Claudiu Komartin

 

 

 

Poèmes avec papa

 

conte pour Ruslan

Il est 4 heures du matin et papa tousse sans arrêt.

Depuis des heures nous l’entendons râler, se démener,

quémander encore une bouffée d’air.

Nous en avons plein le sac, non pas comme tu le croirais,

mais personne ne dit rien.

Il  est 4 heures du matin et papa ne laisse personne dormir –  

son corps est un cercueil de chair

où les vers ont commencé leur ouvrage laborieux.

Oui, c’est ça mademoiselle : 

papa n’est plus qu’une carcasse de cellules en décomposition,

un sac de peau dans lequel

de plus en plus

la maladie creuse sa place

et le diable fort toujours plus bas, de la tête à la poitrine

et de la poitrine au ventre

jusqu’à l’éclatement sonore d’un os du paléozoïque.

Ses fils gueuleraient qu’il la ferme ou qu’il s’en aille

Ils fourreraient bien un piquet dans son cœur nécrosé,

mais papa il met encore du pain sur la table, faut pas qu’on le perde.

Même si nous savons qu’il est un sac à pus et à merde.

Mais alors, franchement, maman devrait bien

s’en aller au boulot en Espagne, comme sa cousine Macha.

 

***

 

Papa est assis au bord du lit et il tire vers le gris

et il gueule qu’on lui foute la paix. Je prends sa tête entre mes mains,

et un oiseau bat des ailes dans la pièce en cherchant la sortie.

Mon père me frappe de sa main rude, poilue,

et retombe sur son lit  gémissant à nouveau:

oh, vous, là-bas, qui nous regardez

à travers un vitre sale et qui rigolez, si vous saviez…

le pus de la poitrine vient d’envahir sa tête.

Rien, rien du tout ne peut plus le sauver.

Je bouge pas et le regarde de travers

me regarder et se voir lui-même –

il paierait cher pour un reste de vie

assez pour me casser la tête de son poing lourd et énorme.

Notre père est malade, maman a beau lui apporter le bassin.

Son ventre bouillonne et soupire dans son langage humide-collant:

papa est une bonbonne dans laquelle quelqu’un souffle par un tuyau

en plastique à 5 heures du matin.

 

***

    

Papa ne sait pas ce qu’est le nihilisme

papa n’a pas lu Nietzsche ni Gottfried Benn

sa tronçonneuse brille dans le noir

les larmes se font entendre sur la joue propre de maman

des gouttes de sang sur le linoléum de la salle de bains.

 

Papa ne sait pas ce qu’est la séduction

papa n’a pas lu Kierkegaard

au temps de l’enfance

ce n’était que de sa brutalité que nous pouvions être sûrs

en ce temps-là les femmes étaient excitées en parlant de lui

à la file de la boucherie

aujourd’hui sa toux fracassante dégoûte tout l’HLM

 

son  flegme verdâtre, petite sœur, est la rivière

maudite dans laquelle nous noyons notre jeunesse.

 

***

 

Moi aussi j’ai été à Sângerei

comme ami de toute épreuve d’un mort

 

quoi qu’anciens collègues de classe

j’ai été à côté de Vitalie une dizaine de fois

mais quelqu’un devait faire ça aussi

quelqu’un devait soigner le corps de ce gars

tellement sympa

et con comme la lune

 

           de Bălţi

           où Vitalie avait été tué par plein de coups

la route est cahotante

il faut faire gaffe, c’est qu’ils m’ont dit,

que la mort n’éparpille pas tout à fait ses entrailles

et que sa peau ne se tire pas sur les bords de la route ou sur les champs

cette peau-là

que les médecins avaient recousue en hâte telle une toile pourrie

de quelques bouts de fil suffisants

pour un ballot de viande

de 88 kilos.

 

Vitalie, Vitalie, ton âme s’était envolée au loin,

tu t’en foutais que je gardais ton foire et ton cœur

enveloppés en quelques épaisses couches de graisse

serrées contre ma poitrine

comme des boules de terre ensanglantées

avant que tu n’arrives chez toi

où ta vielle mère attendait

 

Vitalie, Vitalie t’en foutais-tu bien

que petit à petit mon cœur refroidissait

et que je tournais en homme, c’est-à-dire en quelque chose

de tout aussi grossier

et de monstrueux

que papa?

 

Il en savait long Oleg lorsqu’il m’a dit

d’abandonner ta carcasse gâtée

quelque part au bout du champ.

Vitalie, Vitalie, tu t’en es tiré pas mal, toi, pauvre diable.

 

***

 

Papa a saccagé la soue, en boitillant

et en blasphémant le nom de Dieu. Rien ne le met hors de lui

plus que l’impotence de ses bras

qui jadis ont tranché 946 cochons et quelques taureau géants

chacun pesant autant qu’une GAZ.

 

Certains soirs d’hiver, dans la ferme de mes grands-parents de Chircani

papa fonce plein de haine sur les cochons

secoué par la toux

et ses paroles âpres puent la dialyse

et l’alcool.

 

De la morve durcie et de la bave mêlées à du vomi

s’écoulent sur son menton

mais il ne fiche pas la paix aux verrats.

C’est comme ça que je l’ai trouvé une nuit: gisant dans la boue

parmi les groins gourmands et ensanglantés.

 

Après avoir laissé tomber le couteau, il s’est évanoui

accablé par le relent et le grouillement incessant des corps –

et les animaux affamés

ne lui ont pas fait grâce.

Avant que je le relève d’entre eux, les cochons lui avaient bouffé une oreille.

 

***

 

Qui se tortille plus que toi ?

Qui souffre,

qui se ronge plus les sangs                   

qui est plus aveugle que toi, plus toqué ?

Le pourri te travaille les os et personne au monde

ne peut t’aider.

     

Quand ta toux lâche prise, tu rotes, tu pètes comme bon  te semble,

peut-être que de la sorte

ton corps se défait du mal et qu’il

s’éloigne de la mort.

Y’en-t-il quelqu’un d’autre à s’être aimé

plus que  tu  l’as fait au cours de ta putain de vie, papa ?

Ce n’est que notre désespoir qui te fait vivre!

 

Quand tu étais introuvable, moi, je t’aimais. Six jours durant

ils t’ont cherché sur Fălceşti, Glinceni, pas loin d’Egorovca

jusqu’à ce qu’ils te trouvent quelque part dans un fossé.

Quand ils t’ont ramené, une semaine après, tu étais –

on le dirait – presque frais. Tu nous as houspillés

et tu as tabassé Olga, elle venait de fêter  ses 4 ans –

tout mon amour a été mis en miettes et s’en est allé à l’égout.

 

Tu sens déjà comment les larves de la mort caracolent dans tes poumons,

mais à tes moments de répit je te trouve encore en train de fumer

et l’odeur plutôt amère de caillot, de pus et de goudron

qui s’échappe de te ta chair à n’en plus finir

est

pour moi

le parfum de la tristesse

et de lente décomposition.

 

Version française : Tudor  Ionescu

 

 

Irina

 

Je me souviens d’une maison en briques

et d’une longue allée qui descendait vers une cour sombre

où l’herbe pas encore fauchée s’élevait au mois d’août

jusqu’aux genoux. Et c’est là que je revois le corps d’Irina,

affalé parmi les chardons, les insectes, les branches de buis  –  et le monde

qui ralentissait doucement sa course,

 

au rythme de sa poitrine frémissante, jusqu’à

l’abandon total. Sourire extasié.

Je garde à l’esprit l’image de cette cheville fine (juste un peu rougie

par les lanières de la sandale)

et cette cuisse blanche, presque chantante,

effarée par le vent qui soufflait sans prévenir.

 

Deux années se sont écoulées depuis.

L’été est de nouveau, une saison accablante

qui régit tous mes mouvements, même les plus simples.

Son corps a mûri, elle porte ses cheveux plus longs encore

(c’est ce qu’on m’a dit) et la rage, eh bien,

ma rage s’est apaisée, distillée dans tant de choses et de paroles.

 

Je suis un homme courtois et seul

qui rêve de plus en plus souvent

d’une maison en briques

et d’une longue allée,

qui descend vers un endroit sombre et froid,

sans retour.

 

 

Ce que tu caches dans la main

 

Tout ce qu’il y a là-dedans tout ce machin enveloppé d’une vapeur dorée

souriant conciliant et serein

s’est effondré

on dirait que j’ai à nouveau huit ans et que tous les gamins du voisinage

ne veulent qu’essuyer leurs bottes sur moi

montre-nous ce que tu caches dans la main, montre-nous

me disent-ils

après s’être attablés sans qu’ils y soient invités

ils me donnent de petits coups sur la nuque écorchent mes lèvres

avec leurs mains noircies de poussière

qu’ils essuient parfois avec du crachat

tandis que moi je sanglote et que mes sanglots se répandent comme une eau

limpide sur la table embrasée

montre-nous montre-nous montre-nous absolument tout

des flammes sombres et froides que personne ne voit

 

je suis entré dans un espace étroit mal éclairé

quelques secondes après j’ai compris que rien ne serait plus comme avant

rien ne pourra remplacer la petite chambre chauffée

où j’ai grandi

où j’ai eu mes premières expériences, j’ai rêvé les yeux ouverts

maintenant mes yeux essaient toujours de s’habituer à l’obscurité

la gorge me brûle

comme si je respirais du sable

et ce n’est qu’une partie de l’histoire

 

il ne m’a fallu que trente secondes

je me suis enfoui sans regarder derrière

je ne voulais plus rien

je ne voulais plus être gentil même pas vivant

ni plaire à tout le monde

montre-nous ce que tu caches dans la main, montre-nous !

je glissais dans la boue j’avais les genoux écorchés

je ne pouvais même plus haïr

impatient et hostile,

j’aurais pris tout ce qu’on me donnait

 

je suis un lièvre tu vois comme je cours

 

je suis une souris dans un labyrinthe gelé

écrase ma tête aussi vite que tu peux

 

montre-nous montre-nous montre-nous absolument tout

 

je suis un insecte jeune et brutal

aime-moi.

 

 

Black Butterfly

 

je ne veux plus guère penser aux gens

leur amour est un papillon noir

les ailes tendues

qui se pose sur le front d’un gymnaste paralysé

 

il y reste des jours entiers

le regarde tendrement dans les yeux

enfonce sa trompe dans les tissus les plus moelleux

et comme un enfant il se réjouit

 

il enfonce sa trompe et rit

il enfonce sa trompe et rit

 

sous le soleil étourdissant.

 

 

Overdose

 

“All the love I could steal, beg or borrow…”

 

         Je suis un superbe cheval de course, les jambes arrière amputées. Quelqu’un m’étrille et des centaines de griffes métalliques s’enfoncent profondément dans ma chair, caressant mon âme.

         L’âme ? Une quenouille de rancœurs et de doutes, hésitante, trop peu connectée à ce monde qui se dissout à chaque seconde qui passe.

         Photon après photon grésillant dans un torrent de nuages. Bouillonnement incessant dans l’air et dans le corps. Le monde, marée d’ordures, qui enveloppe à la fois le ciel et la terre.

         Le monde. Que suis-je maintenant sans toi dans ce monde ?

         Parmi tous les maux, parmi tous les monstres,

dans toute l’abjection et toute la haine d’une vie ruinée, voilà, moi, je choisis la vie.

         Je suis un membre amputé et la main lourde du bourreau. Sur mes joues goutte le sang, sur ma poitrine, suffisamment entrouverte pour t’envelopper, se caille le sang, les plantes de mes pieds sont gluantes de sang et je me transforme

         en un bouleau dur et rouge comme le feu. Je suis un homme vivant, on dirait une machinerie de chair,

de sang et d’entrailles, sur le trône de laquelle, un esprit trouble creuse et répand la poussière,

         répand la poussière et creuse à nouveau.

 

         ***

 

         Mon royaume s’agrandit à chaque souffrance que tu m’infliges. Mon royaume prospère à chaque repli, et moi, j’attends sur l’un des hauts rochers contre lesquels se brisent violemment les vagues noires.

         Lorsque je pense à toi, des vers de terre et des cygnes dansent dans mon cœur et chantent des hymnes consacrés à la précision avec laquelle tu me touches.

         Des araignées grivoises et enjouées sautillent dans mon cerveau et tissent leur toile dans chacune de mes cellules.

         À tes pieds, je dépose des cadeaux assaillis par des vers de terre.

         Des vers de terre tendres,

des vers de terre pleurnichards,

grouillants,

rouspéteurs,

boursiers,

spécialistes des longues lamentations.

Des vers de terre que tu ne pourras pas aimer.

         Je chanterais pour toi comme un dieu, la bouche pleine de chair, de ta chair.

         Cette nuit, comme toutes les autres nuits, dans ce corps bouillonne une mer de boue et aucun récif n’entrave sa besogne.

         Tu es un essaim de mouches qui ravage chaque jour

un peu plus les recoins les plus cachés et les plus patients de mon cerveau.

         Je te cherche toujours et je pèse, la tête abaissée, le soleil qui se couche avec précision sur mes épaules glapissant de douleur. Tu es une épée de feu et de suie qui transperce le soufre dans lequel j’ai été façonné.

Je t’attends dans ce corps, comme un mur mouvant aux confins du monde.

 

***

 

J’écris de manière acharnée, sombre.

Comme si j’étais en train de combattre.

         Hors de moi-même, je me démène dans le tunnel où je suis resté coincé tandis que j’essayais de me faufiler jusqu’à toi.

         J’écris mieux quand je n’écris pas, quand j’attends les yeux cloués au soleil brûlant

et que je me sens comme un vaurien étincelant, dangereux. Je suis lâche quand j’écris, puisque moi, c’est avec la lâcheté que j’avance

jusqu’au-delà des frontières qui autrement me sembleraient étranges.

         Mon écriture est étrange puisque mon regard puissant est paralysé et c’est ainsi que je porte, avec une habileté absconse, avec une distinction byzantine, avec ennui au bout du compte,

         la faiblesse et l’impuissance, la solitude, la terreur : le destin biologique de mon espèce.

         Il faut que tu saches que le courage me fait reculer. J’agis comme un fou, parce qu’au fonds de moi prospère un lord qui ne fait rien de lui-même.

         Oh, ne te tranche pas la gorge ni les veines, par erreur ou parce que tu le désires.

         Au tréfonds de la terre, il y a tellement de gens comme moi, comme toi, interrogateurs et absurdes, l’âme souillée de goudron.

 

         ***

 

         Il y a dans mon cerveau une plaie qui suppure, une plaie qui a la forme et la pureté de ton visage. Retiens donc ceci :

         sur le promontoire, je garde toujours à l’esprit la pureté d’un visage unique que je contemple à la lumière de la lune, quand la marée est haute.

         J’écris, tout en sachant qu’au-dessus de mon front brillent la nuit trois crânes d’argent blanc, comme trois lunes ténébreuses au-dessus d’un océan d’azote glacé.

Personne aux alentours. Je t’attends. Baigné par les premiers rayons du matin.

         Je t’attends et je laisse le soleil se tordre dans ma cornée,

         jusqu’à ce que mes orbites arrivent à envelopper toute la viscosité de son disque.

         J’écris, puisque je suis une plante rampante (comme tu l’as si bien compris) et puisque tous les imbéciles s’accrochent à moi, croyant que je peux leur offrir quelque chose.

         Là où je suis, je prie comme j’écris : de manière tourmentée, sombre, les moignons des bras tendus pathétiquement vers le ciel qui descend sur une échelle de feu jusque dans le noyau du cerveau. Jusque dans le cœur de mon dieu.

         Je suis là. Mes pensées vont vers toi. Mes oreilles ameutées par les murmures. Il m’est de plus en plus difficile d’écrire,

         plongé dans les tourbillons de goudron mélangé avec du lait.

         Je vais couper une partie de moi-même afin qu’elle soit le chemin que je déroule pour toi dans l’obscurité. Je veillerai sur toi et je marcherai à tes côtés,

         la lucidité te brûlera la chair, la boue grésillera dans le ciel revenu à « la normalité », il y aura des applaudissements et des feux d’artifice et,

         dans un immense carrousel, ma bien-aimée, nous nous jurerons un amour « éternel » et la lumière de mon désespoir te montrera le chemin à suivre.

         Tu es étonnamment proche de moi, de mon visage aux reflets cuivrés, de mes cheveux poisseux de sueur, de mon sexe rêveur, étonnamment proche.

 

 

Pensées d’hiver

 

Je sortirai de l’hiver plus ventru,

plus malade, plus hypocrite.

J’ai déjà beaucoup de mal

à me ressaisir –

j’allume la cuisinière

comme si j’appelais le SAMU

comme si, autrement, la planète

ne tournait plus…

Les amis qui m’appellent

entendent ma voix et comprennent tout de suite :

j’aurai du mal à sortir de l’hiver,

froissé et souillé, triste,

un peu cabotin,

à l’entour le monde ronchonnera,

prendra peur, élèvera la voix

en parlant de la grippe,

mais moi, insouciant, je sifflerai

et je passerai parmi eux

comme quelqu’un qui s’est empiffré cet hiver

avec un pan d’obscurité

et de peur.

 

 

Alien Redemption

 

pleure, mon enfant, pleure

prends ton visage dans les mains tu es seul

non, tu n’es pas mort: tu apprendras que c’est ainsi qu’on vit par ici

maman t’apportera tout ce que tu voudras elle sera bonne envers toi

et l’homme noir ne viendra plus la nuit

tu recevras des draps imprimés de tes motifs préférés

des rideaux bleus et des volets

tu auras des clous et de la tôle pour couvrir les fenêtres

 

papa devra bientôt arriver

il t’apportera des vêtements neufs et des livres illustrés en couleurs

des soldats de plomb une boîte à musique

des diapositives qui donnent à voir une vaste plage et une mort inattendue

tu auras des timbres et des rubans rouges

une trompette un petit chien et une nouvelle bicyclette

tu grandiras mon cher: un jour une belle femme

toute pâle t’aimera et prendra soin de toi

 

pleure, mon enfant, pleure

 

Poème d’amour

 

À quoi bon me démener, si elle s’est laissé prendre dans la nasse

des tâches domestiques tellement apaisantes ?

Cette paresse érotique est capricieuse, me dis-je,

et se comparer à un reptile ne serait pas trop exagéré :

lorsqu’elle lira ce vers, elle rira (elle pouffera de rire avec délicatesse,

pendant une heure environ) de tout ce raffut, sans savoir au moins

de quoi il s’agit –

et de toute façon, elle s’en fichera pas mal –, sous les fenêtres

aux rideaux tirés, couleur pourpre. C’est dire que rester

planté maintenant, sous la pluie, devant la maison où probablement

le candélabre doré a déjà été allumé, qu’attendre

un signe et penser à ses mouvements sauvages et à notre rituel

quotidien d’attente, avec ses encerclements et ses crochets faufilés,

ne me rend pas meilleur

que les autres, qui passent la soirée avec elle ?

C’est dire que mon attachement vaut moins

que leurs gestes calculés,

que leurs lèvres ridiculement pointues tournant autour

du thé brûlant ? (Qu’elle prend maintenant avec eux…)

Et alors à quoi bon me démener ?

 

 

Incision

 

Tu es accro à ta dose quotidienne,

au sentiment que tu as bien travaillé

et tu empruntes quotidiennement les mêmes chemins,

même si tu en as déjà marre –

ou bien tu as peut-être choisi une vie dure,

qui palpite dans les souterrains

tu as beau sentir que tu ne peux rien changer et que tout

ne serait que trahison,

avec chaque décision que tu prends

tu bascules encore plus dans le désordre tragique

de la ville où le soleil ne se montre

qu’une fois toutes les décennies.

 

 

Voilà ce que je suis devenu

 

Ces dernières années j’ai appris que je pouvais faire beaucoup de choses

je peux sauter dans le lit, je peux écrire

ou bien je peux ne pas remuer le petit doigt

puisque tout ceci me montera quand même à la tête

 

je peux penser à de belles choses

ou transpirer tout seul à travers les pièces barricadées

puisque je n’y croirai toujours pas

je ne crois à rien

 

rien ne m’est utile

rien ne m’est utile

j’ai la flemme je suis las de rester dans le noir

de bosser comme un petit robot japonais

sur quelque chose qui ne ressemblera finalement

ni à une porsche

ni à une moissonneuse-batteuse

 

je suis de ceux qu’on ne voit pas qu’on ne désire pas

j’ai des souhaits irrépressibles des vacillements des frustrations

je suis de ceux que le monde jette dans le jeu

jusqu’à ce qu’ils en sortent broyés

 

nous n’avons pas de nom

nous n’avons pas d’avenir

nous nous enfonçons dans le sable brûlant

et ne disons mot

pour que nous ne nous troublions pas les uns les autres

pour que la mort ne nous devance pas

 

de petits bonhommes méfiants renfermés

esseulés dans les mâchoires d’un mécanisme

programmé pour l’autodestruction

nous n’avons pas de nom nous n’avons pas d’avenir

 

je n’ai pas peur je n’ai plus peur

 

voilà c’est ce que je suis devenu.

 

(traduit en français par Linda Maria Baros)

 

 

 

 

 

 

 

 

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Claudiu Komartin, né en 1983 à Bucarest (Roumanie), a débuté en 2003 avec le recueil de poèmes Le manieur de marionnettes et autres insomnies, qui a reçu de nombreux prix littéraires importants, dont le plus réputé serait le Prix National Mihai Eminescu – opera prima. Son second recueil de poèmes, Le Cirque domestique, paru en 2005, vient de se voir décerner le Prix de l’Académie roumaine.

Claudiu Komartin est également traducteur de français (Philippe Claudel, Tahar Ben Jelloun) et rédacteur en chef de la revue Poesis International.

 

 

http://poesisinternational.blogspot.com/

http://cafepoemes.blogspot.com/2009/06/les-poetes-roumain-razvan-tupa-et.html

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