Constantin Séverin

 

 

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IMPROVISATIONS SUR UN

CHIFFRAGE HARMONIQUE

IN MEMORIAM IGOR STRAVINSKI

 

I.                   ALLEGRO

 

1.

un commencement

décapité comme le geste de l’ombre sur un

papier noir

 

un rapprochement du sens

de Ton visage aux veines de poème japonais

–         juxtaposition en abyme –

qui engendre la vie

 

intense toute fusion de la mémoire

avec l’oiseau de feu

qui succède au mutisme

ainsi la salamandre et le nimbe des ordures

la ville gantée de verbes cosmiques

dont le tissu annihile la description

claires tours et frontières

de chair future

peuvent passer la nuit dans la lumière

transformée en forêt au large

 

2.

un  jour nous serons des textes vivants

dans l’estomac  éblouissant d’une ville engloutie

précisément dans le mot “ville”

 

3.

menacé par la clarté qui précède le souvenir

 

bientôt la mélancolie transperce le trafic du temps

sous la peau des pommiers d’été

 

des couples d’amoureux courbent

leurs formes fluides

 

parmi des étamines et des linceuls d’encre

 

il y aura une ascension de morts

passant d’un livre à l’autre

par les pores ouverts du papier

 

d’une feuille vers l’autre

le corps devient le relief d’un regard

qui t’aspire

 

4.

c’était le corps d’un regard

un idiome de l’immobilité

une tache de la gravitation

dans les lettres rafraîchissantes du mur

une virgule cimentée dans la lumière

vert –olive

moi j’étais le passant à la démarche noire

poursuivi par une image sous narcose

émanation de l’absence

qui demande à être accomplie

comme une muraille

sur laquelle les nerfs imaginent

l’épouvantable disegno interno

entre toi et moi

 

5.

je saisis un banjo au bois poli

par le sens des rayons de l’être

et petit à petit je me revois parmi les

comètes musicales

je suis mon unique présent

je le répète et l’écho liquéfie la lune et

les mots

hier je suis l’avenir

répète mon image de l’au –delà

et les doigts irréels touchent l’horizon frémissant

du monde

il y a une tornade entre toi et moi

à travers laquelle je me cherche, une fleur –

oiseau du paradis à la main

parmi les visages sombres du passé

qui traversent mon sang à la vitesse de la lumière

pendant que les corps décapités

dansent la houle de l’autre côté du temps

 

je suis la mémoire négative du ciel

je voudrais pleurer mais le sanglot tombe écrasé

dans le halo entre deux anges

je voudrais crier mais les mots ont des sens de feu

qui se brisent au –delà des paroles

je voudrais te toucher mais ma main glisse

sur la surface convexe du temps

hier je suis en train d’arracher mille lotus

à ma parcelle d’avenir

roulant dans les rues allumées de guitares

hawaïennes électriques

le soldat reste assis sur une vieille bouée qui lui

sert de chaise

dans la baraque de la laveuse aux cuisses trouées

par les mouches

la lumière solidifiée fait craquer les murs

de planches sales

pendant qu’il lui caresse les seins mous

comme des poupées de son

jusqu’à ce que les objets en bois découpé

les cordes jetées sur les cocons de vers à soie

les anémones artificielles et les bas noirs

tachés de mazout

la clarinette moisissant sur de vieux journaux

tout cela se confonde avec un ragtime

pour onze instruments

 

il est tard et les chauves-souris traversent

“la structure nette el lapidaire des motifs

la linéarité sèche et tranchante

des interjections des cuivres

le mordant explosif des rythmes

et les fréquents déplacements des accents

les ellipses discursives

les âpres oppositions du timbre”

 

je saisis un banjo au cuir poli

 

6 .

soldat marchant dans les rues aux volets tirés

de personne à personne appuyant tes départs

dans un brouillard sonore qui te sépare

des choses

 

tu écris avec tout l’encre du corps des

événements

moisissant déjà sous la dose létale d’avenir

mais couvre donc avec ta couverture de

campagne

les beaux cadavres

de la souffrance verbale

 

tu bois l’eau

qui te sépare

de ta propre bouche

tu n’es pas une manœuvre de phrases

grammaticalement

commandées

 

II.                ANDANTE

 

1.

tout ce que tu cherches se cherche en même temps que toi

jusqu’à ce que les chemins se dépouillent

en cascades silencieuses

sur le côté lunaire de l’être

 

tout ce que tu vois se voit en même temps que toi

jusqu’à ce que la pluie de regards dessine

des sens robustes

avec un aveuglement si frais

 

tout ce que tu entends s’entend en même temps que toi

jusqu’à ce qu‘un tourbillon d’oreilles

te submerge la tête

meurtrie par le silence

 

tout ce que tu effleures s’effleure en même temps que toi

jusqu’à ce que la peau en fébrile concentration tactile

recouvre le sens des mots

de plaies luminescentes

 

tout ce que tu sens s’inhale en même temps que toi

jusqu’à ce qu’ une forêt de lilas

explose dans tes narines

attentives

 

2.

tonnerre de mai

jeune fille dans la baignoire  remplie

de la rosée  d’une forêt de lilas

 

3.

je ne peux plus toucher les muscles argentés

du verbe “être“

–         saut blanc comme la foudre d’été

à deux syllabes –

et Ton nom coagule mes mains

dans une page sans contours

maintenant au – delà et uniquement

 

tu m’as donné un cheval

mot aux mâchoires allongées

tatouage cinétique des collines

mais son corps a éparpillé

ses voyelles éthérées et chaudes

 

je voyais une muraille de lettres au levant

et les nuages tournoyant

au dessus de rues d’écume

 

4.

entre les lignes d’univers du cri

reste la nuit comme des flammes invisibles sur la ville

tu te retournes vers le brouillard de soie

flottant sur le dos d’un cheval

 

et ta moitié gauche est faite de rosée

qui dégouline sur le pays innocent

à l’architecture montante

du nom des amoureux

 

des lignes du cri prend forme

le moulage du visage réverbéré

dans les rues remplies d’une mousse d’échos

 

et dans l’ombre rougeâtre du pont

ay l’ombre de calcaire

qui encercle ton être

 

5.

elle était une image en transe

c’était le mot et la radiographie du mutisme

le masque rempli de rêve

personne dans personne dans personne

 

elle était si belle

son corps traversé par la pensée de l’univers

comme un poème qui courbe son temps

dans le devenir du sens

 

elle était un enfer d’innocence

et j’entendais que l ‘ombre  de son visage se retire

dans les myriades de

flashes sensitifs des mains

 

une caresse c’était bien un acte cosmique

elle était presque rien

et pourtant et pourtant

le son de l’épiderme dévorait toute la laideur des murs

 

6.

quand je l’embrassais

le lit de lilas blanc

coulait vers les nuages

 

7.

ceci est ma demeure

l’immense étendue d’un nom

terrasse à l’ombre craquelée

à la hauteur du cœur

 

j’y  suis rêvé par le plasma sonore

aux mains tranchées dans le rêve

les lignes de la destinée coulent sur la page qui transpire

un regard permanent écorché aux yeux

 

rien à faire

les mouvements sont enfermés dans les axiomes des cobayes

les mots exhalent des trains volatiles

vers une gare aux départs suspendus

 

8.

usée par les vieux paysages

la terre jaune atomisée de textes

tremble rideau fluide dans la chambre

répétant le froissement des feuilles l’automne

 

ta bouche pulsar calligraphié dans le clair –obscur

mélodieux

la voyelle infinie du nom

qui sépare ton corps de l’aurore

 

il n’y a plus de présent

rien que la trace d’un passage

la comète qui ouvre le angle des choses

dans  un océan de trajectoires historiques

 

comment peut –on arrêter la métastase de l’illusion

maladie qui fait enfler ton regard et tes mains

ville écrasant des routes cachées dans le sang des enfants

 

ce n’est qu’en entendant tes pas à travers les images

que j’essaie d’interrompre le cours de la réalité

par des constructions de langage

de toute façon l’imagination n’est pas un mur

à travers les mots poreux

pénètrent les gracieuses tiges des vannes pneumatiques

 

les pétales au parfum abstrait des ventilateurs

l’arc – en – ciel de l’huile

la rivière magique de la matière

les grands champs de calcul

l’air bétonné de  bruits vapeur  vibrations

 

le cœur n’a pas la couleur de la nature

 

MENUET – TRIO

 

1.

le vieillard boit son café devant la machine de la bibliothèque

et se laisse ensuite éventrer par l’intimité quantique des feuilles

de son propre éloignement

 

il éparpille les cendres de sa cigarette dans une proposition sidérale

c’est un message qui aurait pu être

mais qui est dans le non- être

comment détacher les voyelles centrifuges

au filigrane de l’informatière

 

la machine à écrire et l’ombre

froissée de la voix

la sombre innocence  de la courbe du mot “vie”

qui bientôt deviendra fruits pourris

 

les mains à la peau enroulée sur l’écran de la fin

assombries radioactivement dans les événements

seules comme la larve de l’image dans l’espace noir

lui seul avec la respiration de prédicat morbide

 

il viendra notre corps d’une langue morte

un milliardième de lettre

peut faire tourner le rêve en décomposition

de l’autre côté

 

le lendemain d’antan

 

2.

au moyen d’un instant sans temps

tu sauves

l’éloignement de toi-même

 

3.

il pleut sur le pare-brise antichoc

sur les toits statistiques

et dans les crachoirs  pour le sang de l’imagination

 

il pleut avec une rafale de pertes

vers moi- même

 

mes paupières rougies s’ouvrent

sur des événements aveugles

qui n’ont pas le droit

d’être

 

il pleut sur les pistes aux certitudes interchangeables

et dans le poème à ceinture de sécurité

asphyxié par l’encre maternel

 

–         la mémoire se plie sur elle-même –

 

je cours sous la narcose d’un vers

que font bouger

les modulations du fœtus  allongé

dans la nébuleuse de l’être

 

il pleut et je n’ai pas le droit

non je n’ai pas le droit

d’être

 

4.

tu cours et t’engloutis  avec la rue

dans la fraîche écume de ses gestes

c’est le printemps et sa voix reverdit

ou bien son ombre de l’autre monde

plus réelle que le cri

 

5.

je quittais le stade municipal

à travers la trame agglutinée des corps

–         soie et cendres rafraîchissantes –

pensant à cet instant que je m’étais  égaré

en toi et autour de ton être

 

alors j’ai vu un mort

à l’intérieur de presqu’une joue

dont la cathédrale entrait dans le poème

un mort aux vastes paysages

dans la sombre  dérive de la peau

 

et toi tu descendais l’escalier de merisier

 

6.

moi, j’ai rencontré le monde

dans un Toi sans limites

 

7.

en automne le mot lumière

se déforme et dégage de la fumée

dans des manuscrits galactiques villes

aux foules aphasiques

 

-tangage dans l’éclat d’une pomme-

la friteuse d’aubergines cristallise une vapeur

aux mille couches

ovoïdales

à travers lesquelles des mains étrangères liquéfient

leur tissu originaire

sur la balustrade du mot “automne”

 

ton corps encadré par la fenêtre de la cuisine

vibre

pareil à la pellicule nocturne

de fièvre

de l’invisible

 

en automne  l’harmonie de la mort est en vie

 

8.

papillon allumé dans

l’étincelle du tramway

pétales qui giclent de la mémoire de l’aile

 

9.

ton rêve de bâtir une maison

dans une tornade de textes

lorsque les malaxeurs moulent des paysages de fièvre et d’or

-syntaxe et ruine

répétant le bruissement des feuilles en automne-

 

l’herbe ne supporte plus la fiction du cube

dans la ville aux bars cinématographes et aux sels de fer

le bonheur est un masque de la musique

vérticale stéréophonie de sang et d’esprit

une page ouverte entre n’importe quand

et la moitié du sablier dans le crâne des marionnettes

 

passent  les voitures aucun ami

la solitude referme les nuits de tous les passants

tout comme une goutte de sang fermerait

le rayon d’une seconde

 

la musique sexe diaphane du temps

passe la nuit dans le filet de la raison

aux points variables

-chaudes empreintes dans un retour-

dansent dansent les pas accélèrent

le murmure de l’invisible

 

les mots sont des lésions noires

dans le son pur

qui répète le bruissement

des feuilles l’automne

 

c’est en vain que tu regardes derrière toi à travers

les buccins

ton front imprimé sur les phases de la lune

aucun ami rien que des passants

dans la tour cinétique suspendue à un nuage

d’insomnies aurifères

des vautours à la puissance du nombre d’or

des cités en or des réclames en or

des roses en or et pourtant

le pain en or a un goût de cendres

 

IV PRESTO

 

1.

aujourd’hui je n’écris plus

la plume dilate brusquement

le ciel blanc entre les lettres

 

c’est la première nuit de printemps

un jazz-band d’anges illumine

les dimensions où je me réveille

comme du sommeil des objets paralysés dans une page

 

que fais-je parmi ces planètes

phonétiques de la mort

moi peut-être toi seulement avec

ton corps d’avant la naissance

ressuscité  par le cœur répulsif

 

-comme si je transcrivais les entrailles des dieux

qui me lisent-

 

c’est la première nuit de printemps

une fièvre muette

et la souffrance précède le sens

 

c’est la première nuit et

un vide de lettres

me rapproche à une proposition

auprès des pierres

 

2.

tu attends dans le plus pur refuge

une maison coagulant les traits du visage

avec l’horizon

dans un frêle dessin flottant

parmi des colonnes minoïques

 

un beau jour peut-être

respireras  tu à l’extérieur de la chambre de torture du temps

ta vie suspendue à la symphonie des psaumes

 

tu copieras le sang du relief

tendre de l’être

parmi des colonnes minoïques

 

ton être reste ici

déchiré en lambeaux par l’étonnement

rien que par des regards avides aux pulsations de cigarette

 

cicatrisées brusquement dans les yeux irisés

de tant de vies possibles

parmi des colonnes minoïques

 

mais où regarder pour voir

notre propre regard

 

3.

lorsque là – haut

derrière toi , de hauts paysages

de ciels et d’eaux

se courbaient

 

le sacre du printemps

illuminait

 

la respiration de l’invisible

le corps foudroyait de nouveaux sens et formes

et fondait de tendres villes

aux murs de sensations lumineuses

dans une  grammaire parfaite des anges

 

des fragments de rues tourbillonnaient

dans le cône du passage

et le cœur déchirait de plus en plus rarement

les coutures en abîme du soir

 

tout en haut lorsque

 

4.

être le moulage de ce poème

 

5.

quelqu’un dansait dans le halo

luminescent

quels idéogrammes cinétiques figuraient les mains et

les cuisses cristallisant un mutisme dégoulinant de voix

 

la musique émoussait les angles

entre les corps et les mots

les yeux du cerveau extra-plat de l’ombre

où nous tombions enlacés dans une douce disparition

 

quelqu’un dansait dans le halo d’octaves

ses mouvements fluides comme du papier bible

faisaient sortir du sommeil commun

un paysage aux traces de globules blancs et rouges

 

blancs et rouges

 

6.

je cherchais des sens nouveaux en bannissant l’oiseau de feu

dans le champ de l’imagination dilaté

blotti au delà de mon ombre

le blindage du réel était presque parfait

 

je ne savais plus rien de moi-même

lorsque soudain je touchai de mes  doits arrachés

à  des mains imaginaires

son non-temps nu et brûlant

 

c’était un être fait de points

qui avait un abîme au côté gauche

captif entre les murs d’une musique

de soyeuses horloges internes

 

il passait le visage irradié de rosée invisible

d’une rue sans espace et sans temps

où le jour est une hémorragie nocturne des sens

illuminant un cœur négatif

 

c’était le hublot par lequel se regardaient

deux mondes électrisés de rêves

lentement les formes se détachaient des choses

flottant sur l’horizon d’une pensée étanche

 

7.

ton visage

brusquement tordu dans la dernière pensée

d’une feuille

 

8.

il était tard dans la nuit et trop tard dans le monde

et des passants en retard t’accablaient avec les dernières roses

dans le ciel atavique aux anges friables

des colombes hérissés et des trolleybus

 

il était tard et derrière toi ton corps s’attardait

veillé par des jeunes filles aux reliefs de feu

coupant le brouillard bleuâtre que voient les aveugles

dans la pelote métaphysique des rues

 

il était tard aussi profond que tard veut dire

la joie n’ était qu’une triste question de langage

et finalement tu arrivais à t’éloigner  de toi-même

 

9.

“la musique m’est souvent venue en rêve

mais je n’ai pu la noter

qu’une fois

c’était du temps où j’écrivais l’histoire du soldat

le résultat m’a tant surpris et ébloui

 

j’ai entrevu non seulement la musique

mais aussi celle qui la jouait

c’était une jeune tsigane

au bord de la route

un enfant sur ses genoux

elle lui jouait du violon pour  l’égayer

 

le motif qu’elle reprenait sans cesse

était joué de toute la longueur de l’archer

la musique enchantait l’enfant

qui applaudissait

 

elle m’enchantait moi aussi

j’eus la grande joie de pouvoir  retenir

et  intégrer ce motif dans le petit concerto”

 

10.

quand je me suis vu pour la dernière fois

j’étais seul la cigarette renversée comme un électrode

vers le cœur

 

mon visage était une palette de vieux langages craqués

avec l’eczéma bleu de la lumière

dans la courbe du profil

 

et je ne pouvais plus descendre

l’escalier en colimaçon poli par la fièvre des dames passées

ensuite on cloua toutes mes fenêtres

 

11.

une  nouvelle éclipse dans la dense clarté

coagule un horizon

d’objets figurés

 

l’orchestre continue de tracer

de diaphanes tissus sonores

dans le réseau filtré de magie et de silence

lentement on peut attraper Petrouchka

dans la lévitation d’un nébuleux mouvement

 

“comme s’il avait brûlé peu à peu

tous les éléments de sa musique

dévoilant son véritable squelette

le rythme”

 

il est devenu un pouls d’images sur un visage invisible

sous lequel s’écroule l’orbite d’or

la pierre dans la chair

la pensée en Dieu

 

amplification de l’espace

à travers la transparence

parfois l’ombre l’ombre l’ombre

n’imite plus n’imite plus n’imite plus.

Traduit en français par

Elena Brânduşa Steiciuc et Jean François Duclos

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Constantin Severin est un écrivain et artiste visuel roumain, ne en 1952 à Baia de Arama (Roumanie) avec plusieurs œuvres littéraires publiées  en Roumanie (5 livres de poèmes, un roman et un livre sur les monastères de Bucovine, Roumanie).

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