moi et puis j’ai envie de la titiller. Il doit bien y avoir quelqu’un avec qui elle aurait envie de sortir. Peut-être avec un Russe, un Russe de roman, dit-elle, mais je le connais pas. Un Russe très intelligent. Elle insiste sur ce « très intelligent », ça veut dire que l’intelligence du Russe est indiscutable, supérieure à celle des autres. Les gens sont partis, il l’y a plus que deux jeunes, un garçon et une fille, à une table. Sur son maillot il y a une inscription Jésus Inside et il tend ses bras par-dessus la table pour toucher sa copine. Grand-mère avale sa dernière gorgée de vin. « On y va. » Elle n’aime pas laisser grand-père si longtemps seul et savoir qu’il se fait du souci. « Mais à l’heure qu’il est il se fait son infusion de purification corporelle, sûr qu’il a pas le temps de se faire des cheveux pour nous. » Elle me regarde comme si j’étais idiote et se lève. Elle ne pipe pas mot en chemin, elle s’enveloppe en elle-même et m’ignore complètement. En haut de la passerelle elle s’arrête pour regarder le ruisseau en contrebas. Je reste quelques pas en arrière et je la regarde. Je me sens impuissante. Elle passe ses pieds dans les trous de la balustrade et se penche au maximum. Sa roche et ses cheveux flottent derrière elle en direction de la gare routière.

  C’est elle qui a voulu chez grand-père alors que je me sentais si bien et que je ne souhaitais rien d’autre. J’aimerais bien voir ses salles de cours et les couloirs où elle passe. Voir ce qu’elle fait en ce moment, plutôt. Je ne réussis pas à me rappeler son visage malgré tous mes efforts. Je ne veux pas qu’elle me trouve en train d’écosser les petits pois, alors j’abandonne grand-père et je sors sur le balcon. Elle va apparaître à la hauteur de la haie verte et elle disparaîtra derrière la Dacia de madame Timus.

  Je la zieute pour être sûre de pas l’oublier. Je cherche sur son visage les traces de la soirée d’hier mais je ne les trouve pas. On dirait qu’elle a oublié tout ce qui s’est passé. Elle parle avec animation. On devinera jamais qui elle a vu au volant quand elle traversait la rue devant Garofitsa. Elle fait une pause. « La fille de la mère Machin ». Ca l’amuse plus qu’autre chose. « La mère Machin chez qui on se sert en fromages au Grand Marché », précise-t-elle pour être sûre qu’on a bien saisi la dimension de l’anomalie. Grand-père lui fait signe de parler moins fort et elle obtempère. Elle a trop envie de raconter son histoire pour s’arrêter à ce genre de détail. Elle conduisait le plus naturellement du monde, la fille à la mère Machin. Comme personne ne lui fait écho, sa voix se dégonfle. Je suis trop absorbée par son visage pour comprendre tout ce qu’elle dit. L’idée c’est qu’on a jamais vu de famille où les hommes aient pas le moindre permis de conduire et  pas la moindre envie de le passer. Elle cite papa d’une voix révoltée, « y suffit de monter dans un train ou dans un bus et on va où on veut ».

  Grand-père me ramène à la réalité, il ne comprend pas pourquoi il devrait se gâcher sa journée chaque fois qu’elle recommence avec ses « bêtises ». Mon regard commençait déjà à se perdre dans son visage comme il le fait sur l’immeuble d’en-face. Il marmonne une injure dont on ne comprend que la moitié, quelque chose qui se rapporte à la naissance. Elle se lève de table et passe ses nerfs sur la porte de leur chambre. « Cette idiote finira par faire tomber tout le crépi », commente-t-il. Il regarde tristement les petits pois écossés dans le plat : « C’était un vrai plaisir de les écosser ». D’un geste énergique, il fourre le plat dans le frigo et remet le reste dans le sac. Il va s’asseoir dans le hall, sur la malle et se prend la tête dans les mains. Il n’a plus de médicaments pour le cœur, il va jusqu’à la Tour s’en acheter. Il sort ses chaussures du débarras, s’assied de nouveau sur la malle et se chausse avec des gestes fatigués. Quand il rentrera il me fera réciter mes leçons de physique, il est plein d’attentions comme un élève qui a demandé la permission de  s’absenter une heure.

  Je lis que tous les corps, le mien y compris, ont une propriété fondamentale qui les met en relation en-dehors de la seule gravitation. Cette leçon me fait du bien, je me sens pleine de possibilités. C’est surtout le mot « propriété » qui me plaît. Dès que j’ai lu une phrase ou un fragment de phrase je me dis que je vais voir la porte s’ouvrir. Je justifie ces interruptions en me disant qu’il vaut mieux ça que d’être prise par surprise. De temps à autre, j’entends résonner à mes oreilles le bruit de la porte qui s’ouvre. Ce serait parfaitement naturel qu’elle vienne me demander si je n’ai pas envie d’aller faire un tour en ville. Puisqu’elle a eu besoin de moi une fois, il serait normal qu’elle revienne. Et même si je l’ai déçue lorsqu’elle a compris que je m’en fichais de savoir grand-père seul, ça a sûrement dû lui passer après la scène d’aujourd’hui. Dès qu’elle aura un peu repris ses esprits elle se rendra compte qu’on doit sortir. Qu’en se baladant en ville elle oubliera la voiture et la fille à la mère Machin.

  La porte reste fermée et je perds un peu de mon assurance. Je voudrais ne plus l’avoir en tête jusqu’au moment où elle appuiera sur la poignée. Pouvoir m’occuper de mes expériences avec l’électrophore que je n’ai même pas la patience d’imaginer. Les photographies du livre sont misérables et ça m’indispose encore plus. Je regarde la porte et je suis encore plus en colère contre moi.

  Quand elle finit par s’ouvrir, elle reste sur le seuil et me dit de venir lire les compteurs d’eau, « on peut pas laisser grand-père le faire toujours tout seul ». Ce truc de film à trois sous ne m’empêche pas de constater qu’elle semble vieille dans son peignoir d’intérieur bigarré. Je me sens ridicule de l’avoir attendue et j’ai pourtant envie de lui dire que si on sortait tout de suite on aurait encore une heure à passer à Muscelu avant la fermeture. L’eau s’est infiltrée dans un compteur et les chiffres ne se voient plus, ça n’a servi à rien que grand-père l’ait enveloppé dans un chiffon. La seule solution, c’est elle qui l’a découverte, c’est qu’on fasse tourner le cadran de cent quatre-vingt degrés. A l’envers, les chiffres se devinent plus facilement. J’essaie de les déchiffrer à genoux, lampe à la main. Elle reste debout derrière moi et note dans l’agenda de grand-père ce que je lui dicte. Elle vérifie chaque chiffre en les pointant l’un après l’autre avec un stylo. Quand on a fini, elle ferme l’agenda et s’éloigne brusquement. Elle doit préparer un cours sur un écrivain important, il lui faut se préparer sérieusement, elle veut absolument le faire aimer à d’autres. Elle a peut-être peur que ça se passe moins bien qu’hier, c’est pour ça qu’elle préfère rester à la maison avec ses souvenirs.

  

P.84

  Papa fait la soupe à la grimace dès qu’il pénètre dans la salle à manger. Depuis tout petit, il déteste l’odeur de naphtaline. Maman, en revanche, depuis toute petite, l’adore et parierait sans peine que ça ne fait pas ringard. « Alors, prenons la chose autrement », propose-t-il. « Si, par exemple, ton amoureux était Georges Clooney, aurais-tu le courage de le faire entrer dans ce salon ? » Elle lui répond qu’il est insensible. « C’est la maison de mon enfance ». Elle s’emballe si fort que les larmes lui viennent aux yeux, il l’a vu et il ne se prive pas du plaisir de le lui faire remarquer. Elle nie, mais papa les lui montre du doigt. Elle invoque alors son allergie chronique qui se réactive au printemps et à l’automne, à cause du pollen. Elle tient ça de grand-père. Elle croit lui faire avaler ces couleuvres ? Depuis qu’ils se sont connus, elle a toujours fait ça : lorsqu’on parle de ses livres ou de ses films préférés c’est tout juste si elle ne se met pas à pleurer. Maman voudrait ajouter quelque chose, mais il l’arrête. Cette odeur  de naphtaline l’étouffe, voilà. Et cette fois-ci, on dirait qu’il vient de son chemisier à elle. Il enfonce son nez entre les seins de maman mais il se retire aussi vite, non, c’est pas son chemisier. Il s’explique, cette odeur le pénètre tout simplement. Ses chemises, ses slips, ses cheveux sentent la naphtaline. Maman s’étonne, c’est bien la première fois qu’elle entend ça. Papa s’approche d’elle et prend un ton mielleux. Il ne voulait pas la blesser, c’est pour ça qu’il ne lui a jamais rien dit. Seulement voilà, on est au troisième millénaire et il existe de moyens plus modernes pour lutter contre les mites ; ce ne serait pas inutile que les grands-parents soient au courant. Il fixe ses regards sur les seins de maman. « Ils ont l’air plus gros que d’habitude ». Elle prend un air modeste, « la coupe du chemisier ». Puis, après une pause, sur un ton grave : elle apprécie énormément tout ce qu’il fait, surtout qu’il ne la laisse pas seule ici.

  Grand-père s’excuse d’être resté longtemps à la cuisine, mais c’est la première fois qu’il prépare des légumes au gratin. Maman lui sourit, même si papa la fixe de ses regards. Elle a de la personnalité. Grand-père aurait référé que sa remarque passe inaperçue. Mais grand-mère le trahit : pourquoi il fait ces grimaces. Primo, elle ferait mieux de changer de ton, dit-il en abaissant les coins de la bouche, « c’est le ton qui fait la musique ». Elle a encore laissé maman et papa seuls pour baver dans le téléphone. Mais ça a profité à mes parents ; ils le disent eux-mêmes et grand-mère est sauvée.

  Grand-mère fait une remarque fort à propos, le week-end à la télé il n’y a que des émissions sur la cuisine. Maman rattrape l’idée au vol, « ça serait une catastrophe de se nourrir d’après leurs recettes. On se bousillerait le foie et la vésicule biliaire et on se ferait un max de cholestérol». Maman est à l’aise aujourd’hui, elle brille comme une jeune mariée qui entrerait en fin de défilé de mode. Même papa dresse l’oreille, ce qui veut dire qu’il y a de grandes chances qu’il oublie que sa jeunesse est en train de partir à vau-l’eau, en ce moment même. Maman raconte qu’elle a vue une grosse femme à la Rotonde remplir un panier avec des bâtonnets Dots et elle assure papa qu’elle ne deviendra jamais comme ça. Même si, par absurde, elle voulait devenir grosse, elle n’y parviendrait pas car dans sa famille c’est tous des vraies sauterelles. S’ensuit une discussion sur les gros, à la quelle participe tout le monde, sauf grand-père. « Ils ne se mettent jamais de côté pour vous laisser passer et occupent trop d’espace », résume grand-mère.

  Aujourd’hui, grand-père, ne suit vraiment pas. Au lieu de soutenir maman, il est préoccupé, lui, par le fait que grand-mère boit encore du gin ; qu’elle se plaindra ensuite de douleurs d’estomac et qu’elle prendra une poignée d’omez. Tirée de sa démonstration sur les grosses, maman regarde grand-mère avec étonnement, comme on regarderait un enfant étranger qui aurait fait une bêtise. Le visage de grand-père devient radieux, maman lui a confirmé ses craintes, l’omez n’est pas un pansement stomacal et à la longue il peut provoquer un cancer.

  Lorsque je la regarde, j’ai chaud. Elle est en face de moi, mais je n’arrive toujours pas à fixer son image. Papa adore cette conversation. « Réfléchis un peu ! » demande-t-il à grand-mère. « Rien qu’une petite gorgée, et tu te détruis quelques centaines de neurones. Ce qui veut dire diminution des facultés de juger et d’évaluer ». A la place du gin elle pourrait essayer une infusion de thym sauvage, quatre cuillerées de plantes par litre d’eau bouillante. Beaucoup de types qu’il rencontre au yoga s’en sortis comme ça. Papa est extrêmement doux, supérieur. Grand-mère le regarde d’un œil amusé ; « et quelle est la différence entre juger et évaluer ? » Maman la regarde comme on regarderait une cause perdue et fait un geste de la main : « Rien à faire, elle est incorrigible ».

  J’essaie de m’y prendre par détails successifs, d’abord les yeux et le nez, puis la bouche et le reste, mais je n’y arrive toujours pas. Il reste encore le front, les pommettes et le menton que je ne réussis pas à assembler avec les premiers. Papa a trouvé la différence entre évaluer et juger, il se met à l’expliquer. Grand-père dit un truc sur le type qui fait la publicité des Dots, mais personne ne l’entend, l’attention de tous est attirée par un monsieur qui dit que la forme des seins d’une femme détermine sa personnalité. Les femmes qui ont des seins en forme d’aubergine, par exemple, sont opportunistes, elles s’adaptent à toute situation.

 A cause de ses pommettes proéminentes, ses yeux semblent très éloignés ; on dirait deux bébés d’animaux sauvages qui veulent qu’on leur fiche la paix. Comme personne ne trouve plus rien à dire, maman se venge, « bon sang, mais pourquoi toute la maison pue la naphtaline ? » Les regards de grand-mère se replient et se focalisent, amusés, sur elle. C’est bien la première fois que l’odeur de naphtaline la dérange.  Grand-père se justifie, les armoires sont pleines de Raid mais ça n’en que le nom. C’est pour ça qu’il est revenu à la naphtaline. Il était très motivé cette après-midi, comme les soldats des films américains.

 

P.120 

Qu’elle reste sur le balcon ou qu’elle entre dans l’appart, elle est là toute proche et je n’ai pas l’habitude d’être avec elle à ces heures-ci,  généralement elle rentre bien plus tard à la maison. Il y a peu de chances qu’elle veuille faire une balade après cet enterrement, pourtant mon cerveau s’entête comme un enfant gâté, suivant des reflexes déjà formés. Si elle était consciente de la façon dont elle me regardait tout à l’heure, peut-être comprendrait-elle que ce qui nous arrive n’est pas rien.

Grand-père trie et épluche les légumes destinés à la soupe, elle les coupe menu sur une planche en bois. Les carottes, le céleri, les poivrons deviennent des juliennes de plus en plus fines, un sachet de vermicelle repose sur la table, contre le mur et le soleil réchauffe le tout, c’est une cuisine qui n’a rien à voir avec la mort. « Ouvre la bouche !» me dit-elle soudain et elle me donne un cube de carotte. Je devrais en manger quotidiennement, je n’ai pas une alimentation des plus équilibrées, dit grand-père, autocritique. Il jette les légumes dans l’eau bouillante et grand-mère rince un couvercle pour couvrir la casserole. (…) J’ai tant attendu ce moment ;  vivre ce que vivent deux personnes qui ont travaillé coude à coude toute la journée et à la fin, se préparent un repas et soufflent un peu. Rester près d’elle sans craindre qu’elle se moque de moi, sans me forcer à faire l’intelligente, sans que mon cœur batte comme un oiseau en cage parce qu’elle est là, si proche. Se sentir comme des gens simples et gentils. Et laisser tomber le sens critique, voilà comment je la voudrais. Grand-père écume la soupe…

(…) Sa maladie  envahit toute la maison et finit là où commence le reste. Le hall de l’immeuble et tout ce que l’on aperçoit depuis le balcon, les parterres de fleurs, le saule pleureur, l’immeuble d’en face, le peuplier voisin n’ont rien à voir avec elle, alors que grand-père et moi, nous sommes les prolongements d’elle, de sa maladie. Je m’en vais à l’école mais elle me retient, je m’efforce de me perdre dans  les autres mais elle ne me lâche pas. Elle s’est posée sur ma poitrine, sur mon dos, elle m’écrase de son corps entêté. Elle a contaminé les murs, les tapis, les livres, les meubles, la vaisselle. Elle m’appelle, me fait des reproches, je reste trop longtemps avec les autres et trop peu avec elle. Et je trouve qu’elle n’a pas tort, je pars aux cours avec la nette impression que je suis en train de perdre quelque chose de très important, que je devrais plutôt me glisser dans son lit, à côté d’elle, fermer les yeux et ne plus jamais les ouvrir…A présent j’ai besoin, plus que jamais, de regarder ses photos, elles me permettent de retrouver la femme d’avant la grande chute. 

 

P.183

  Maman est entrée dans l’obscurité qui m’enveloppait comme d’un châle bien chaud et elle m’a réveillée. « Grand-mère est morte » m-a-t-elle dit. Je crois qu’elle voulait m’embrasser mais comme je n’ai pas esquissé le moindre geste elle s’est contentée de mettre sa main sur mon épaule. J’ai marmonné quelque chose et j’ai essayé de me perdre dans mon sommeil mais je n’y suis pas parvenue. Grand-mère est dans sa chambre mais elle ne dort pas, comme tout le monde à cette heure-ci, je ne peux pas m’empêcher de me dire ça. Ce qui est bien c’est grand-père, maman et même papa qui est rentré entre temps, vont et viennent à côté. Quand je me réveille le matin, je me rappelle qu’elle est là-bas et que sa présence a quelque chose d’anormal.

  Simina et Nico ont sonné à la porte comme tous les jours mais elles ne sont pas au courant de ce qui s’est passé. De toute façon c’est trop tard pour le leur dire. Il fallait leur dire tout de suite, maintenant c’est plus la peine. Et je me voyais pas le faire devant ces filles qui attendaient devant la porte en rigolant ; comment leur dire : « Vous savez, ma grand-mère est morte » ? Elles auraient été capables d’éclater de rire ; c’est pas un sujet de conversation. Et puis que choisir, « elle est morte » ou « elle est décédée » ? Y en a beaucoup qui préfèrent la deuxième formule même si elle choque.

  J’aimerais que cette journée soit comme les autres, que Simina m’amuse en imitant notre prof de biologie qui a des chouchous qu’elle appelle par leurs prénoms alors que nous elle déforme notre nom. Par exemple, Simina, au lieu de l’appeler « Ciubus », elle l’appelle « Ciabus ». Mais rien ne saurait m’amuser, ce qui c’est passé chez moi brise le charme de tout le reste. J’éprouve la même sensation que lorsque je cassais quelque chose quand j’étais petite. Je savais que si papa s’en apercevait, il s’ensuivrait une longue période troublée qui n’en finirait plus. Quand je rentrerai, je retrouverai grand-mère dans le même état bizarre dont je ne peux parler à personne. A l’école un garçon me dit que je suis mollassonne. Je ne réagis pas, je n’ai plus l’énergie de faire semblant de me fâcher. Je porte grand-mère en moi sans même l’avoir vue, rigide et froide, j’essaie de me l’imaginer comme ça et de me persuader que sa nouvelle situation n’est pas si inhabituelle, que je n’ai pas besoin de ma faire tant de soucis.

  A l’enterrement de Despina, par exemple, ça s’est pas si mal passé. Despina était notre camarade de classe, à Simina et à moi. Elle est morte noyée dans le ruisseau, pendant les vacances d’été du CM1 au CM2. J’ai pris ma robe la plus élégante pour son enterrement ; une robe allemande avec des marguerites brodées sur le haut. On se tenait tous autour d’elle et on la regardait en essayant de dissimuler notre curiosité. Elle avait le visage blême et jaunâtre, plein de bleus et on l’avait habillée en robe de mariée. L’atmosphère s’est un peu détendue au moment où une mouche est venue tourner sur elle; on avait enfin une raison de se sentir moins stressés. Je me rappelle que Simina m’a dit qu’elle voulait faire pipi et m’a entraînée après elle mais sans s’arrêter aux toilettes. Elle s’est faufilée au milieu des gens et une fois dans la cour, elle est partie comme une flèche se cacher derrière le premier arbre venu et s’est mise à crier « wakey, wakey, eggs and bakey ». « Ne me dis pas que tu t’ennuyais pas, je te croirai pas » m’a-t-elle sommée de reconnaître quand on a eu fini de faire les idiotes.

  Mais d’abord, tout ça s’est passé dans une autre maison. Grand-mère, est si présente en moi, de cette étrange manière, qu’il est impossible que les autres ne le sentent pas. Notre appartement brille comme une lumière morbide, comme une zone toxique, de l’autre côté de la passerelle. Et elle ne peut plus être considérée comme responsable de ça, alors on reste là, grand-père, maman et papa. Je me sépare brutalement de Nico et de Simina sans rien leur dire. Je voudrais que ça en finisse plus, ne plus jamais revenir  la maison. Je rentre d’abord dans la cuisine, où je trouve Ari surveillant deux marmites qui bouillent sur la cuisinière. Sur la table il y a tout un tas de sacs et tout le monde s’agite comme un jour ordinaire. En fait il y a bien longtemps que la maison n’a pas été aussi animée. Même les meubles sont joyeux comme les jours où avec elle et grand-père nous faisions le ménage. C’est vrai, elle est toujours là, à côté, mais elle a beaucoup perdu depuis cette nuit. Ari mélange la coliva dans la marmite, l’air préoccupé. Elle en prend un peu sur une cuillère, m’en donne à goûter et me demande si elle doit ajouter des noix ou de la cannelle.

 

P.187

Je ne veux voir personne, ni sortir de la maison tant que tout ne sera pas fini. Je ne peux pas avoir la moindre relation avec l’extérieur avant ça. Ceux de dedans me défendent de ceux de dehors, heureusement que je ne suis pas seule avec grand-père. Ari m’a envoyée voir si les cierges allumés devant la porte se sont consumés et en éteindre quelques-uns.  J’avais pas vraiment envie de le faire mais je me suis dit que ça me ferait du bien de sortir un peu dans le couloir de l’immeuble. J’ai fermé la porte de la cuisine derrière moi, j’ai collé mon œil au judas pour être sûre de ne rencontrer personne et je suis sortie. Je regarde les cierges qui brûlent dans un pot de fleurs mais je ne fais rien, je n’aime pas avoir affaire à eux et surtout à cette grande croix en bois d’un marron affreux sur laquelle sont calligraphiés le nom de grand-mère et des initiales auxquelles je ne comprends rien. Je me demande ce qu’ont pu croire Simina et Nico quand elles sont passées devant et qu’elles ont vu tout ça. Elles ont dû établir un rapport entre l’état dans lequel j’étais le dernier jour où on s’est rencontrées et sa mort. En face de ma porte il y a celle de madame Ghildus, à côté de laquelle est suspendu un tableau représentant un paysage d’hiver. Quand c’en sera fini avec grand-mère, l’immeuble reprendra son air habituel. Je rentre. On y est quand même à l’abri même si tout part d’ici. Elle est toujours là-bas mais de plus en plus estompée par le va et vient des autres et de tous les objets colorés qui sont brusquement apparus dans la maison.

  Dans le salon, maman et papa semblent deux clients habituels d’un bar, qui n’ont plus de secret l’un pour l’autre. Maman a une tasse de café devant elle, papa enserre de ses mains une tasse de thé et tous les deux baissent les yeux, l’ai résigné. « Ces jours derniers je me promenais dans la rue, il faisait si beau, presque tous les arbres étaient en fleur et je me disais qu’elle allait mourir. » Dès qu’elle n’a plus voulu sortir, maman a compris que quelque chose s’était détraqué dans la tête de grand-mère et Viculescu le lui a confirmé. « Il te ferait pas un peu la cour, ce Viculescu, des fois ? » lui demande papa mais comme les explications de maman s’embourbent dans un interminable bégaiement, il abandonne. Il en revient à grand-mère, dès qu’il l’a vue la première fois, il s’est rendu compte qu’elle avait des problèmes au niveau des centres énergétiques mais il n’a pas osé en parler à maman. C’est peut-être ce qui explique qu’elle était toujours mécontente et qu’elle disait du mal des autres. « En vouloir à quelqu’un comme Victor Hugo qui vivait il y a deux siècles… ». Il y a comme une nuance de regret dans la voix de papa. Et maman n’a pas de remords à avoir ; elle a fait tout ce qu’elle a pu. Maman lève les yeux vers lui et son regard a une lumière toute neuve, comme si elle venait de se libérer de ce qui s’est passé ici. N’est-ce pas qu’il ne quittera plus la maison ? Qu’il ne la laissera plus jamais seule ? Elle comprend maintenant que l’amour ça peut être ça aussi, rester aux côtés de l’autre jusqu’au bout, comme grand-père et grand-mère. « Pas du tout » dit papa en lui coupant la parole, les gens restent ensemble par peur de la solitude pas parce qu’ils s’aiment. Pour aimer il faut être libre et la majorité des gens n’en ont pas la moindre idée. » Comme d’habitude, papa s’échauffe de plus en plus en parlant. Maman a de l’assurance aujourd’hui « Mon dieu, toujours tes mêmes élucubrations ». Elle espérait qu’il la soutiendrait un peu au moins dans ces circonstances. « Mais ces choses-là ont leur importance ! » reprend-il. « Est-ce que deux personnes complètement paumées peuvent s’aimer ? » Il serait tenté de penser que non. De temps en temps il pense aussi à moi ; quelles mauvaises habitudes j’ai dû prendre en vivant avec ces deux vieux qui n’ont jamais eu de bon sens à revendre. « Ca va, ça va », dit maman, agacée, pour le faire taire et elle le prend par la main sans le regarder. Et comme il ne s’y oppose probablement pas elle va plus loin ; dans cette étrange salle à manger où la télévision et le buffet vitrés sont recouverts de draps blancs, elle pose sa tête contre son épaule.

  Grand-mère est très seule même si maman et grand-père sont à côté d’elle. De là où je suis-je vois sa tête. Maman a voulu lui couvrir le visage, « on va quand même pas laisser tous les imbéciles la regarder », mais grand-père n’a pas été d’accord ; c’est sa femme et c’est lui qui décide. Et puis elle est si belle ; pas question de lui couvrir le visage, il aurait l’impression de l’étouffer. La femme qui s’occupe des cierges à l’entrée de l’église fait des mots croisés et le bruit de son stylo s’entend jusqu’ici. Deux types à gueules de mendiants entrent et lui parlent un moment avant de s’asseoir derrière Simina et moi. « T’as vu celui-là, on dirait Michael Madsen » dit Simina en pouffant sous cape et en me pinçant le bras. « Sauf qu’il a les yeux verts » dis-je. Simina me contredit, « mais Michael Madsen a les yeux verts aussi ». On laisse tomber de toute façon on a personne d’autre à qui demander son avis. « Nous, on peut pas s’empêcher de penser à Michael Madsen les jours d’enterrement », plaisante Simina. « Mais regarde-moi c’tapis », reprend-elle avec la même verve, «  c’est quoi, ça , un tigre, un léopard ou un chat sauvage ? ». Sa question n’en finit plus de résonner à mes oreilles, « un tigre, un léopard ou un chat sauvage ? », je regarde le motif et je sens que je ne tiens plus. Je la prends par la main et je l’entraîne dehors. « Je n’ai jamais su faire la différence entre ces bêtes », me dit-elle en éclatant de rire. Il fait si beau dehors, maman avait raison. Devant l’église il y même un magnolia en fleur. Nous rentrons dans l’église, je vois de nouveau la tête de grand-mère et je me demande si quelqu’un peut l’aimer en ce moment précis. Tout est trop étrange ici pour pouvoir éprouver un sentiment.

 

 

 

 

 

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Préface de l’écrivaine et traductrice Nora Iuga

 

Irina a douze ans : habite avec son grand-père, un vieil homme plein de manies, obsédé par les soins du ménage et les recettes végétariennes et sa grand-mère, une femme improbable, belle, intelligente et étourdie  à l’égard de laquelle notre petite héroïne va développer une affection tout à fait obsédante. A l’arrière-plan l’on trouve le couple père-mère, deux inadaptés, frappés de plein fouet par une  crise sociale, sentimentale et conjugale, sans compter une pléiade de voisins d’immeuble, d’amis de famille, ayant chacun leur propre voix et leur propre histoire.


Le roman Immeuble 29, appartement 1 est un fragment d’un possible Bildungsroman d’Irina qui n’est encore qu’une petite fille déchirée entre le monde de l’adolescence qui approche, avec  ses bandes, ses films, ses bravades et celui, étrange, mécanique et gris de celui des personnes âgées près desquelles elle grandit.

Corina Sabàu écrit comme elle voit, écrit comme entend la petite fille de douze ans de son livre qui raconte à la première personne (étant auteur, narrateur, personnage tout à la fois) et elle exploite au maximum tous les sens. Son style n’est pas un style, il est une incision à vif, tout se fait sans intermédiaire, sans anesthésie formelle, sans trucs techniques, qui aboutit à ce déshabillage risqué en public, sans musique, sans  débauche de lumières que j’appellerais « la vie en tant que telle ».

Gabriela GHEORGHISOR, octobre 2009, dans Dilemateca : « Corina Sabàu écrit de manière mûre et réfléchie, de manière convaincante et nous donne dans ce roman plus qu’une promesse de grande prose roumaine actuelle. »

Cristian PATRASCONIU, 8 Mai 2009,  sur patrasconiu.blog.cotidianul.ro « Fraîcheur, rigueur, joie d’écrire, plaisir de raconter, refus obstiné des lieux communs – un roman excellent sur – disons ! – l’adolescence. Mais pas seulement ! »

Bianca BURTA-CERNAT, 28 mai-3 juin 2009, dans « Observateur Culturel »  Immeuble 29, appartement 1 est (aussi) un livre sur les vieux et la vieillesse, sur une intuition prématurée d’une fin annoncée. Vivant parmi des vieux, Irina a subi quelque peu la contagion de leur « sagesse », de leur inquiétude,  de leur fatigue. Avec ses parents – jeunes et trop préoccupés de leurs problèmes érotiques – elle a des relations plutôt  froides. (…)

Je ne dirai rien de plus des personnages qui ont vraiment beaucoup de relief – surtout la grand-mère,  qui aurait fort bien pu être une écrivaine si elle n’avait pas échoué dans une ville de province – ni de cet exceptionnel roman sur la province que nous trouvons au cœur du livre de Corina Sabàu. J’ajoute seulement  que « Immeuble 29,  appartement 1 » mérite très largement une lecture attentive et surtout dénuée de tous préjugés.

Ana-Maria PUSCASU, 26 juin 2009 dans Orizont
 : « La voix de Corina Sabàu est d’une tonalité très spéciale dans  la prose du vingt et unième siècle. Ce qu’elle réussit à esquisser en donnant la parole à une fillette de douze ans n’est pas seulement l’histoire de deux personnes qui  vieillissent, chacune à leur manière. « Immeuble 29, appartement 1 » est l’architecture labyrinthique du processus de l’éloignement inexorable des êtres qui se dissolvent  progressivement. »

Corina SABAU, interviewée par Bogdan Romaniuc, 2-8 mai 2009, dans le Supplément de Culture

« La construction de la proposition la plus simple, lorsqu’il s’agit de littérature, présuppose  quand-même, à mon sens,  un artifice. On choisit des mots, on opte pour un certain ordre, est-ce qu’il ne s’agit pas d’artifices ? Pour ce qui est de la banalité, je crois qu’elle est assez étrangère à mon personnage.  Et pas parce qu’Irina serait très spéciale mais parce qu’à 12 ans  on a tendance à tout prendre au sérieux et à encaisser tous les coups. On est trop peu mûr pour rester indifférent aux choses ou les prendre à la légère. Pour ce qui est de la structure de mon texte, j’ai choisi de le construire – pour l’essentiel – à base d’événements de la vie ordinaire parce qu’il me semble que la vie est faite, dieu merci, de moments de ce genre. Et si cela a donné un livre banal et plein de banalités ce n’est pas de ma faute ! »

Paul Cernat, 16 juin 2009, dans Bucarest culturel «  Corina Sabàu est une écrivaine maîtresse de ses effets et – chose essentielle – qui possède une intuition profonde de l’existence et des ressorts de l’humain. Immeuble 29, appartement 1 est  jusqu’à présent, le meilleur premier roman de cette année. »

 

 

 

 

 

 

 

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Née en 1975 à Câmpulung Muscel, CORINA SABAU a suivi des études de Lettres à l’Université de Bucarest, ville où elle travaille actuellement à la Radio roumaine.

Avec son ami, le cinéaste Radu Jude, elle a également écrit un scénario long-métrage  (Tous les gens de notre famille) remarqué dans les milieux professionnels (notamment à Sofia Meetings).  

L’originalité de l’écriture et le traitement d’un sujet inhabituel pour la création littéraire roumaine des dernières années (attirée par le pamphlet sociopolitique) ont déjà valu  un prix à cette jeune romancière lors du Colloque du Roman Roumain à Alba Iulia en Roumanie, 2009.

Elle est la jeune lauréate de l’édition 2011 du Festival du Premier roman de Chambéry.

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