Constantin Frosin

 

 

(Roumanie)

 

 

 

LE TRADUCTEUR FAIT DOUBLE JEU[1]

VOIRE, PARFOIS, DOUBLE EMPLOI ( !)

 

 

Le Traducteur fait double jeu (et il se doit bien de le faire !) sans trahir ni sa propre langue, ni celle dans laquelle il traduit. Les deux deviennent, au cours de la Traduction, ses amies et ses ennemies. Dans un premier temps, sa propre langue, son amour propre et son orgueil langagier et identitaire le pousseraient à « panaitistratiser », id est à traduire presque mot à mot (et mot pour mot…) sa propre langue en français, et non pas l’œuvre littéraire qu’il a sous les yeux, avec ses sens figurés, ses métaphores propres et personnelles (auctoriales), etc. Dans ce cas de figure, sa propre langue joue le rôle du chant des sirènes, d’un faux ami…

Dans un second temps, la langue (du) destinataire pourrait l’influencer au point de faire oublier l’original, la couleur locale (et temporelle, si l’on peut dire), les traits spécifiques qui doivent rappeler au lecteur qu’il s’agit quand même d’une œuvre traduite du roumain, par exemple. En un mot, le traducteur se trouve dans la situation assez ingrate de ménager la chèvre et le chou, à savoir la langue dans laquelle l’œuvre à traduire a été écrite et la langue destinataire, bénéficiaire de cette œuvre traduite par le traducteur.

Néanmoins, au moment de prendre langue (par son acquis du français) avec l’œuvre à traduire, au moment zéro de la réécriture (= de la traduction) – il devra jouer le rôle d’un charmeur de serpents, il devra convaincre l’œuvre respective de lui obéir, de se laisser manipuler (pour le plus grand bien des lecteurs), de se laisser infuser une bonne partie d’originalité – car un  roman roumain, par exemple, même traduit par le meilleur traducteur du monde, restera un roman roumain, réécrit en français – et cela doit se passer ainsi, justement. S’il en va tout autrement, c’en est fait de cette traduction – du temps perdu, un grand raté et une immense illusion ! Et le pauvre traducteur, taxé de traître (Traduttore, traditore), hélas, se fera mal voir.

Toujours est-il qu’un Traducteur devra combattre sur deux fronts, mener deux combats de front : d’abord, sa propre langue qui plus d’une fois, peut s’avérer un false friend, sinon une ennemie tout à fait. Ses vœux de fidélité ne doivent pas empiéter sur la qualité de la traduction, id est ne doivent pas l’amener à transgresser les règles de la langue bénéficiaire (ou destinataire). Tout comme il devra ouvrir  l’œil et le bon, car cette dernière ne doit pas le conduire à donner un texte méconnaissable, ayant perdu tout attrait ou spécificité. Le lecteur doit être conscient de ce qu’il s’agit d’une réalité différente, d’une autre époque, d’autres mœurs et coutumes… Car il faut de tout pour faire une bonne traduction !

On peut déjà en conclure à ce que le Traducteur exerce un double art – il doit connaître artistiquement (= littérairement) sa langue, mais la langue destinataire aussi, autrement, il devra chercher un autre débouché… L’art de la Traduction, du nom que lui ont donné les Grands (spécialistes) du domaine, dont Meschonnic et Dottoli, est donc un double art, d’autant plus difficile que les autres arts : la poésie qu’on écrit dans sa propre langue, la peinture utilisant une toile et des couleurs standards et partout les mêmes, le sculpteur en pierre n’ayant à dompter que la pierre, pour le reste elle se laissera faire, etc.

Le traducteur doit voir les choses en grand, en sorte qu’il puisse embrasser du même regard tant sa langue, que la destinataire. Voire, on peut dire qu’il doit regarder d’un  œil le texte original et de l’autre le même texte dans la nouvelle langue, mais là, il faut ajouter les yeux de l’esprit aussi, même le troisième œil (au cas où l’on en sait quelque chose…). C’est presque la même chose que « avoir un œil à paris et l’autre à pontoise », mais dans le bon sens du terme, donc sans aucune connotation péjorative. Comme toutes les bonnes choses sont trois, il faudrait essayer d’ouvrir les trois yeux, si possible… Et ce ne sont pas de vains mots, loin de là… ! Bof, appelez le troisième œil l’intuition, si vous préférez.

Et comme le double langage conduit parfois à la double personnalité (voire à la démence apparemment, il fournit des armes contre soi-même…), les dangers qu’encourt le traducteur sont / deviennent d’importance. A quoi s’ajoute le fait que le Traducteur chevronné devra se réjouir et s’attrister avec les personnages du livre ou avec l’auteur du recueil de poèmes, devra vivre ses déceptions et ses satisfactions, chercher à s’identifier – autant que faire se peut – avec l’auteur et être à sa hauteur, accepter et faire sienne son intentionnalité première, se faire l’écho et le pendant des craintes, pensées et sentiments de l’écrivain dont l’œuvre est sujette à la traduction, mais aussi avec ceux de ses personnages – dans le cas de la prose et de la dramaturgie.

Le Traducteur est un Héros, mais avant de le devenir, il est un Eros, amoureux de l’écrivain, mais aussi et surtout de son œuvre qu’il se fait fort de traduire. Qu’on se le tienne pour dit : à défaut de cet amour, autrement dit, en cas d’antipathie, mieux vaut ne pas perdre son temps à traduire l’œuvre respective, car cela ne donnera absolument rien ! Moi, j’ai connu deux écrivains qui se haïssaient, un jour, l’un d’eux se découvre/devient un grand traducteur, l’autre lui demande de le traduire. Malgré le génie de la langue du premier, la traduction fut bâclée, un vrai désastre. On m’a demandé de revoir ladite traduction, dans l’espoir de lui refaire une beauté (sic !), mais dans mon cas non plus, cela n’a pas marché ! On sentait l’hostilité, voire parfois la haine du premier envers le second, et, quoi qu’il fît, rien n’y fit : la traduction prit le chemin sans retour de la poubelle !

Le T doit être conscient de ce qu’il (se) doit (d’) être l‘alter ego de l’Auteur, son double, son sosie spirituel, artistique et culturel pour finalement déboucher sur le littéraire. Et assumer l’identité littéraire de l’A, afin de la transférer, avec armes et bagages, dans la langue cible, à partir de ses intentions premières jusqu’aux moindres et plus fines nuances de son style, de son écriture et de son moi littéraire, une sorte de surmoi, si l’on veut. Il doit être doté, muni et nanti de tout le nécessaire pour y parvenir, pour déchiffrer et ré-enchiffrer dans la langue objectif de sa démarche traductionnelle.

Le T doit parvenir à une communion d’idées, de sentiments, voire à une communion des âmes et de l’esprit avec l’A. Finalement, il doit être en communion avec l’A, en son âme et conscience et en conscience de cause. En même temps, il doit trouver la force, les ressources d’être en une intime communion avec l’univers, id est en communion avec lui-même, avec l’A et avec l’univers – y compris et surtout les lecteurs – étant au courant de leur horizon d’attente. Le coup de dés de l’A ne doit jamais abolir le hasard d’une T ! A et T vont main dans la main, ils ont en vue le même objectif commun : internationaliser, rendre universelle telle ou telle œuvre de tel ou tel A, la faire passer le plus franchement possible et la verser dans le patrimoine universel, dans lequel chacun pourra puiser ce qui lui plaît ou lui est utile.

Sans nullement mêler les choses, j’irai jusqu’à parler d’une sainte communion : le T doit croire en l’A et en son œuvre respective, sa démarche – la traduction, marquant l’union intime de l’A et de ses lecteurs et du T, conscient de ce que

Et cette communion ira jusqu’à fraterniser Auteur et Traducteur, on peut même parler d’un jumelage et là, je dirai que, tout en acceptant saint Jérôme comme patron des traducteurs, je penche plutôt pour Janus bifrons qu’est tout traducteur, qui regarde tantôt vers sa langue maternelle, tantôt vers la langue d’adoption, pour ainsi dire, pour ne plus dire langue B ou langue cible… Oui, pourquoi pas, sa langue est le passé, il la connait depuis longtemps (dès sa naissance), alors que la langue dans laquelle il s’évertue et s’ingénie de traduire, représente l’avenir, cette traduction ne devient passé qu’au moment où il y aura mis le point final.

Et malgré l’unicité du patron saint Jérôme, on peut dire avec le proverbe : Autant de têtes, autant de traductions, certes, différentes entre elles, voire diverses ; je lisais sur une revue dédiée à la traduction, avant l’an 2000, qu’il y avait sur le marché des livres plus de 4500 traductions de Hamlet – Shakespeare en français… Quelle thèse de doctorat cela pourrait donner, que de les lire comparativement et typologiquement !

Au cas où l’on n’aime pas cette comparaison avec Janus bifrons, je pourrais proposer Janus bilingue, bien que… Et, dans ce cas-là, comme on ne peut contenter tout le monde des traducteurs et son père, je reviendrai sur saint Jérôme, et vous dirai ce que j’ai découvert en décomposant Jérôme : celui qui gère les om(e), ce dernier élément étant susceptible de donner, par inversion, mot, et alors, on obtiendrait : celui qui gère les mots, et j’espère que cette dernière proposition est plus potable.

Sinon, disons que le Traducteur est comme les deux faces de la même pièce, il représente leur somme ou leur réunion ; plus précisément, le Traducteur, du moins pendant l’acte de traduction, est le siège des deux langues in praesentia (et in situ !), en lui se réalise le mariage plus ou moins heureux des deux langues : langue de départ et langue d’arrivée. Dans les deux cas, sa mission est de réécrire l’autre ou dans sa angue d’origine, ou dans la langue d’arrivée, jamais il ne devra écrire, car il risque de s’écrire lui-même, d’y mettre du sien et de faire ses quatre cents coups en tant que false friend de l’auteur respectif et, voire, de faux traducteur. Et de faux à trahir/trahison il n’y a qu’un pas : un pas à sauter et une négation « pas » à respecter…

D’autre part, pour réécrire, suppose qu’on ait déjà écrit en tant qu’auteur, car le traducteur est un co-auteur. Réécrire exclut d’entrée de jeu les non écrivains, les non-poètes dans la langue d’arrivée. Certes, cela suppose d’avoir publié, d’avoir été remarqué et apprécié par la critique de spécialité en tant que poète/écrivain ou essayiste. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, et il faut noter que c’est le texte qui choisit son traducteur, ce à quoi s’ajoute la sympathie ou l’antipathie envers l’auteur à traduire, car on est tous subjectifs – quoi qu’on dise – n’est-ce pas ? Et je dis avec Henri Bergson : « L’art de traduire la poésie doit être un élan vital ».

Qu’il en soit ainsi, que je sois moi-même, pendant la traduction, un Janus non seulement bifrons, mais bilingue aussi, s’avère être vrai dans mes traductions aussi, tant du français en roumain (env. une dizaine…) que du roumain en français (env. ≥ 200 volumes de poésie, prose, essais, dans tous les genres et tous les domaines – technique aussi). Et pour ne plus traîner en longueur, je commencerai par une brève étude sur la traduction du français vers le roumain.

 

 

 

LA TRADUCTION DE VERLAINE :

UN SANGLOT LONG DE VIOLON

 

 

Préambule

 

Dans cette brève étude (de cas), je risquerai des affirmations peut-être hasardées aux yeux d’aucuns, mais dont le bien-fondé se trouve dans mes plus de 200 livres (tous genres confondus) de traduits, plus spécialement de poésie.

Malheureusement, j’ai très peu traduit du français en roumain, car pour moi il est autrement facile de traduire du roumain en français. Pourquoi n’ai-je traduit que très peu du français en roumain ? Parce que nous avons des poètes extraordinaires en Roumanie, qui ont été et sont encore des traducteurs de très haute classe du français en roumain, alors comment pourrais-je croire que je ferai un jour mieux qu’eux (ou alors autant) ?

Et pourtant, je doute que ces traducteurs-poètes puissent expliquer leur démarche traductive, expliquer pas à pas la traduction d’un poème de Verlaine en roumain. Pourquoi ? Parce que c’est demander au poète d’expliquer comment il écrit sa poésie – il ne faut pas oublier que je parle ici de traducteurs qui sont d’abord des poètes excellents dans leur propre langue, donc dans la langue où ils traduisent, remplissant ainsi la condition sine qua non d’un bon traducteur de poésie : il doit être poète dans la langue dans laquelle il traduit.

Comme moi je suis poète d’expression française (une vingtaine de recueils) et essayiste (6 livres d’essais en français), je traduis plus facilement et avec plus de plaisir du roumain en français[2].  A preuve que cela ne donne pas grand-chose en roumain, j’ai fait de mon mieux pour traduire Chanson d’automne, mais malgré le titre prometteur, parlant de chance (chanson…), pas de chance, et pour plusieurs raisons.

 

Chanson d’automne

Les sanglots longs

Des violons
De l’automne
Blessent mon cœur
D’une langueur
Monotone.

Tout suffocant
Et blême, quand
Sonne l’heure,
Je me souviens
Des jours anciens
Et je pleure

Et je m’en vais
Au vent mauvais
Qui m’emporte
Deçà, delà,
Pareil à la
Feuille morte.

 

Voilà ce que cela a donné dans mon roumain :

Prelung suspină                    Prelungi suspine

o violină               variante                de violine

autumnală                             autumnale

inima-mi doare                     inima-mi doare

de o lingoare                         de o lingoare

mult prea banală

Le pluriel « autumnale » ne s’accorde pas avec le singulier. « banale », autrement c’eût été parfait.

Les monosyllabes de la langue française n’ont pas toujours d’équivalent monosyllabe en roumain, à quoi s’ajoute le fait que le roumain est une langue flexionnelle, ce qui augmente le nombre de syllabes et rend presque impossible la rime (comment faire rimer un mot au Nominatif avec un mot au Génitif flexionnel ?). Continuons, juste pour voir ce que cela va (peut) donner :

 

Mă simt sufocând

și palid, când

dă ora-un clopot

mi-aduc aminte

ce-a fost ‘nainte

și plâng în hohot

Și mă las purtat

de-un vânt turbat

vrea să mă poarte

pretutindeni

asemeni

frunzei moarte

 

 

Tout d’abord, quelle  drôle d’assonance entre Verlaine et verlan, ce qui renvoie hélas à son passé peu glorieux, à son vagabondage aux côtés de Rimbaud, et puisque son nom est consonnant avec la partie la plus spectaculaire de son existence, cela donne à réfléchir, puisque le verlan est de l’argot, un langage crypté donc, nullement destiné à être compris des autres. Alors là, pense-t-on qu’un locuteur d’argot – de verlan, par exemple, pourrait expliquer comment ce langage est né, pourquoi l’emploie-t-on, etc., quelles sont ses règles – si règles il y a ?

Ensuite, Verlaine est de ceux à qui s’applique à merveille le syntagme Ut musica poesis (voir notre article à ce sujet – une vingtaine de pages, publié sur la revue parisienne Levure littéraire (levurelitteraire.com), voire il est le chef de file d’une école poétique – si l’on peut dire, prônant : De la musique avant toute chose (voir son Art poétique). Et comme l’inégalable Debussy s’est hâté de transposer le premier ses vers en musique, et comme la musique suppose non seulement d’avoir l’oreille musicale, mais aussi de connaître ses règles, ce qui fait que tout le monde peut goûter la musique, mais tout le monde ne peut pas la comprendre, d’autant moins la chanter ou la jouer au piano, par exemple. Autrement dit, une portée (musicale) n’est pas à la portée de n’importe qui… De là à croire que sa poésie, c’est réglé comme du papier à musique, il n’y a qu’un pas – ce qui est tout à fait faux !

Et puis, ces sauts du parnassianisme au symbolisme ont le don de dérouter le lecteur et d’autant plus l’interprète de sa poésie et, pourquoi ne pas le dire, son traducteur (mais le traducteur n’est-il pas un interprète aussi ?!) Au point que le pauvre traducteur peut être enclin à prendre son nom au mot : Vers la haine, ou alors : La haine du vers… Pouvait-il être, comme Villon, membre d’une certaine confrérie, car l’on peut penser à la Laine verte (comme on pense à la Toison d’Or des Argonautes, n’est-ce pas ?) Autant d’énigmes, autant de mystères qui alourdissent la tâche du traducteur, voire la rendent pénible…

Même s’il ne fut sacré Prince des Poètes que sur le tard, à la mort de Leconte de Lisle, il est quand même un Prince, et alors, le commun du mortel, du lecteur saura-t-il s’élever à sa majesté, à sa hauteur, pour le comprendre et l’interpréter, dans mon cas précis, le traduire ? Les têtes couronnées émanent un magnétisme terrible pour les autres, lequel les protège elles de toute intrusion, de toute possible agression. Et c’est Dieu vrai qu’il y a de ces traducteurs qui agressent l’auteur traduit, malmènent son œuvre, défigurent son chef-d‘œuvre etc. A seule fin, certes, de le bien traduire…   La belle excuse ![3]

La charge mystique de ce poème se retrouve dans l’analyse numérologique du poème : la première strophe a 19 syllabes, la deuxième 20 syllabes, la troisième en a 21 syllabes ! Apparemment, il y va de l’ésotérisme du chiffre 19 à l’exotérisme du chiffre 21, lequel renvoie tout aussi apparemment au chiffre trois, celui de la Sainte Trinité, ce qui pourrait justifier de sa conversion… Mais le chiffre 21 renvoie au solstice du 21 décembre, le 12e mois de l’année donc, lequel se retrouve en regardant la série 19 – 20 – 21 au miroir, ce qui donne : 12/02/91. En fait, pour brouiller les cartes, le Saturnien Verlaine ne met en miroir que le chiffre final, qui donne 12 – décembre, les deux premiers indiquant qu’il s’agit des dates entres lesquelles se produit le solstice : entre le 20 et le 23 décembre…

D’autre part, la série des trois nombres (de syllabes) donne : 1, 2, 3 ! ce qui ressemble à un ordre, une commande militaire, ou à un nouveau start, commencement plutôt – se fait-il le héraut d’un temps à venir, des temps modernes, ou de temps qui furent, qui sait, et qu’il voudrait faire revivre ? Puisque l’histoire elle-même se répète ! A lire cette série en miroir, cela donne 3 – 2 – 1 ! ce qui ressemble à un compte à rebours, qui précède d’habitude le lancement d’une fusée dans l’espace – déplore-t-il les bons vieux temps, car on devra quitter la planète ? Quelque chose me dit que c’était un initié, qu’il en savait plus qu’il n’en disait dans ses poèmes ! Il était plus intelligent qu’il n’y paraît… comme tout Saturnien, du reste…

Quelque chose me dit que les sanglots renvoient très subtilement au sang qui se fait eau, violons renvoie à viol(s) on, qui sont en cours donc, ou qui n’arrêtent de nous affliger  – tiens, c’est déjà une sorte de franglais – d’autant plus que blessent mon cœur renvoient au verbe to bless=bénir, mon cœur renvoient à monk + heur – s’agirait-il d’une religion des ténèbres, annonçant déjà le veuf et l’inconsolé nervalien ? Dans quel temple prie-t-il, s’il entend l’eau qui tonne de l’automne, de l’orage qui va l’emporter pareil à un vent mauvais ? On a parlé de lui comme d’un symboliste, moi je pense qu’il précède et devance (sic !) l’hermétisme et le cryptage d’un Mallarmé… A mon avis, il est non seulement un mallarméen avant la lettre, mais même après la lettre (sic !) aussi…

Dans ce poème splendide (splendido-poème…), Verlaine joue son va-tout, ce poème est non seulement sa profession de foi, mais aussi l’axis mundi de sa création poétique. Et je le dis carrément : ce n’est pas pour des prunes que ses admirateurs l’ont sacré Prince des poètes (et dire que des poètes considérés comme plus importants que lui n’ont pas reçu ce titre, qui est aussi présent dans les grades ésotériques de certains mouvements spirituels…). L’automne est la saison du Ponant, de l’Occident (qui se rappelle encore que c’est le Participe Présent ou le Gérondif du verbe Occire, qui en français ancien signifie Tuer ?!), où le Soleil ne lève plus donc, par voie de conséquence, ne luit plus… Serait-ce donc le règne des Ténèbres ? Et si l’on décomposait le mot Ténèbres en : Tais(-toi !)(nouveau-)Né-Brrr !… ?

Et si le Rainbow de son ami Rimbaud, plus exactement ses Illuminations, y étaient pour quelque chose ? Illuminé ou Ill + Lumière, c’est-à-dire ceux que la Lumière rend malades ? Ou s’agit-il plutôt d’Île + lumignon ? Mais le titre du célèbre recueil de Rimbaud se prête à mille autres (possibles) interprétations, dont : Illumine à Sion…  En tirant sur Rimbaud, Verlaine voulait-il des fois tuer le Rainbow, symbole sacré ? Ou éteindre la lumière des Illuminations ? Ce couple pareil et antithétique à la fois fut comme chien et chat à un moment donné, voire comme l’obscurité et la lumière…

Tout suffocant, dit-il… Tout sus focant (foc a donné focquer – naviguer), et puis, blême rime (renvoie plutôt) à Thélème – fais ce que tu voudrais – le rêve de Verlaine, apparemment, comme de son ancêtre Villon ; il s’envole, il se met en route, cap sur l’endroit où les utopies se font possibles… Verlaine est un poète à ne pas prendre aux mots, mais aux maux, aux nuances et renvois, aux ambiguïtés et doubles ou triples sens… Sonne l’heure devient, dans cette grille de lecture : sonne (le) leurreJe me souviens, pourrait devenir je viens en dessous, par en dessous, ou alors sous moi, tout comme il avait glissé sur son erre, dans un premier temps. Il ne prend pas le mors aux dents, il prend la mort aux dents, voire il prend sa mort à deux mains… Ce n’est par hasard que Chanson d’automne fait partie du recueil « Poèmes saturniens » (Peau aime, Saturnien != reste à fleur de peau, à la surface, ne t’avise pas de pénétrer dans la profondeur des choses… Et la peau est signe de luxure charnelle, composante de l’une de ses postulations simultanées – celle qui l’entraîne vers Satan. Si je ne me trompe, il aurait voulu écrire Poèmes satanriens, mais une certaine gêne (plutôt financière) l’en a empêché… Le poète fait de Saturne sa turne[4]. Quelle mouche l’aura piqué (ou plutôt quel taon – son propre taon, peut-être) pour dire « ça tend à devenir féminin le Temps », comme quoi il est devenu chez lui Satan (caché derrière Sa Temps), il veut transformer Rimbaud en sa petite amie, il féminise tout donc, et c’est comme ça peut-être qu’est né Satan lui-même – de la tendance à féminiser les hommes jusqu’au Temps lui-même (chez lui, sonne l’heure – quel leurre !), il ne s’agit pas du Temps qui passe… Le Chant devient la chanson, à en rester pensif, voire rêveur, n’est-ce pas ?

Et pourtant, dans la première strophe, malgré le féminin Chanson (et dire que la postulation simultanée l’a obligé à afficher féminin et masculin à la fois – d’automne), il cache son féminin derrière quatre noms masculins : sanglots, violons, automne, cœur, ce qui n’empêche pas le féminin de langueur d’avoir le dernier mot (de la strophe…). Dans la deuxième strophe, c’est pareille : le mot féminin l’heure (qui n’en renvoie pas moins à leurre, à leur charme à eux, non pas à elles…) est dissimulé parmi noms et adjectifs masculin, comme s’il voulait cacher cette tendance au féminin. Quand ça tend au féminin, ça donne Satan, tant et plus ! La troisième strophe tire les choses au clair : il y a un nom masculin : vent, et un nom féminin : feuille, il reprend donc au grand jour cette postulation simultané, attiré tant par Dieu que par Satan, comme il est attiré tant par la femme que par l’homme… Qui plus est, De ci, de là témoigne explicitement de ce double choix : il se range en double file, en un continuel aller et vient entre Dieu et Satan, entre la Femme et l’Homme…

Comme je pourrais écrire encore des dizaines de pages sur ce poème, je m’en arrête là, tout en déclarant mon tort de ne pas avoir obtenu la traduction roumaine dont je rêvais pour Chanson d’automne, mais un peu à la Galilée, je dirais : Et pourtant, elle t(o)urne (cette planète Saturne) ! Quant à mes idées saugrenues sur Verlaine (ce ver(re) de (la) laine – une sorte de mite, n’est-ce pas, qui apparemment l’a rongé au point de le verser dans le mythe – tiens, un autre titre possible : De la mite au mythe : pour rester conséquent avec Baudelaire et ses postulations simultanées), elles me sont venues à l’esprit (des idées à l’esprit…) parce que certaines nuances ou renvois possibles (une lecture au miroir de ses vers est conseillée aussi, parfois il nous arrive de voir le monde à l’envers, n’est-ce pas ?) m’ont mis la puce à l’oreille… Et moi, j’ai mis les pouces, en poussant l’analyse de cette superbe Chanson d’automne (mais saurait-on traduire une chanson ?!) dans ses derniers retranchements. D’où le mot de la fin :

Verlaine, un Poète qui t(o)urne dans sa turne comme Saturne en K’âge[5] !

 

 

 

AUTANT DE TEXTES,
AUTANT DE DIFFICULTÉS

 

 

Comme le titre de ce chapitre l’indique, il y autant de difficultés qu’il y a de textes ; autrement dit, chaque texte comporte une spécificité, à savoir des difficultés spécifiques. Comme qui dirait, chaque corpus à traduire comporte un corpus de difficultés, impliquant ou conduisant – c’est selon – à des solutions plus ou moins convergentes…

Qu’il en soit ainsi, cela est hors de doute, vu les exemples déjà cités par nous, les solutions à la clé, avec l’examen et l’analyse des situations à éviter, et celles à employer. A y regarder de plus près, il ne reste plus à notre étudiant qu’à en déduire une liste de priorités à observer / à suivre pas à pas, en vue d’obtenir les succès qu’il envisage et auxquels / qu’il se propose d’atteindre.

Dans le sillage de notre propre démarche, nous allons vous offrir quelques autres exemples de textes traités par le menu, à notre manière. Les textes ci-après nous ont été proposés toujours par nos étudiants, selon le même critère de difficulté maximale, au moins à leur avis.

  1. Nous allons commencer par un texte de Marin Preda, un auteur redouté pour la difficulté de ses textes et pour les difficultés qu’ils soulèvent à la traduction. Cette fois-ci, ce sera un texte extrait de Cel mai iubit dintre pământeni / Le plus aimé des hommes, 1er vol. :

 

« Matilda, zisei, musafirul nostru e mare iubitor de cafea. Am uitat să-ţi spun, mai fă-i şi lui una.

Da, confirmă el, tot aşa, cu foarte puţin zahăr. Vă mulţumesc, sărut-mâna.

Matilda se ridică brusc, contrariată de intervenţia mea, totuşi zise:

Mai vrea cineva?

Eu nu, spusei.

Clara clătină din cap, nici ea nu mai vroia. Uitasem de vin, turna în pahare.

Frumos apartament, zise Clara, câtă chirie plătiţi ?

Nu plătim, e proprietatea Matildei.

Şi n-a fost naţionalizată casa ?

Nu, s-a considerat că parterul e un demisol.

Şi nu este ?

Cam este !

Şi nu v-a băgat pe nimeni ?

Râsei :

Încă nu ! Dar Matilda o să nască peste trei luni şi vom fi trei, sperăm să ne lase în pace.

La noi a mai trimis spaţiul locativ pe unul… Ion l-a dat afară şi noroc că socrii mei au acceptat să se întoarcă îndărăt ; stăm înghsuiţi, dar, cel puţin, nu trăim cu cine ştie ce beţiv în casă, ţi-nchipui ce dezastru !

Chiar şi ţie, Ioane, au vrut să-ţi bage pe cineva ? zisei.

Bineînţeles ! Am fost la primul secretar şi i-am explicat că nu am decât două camere şi un hol, şi că am nevoie să stau în birou singur ; biroul e locul meu de muncă, al cărei specific e s-o efectuezi în singurătate ; s-a scărpinat la ceafă : „Înţeleg, zice, dar ce e de făcut ? Până punem pe pi­cioare o industrie de construcţii de locuinţe, n-avem încotro, trebuie să limităm spaţiul locativ.”

Dar înainte, zic, cum de putea lumea trăi cu cât spaţiu vroia ?

Au năvălit ţăranii, zice. E un fenomen mondial… »

 

Malgré sa réputation d’auteur extrêmement difficile à traduire, ce texte est loin de confirmer ce renom, car tout le monde a été d’accord à la fin que c’en était un d’assez accessible. Sa valeur consiste en cela qu’il illustre à merveille le mythe des textes impossibles, intraduisibles, mais, qu’au fond, on a affaire à un texte juste apparemment difficile. Espérons que vous nous donnerez raison vous aussi :

« – Mathilde, dis-je, notre hôte raffole de café. J’allais oublier, prépares-en encore pour lui.

Oui, confirma-t-il, mais toujours aussi peu de sucre. Merci, madame.

Mathilde se leva brusquement, contrariée par mon intervention, pourtant ajouta :

Qui en redemande encore ?

Moi, non, dis-je.

Claire hocha la tête, elle non plus, elle n’en voulait plus. J’avais oublié qu’il y avait du vin, et voilà-ti-pas qu’elle s’était mise à en verser dans les verres.

Bien beau, votre appartement, fit Claire, qu’est-ce que vous payez comme loyer ?

On ne paie rien, c’est la propriété de Mathilde.

Dites donc, vous, elle n’a pas été nationalisée, votre maison ?

Que non, dis-je, l’on a considéré notre rez-de-chaussée comme un sous-sol.

Et ne l’est-il pas, des fois ?

Un peu, oui !

Et l’on ne vous a pas obligés de recevoir qui que ce soit ?

Pas encore, dis-je en riant. Mais Mathilde va accoucher dans deux ou trois mois et nous serons à trois, comme quoi il y a lieu d’espérer qu’on va nous foutre la paix.

Chez nous, les mecs à la Mairie ont voulu nous faire prendre quelqu’un… Mais Jean l’a foutu à la porte et, par bonheur, mes beaux-parents ont accepté de revenir vivre avec nous ; on est à l’étroit, mais on n’est pas obligés de supporter un poivrot quelconque, quel malheur ce serait, tu vois ça d’ici !

Même toi, donc, Jean, dis, ils ont voulu t’obliger de prendre quelqu’un chez toi ? fis-je.

Bien sûr ! J’ai été voir le premier secrétaire et lui ai expliqué que nous n’avions que deux chambres et un hall et que moi, j’ai besoin d’être seul dans mon bureau, car c’est là mon boulot, dont le spécifique est d’être effectué dans la solitude ; il s’est gratté la nuque : « Je comprends, qu’il dit, mais que faire ? Avant d’avoir mis sur pied une industrie du bâtiment, on n’a pas le choix, il nous faut limiter l’espace locatif ».

Mais avant, lui dis-je, comment pouvait-on garder autant d’espace qu’on voulait ?

C’est que les paysans ont fait irruption, rétorqua-t-il. C’est un phénomène mondial… »

Dès la première phrase, pourrait-on dire, on tombe sur un écueil : « e mare iubitor de cafea », que l’on serait enclin à traduire par être amateur de, aimer beaucoup, se passionner pour, être passionné de (sic !), alors que la solution à portée de la main est des plus simple : il raffole de café (ce qui voudrait dire : aimer quelque chose à la folie, ou : être fou de). Cela va sans dire que il aime beaucoup le café peut aller, mais il y a une nuance du texte initial qui ne se retrouve pas dans cette formule ; pour en appeler à une terminologie relativement plus adéquate, l’on peut dire que cette dernière solution dénote, remplit la fonction de dénotation, alors que notre solution connote, remplit la fonction de connotation, c’est un connotatif, ce qui signifie un sens enrichi, beaucoup plus ample et plus intense (si l’on peut dire…).

La seconde phrase renferme elle aussi un petit piège : « mai fă-i şi lui una », que l’on devra se garder à tout prix de traduire par des séquences comme : fais encore un pour lui, sers-lui encore une tasse, apporte-lui encore un café, etc., constructions non seulement erronées, à deux doigts du ridicule, mais superflues également, tant que l’on peut traduire correctement sans trop d’efforts et sans courir le risque de faire une mauvaise impression, par : prépares-en encore pour lui, ou : notre ami en redemande.

Certes, nous n’allons plus prendre en ligne de compte des solutions absurdes à cause d’être trop incorrectes, du genre : fais-en lui encore un / une, ou : fais-lui encore ! Nous considérons qu’une fois passé le seuil de l’admission – qu’il se fût agi d’une grille ou d’un examen d’admission classique, le niveau des questions élémentaires a été depuis belle lurette dépassé…

Force nous est d’avouer que nos étudiants ont fait à qui mieux mieux au moment de choisir leurs textes, dont on peut même dire parfois qu’ils les ont triés sur le volet… Cela explique pourquoi il y a des phrases entières, parfois à la queue leu leu (sic !), qui débordent de difficultés, de hics plutôt, sur lesquels on risque de buter sans autre forme de procès…

Par exemple, la séquence « tot aşa, cu foarte puţin zahăr », laquelle peut constituer un vrai obstacle, a engendré des séquences comiques parfois : toujours ainsi, avec très peu de sucre, de la même manière, en mettant bien peu de sucre, comme cela, deux cuillerées de sucre, etc. La logique nous rappelle que son hôtesse lui avait déjà demandé combien de sucre il désirait pour son café, et c’est à cette occasion-là qu’il avait indiqué : très peu de sucre. Nous avons la ferme conviction que notre personnage n’a pas changé entre-temps ses habitudes, de même que son amphitryonne n’a pas déjà oublié ce qu’elle avait servi à son visiteur / invité. Bien qu’inutile, l’intervention du personnage qui en redemande (déjà signe de gaucherie) aurait pu se limiter à : toujours aussi peu de sucre. Il y a là une comparaison implicite, car il veut que la quantité de sucre dans sa seconde tasse soit la même = comparable à celle qu’on avait mise dans sa première tasse ! C’est le pont aux ânes, n’est-ce pas ?!

Sans vouloir trop insister là-dessus, puisqu’on en a déjà parlé, rappelons que la séquence : « Mai vrea cineva ? » sera traduite par : « Qui en redemande ? » sans avoir recours à d’autres solutions de compromis, comme : Qui en veut encore ? Y a-t-il personne qui en veut encore ? Quelqu’un en veut-il encore ? solutions parfois correctes, mais applicables plutôt dans d’autres contextes.

La séquence « Uitasem de vin, turna în pahare » peut s’avérer elle aussi difficile, aussi longtemps qu’elle peut provoquer des malentendus. Des solutions possibles, contre lesquelles on a parfois trébuché, comme : J’avais oublié le vin, elle versait (du vin) dans les verres. J’avais oublié qu’il y avait une bouteille de vin sur la table, et elle mettait du vin dans les verres, ou : Le vin, j’en avais complètement oublié, mais elle en versait maintenant dans les verres sont tout à fait décon­seillées. Nous vous recommandons la solution : J’avais oublié qu’il y avait du vin, et voilà-ti-pas qu’elle s’était mise à en verser dans les verres, laquelle est autant claire que simple, et élimine de prime abord toute ambiguïté.

« (…) câtă chirie plătiţi ? » peut représenter une sur­prise désagréable au moment de la mettre en français, car il y a là des équivoques pénibles à lever, comme : Combien de loyer payez-vous ? C’est quoi, votre loyer ? Combien payez-vous comme loyer ? Mise à part la dernière solution, les autres sont inacceptables, car on peut leur préférer des séquences du type : Qu’est-ce que vous payez comme loyer ? ou : Quel loyer payez-vous pour votre maison ? etc. Outre la spécialisation de certains domaines, pour laquelle il faut se documenter avant de se mettre à traduire, il faut éviter de tomber dans le panneau de la naïveté, dans le fond une ignorance impar­donnable des règles élémentaires de la pratique de la traduc­tion (sans parler des règles non moins importantes de la grammaire ou du lexique, voire…).

Avant de tirer au clair le problème soulevé par les mini-séquences : « Şi nu este ? » – « Cam este ! », il nous faut d’abord rappeler la phrase précédente : « (…) s-a considerat că parterul este un demisol », laquelle est des plus facile : « (…) l’on a considéré notre rez-de-chaussée comme un sous-sol ». Ce n’est qu’avec cette phrase sous les yeux que l’on peut procéder à la traduction des deux séquences déjà citées, comme suit : « Et ne l’est-il pas, des fois ? – Oui, un peu ! ». Il y a là une nuance de mise de concert, d’acceptation tacite d’un mensonge plus ou moins voilé, et la seconde séquence est belle et bien une concession faite à soi-même : « Oui, un peu ». C’est une sorte d’aveu, dissimulé par cet accord formel, de connivence plutôt.

Nous le disions déjà, ce sont ces petites phrases qui recèlent d’habitude le plus de pièges et de traquenards. Il suffit de se rappeler l’énorme difficulté des textes de Céline, constitués justement par de telles phrases bien brèves, mais d’une ampleur de contenu impossible, du moins à première vue, à rendre en roumain ou en une autre langue en respectant la même brièveté des phrases du texte original.

Une phrase d’une autre facture apparemment facile à traduire (c’est là le paradoxe !) : « (…) stăm înghesuiţi, dar cel puţin nu trăim cu cine ştie ce beţiv în casă, ţi-nchipui ce dezastru ! » s’avérera d’une difficulté inattendue. La tendance à faire confiance au texte de départ a conduit à des solutions inadmissibles, comme : La maison est bondée, On est pressés / tassés / entassé / serrés, La maison est pleine comme un œuf / à craquer, etc. L’appel au dictionnaire aurait recommandé l’emploi d’une expression consacrée : être / vivre à l’étroit, laquelle peut faire notre affaire sans compliquer les choses. Quant au verbe roumain : a trăi cu, il est ambigu même en roumain, car il a moins deux significations évidentes : être marié avec et partager une maison / une chambre avec quelqu’un, alors qu’en français il renvoie à : supporter quelqu’un, être obligé de vivre en présence d’une personne insupportable, etc. Une troisième séquence improbable de cette phrase est : « ţi-nchipui ce dezastru ! » destinée à exagé­rer les faits, grâce à ses grossis contours mélodramatiques, alors qu’en français on peut éviter une telle tournure par trop précieuse, et qu’on accepterait à grand-peine…

Comme quoi, la solution que nous avons proposée est la somme de ces diverses composantes, difficiles à l’envi : On est à l’étroit + mais on n’est pas obligés au moins + de supporter un poivrot / ivrogne quelconque + quel malheur ce serait + tu vois ça d’ici.

Le traducteur de ce texte risque d’avoir l’impression de travailler à la chaîne, car on doit s’atteler à phrase sur phrase, s’envoyer toutes ces difficultés sans avoir le temps de reprendre haleine ! La phrase : « Chiar şi ţie, Ioane, au vrut să-ţi bage pe cineva ? » nous met la puce à l’oreille quant à la nuance à rendre en français : incrédulité aussi, mais plutôt une fine allusion à l’hypocrisie de l’interlocuteur, qui veut poser lui aussi en victime, comme pour partager le sort de l’autre. Drôle de solidarité humaine, n’est-ce pas ? ! Le tour de force que le traducteur se devra de réaliser sera de rendre cette incrédulité et cette méfiance plutôt envers le personnage et son manque de sincérité. L’incrédulité sera rendue par l’emploi de même toi, Jean ?!, ensuite on marquera une pause concessive, qui doit laisser rêveur (sic !), ensuite mettre en doute ce que l’autre vient de dire, mais aussi et surtout ses propres dires : l’on se dédit donc de ses affirmations faites pour la frime, pour sauver les apparences, si vous voulez, mais en suggérant à son interlocuteur que l’on sait à quoi s’en tenir quant à sa sincérité… La pause sera marquée par donc, suivi, à distance d’une virgule – une double pause donc ! par dis. Quant à la séquence roumaine : să-ţi bage pe cineva, détrompons-nous, il s’agit, tout simplement de obliger quelqu’un à prendre quelqu’un d’autre chez soi. La fin de la phrase peut rendre en français cette idée / nuance d’incrédulité / méfiance par la reprise d’une séquence sous-entendue, mais qui n’apparaît pas en roumain : fis-je (d’un air incrédule).

Voyons maintenant ce que cette longue phrase a donné en français : Même toi donc, Jean, dis, ils ont voulu t’obliger de prendre quelqu’un chez toi ? fis-je (d’un air incrédule).

Il y a un tempo / rythme / temps de repos, plutôt relâché, le traducteur reprendra ses esprits, pour ensuite affronter deux petites séquences apparemment inoffensives : « Până punem de picioare o industrie de construcţii de locuinţe » et « n-avem încotro ». Toute réflexion faite, l’on parviendra à éviter des solutions comme : Jusqu’à ce que l’on mette / ait mis sur pied…, car l’emploi du Subjonctif est à éviter en toute circonstance. On peut très aisément profiter de la solution plus simple : Avant d’avoir mis sur pied / au point. Le premier secrétaire veut faire impression et il verse dans la préciosité, en employant un vocabulaire recherché, lequel en français est des plus simple. Si le roumain dit : « industria construcţiilor de locuinţe », le français emploiera l’industrie du bâtiment ; par exemple, « a lucra în construcţii » donnera en français travailler dans le bâtiment, ce qui ne signifie nullement que quelqu’un travaille dans un immeuble d’à côté, etc. (en faux roumain : a lucra în clădire).

Pour « a nu avea încotro », il est préférable de consul­ter un bon dico, et l’on trouvera : on n’a pas le choix. Finalement, on obtiendra : Avant d’avoir mis sur pied une industrie du bâtiment, on n’a pas le choix. Ou, si l’on est plus pointilleux, l’on pourra proposer aussi Force nous est d’accep­ter cet état de choses, pour indiquer le fait que même le premier secrétaire a été éventuellement obligé de prendre quelqu’un chez lui, ce qui est absolument faux, mais le texte roumain se prête à une telle interprétation…

 

Un autre écrivain terrible pour les traducteurs est Mateiu Caragiale, plus exactement dans son célèbre roman Craii de curte veche / Les princes de vieille cour, dont une étudiante en II-e année nous a proposé le texte suivant :

  1. « Dar trista viaţă de petreceri în care ne îngălasem avu cel puţin o urmare fericită. În scurt timp, o nobilă amiciţie lega pe Pantazi de Paşadia ; sufleteşte, cred că, mai vârtos decât cunoştinţele şi curtenia, îi apropiase tristeţea. Cum Pantazi lua mai întotdeauna pe seama lui cheltuiala de noapte, şi într-aşa fel că nu încăpea din partea lui Paşadia împotrivire, acesta se hotărî să-l ospăteze la rândul său, dar nu la birt, ci la el acasă (…) Mă simţeam aşa departe de Bucureşti şi mi se părea că acel prânz însemna sărbătorirea reîntoarcerii lui Paşadia dintr-o lungă pribegie, a lepădării lui de Pirgu.

            Deşi poftit, acesta nu venise. După-masă, trecuserăm într-o încăpere în cel mei preţios stil rococo vienez, îmbrăcată toată, pereţi şi mobile, în mătase şofronie cu poleieli de argint, întruchipând flori de nufăr. Mut de uimire, Pantazi nu se mai sătura să-i admire fastul şi bogăţia podoabelor.

            Şi, în vreme ce seara pogora, iar convorbirea lânce­zise, fără voie îmi trecea prin minte tot ce auzisem despre Paşadia. Pe socoteala lui, se trăncănise atâta ! Brusca lui trecere de la sărăcia lucie la bogăţie înfierbânta, încă, după atâţia ani, închipuirile, ba că era în slujba unei puteri străine, ba încă, pentru a nu da în vileag lucruri de mare gravitate, i se plătea scump tăcerea. Se spunea iarăşi că tocmai de la un mare demnitar i se trăgea pricopseala. Misterul în care îi plăcuse întotdeauna să se învăluie făcuse să iasă un alt rând de zvonuri ».

 

« Mais cette vie de fêtard à n’en plus finir / dans laquelle on s’était baigné d’illusions, eut au moins une suite heureuse. Peu de temps après, une noble amitié (re-) lia Pantazi à Paşadia. Sentimentalement parlant, je pense que ce qui les avait rapprochés à ce point, c’était plutôt la tristesse que leurs connaissances communes ou leur courtoisie. Comme Pantazi faisait à chaque fois les frais de leurs sorties / fêtes nocturnes, de sorte que Paşadia ne pouvait s’y opposer, ce dernier se décida à l’inviter au festin à son tour, mais non pas au cabaret / resto, mais bien chez lui (…) Je me sentais loin de Bucarest / Bucarest me manquait beaucoup et je trouvais / pensais que ce repas-là allait célébrer le retour de Paşadia d’une longue errance, comme sa renonciation à Pirgu.

            Bien qu’invité, ce dernier n’était pas venu. Après le déjeuner, ils étaient passés dans une chambre / un salon dans le plus précieux style rococo viennois, toute / tout tapissé en soie safranée, aux motifs argentés incarnant des fleurs de nénuphar. Muet d’admiration, Pantazi n’avait pas cesse de repaître ses yeux / ne pouvait se rassasier de regarder / contempler / considérer // d’en admirer le faste et la richesse des ornements.

            Et, pendant que le soir tombait, et que la conversation languissait, me vint à l’esprit / me passa par la tête / me vint à l’idée tout ce que j’avais entendu dire au sujet de Pasadia. Il avait défrayé la chronique dans le temps / il avait été sur toutes les lèvres / on avait tant brodé sur son compte ! Son brusque passage d’une extrême pauvreté à la richesse exaltait encore, à tant de temps de là, les esprits / imaginations : ou il était au service de quelque puissance étrangère, ou que, pour ne pas mettre à nu et rendre publiques des choses d’une grande gravité, on avait acheté son silence. En outre, l’on prétendait que tout cet avoir lui était venu d’un gros / haut dignitaire. Le mystère où il avait toujours pris du plaisir à s’envelopper avait fini par engendrer une autre charge de bruits le concernant ».

Le texte débute en force par une structure trompeuse quant à sa solution française : « viaţă de petreceri », séquence qui renvoie en français à deux aspects bien distincts du roumain : a. viaţă de petreceri : vie de fêtard, et non pas vie de fêtes / bombances, etc. ; et b. viaţă renverra en français à l’idée de durée, comme quoi elle donnera à n’en plus finir.

« Sufleteşte » ne sera pas traduit par Au point de vue de l’âme, Quant au cœur, etc., mais simplement par Sentimentalement, car c’est une question subjective, l’âme / le cœur étant le siège / le dépositaire des sentiments, des jugements subjectifs, alors que l’esprit / le cerveau / la cervelle / la tête sera le siège de la raison.

Il ne faut pas se tromper sur « mai vârtos », car on ne dira aucunement plus fortement ou davantage, mais on aura recours plutôt à une comparaison réalisée par les moyens classiques.

« A lua pe seama sa », considérée comme séquence détachée du reste, conduira à l’équivoque : prendre sur son compte / assumer, qu’on pourra lever en considérant toute la séquence respective : « a lua pe seama sa o cheltuială », ce qui est une autre paire de manches… Cela donnera : assumer / faire les frais de, à l’exclusion de ne jamais accepter de faire fifty – fifty, payer à lui seul, payer tous les pots de vin de la soirée, encore moins : était le seul à payer. La conclusion à (re-)tirer de cet exemple : qui peut le plus, peut le moins, id est à quoi ça sert de compliquer les choses… car Mieux est l’ennemi du bien, n’est-ce pas ?!

« Mă simţeam aşa departe de Bucureşti » est suscep­tible de plusieurs traductions, mais dès que l’interprétation s’en mêle, l’on fera son choix, le juste… L’on peut dire : Je ressentais au plus haut point / degré l’éloignement de Buca­rest / de la capitale, L’éloignement de Bucarest me faisait mal / j’avais mal d’être si loin de la capitale, ou : J’étais si seul, loin de Bucarest, bref, on peut dire n’importe quoi, mais l’essentiel n’est pas là. La formule la plus naturelle serait : Bucarest / la capitale me manquait beaucoup / énormément ou, tout au plus : Je me sentais loin de Bucarest.

Ce texte n’abonde pas moins en difficultés que les autres, à preuve la séquence : « (…) mi se părea că acel prânz însemna sărbatorirea reîntoarcerii lui Paşadia ». Ce « mi se părea » sera simplement rendu par : « je trouvais / estimais / pensais que », et non par : il m’apparaissait que, il me semblait que. « Că acel prânz însemna sărbătorirea reîntoar­cerii lui Paşadia » sera mis en français par l’omission du verbe signifier, inclus dans le verbe célébrer, donc, on aura : que ce repas / déjeuner-là allait célébrer le retour de Paşadia. Par contre : « a lepădării lui de Pirgu » sera traduit par : sa renon­ciation à Pirgu, sans plus.

La séquence : « Pantazi nu se mai sătura să-i admire fastul şi bogăţia podoabelor », pose elle aussi un problème, puisqu’il y a eu des étudiants qui se sont empressés de la traduire par : Pantazi n’en avait pas assez de…, ce qui est à côté de la question, sans rapport avec le texte, comme une autre gaffe : n’en pouvait plus d’admirer… Les expressions en usage sont offertes par les dictionnaires : ne pas pouvoir se rassasier de regarder, etc., ou ne pas avoir de cesse de repaître ses yeux de, à l’exclusion, encore, de faire ses délices de quelque chose, qui dépasse largement notre contexte !

« Convorbirea lâncezise » donnera en français : la conversation / causerie / entretien languissait / traînait (en longueur), alors que des solutions du type : la conversation perdait de son intérêt, n’était plus animée du tout, avait perdu son dynamisme / son animation sont à éviter scrupu­leuse­ment.

Le verbe « a trăncani » prête à confusion, car on serait tenté de le traduire par bavarder, ce qui est faux par rapport au texte roumain. Cette fois, « a trăncăni » ne signifie plus bavarder, mais bien médire de / casser du sucre sur le dos de quelqu’un, broder sur le compte de quelqu’un, cette dernière solution étant préférée par nous pour sa clarté et simplicité.

« Sărăcie lucie » ne pourra profiter de l’expression pauvre comme Job, et l’on devra se contenter de grande / extrême pauvreté, les autres adjectifs à portée de la main, comme : indescriptible, inimaginable, etc. noyant le texte obtenu dans une mare de préciosité, proche du ridicule. Tout comme les grandes douleurs sont muettes, la grande pauvreté doit rester muette dans sa dignité, car Pauvreté n’est pas vice, loin de là !

Pour rendre en français « înfierbânta închipuirile », l’on peut avoir recours aux verbes : exciter / exalter les imagi­nations, toute autre solution étant superflue ou redondante, puisque l’équivalent français, y compris enflammer, est – pour une fois – parfait !

« Că era în slujba unei puteri străine » ne doit pas conduire à : qu’il était au service de, mais il faut avoir en vue la cause, sans laquelle l’effet est impossible, donc : qu’il s’était mis au service d’une puissance étrangère. Pour être quelque chose, il faut avoir opéré un choix, assumer un certain statut, s’être mis à faire quelque chose ou au service de quelqu’un…

« A da în vileag » a une apparence assez complexe, mais cette expression existe dans les bons dicos : mettre à nu, dévoiler, rendre public, mais nous avons banni l’emploi de crier sur les toits, éventer la mèche, qui ont une portée beaucoup plus vaste (!) que nécessaire.

La dernière phrase permet également une autre solu­tion que celle indiquée par nous : D’autres bruits couraient déjà sur lui, effet du mystère où il avait toujours aimé s’envelopper / baigner. En toute modestie, nous pensons que ce sont là les meilleures solutions possibles, et qu’on peut s’en tenir là.

 

  1. « I se statornicise în creieri siguranţa că Baciu s-a dus la Ion… Şi acuma ghicea mereu, ba că va fi bine, ba că va fi rău… În răstimpuri, totuşi, fără să-şi dea seama, se oprea din lucru, trudită de povara ce-o purta sub inimă. Deseori privirea i se scălda pierdută în apa care se zbătea la picioa­rele ei, când ispititoare ca nişte şoapte de dragoste, când ameninţătoare ca un duşman însetat de răzbunare. Dar gândurile de moarte nu se mai puteau apropia de sufletul ei. Ba, aducându-şi aminte cum era cât pe-aici să-şi facă seama astă-vară, umblând pe lângă Someş, se mira ce nesocotită a fost şi repede se îndrepta din şale, în neştire, cu mâinile crăpate şi roşite de îngheţ…

            Vasile Baciu plecase în faptul zilei, brusc, după o noapte întreagă chinuită de şovăiri şi chibzuiri. Mintea lui, neobişnuită cu frământarea gândurilor, clocotise neîncetat ca o oală plină şi descoperită, uitată pe un jăratec mare. O ruşine ameţitoare îi strângea inima, nu pentru că fata a rămas însărcinată, ci pentru că George nu vine s-o ia… dacă a pângărit-o. Ruşinea îl înfuria însă când îşi zicea că, deoarece flăcăul nu se grăbeşte să fie om de treabă, va trebui să se ducă dânsul să se înţeleagă cu Toma, să nu se întâmple să nască Ana şi pe urmă să înghită toţi ruşinea cu pumnii ».

« Elle avait acquis la ferme conviction / Elle ne pouvait plus s’ôter de l’idée que Baciu était allé voir Ion… Et, à présent, elle en était à deviner / augurer de ce que tantôt cela irait bien, tantôt que cela irait mal… Par intervalles, elle s’ar­rêtait, à son insu, de travailler, atterrée par le poids qu’elle avait sur le cœur. Plus d’une fois, son regard se baignait éperdu (-ment) dans l’eau qui se débattait / se démenait à ses pieds, tantôt alléchante comme des chuchotements d’amour, tantôt menaçante comme un ennemi assoiffé de vengeance. Cependant, elle restait étrangère / indifférente / impassible à toute pensée relative à la mort / toute idée de mort ne la touchait / ne l’atteignait plus. Qui plus est, lorsqu’elle se fut souvenue de ce qu’il s’en était fallu de peu qu’elle ne se donnât la mort / qu’elle avait été sur le point de se donner la mort l’été dernier, quand elle longeait la rivière de Somes, elle s’étonnait de ce qu’elle avait pu être écervelée / insensée à ce point-là et se redressait tout de suite, comme si de rien n’eût été, les paumes fendillées et rougies par le froid…

            Vasile Baciu était parti dès potron-jacquet, s’étant levé en sursaut au bout d’une nuit agitée, tourmentée par hésita­tions et réflexions de toutes sortes. Son esprit, qui n’avait pas l’habitude de trop réfléchir, avait bouillonné sans cesse, pareil à une marmite débordante et découverte, qu’on avait oubliée sur une braise bien active. Une grande honte serrait son cœur, non parce que sa fille était restée enceinte, mais parce que Georges ne venait pas la demander… si c’était vraiment lui qui l’avait souillée. La même honte ne se faisait pas faute de le mettre en colère, lorsqu’il se disait que, puisque le gars ne s’empressait pas d’être un brave homme, comme il faut, il allait être obligé d’aller voir Toma et accorder ses flûtes avec celui-ci, pourvu qu’Ana n’accouche pas et qu’on ne soit pas tous, par la suite, acculés à avaler des couleuvres… ».

Le texte traite de la vie des paysans, des problèmes auxquels ils se confrontaient dans le temps, comme quoi il n’abonde pas en questions d’une extrême finesse ou difficulté, puisque la subtilité des personnages eux-mêmes ne se prête pas à des tournures trop recherchées ou entortillées. Théo­riquement, du moins, ce texte devrait poser très peu de problèmes, la vie du paysan roumain étant réglée comme du papier à musique, comme quoi on peut prévoir de la suite des événements, du déroulement des faits du roman.

Et pourtant, il y a pas mal de difficultés à tirer au clair dans ce texte, car si la langue des paysans n’abonde pas en subtilité(s) ou en finesse(s), elle revêt parfois un caractère vieillot, même périmé, et puis, il y a une bienséance spécifique­ment paysanne difficile à rendre en français, vu que les modus vivendi, pensandi, amandi, etc. étaient tout autres dans la campagne roumaine, à l’époque où ce texte a été écrit. Ce qui pourrait même mettre des bâtons dans les roues du traducteur trop pressé à expédier ce texte à la légère, comme s’il s’agissait d’un texte à caractère citadin ou, plutôt, récent, à même d’avoir un correspondant dans la pensée européenne specie française, donc un équivalent proche au possible.

On a parfois affaire à des structures langagières rele­vant d’une langue ancienne, littéraire par endroits, au point d’en devenir précieuse, parfois à des structures où le manque de culture ou d’informations a conduit à des expressions relevant d’un langage populaire très peu soigné, proche de la violence, mais sans y viser pour autant, plutôt incon­sciemment. Et là, il faut le dire d’entrée de jeu, les choses se compliquent presque en catimini, surtout pour ceux qui ne connaissent aucunement les coutumes, habitudes ou traditions paysannes.

« I se statornicise în creieri siguranţa că », séquence pour le moins savante et précieuse, presque malsonnante dans la bouche d’un paysan, soupçonné à l’ordinaire d’être un rustre, ce qui comporte aussi d’autres attributs, comme : goujat, malotru, ours mal léché, etc. Nonobstant, cela fait partie de ce qu’on a souvent appelé l’innocence, la naïveté du paysan roumain, associée souvent à une certaine pureté d’expression et de sentiments, lesquelles doivent se retrouver malgré les apparences du texte, dans la version française !

L’on devra donc se garder de se prendre trop au sérieux quant au trait + populaire du langage paysan, et s’en tenir à des équivalences du registre littéraire, même un peu anciennes sur les bords, en tout cas, éviter le français familier ou populaire, d’autant plus celui argotique, sinon dans les situations évidentes où les gens en viennent aux mains et s’injurient sauvagement… Nous vous proposons donc acquérir la ferme conviction que, être fermement convaincu que / de ce que, à l’exclusion de solutions comme : ne douter point de, être sûr et certain que, avoir la certitude que, peu crédibles dans le parler paysan.

Même la séquence « Baciu s-a dus la Ion » peut conduire à l’échec, si l’on ne fait pas attention au sens exact du verbe « a se duce » dans notre contexte : il ne signifie plus aller chez quelqu’un, lui rendre visite, passer chez quelqu’un, mais aller voir quelqu’un, avoir une discussion (plus ou moins à couteaux tirés…), se consulter, tenir conseil avec, prendre conseil de quelqu’un, ce qui change tout. Aussi avons-nous préféré la forme : est allé voir Ion, plutôt que est allé chez Ion. Pour la bonne raison que le but de ce déplacement / de cette visite n’est pas de rendre visite à une vieille connaissance, mais de tirer des plans et de trouver des solutions aux problèmes qui les tourmentent au sein de leur communauté paysanne.

Là où les équivalences sont tout à fait impossibles, il faudra se contenter d’équivaloir, comme c’est le cas pour « povara ce-o purta sub inimă », laquelle devra être d’abord retraduite en bon roumain standard : « a avea o piatră pe inimă », laquelle a un certain équivalent français : avoir un poids sur le cœur.

Une autre phrase, de taille à illustrer nos thèses de tout à l’heure, est : « Dar gândurile de moarte nu se mai puteau apropia de sufletul ei ». Il y a une certaine maladresse, une sorte de gaucherie dans l’expression, ce qui ne doit pas nous pousser à traduire en français en gardant les mêmes maladresse et gaucherie, car le français est une langue toute de clarté et de précision, toute de limpidité et d’exactitude, laquelle déteste les crocs-en-jambe que lui font les traducteurs novices ou peu soucieux de la qualité de leurs traductions !

Voilà pourquoi nous vous proposons une version de la plus grande clarté, ce qui équivaut à respecter tant l’écrivain et son œuvre, que la langue-cible, celle dans laquelle on traduit : toute idée de mort ne la touchait / ne l’atteignait plus, car il faut respecter aussi le lecteur, en traduisant dans une langue qui corresponde tant à sa grille de lecture, qu’à son horizon d’attente. Faute de quoi, votre traduction serait vouée à l’échec : elle sera très mal notée, ou personne ne lira votre version française ! Attention donc à ces quelques critères minimaux concernant la traduction de textes surtout litté­raires.

« A-şi face seama » est illustrative pour la langue populaire, mais non pas au sens actuel, langue spécifique des faubourgs des grandes villes françaises, mais pour les gens de la campagne roumaine. On ne cherchera donc pas une équivalence populaire ou argotique, mais on emploiera se donner la mort ou mettre fin à ses jours, se suicider ou ses synonymes n’étant pas de mise. « Era cât pe-aici să » renverra, comme de juste, à : il s’en était fallu de peu que + Subj. A éviter des solutions comme : elle avait été à deux doigts de la mort, elle avait frôlé la mort, lesquelles excluent l’intention de se donner la mort, tout en présupposant une certaine fatalité… infaillible.

Tout aussi populaire est la séquence « a umbla pe lângă Someş », qui veut dire exactement longer la rivière, un fleuve, etc., comme quoi point n’est besoin d’insister là-dessus. Comme « nesocotită » est aussi populaire, mais transposable en insensée, écervelée. Quant à « a se îndrepta de şale », spécifique elle aussi du langage paysan, elle sera rendue par : se redresser / se lever / se mettre debout, accessible au lecteur contemporain.

« In faptul zilei » a ses correspondants d’origine tout aussi populaire dans : dès potron-minet / dès potron-jacquet, donc il ne faudra plus insister ou fouiller dans vos mémoires, en ambitionnant de faire plus – ce n’est ni le cas, ni le moment.

Fruit de l’imagination / inspiration de l’écrivain, et moins signe d’inventivité lexicale paysanne, l’association du nom « ruşine » et de l’adjectif « ameţitoare » peut nous mettre en difficulté, mais non pas hors de combat, comme quoi il nous faut l’accepter comme telle et lui trouver un équivalent proche – par sa similarité – du roumain : Sa grande honte est préférable, car, si l’on emploie une honte étourdissante, le Français ne saura plus à quoi s’en tenir quant au sérieux tant de la littérature roumaine, que du tempérament / caractère des paysans roumains…

Une autre bizarrerie recèle le verbe roumain « a pângări », qui chez cet auteur ne signifie plus souiller au sens moral, mais bien abuser de, faire perdre sa virginité à, voire – parfois – violer, ou, dans un langage plus moderne, sauter / tomber une fille, pour ne pas dire séduire (loin de là… !).

Le style est conséquent avec cette teinte populaire, car même le verbe roumain « a se înţelege cu » ne signifie plus s’entendre tout simplement, mais se mettre d’accord / accorder ses flûtes / tomber d’accord, ce qui nous fait penser à ce qu’on appelle d’habitude la différence spécifique

Il en est de même du verbe impersonnel « a se întâmpla », qui ne sera pas rendu en français par l’équivalent arriver, mais par une construction instituant une condition absolue à remplir, sinon un malheur arrive – donc, le verbe arriver apparaît en seconde position… On mettra en français : pourvu que, synonyme, si vous voulez, de à condition que. Il faudra donc tout mettre en œuvre afin d’éviter que cela arrive : se mettre en quatre, remuer ciel et terre, faire des pieds et des mains, peu importe !

Le texte se termine sur une expression tout aussi populaire : « a înghiţi ruşinea cu pumnii » qu’on a eu du mal à comprendre en roumain, mais qu’on a décrypté ensuite par l’appel au DEX, afin de lever toute équivoque possible. Le français inclura le verbe : acculer, de sorte que la version française deviendra : et qu’on ne soit pas tous par la suite acculés à avaler des couleuvres.

 

            Quelques conclusions avant de passer au 4e texte:

  1. a) les structures confuses ou peu claires qui peuvent alourdir, voire compliquer la version française, devront être, pour ainsi dire, traduites d’abord en roumain standard, contemporain et moderne, car, quand même on serait à même de rendre exactement tel quel le texte en français, le lecteur français actuel ne pourra pas le comprendre, il n’y verra que du feu… La modernité et le progrès de l’Occident se retrouvent aussi au niveau du lexique et du pouvoir de compréhension, comme quoi, tout ce qui est vieux, périmé, ou porte l’empreinte du régressif, ne passera pas en français.
  2. b) le respect de la couleur locale, des traits spécifiques de l’époque dépeinte dans un roman ne vous oblige pas à rendre encore plus confus un texte déjà difficile à comprendre par les Roumains modernes, sinon avec un gros effort ou par l’appel à un bon dico de roumain comme le DEX. Comme quoi, il faudra bien peser les choses et ne s’attaquer à la traduction que toute réflexion sur le texte faite, après une certaine élémentaire documentation sur la période traitée par l’auteur, sur les mœurs spécifiques des habitants d’une région dont il s’agit dans l’œuvre respective. Il faudra se remettre en pays de connaissance avant de passer à l’objet de notre démarche : la traduction.
  3. c) ne jamais perdre de vue que le respect envers l’auteur traduit n’oblige pas à des compromis définitifs, au contraire, on lui rendra davantage service en le rendant acces­sible au lecteur contemporain, en le versant donc dans le patrimoine universel, là où doivent parvenir toutes les œuvres de l’esprit, là où la multiplicité doit (se) fondre dans l’unicité, là où les différences spécifiques doivent conduire à l’univer­salité de l’esprit. Cependant, il convient d’avoir toujours présente à l’esprit l’obligation de bien faire, de ne jamais faire les choses à moitié, de ne jamais s’arrêter en chemin, d’aboutir donc à la destination finale : le lecteur / récepteur à qui cette œuvre est destinée, ce qui représente la raison même de notre démarche, importante s’il en fut sur la plan des activités intellectuelles et de création, car toute traduction est une récréation, tout comme une écriture accepte et est sus­ceptible de devenir ré-écriture… C’était le principe même de l’opera aperta / l’œuvre ouverte, n’est-ce pas ? Un des prin­cipes fondamentaux, qui a bouleversé les fondements-mêmes de la pensée et de la critique littéraire, et non seulement…

Un auteur que l’on ne saurait laisser de côté – et pour cause ! est le grand IOAN LUCA CARAGIALE, dont les textes, surtout les pièces de théâtre, constituent parfois des obstacles insurmontables pour les traducteurs moins initiés tant à la traduction, qu’à l’œuvre du grand dramaturge roumain. Une première règle : le traducteur qui s’avise d’affronter l’œuvre de CARAGIALE, doit avoir lu en préalable mainte pièce de théâtre en français, puis s’être corroboré / vérifié à l’aide d’un homme de théâtre avisé et compétent en la matière, sinon il fera chou blanc à chaque fois. Toutes ses tentatives risquent de muer en autant de coups d’épée dans l’eau… Mais voyons ce texte :

  1. « Afară ploua mărunţel, ploaie rece de toamnă şi boabele de apă prelingându-se de pe streşini şi picând în clipe ritmate pe fundul unui butoi dogit, lăsat gol într-adins la umezeală, făceau un fel de cântare cu nenumărate şi ciudate înţelesuri. Legănate de mişcarea sunetelor, gândurile omului începuseră să sfârâie iute în cercuri strâmte, apoi, încet – încet se rotiră din ce în ce mai domol şi tot mai larg. Când cercul unui gând ajunse-n fine aşa de larg, încât conştiinţei îi era peste putinţă să-l mai urmărească, din ce se tot depărta – omului i se pare c-aude afară un cântec de trâmbiţe… Militari, desigur.

Hangiul ascultă mai bine: cântecul străluceşte din ce în ce mai tare. Se apropie.

  1. Stavrache iese afară pe prispa cârciumii.

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Căpitanul bagă sabia-n teacă şi-naintează contra D. Stavrache ; acesta se dă pas cu pas mereu înapoi până în cârciumă, închide repede uşa şi-ncearcă s-o încuie ; dar, fără să clipească, uşa sare din ţâţâni şi căpitanul s-arată-n prag, şi, râzând cu hohot, strigă :

– Gândeai c-am murit, neică ?

Stavrache trece repede-n tindă – căpitanul după el ; fuge în odăiţă – degeaba ; nesuferita arătare îl urmăreşte de aproape.

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Hangiul se îndârjeşte şi-l strânge de gât, îl strânge din ce în ce mai tare : simte cum degetele-i pătrund în muşchii grumazului, strivindu-i afundând beregata, sfărâmând încheie­tura certicii. Dar, cu cât strânge mai tare, cu atât chipul căpitanului se luminează ; cu cât el scrâşneşte, cu atât militarul râde mai zgomotos şi mai vesel. Şi când d. Stavrache îşi descleştează degetele amorţite şi cade pe o laviţă, căpitanul îl întreabă :

– Gândeai c-am murit, neică ? »

 

(I. L. Caragiale : En temps de guerre)

 

« Il pleuvait dru, une froide pluie d’automne, et les gouttelettes d’eau en ruisselant le long des auvents et en tombant comme autant d’instants rythmés au fond d’un tonneau vide et creux, que l’on avait abandonné à dessein sous la pluie, rendaient une sorte de chanson susceptible de nom­breuses et étranges significations. Balancées par le mouvement des sons, les pensées de l’homme se mirent à grésiller / tambouriner en des cercles étroits, ensuite à tournoyer petit à petit, toujours plus lentement et dans des cercles toujours plus larges, toujours plus posément et plus amplement. Lorsque le cercle d’une pensée en arriva à être si large, que la conscience était impuissante à la surveiller de son centre, vu qu’elle s’éloignait de plus en plus – l’homme crut entendre au dehors un chœur de trompettes… Des militaires, sans l’ombre d’un doute.

L’aubergiste prêta l’oreille : le chant éclate toujours plus limpide, toujours plus fort et plus près.

  1. Stavrache sort sur la véranda de l’estaminet.

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Le capitaine rengaine son épée et s’avance vers / va sur M. Stavrache ; celui-ci rebrousse chemin pas à pas, jusqu’à l’entrée de l’estaminet, ferme vite la porte et tente de la fermer à clé. Mais le temps de dire ouf, la porte saute et le capitaine fait irruption dans l’encadrement de la porte et, en riant aux éclats, il s’écrie :

– Peut-être pensiez-vous que j’étais mort, p’tit père ?

Stavrache passe dans le vestibule – le capitaine à ses trousses. Il s’enfuit dans la petite chambre – en vain : cette insupportable vision colle à ses talons.

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L’aubergiste s’acharne et le prend à la gorge, le serre de plus en plus fort : il sent que ses doigts s’insinuent dans les muscles du cou, en en écrasant en profondeur le gosier, en brisant l’articulation de la cervicale. Mais plus il serre, plus le visage du capitaine s’illumine ; plus il grince des dents, plus le militaire rit bruyamment et gaiement. Et quand M. Stavrache eut desserré ses doigts engourdis et se fut laissé tomber sur un canapé, le capitaine revient à la charge :

– Peut-être pensiez-vous que j’étais mort, p’tit père ? »

(Ioan Luca Caragiale – En temps de guerre)

 

Paradoxalement, le Maître incontestable de l’ironie, de l’humour fin et subtile, excelle cette fois-ci dans une sorte de tragi-comique, teinté par un discret humour noir, ce qui rend encore plus difficile la démarche du traducteur, fût-il novice ou chevronné. Par-dessus le marché, le tout est enveloppé dans le sérieux d’un pince-sans-rire fort en thème…

Il y aura un cumul de difficultés dans ce texte, car, à considérer seulement la première phrase, on aura : un diminutif : « mărunţel », tout de suite contredit et annulé par la suite : « ploaie rece de toamnă », le ton redevient quasi élégiaque (!) par l’emploi de « boabele », ce qui pourrait faire penser à « boabe de rouă » – gouttelettes de rosée, mais il n’en est rien, malgré la présence d’un autre mot assez poétique : « prelingându-se », car tout tombe à l’eau à cause justement du verbe « picând », qui annule, à son tour, la poéticité de l’image « clipe ritmate » – instants rythmés, le tout étant renvoyé à la poubelle par le rire sous cape que suppose d’abord « fundul » (lequel renvoie en français à des constructions du type : mon cul !, ou : baiser le cul de la vieille, mis aussi en question par la présence d’un banal « butoi dogit », l’adjectif joue, entre autres, sur le double emploi qu’en fait l’auteur : a) voce dogita – voix creuse ; b) pourtant, dogit veut dire exactement cerclé, ce qui est un paradoxe comique (si l’on peut dire), mais la prédominance du premier sens est évidente, car il renvoie à « Les tonneaux vides / creux font toujours le plus de bruit » – autrement, beaucoup de bruit pour rien !… Sans parler de ce que fond de tonneau signifie aussi : lie, rinçure, mauvais vin, résidu, etc.

Pour en revenir à notre texte, à présent que nous avons mis en garde contre ses apparences piégées, traitons-en par le menu. « Ploua mărunţel » a un équivalent sur mesure : il pleut dru. Un problème vraiment difficile soulève « lăsat gol într-adins la umezeală ». Un aspect technique spécifique des tonneliers et traité ici à la légère, plus qu’ironiquement : on laisse en effet les tonneaux cerclés sous la pluie, afin de les rendre étanches (le bois gonfle par l’effet de l’humidité). Seulement nous, ici, nous ne pourrons pas employer : laisser, car il s’agit apparemment d’un tonneau désaffecté, puisque dogit, par sa position, renvoie à creux, vide, inutilisable, comme quoi le verbe sera plutôt abandonner. « Gol » ne sera pas traduit par vide, pas même à découvert, ce qui serait correct, puisqu’il semble qu’on en ait enlevé le couvercle (toujours un fond… de bois !), mais il s’agit de en proie à, en butte à, comme pour exprimer l’idée que l’on veut s’en défaire, car ce truc ne fait plus à présent que trop de bruit. Comme quoi, on le laisse moisir, pour qu’il n’en reste plus la moindre trace… Quant à « într-adins », ce à dessein éveille nos soupçons et nous met la puce à l’oreille : nous voilà édifiés sur les vraies intentions de l’aubergiste, qui a trouvé une manière de mettre de l’eau dans son vin… S’il est vide et rend un son creux, c’est que le même aubergiste l’a mis en perce, c’est-à-dire, l’a percé, pour que son contenu s’écoule, pour que tout s’en aille à vau-l’eau, ou en eau de boudin, comme vous voudrez… Et comme à la campagne on buvait surtout du gros rouge qui tache, couleur de sang, on peut penser à l’idée de suicide, d’un personnage qui envisage de se trancher les veines…, ou d’un déluge de cauchemars, il pleut à mauvais souvenirs quant au meurtre moral de son frère, etc.

On a ensuite l’innocent « cântare », que l’on s’em­presse d’habitude de traduire par chanson, mélodie, en oubli­ant de faire entrer en ligne de compte la suite du texte et le renvoi au mot balance, ces objets qui servent à peser, même le pour et le contre… Quant aux cercles dont parle l’écrivain, on pourrait penser à l’intensité de ses actes / sentiments / états d’âme, pareils aux cercles que l’on fait dans l’eau, mais nous préférons attirer votre attention sur le mot « cercuri » qui en roumain est remplacé par « doage », mais on le retrouve en français (Caragiale connaissait assez bien le français, paraît-il !), aussi, on dit même cercler un tonneau. Sous cet angle, la perspective change, l’on se rend compte de ce que ce tonneau vide, qui même aux moments de sa déperdition là, sous la pluie, laquelle le fera moisir, fait toujours beaucoup de bruit, est l’aubergiste lui-même, ou son âme, mise en perce, d’où la raison s’est envolée avec les sentiments…

Pareille à un robinet qui fuit, la raison de notre homme mue en folle du logis, s’ébat et folâtre dans les champs d’une imagination maladive : tout se dilue en se dissipant, tout fuit l’homme qui veut s’enfuir, s’évader ; en voulant regagner sa liberté, il devient le prisonnier de ses craintes / obsessions / cauchemars, élevés au rang de hantises… Son refuge, là où il avait espéré pouvoir se retirer afin d’oublier, devient sa prison, l’oubli mue à son tour en souvenir atroce, qui le ronge et le mine à outrance…

Tout cela devrait se retrouver dans la version française, autrement, le texte obtenu sera un de tronqué / incomplet / amputé de ses sens profonds, car le cadre de l’action n’est autre que de la poudre aux yeux…

De la sorte, « să sfârâie » renvoie au sacrifice de la chair, symbole de notre matérialité, sur l’autel de l’esprit, car grésiller indique justement ce supplice au petit feu, auquel on condamnait autrefois les coupables. « Rotira » renvoie à l’envol, à ce grand pas / saut à faire par l’homme en quête de (la) liberté spirituelle, la seule véritable, laquelle suppose le détachement des bassesses qui font le charme et les délices (hélas !) de la vie ici-bas…

Malheureusement, l’aubergiste, injuste symbole de l’avarice et de la cupidité, fait une chute au lieu de s’envoler, il tombe en lui-même, car les cercles de son tonneau deviennent plus larges à mesure que l’on descend vers son centre, car vers la partie d’en bas, les cercles redeviennent étroits par rapport à ceux du centre. Le personnage réintègre son propre centre, il fait fi du reste, lequel devient, selon le roumain : eau de pluie (apă de ploaie), id est chose sans valeur, sans importance…

L’écho se multiplie au point que la confusion est totale, vu cette descente aux enfers du Soi, là où le point de coïncidence du moi / Soi et de l’Autre s’annule de par cette superposition même, comme quoi l’on assiste à une forte perte de la personnalité, à un étourdissement douloureux, à un ahurissement pathologique. L’aubergiste en est à délirer, à revivre ses anciens péchés et méfaits et, comme l’heure du jugement approche, il refait mentalement ce possible scénario de sa mise en fers, de l’épanouissement de son enfer. Ce chœur de trompettes annonce ce Jugement, car la conscience n’est plus gérée par sa raison ou ce qu’il en est resté, mais elle devient impuissante à surveiller les volutes de sa pensée… Et que représentent ces militaires, sinon la force de frappe (!) venue le punir, la main armée du ciel, en mission com­mandée…

Pourquoi ces commentaires ? Pour justifier, si vous voulez, la nécessité de faire preuve de prudence en présence de tels textes, et de traduire d’abord pour soi, au plan des signifiés, au-delà des signifiants, ce que ce texte veut dire au fond, ou bien quels peuvent être ses divers sens superposés, entre lesquels se cache / se blottit le sens primordial – l’inten­tion de l’auteur. Ce sens discret n’est décelable qu’à travers la grille de l’intuition, laquelle joue un rôle essentiel dans cette traduction, très spéciale qu’est – et doit être – toute inter­prétation d’un texte – elle doit précéder la traduction proprement dite.

Si une telle réussite n’est pas à la portée de n’importe qui, l’on peut recourir, en dernière analyse, à une traduction multiple, voire parenthétique, ou bien à deux ou trois ou quatre versions, correspondantes aux sens respectifs qu’il vous arrive de déceler… Un petit exemple, en guise d’entrée en la matière : « Petru merge în fiecare zi la şcoală » peut être traduit de multiples façons : 1). Pierre va chaque jour à pied à l’école ; 2) Chaque jour, Pierre va à pied à l’école ; 3) C’est à pied que Pierre va chaque jour à l’école ; 4) C’est à l’école que Pierre va chaque jour à pied à l’école ; 5) C’est Pierre qui va chaque jour à pied à l’école, etc.

« Hangiul ascultă mai bine » exige l’emploi de l’ex­pression prêter l’oreille, mais l’important dans cette phrase est le verbe « străluceşte », lequel pourrait paraître bizarre, sans avoir recours à la religion, à la Bible ou aux évangiles : les trompettes annoncent l’avènement de la Lumière, le règne de la Clarté, de la perfection céleste, resplendissante s’il en fut ! En même temps, en fin connaisseur du français, CARAGIALE savait que « a străluci » – éclater en français, peut être rendu, mentalement du moins, par le même recours à l’éclat de la Lumière. Cette Lumière chante, elle annonce des lendemains qui chantent, car qu’est-ce que la Lumière, sinon le chœur des anges qui glorifient Bonté, Pureté, Commisération, en un mot, le summum de qualités de Dieu, qui les a amassées non pas pour Soi, mais pour les gaspiller (au sens de prodiguer) / en faire don aux humains, qui, hélas ! s’en battent l’œil et en font fi… !

Quand Stavrache sort sur la véranda, c’est qu’il a besoin d’air, mais aussi d’une rampe de lancement, pour pouvoir s’envoler à la demande du Ciel, en compagnie des anges envoyés le chercher… Il revient dans la Nature, celle qui l’a engendré sur la requête de Dieu.

L’épée du Capitaine – le chef des anges – incarne le châtiment, mais l’envoyé d’en Haut ne le transperce pas avec ; loin de l’éventrer, il rengaine son épée, car sa seule présence suffit à l’aubergiste, qui réalise que son heure est venue, a sonné avec les trompettes… Mais l’aubergiste fait marche arrière, au lieu de venir dans / à la Lumière, qu’il pourrait obtenir au cas où il se repentirait, battrait sa coulpe, mais chaque pas qu’il fait en arrière représente autant de fautes / péchés qu’il n’est pas à même d’avouer et d’assumer en vue du châtiment. Il a beau vouloir échapper à la justice divine, car il n’y a pas d’obstacle devant Elle. La réaction du Capitaine est étrange, elle épouvante l’aubergiste, cette âme déjà damnée ne supporte plus ni rires, ni menaces, ni pleurs, ni conseils, car il en a pris conscience, mais cela lui fait trop mal, et sa peur obscurcit la vue de son âme, comme de sa raison. Ce rire aux éclats n’est pas ironie ou moquerie – le Ciel n’en serait pas capable ! – mais le symbole de l’impuissance de l’homme devant le Tout-Puissant. La justice divine, quintessence des Lois Divines, ne meurt jamais, au contraire, le Capitaine n’en croit pas ses yeux et c’est Lui qui est contrarié.

La preuve que ce Capitaine n’est pas une présence réelle, c’est que l’auteur lui-même parle de « arătare », ce qui en français donne « vision », « apparition », « spectre » et confirme notre thèse.

Non seulement l’aubergiste veut échapper au châti­ment, mais il se figure pouvoir s’opposer à Dieu ou à son Emissaire, puisqu’il veut l’étrangler – ce qui est tout à fait stupide, car ce Capitaine était accompagné de ses militaires ! Mais sa raison est si malade, qu’elle mue en imagination pathologique, et là, plus rien ne va comme de juste, ni à l’ordinaire. Le Messager divin lui donne dans un premier temps l’illusion de ce que le damné pourra faire obstacle à ce qui était écrit pour lui, en récompense de ses faits et méfaits, mais la preuve que ce n’est qu’une illusion d’optique, c’est que le Capitaine continue à rire de plus belle, comme si l’étranglement que lui applique l’aubergiste ne lui faisait aucun effet (sinon le chatouiller, disons…).

Finalement, le Capitaine lui rappelle que Dieu est toujours là, que Sa volonté ne meurt jamais, comme Sa justice qui ne saurait pardonner et passer l’éponge sur des péchés graves, comme ceux perpétrés probablement par l’aubergiste. Le ton du Capitaine est plutôt enjoué, il n’est pas fâché du tout, au contraire, il a l’air fort amusé…

Voilà donc par quoi doit débuter toute traduction, par un effort de compréhension, de décryptage de texte, car un texte comme celui de CARAGIALE vaut par son interprétation, ou ses multiples interprétations, lesquelles doivent se retrou­ver, sous une forme ou sous une autre, dans la langue-cible.

 

Après une démonstration pratique de ce que toute démarche et approche de textes à traduire veut dire, abordons maintenant un autre type de texte, d’une autre facture, qui soulève lui aussi d’autres difficultés dans le cas de la traduction. Que les traducteurs roumains n’observent que très rarement ou point de telles règles, cela est évident, puisque les chefs-d’œuvre roumains ne passent presque pas en français, d’autant moins la poésie ou les textes à forte teinte argotico-populaire. Ce dernier texte que nous nous proposons d’analy­ser, est un texte extrait de MAITREYI, de notre grand MIR­CEA ELIADE, autant savant qu’écrivain roumain d’expression universelle, et écrivain universel d’expression roumaine !

 

  1. « Acum ne logodim, Allan, îmi spuse ea, privind înainte spre apă. Începutul acesta solemn mă irită puţin. Nu puteam scăpa de luciditate. (Şi o iubeam, Dumnezeule, cât o iubeam!). Mi se părea că va fi o scenă din romane, din baladele acelui Ev Mediu indian, cu dragoste legendare şi demente. Purtam cu mine spaima şi superstiţiile unei întregi literaturi pe care, dacă nu o cetisem, o văzusem evoluând lângă mine, în adolescenţă şi în cei dintâi ani ai tinereţii. Mă stingherea, ca pe orice civilizat (eu, care credeam că mă pot dispensa de civilizaţie, o pot dezrădăcina din mine), fiece gest solemn, fiece cuvânt responsabil, fiecare făgăduinţă.

Maitreyi continuă totuşi cu o simplitate care începu să mă cucerească. Vorbea apei, vorbea cerului cu stele, pădurii, pământului. Îşi sprijini bine în iarbă pumnii purtând inelul şi făgădui:

Mă leg pe tine, pământule, că voi fi a lui Allan, şi a nimeni altuia. Voi creşte din el ca iarba din tine. Şi cum aştepţi tu ploaia, aşa voi aştepta eu venirea lui, şi cum îţi sunt ţie razele, aşa va fi trupul lui mie. Mă leg în faţa ta că unirea noastră va rodi, căci mi-e drag cu voia mea, şi tot răul, dacă va fi, să nu cadă asupra lui, ci asupră-mi, căci eu l-am ales. Tu mă auzi, mamă-pământ, tu mă simţi, maica mea. Dacă mă simţi aproape, cum te simt eu acum, şi cu mâna, şi cu inelul, întăreşte-mă să-l iubesc totdeauna, bucurie necunoscută lui să‑i aduc, viaţă de rod şi de joc să-i dau. Să fie viaţa noastră ca bucuria ierburilor ce cresc din tine. Să fie îmbrăţişarea noastră ca cea dintâi zi a monsoon-ului. Ploaie să fie sărutul nostru. Şi cum tu niciodată nu oboseşti, maica mea, tot astfel să nu obosească inima mea în dragostea pentru Allan, pe care cerul l‑a născut departe, şi tu, maică, mi l‑ai adus aproape.

O ascultam tot mai fascinat, până ce nu i-am mai putut înţelege cuvintele. Vorbea o bengaleză de prunc, simplificată, aproape cifrată. Auzeam sunetele, ghiceam pe aici, pe colo câte un cuvânt, dar îmi scăpa tâlcul acestei incantaţii. Când a tăcut, parcă mi-era teamă s-o ating, într-atât mi se părea de fermecată, de inaccesibilă. A vorbit tot ea întâi (Rămăsesem cu o mână pe genunchi şi cu cealaltă apăsată palmă pe pământ, parcă mă legasem şi eu, printr-o magie a gestului).

Acum nu ne mai desparte nimeni, Allan ; acum sunt a ta, cu desăvârşire a ta ».

(Mircea Eliade. MAITREYI, Chap. XI, p. 90).

 

Si bonne renommée vaut ceinture dorée, alors, un roman renommé comme MAITREYI, lequel a fait les délices de notre adolescence (à ceux de ma génération), mais à vous aussi, je suppose, considéré comme le chef-d’œuvre du genre dans la littérature roumaine, vaut bien une attention plus spéciale de la part du traducteur. Ne fût-ce que grâce à la délicatesse des sentiments, à la pureté de l’expression, à la noblesse de ce rituel unique, que nous sachions, dans notre littérature. Ne fût-ce que grâce à l’émotion qu’elle éveille, à l’élévation spirituelle qu’il recèle / comporte, aux valeurs affectives qu’il prône et au plaidoyer singulier en faveur du sentiment vrai et propre, au dévouement qui frise l’abnégation.

Autant d’arguments visant à persuader le traducteur – qui s’avise de traduire / mettre un tel texte dans une langue comme le français – qu’il faut y regarder à deux fois avant de s’y mettre, et de plus près, S. V. P. !

Le texte s’avère difficile non pas tant par des tournures vraiment compliquées ou précieuses, mais par le style spécifique d’un texte portant l’empreinte du sentiment et de l’affectivité, ce qui exige un vocabulaire à part, plutôt recherché, sans la moindre trace de registre familier ou populaire, d’autant moins argotique.

En même temps, il faudra éviter le précieux, voire, lorsqu’on ambitionne de – passez-nous cette formule ! – péter plus haut que son cul, lorsqu’on frise le ridicule, susceptible d’être atteint dans le cas de textes pareils. Certes, tout traducteur ne pourra pas s’atteler à une telle tâche, mais, dans le cas de nos étudiants, il suffira de démêler et de déchiffrer la structure subtilement délicate et le réseau de renvois métaphoriques, dans l’idée d’obtenir un texte qui rende – un tant soit peu – le contenu du fragment et le message de l’auteur.

En ce qui nous concerne, nous essaierons de vous piloter, de guider vos pas (dans un sens informatique…) dans cette voie, en visant, naturellement, à vous offrir tout ce qu’il y a de mieux, autrement dit, une solution optimale.

« Acum ne logodim, Allan » exclut l’emploi du tem­porel, lequel sera inclus dans l’emploi du Futur Proche : On va se fiancer, Allan. Gardez-vous donc d’employer maintenant, ou à présent, la présence de ces locatifs temporels étant superflue, inutile même. L’emploi redondant de ces solutions « à côté » alourdit le texte, qui excelle par la qualité du style et la limpidité de l’expression.

La première phrase se clôt sur « privind înainte spre apă », laquelle séquence exige une certaine traduction : en ne quittant pas l’eau des yeux, sans détacher son regard de la rivière, tout en considérant / contemplant l’écoulement du fleuve. Une solution comme : en regardant droit vers l’eau est à déconseiller, car non seulement erronée, mais aussi incomplète, vu qu’elle ne rend pas la signification implicite du texte, lequel envoie le connaisseur à l’importance de l’eau dans la religion bouddhiste, dans les philosophies de l’Inde.

Pour la phrase suivante : « Începutul acesta solemn mă irita puţin », nous vous proposons de ne pas le traduire directement, par le recours au verbe irriter, mais en insérant l’expression : avoir le don de, ce qui donnera : Ce début solennel eut le don de m’irriter un peu / plutôt.

« Nu puteam scăpa de luciditate » constitue déjà une anicroche, vu la multitude des solutions offertes par les dictionnaires. Par exemple, échapper / couper à quelque chose n’est valable qu’en apparence, se protéger / se prémunir contre sont des solutions nulles et non avenues, alors que se débarrasser de / se passer de sont hors de propos.

Comme quoi, la seule solution recommandable est : parer à quelque chose, car il ne s’agit pas de quelque chose de concret, ni d’un événement prévisible, évitable, mais de quel­que chose d’abstrait, d’indépendant de la volonté du person­nage.

Encore plus épineux est le problème soulevé par la séquence : « Mi se părea ca va fi o scenă din romane », la­quelle n’a rien à voir avec les verbes : sembler, (ap-) paraître, trouver, mais exige des solutions comme : envisager, ou, préférablement, s’imaginer / se figurer, ou, tout au plus : augurer de / présager de. Pour ce qui est de nous, c’est pour s’imaginer / se figurer que nous optons.

Tout aussi embarrassante s’avère être la séquence : « Purtam cu mine spaima şi superstiţiile unei întregi literaturi », laquelle renvoie malheureusement à des verbes comme : porter / emporter, pis encore amener ou prendre dans ses bagages, alors que la solution idéale, à notre avis, serait : être imbu de. La même phrase contient la séquence : « pe care, dacă nu o cetisem, o văzusem evoluând lângă mine, în adolescenţă şi în primii ani ai tinereţii » : là, nous préférons vous suggérer la manière de traduire : à l’évolution de laquelle j’avais assisté durant mon adolescence et ma toute première jeunesse et que j’avais lue en grande partie.

Comme vous avez pu remarquer, nous n’avons pas traduit mot à mot la séquence : « în cei dintâi ani ai tinereţii », laquelle aurait donné une structure redondante, du type : durant les premières années de ma jeunesse, et avons choisi de traduire en ayant recours à la concision : durant ma toute première jeunesse, ce qui fait plus français et permet une économie de deux vocables, conformément à la règle d’or du français, qui exige l’économie de moyens.

« Eu, care credeam că mă pot dispensa de civilizaţie », ne sera pas traduite simplement par : Et moi qui croyais que, ou Verbe à l’Infinitif, mais d’une autre manière, beaucoup plus nuancée et suggestive à la fois : Et dire que moi, je me faisais l’illusion de pouvoir renoncer / me passer de / faire mon deuil de. Cela nous permettra de renoncer à des verbes comme : se débarrasser de / faire peu de cas de / faire bon marché de / ne faire aucun cas de, etc.

« Maitreyi continuă totuşi, cu o simplitate care începu să mă cucerească » nous oblige à restructurer, pour ainsi dire, la phrase et à faire attention au verbe începu, lequel ne pourra pas, logiquement parlant, se retrouver comme tel en français, où il deviendra finit par. D’autre part, « totuşi » nous laisse le choix entre : Malgré mon embarras, elle continua… et Elle n’en continua pas moins, avec / d’une simplicité qui finit par m’émerveiller / enchanter / ensorceler. A remarquer que nous avons évité les verbes : conquérir, ravir, charmer. De même que nous avons évité le verbe parler pour dire : « Vorbea apei, vorbea cerului cu stele… », car nous pensons que le verbe s’adresser est beaucoup plus convenable.

Il s’ensuit une phrase apparemment trop simple même, mais cette apparence peut s’avérer non seulement trompeuse, mais dangereuse pour une fois, vu que « pumnii purtând inelul » est une question délicate, ne fût-ce que parce qu’elle exige de ne pas séparer cette séquence de celle qui la précède : « Işi prijini bine în iarbă ». Finalement, nous avons obtenu : Elle s’appuya contre le sol herbeux, en lui présentant les poings avec la bague bien en vue / en lui offrant la bague passée au doigt.

Le serment que prête apparemment Maitreyi n’en est pas un d’officiel, comme quoi cette expression consacrée ne nous servira point, car le verbe jurer sur fait mieux notre affaire : Je jure sur toi, la Terre, d’être seulement / uniquement (exclusivement serait précieux) à Allan, et à personne d’autre.

Mais le texte se complique pour de bon à partir de « Voi creşte din el ca iarba din tine », où l’on n’a plus le choix, et les solutions se font rares, autrement dit, c’est une bonne occasion de faire ses preuves, un pari même à tenir avec soi-même : Je pousserai nouveau jet sur sa souche, à l’instar de l’herbe qui pousse sur toi.

« În faţa ta » ne sera pas traduit par : devant toi, mais par : par-devant toi, (comme par-devant Dieu, par devant-notaire, etc.). « A da rod » sera facile à rendre par l’expression porter fruit (dans son sens figuré).

Une attention accrue devra être accordée à la séquence suivante : « căci mi-e drag cu voia mea, şi tot răul, dacă va fi, să nu cadă asupra lui, ci asupră-mi, căci eu l-am ales » : car le cœur me dit de l’aimer (je l’aime de tout cœur) et tout le mal – si mal il y a, je forme le vœu qu’il ne retombe pas sur lui, mais sur moi, car c’est moi qui ai fait de lui mon élu. En quoi réside la difficulté de cette phrase ? En cela qu’il faut rendre telle quelle en français l’idée qu’elle assume toute la responsa­bilité de son choix, elle a donc comme le pressentiment d’un mal éventuel / à venir, car elle sait que son amour pour Allan est sacrilège, et que cela ne se passera pas comme ça, impunément… Comme Allan n’y est pour rien et qu’elle l’aime vraiment de tout cœur, elle implore sa mère la Terre de pardonner à son amoureux, car c’est elle qui lui a offert son amour, et non pas lui qui l’a séduite…

« Dacă mă simţi aproape, cum te simt eu acum, şi cu mâna, cu inelul, întăreşte-mă să-l iubesc, bucurie necunos­cută lui să-i aduc, viaţă de rod şi joc să-i dau » vient dans le sillage du même registre que les phrases immédiatement antérieures : Si mon contact / ma présence t’est chère, comme tu m’es chère au contact de cette main portant la bague, confie-moi la force / donne-moi la force de l’aimer sans dis­continuer, tout en lui procurant joies inconnues et enjolivant sa vie du fruit de mon ventre, comme de mes ébattements.

Voilà ce qui s’appelle traduire dans le sens de l’art de traduire, et si cela avait été le lot de nos écrivains, quel n’aurait été leur destinée littéraire / leur renommée, de même que le prestige de notre littérature et spiritualité !

« Să fie viaţa noastră ca bucuria ierburilor ce cresc din tine » : on n’aura pas recours à des verbes comme : ressembler, être pareille à, mais participer de : Pût notre vie participer de la joie / félicité des herbes qui viennent de toi !

« Să fie îmbrăţişarea noastră ca cea dintâi zi a monsoon-lui. Ploaie să fie sărutul nostru » : la version française devra remplir la lacune de cette phrase elliptique : Que nos accolades soient toutes de caresses du monsoon des premiers jours. Que nos baisers nous désaltèrent / nous rafraîchissent comme la pluie / qu’il pleuve de baisers sur nos lèvres.

La partie finale de la phrase suivante pose d’autres problèmes de traduction : « (…) Allan, pe care cerul l-a născut departe şi tu, maică, mi l-ai adus aproape » : d’abord, le verbe a naşte attribué au Ciel, ensuite departe ne saurait être un terme de comparaison (en fonction de quoi ?), finalement, le verbe a aduce, qui est une façon de parler, mais ne se retrou­vera plus en français. Nous vous proposons la solution : Allan, à qui le ciel a donné le jour / la vie ailleurs, et que toi, ma mère, as fait venir près de moi / dans nos parages.

Ma fascination à l’entendre devint telle, qu’il me fut impossible de la suivre / de saisir (le sens de) ses paroles, est l’équivalent que nous vous proposons pour la phrase : « O ascultam fascinat, până ce nu i-am mai putut înţelege cuvintele ».

« Vorbea o bengaleză de prunc, simplificată, aproape cifrată » dissimule un piège facilement détectable : « de prunc », mais la phrase suit son cours : Son bengali avait tout du langage d’un bébé, car fort simplifié, presque chiffré / inintelligible.

« Când a tăcut, parcă mi-era teamă s-o ating, într-atât mi se părea de fermecată, de inaccesibilă » : Quand elle se fut tue, je me surpris à avoir peur de la toucher, tellement elle m’apparaissait ravie en extase, donc inaccessible. A remarquer l’emploi du Passé Antérieur après quand, l’emploi de se surprendre à, et l’équivalence ravie en extase pour « fermecată ».

La phrase entre parenthèses est compliquée par la ba­nalité de son contenu : « Rămăsesem cu o mână pe genunchi şi cu cealaltă apăsată palmă pe pământ, parcă mă legasem şi eu, printr-o magie a gestului » : J’avais gardé une main sur les genoux, de l’autre je m’appuyais sur la terre / je l’avais mise en terre, comme si j’avais juré moi aussi, par / grâce à la magie du / de ce geste.

La fin du texte nous ménage une surprise, nous offre l’occasion de finir cette traduction en queue de poisson, par l’emploi de acum et du Présent à valeur d’Avenir, mais, avec un peu d’attention, l’on obtiendra une solution comme : Personne ne saurait plus nous séparer, Allan. Désormais / dorénavant, je suis à toi, tout à fait à toi.

Constantin Frosin, Professeur des Universités

Univ. « Danubius », Galati (Roumanie)

 

 

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[1] Tout ce qui est répété de façon inutile, qui est superflu, qui répond à un besoin déjà satisfait. En parlant d’une chose dont l’emploi répond à un besoin déjà satisfait.

[2] Peut-être grâce à mes racines franco-italiennes (Frosin / Frosinone)…

[3] Tiens, un nouveau proverbe me vient à l’esprit : Tout traducteur qui s’excuse, s’accuse…

[4] chambre sale, maison où l’on est mal logé.

[5] la cage spatio-temporelle où il est donné à l’homme de vivre (et parfois d’évoluer…).

 

 

 

 

 

 

 

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Bio – Constantin Frosin

 

 

Dates et lieu de naissance: le 12 octobre 1952  à Vetreşti (Herăstrău), dpt. de Vrancea, Roumanie

Etudes:

Licence en philologie:  1976 – Université de Bucarest, Roumanie.

Docteur en Philologie (Magna cum Laude): 2000 – Université de Bucarest, avec une thèse dirigée par M. Eugen SIMION de l’Académie Roumaine (“Schimbarea limbii, schimbarea scriiturii ?”/Changement de langue ne signifie pas Transfiguration).

Fonctions professionnelles:

Lycée Théorique Adjud (ensuite Lycée de chimie) : 1976 – professeur titulaire de langue et littérature françaises ;

Centrale Industrielle Navale (CIN) Galaţi : 1980 – traducteur breveté ;

ICEPRONAV Galaţi: 1983 – traducteur breveté ;

Lycée de chimie Adjud: 1986 – professeur de langue et littérature françaises;

Editions Porto Franco, Galaţi : 1990 – éditeur professionnel : lecteur rédacteur ;

Université « Dunărea de Jos » de Galaţi : 1992 – professeur associé de langue française ; 1993 –   lecteur titulaire de langue française ; 2000 – Docteur en Philologie ;

Université « Danubius » Galaţi : 2000 – chargé de cours, 2001 – maître de conférences, 2003 – à présent – Professeur des Universités.

 

Membre de diverses Académies:

 

1991 – Membre titulaire de l’Académie Francophone (Paris – Chambéry)

1991 – Membre titulaire de l’Académie Internationale Francophone (Bordeaux)

1998 – Membre titulaire de l’Académie Internationale de Lutèce (Paris)

2001 – Membre correspondent de l’Académie Européenne de Sciences, Arts et Lettres (sur l’invitation de           Raymond Daudel, de l’Institut)

2012 – Membre et Doctor of Honour de l’Académie des Balkans

2012- Membre étranger de l’Académie des Sciences de la Russie

2013 – Membre titulaire de l’Académie des Sciences Ecologiques de la République Moldave

 

Bourses internationales:

 

1998 – Bourse TEMPUS près l’Università degli Studi di Torino (Université des Etudes de Turin)

2011 – Bourse ERASMUS près l’Université Jean Monnet de Saint-Etienne, France.

 

Décorations et médailles (sélection)

 

1995  – Médaille du Parlement Européen “Trophée Gerner” (avec Eugen SIMION et Marin Sorescu, de l’Académie Roumaine)

1998 –  Médaille d’Argent « Le Rayonnement Culturel », de la Renaissance Française

1999 –  Médaille d’Or de l’Académie Internationale de Lutèce

2000 –  Chevalier de l’Ordre national français des Arts et des Lettres

2003 – Prix de Traduction “Ioan Alexandru”

2004 –  Chevalier de l’Ordre “Meritul Cultural Român” (le Mérite Culturel Roumain)

2004 –  Officier de l’Ordre national français des Palmes Académiques

2007 – Chevalier de l’Ordre des Chevaliers Danubiens (médaille d’Argent)

2009 – Médaille d’Argent de la Société Académique Arts-Sciences-Lettres (Paris)

2009 – Officier de l’Ordre national français des Arts et des Lettres

2009 – Médaille d’Or du Mérite et Dévouement Français

2009 – Médaille d’Or pour la Littérature, SAPF (Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie)

2012 –  Médaille d’Or de la Renaissance Française

 

Prix, diplômes, autres titres (sélection)

 

1994 – Prix de Traduction de la Fondation Franco-Roumaine “Fronde”

1999 – Grand Prix de l’Académie Francophone

1999 – Grand  Prix de Littérature de l’Institut Italien de Culture, Naples

2001 –  Prix de Traduction en langues modernes de l’Union  des Ecrivains de Roumanie

2003 – Prix Européen de Poésie POÊSIAS

2005 – Diplôme d’Excellence du Département Galaţi

2005 – Prix International “Relations Culturelles” de l’Union des Ecrivains de la République de Moldavie

2008 – Diplôme d’Excellence de la Bibliothèque Départementale « Duiliu Zamfirescu », Vrancea

2008 – Diplôme d’Excellence du Gouvernement de Roumanie

2008 – Diplôme d’Excellence de la Bibliothèque Départementale “V. A. Urechea”, Galaţi

2008 –  Diplôme d’Excellence de l’Association „Gheorghe Tăbăcaru”, Bacău, 2008

2009 –  Prix IV de la SAPF (Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie)

2009 –  Mention honorable au concours international de haïku „Mainichi Contest”, Japon

2010 – Prix du Micropoème, SAPF

2011 – Grand Prix International de Littérature – Poésie – SAPF

 

Visiting Professor à l’étranger:

 

1998 – Visiting Professor, Libero Istituto per Stranieri “Francesco de Sanctis”

1999 – Visiting Professor, Libero Istituto per Stranieri “Francesco de Sanctis”

2011- Visiting Professor près l’Université « Jean Monnet » de Saint-Etienne (Mobilités Erasmus enseignants)

2011 – Visiting professor près l’Université du Sud de Toulon et du Var

2012 –  Visiting professor près l’Université du Sud de Toulon et du Var

 

  1. De nombreuses conférences à diverses occasions culturelles et littéraires, par exemple, en 2004, à la Mairie d’Asnières, à l’occasion des Journées de la Culture des Balkans.

 

Fonctions administratives et publiques:

 

2001 – 2003 – Directeur adjoint de la revue Le Droit international, notre avenir

2003 – 2005 – Doyen fondateur de la Faculté de Communication et Relations Publiques, Université  « Danubius » de Galaţi

2005 – Fondateur de la Faculté de Relations Internationales et Etudes Européennes, Université “Danubius”

2008 – 2012 – Directeur des Editions Universitaires “Danubius” de l’Université “Danubius” de Galaţi

2005 – à ce jour – Directeur de la revue Le Courrier international de la Francophilie

 

D’autres fonctions

 

2004 – Président d’Honneur de l’Association des Traducteurs Professionnels de Roumanie

2009 – ex Président d’Honneur de l’Union des Vétérans de Guerre et de leurs Veuves

2008 – Président d’Honneur de l’Union Internationale des Ecrivains pour la Paix

2002 –Membre d’Honneur de l’Association « Rencontres Européennes » (Paris)

2007 –Membre d’Honneur de l’Association « Printemps Roumain »  (Lille)

2007 – Délégué pour la Roumanie de la Société des Auteurs et Poètes de la Francophonie (SAPF)

 

Membre collectifs de rédaction:

 

« Nuove Lettere » (Italie)

« Le Courrier Francophone » (France)

« L’Europe Plurilingue » (Paris)

« Dunărea de Jos » (Galati)

« Grai » (Bistriţa)

Directeur et Rédacteur en chef de sa propre revue « Le Courrier international de la Francophilie »

(150 pages format A4, pleines couleurs), au Comité scientifiques figurant les académiciens Jean CLUZEL, Jean DUTOURD, les Professeurs Pierre BRUNEL, Daniel-Henri PAGEAUX, Axel MAUGEY, les académiciens roumains Eugen SIMION, Razvan THEODORESCU  et altri.

 

Intérêts scientifiques:

 

Théorie et Art de la Traduction

Dictionnairique

Littérature roumaine d’expression française

Poètes roumains d’expression française

Géohistoire spirituelle de l’Europe

Francophonie – entité paneuropéenne

Littérature de la diaspora

 

Publications:

 

Livres:

Ikebana en miettes, Editions Alma Galaţi, 1994

Mots de passe, Editions l’Ancrier, Strasbourg, 1995

Dictionnaire d’argot Français-Roumain, Editions Nemira, Bucarest, 1996

Techniques et Art de la Traduction, Ed. Fundaţiei Universitare « Dunărea de Jos »,  Galaţi, 2000

Schimbarea limbii nu înseamnă schimbarea la faţă ! Editions Eminescu, Bucarest, 2000

Entre le Luth et le Marbre, Editions Eminescu, Bucarest, 2001

Du non-sens au paradoxe, Editions Le Brontosaure, Paris, 2002

Pensez-vous français ? Editions Le Brontosaure, Paris, 2002

La Traduction entre Mythe et Réalité, Editions Le Brontosaure, Paris, 2003

A l’orée d’un bois (première anthologie en date des poètes roumains d’expression française),      Editions du Centre Culturel Départemental Galaţi, 2006

Ces masques de derrière la tête, Editions Le Brontosaure, Paris, 2009

L’Autre Cioran (Cioran lève le masque), Editions l’Harmattan, Paris, 2010

L’Âme de l’Argile, Opera Magna, anthologie, éd. TipoMoldova, Iasi, 2012

Mini-Anthologie de Poésie Roumaine, éd. TipoMoldova, Iasi, 2012

 

Articles:

Plus de 100 articles scientifiques, essais etc. dans des revues françaises et/ou francophones, comme : Revue de Littérature Comparée, French Studies (Oxford), Traversées, Défense de la Langue Française, Florilège, Visages du XX –e siècle, Parterre Verbal, Nuove Lettere, Le Courrier Francophone, Résu, La Braise et l’Etincelle, l’Etoile du Danube, le Courrier international de la Francophilie, mais sur des revues Internet également : Agonia, Hermeneia, Transcriptio, et plus de 200 articles dans les revues roumaines, dont : Steaua, Poesis, Poezia, Contemporanul. Ideea europeană, Familia, Târnave, Porto Franco, Oglinda Literară, Pro Saeculum, Antares, Dunărea de Jos (et chapitres dans plusieurs livres multi-auteur).

 

 

 

 

 

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