Claude Vigée

 

 

(France)

 

 

 

 

Présenté par ANNE MOUNIC 

 

 

On dit souvent que le Je du poète, comme de tout autre personne d’ailleurs, mais le poète entretient cet aspect de sa personnalité, ne s’entend guère sans un Tu, prononcé tout à la fois. Il est vrai qu’au-delà de l’isolement égocentrique de personnalités séparées dans leur rapport à l’objet, le poète qui parle pour autrui, cherchant à donner et à éveiller chez son lecteur le sentiment de son existence singulière, multiplie rencontres et amitiés.

Cette amitié qui me lie à Claude Vigée m’a donné confiance dans ma voix poétique, conçus comme relation simple à autrui, sans pose ni emphase. S’il existe une personne qui sache, et aime, reconnaître l’être de l’autre, c’est bien lui. Il se trouve avec chaque être, non seulement les gens qui l’entourent, mais les choses de ce monde, en une relation de participation, de sujet à sujet. Telle est, me semble-t-il, la vocation du poète.

Les poèmes que l’on s’apprête à lire ont été écrits récemment, après la parution, en 2008, aux éditions Galaade : des poésies complètes, sous le titre de Mon heure sur la terre. Certains ont paru dans Claude Vigée, Les sentiers de velours sous les pas de la nuit. Chalifert : Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée, 2010. D’autres, dans la revue Peut-être, revue de l’Association des Amis de l’œuvre de Claude Vigée, n° 1 et 2, 2010 et 2011.

***

 

Pour Anne et pour Guy,

fidèlement,

 car il trille aussi dans vos nuits,

l’oiseau à la plume de feu

 

 

Air à siffler tout seul dans le noir

 

Cette chanson est née de rien, sinon

d’un tonnerre lointain…

 

Le jour où chantera en nous le chardonneret

personne ne saura je serai :

 

peut-être dans le pré,

ou bien dans la forêt,

 

au cœur d’une campagne,

aux flancs de la montagne –

 

là-bas, pris comme dans un rêve,

soudain je disparais !

 

« Personne alors ne sait qui je serai »,

siffle au-dessus de nous le beau chardonneret.

 

Claude Vigée

Paris, 12-13 septembre 2010,

à minuit.

 

 

La gravité perdue

 

Depuis sa mort, il y a déjà treize mois, Evy est devenue un prunellier en fleur, une ronde d’hirondelles nocturnes, un cadavre solitaire pourrissant dans l’argile et le sable, une armoire close pleine de ses habits abandonnés, les piles d’assiettes peintes et de casseroles bosselées dans notre petite cuisine, – elle est devenue tout cela : tout, sauf Evy. Serait-ce pour elle seule, à partir d’aujourd’hier, qu’il n’y aura plus jamais d’Evy ? C’est là le plus grave, le plus terrible de tout. Etat civil : personne. Mais peut-être ce nom est-il dorénavant pour elle le plus léger, le plus joyeux, le plus divin ? Ainsi monte en moi aujourd’hui, pour elle, ma prière muette.

 

***

 

Plutôt que somnambule, – c’est bien trop dangereux ! –,

le seul métier qui s’ouvre à une jeune morte,

c’est de se faire, un soir, danseuse-étoile au ciel.

 

Comme ballait le Christ le soir du samedi saint

après tant de souffrance et la brève agonie,

délivrée à jamais de toute gravité

 

mais devenant soudain

divinement légère,

ma morte, pour danser,

pèse un peu moins

que l’air.

 

24-28 février 2008

 

 

 

 

Les chevaux de halage sur les rives du Rhin

 

La poésie passe parfois à travers les pires horreurs de l’histoire, et permet d’éprouver malgré tout l’extase sur les décombres.

         Lancer des passerelles entre la profondeur muette de l’homme et l’espace silencieux rend possible à la fois une écoute intérieure et un regard panoramique jeté sur le monde extérieur, qui autrement nous échappe.

         Les poètes ressemblent à ces chevaux de halage que j’ai vus remonter le cours du Rhin dans mon enfance : ils soufflent et ils souffrent, mais obstinément ils marchent en traînant leurs bateaux chargés de charbon ou de graviers jusqu’au terme du long voyage de la vie.

         La poésie, comme la musique qu’on devine dans le texte original hébreu de la Bible, sont à mes yeux des tremplins, des relais venus du fond de notre passé pour nous aider à rebondir à notre tour dans la vie inconnue.

 

15 avril 2008

 

 

Le chant de l’arbre de vie

 

Ce chant mystérieux né sur l’arbre de vie,

tu l’entends bruire aussi au plus secret de toi

dès qu’il traverse à l’aube l’espace clair-obscur

où chaque arbre en vibrant de la racine aux cimes,

pris avec les saisons dans sa danse mortelle,

tient le monde captif sous sa terrible étreinte ;

nous naîtrons pour durer, pour mourir avec lui,

portés par sa ramure où fleurit la lumière

dont la rumeur se fait parole humaine dans le vent :

« Ce chant, qui est le feu du cœur, l’arbre de vie… »*

 

 

* « Le nid du phénix », Mon heure sur la terre, p. 279.

 

 

29 novembre 2009

 

 

 

 

 

 

 

 

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http://revuepeut-etre.fr

Claude Vigée est issu d’une famille juive alsacienne. Il est né le 3 janvier 1921 à Bischwiller, et il passe son enfance en Alsace. Chassé par la guerre, il séjourne quelque temps (1940 – 1942) à Toulouse. Il assume alors totalement sa judaïté, trahi par ses « co-patriotes ». Les toulousains devraient se souvenir de ce jeune homme qui, la nuit suivait les cours du rabbin de la synagogue de la rue Palaprat, toujours en activité, au risque de sa vie. Engagé dans l’Action juive et la Résistance, il est dénoncé et doit fuir.

Il se réfugie aux États-Unis au début de 1943. Il y poursuit des études de littérature et devient professeur de littérature française à l’université de Brandeis, près de Boston.

Entretemps, en novembre 1947, il a épousé Evy Meyer, sa cousine germaine, née à Seebach, village tout proche du sien.

En 1960, il s’installe en Israël où il occupera le poste de littérature française et comparée à l’université de Jérusalem jusqu’à sa retraite en 1984. Il va y vivre quarante ans avant de revenir à Paris et reprendre parfois le chemin de Jérusalem, tisonné ses souvenirs.

Lui l’alsacien profond déployé entre Bischwiller ou Jérusalem, il a su « danser sur l’abîme » et nous dire ceci :

«…Pour vivre à l’échelle humaine dans le tourbillon de ce nouveau millénaire, et en dompter la violence démesurée, j’ai tenté, comme chacun d’entre mes frères, de demeurer toujours égal à mon plus intime découragement, – sans le calomnier, sans le nier par couardise ou par frivolité gratuite. Partout, à toute heure, sachons ensemble faire face à la tristesse, là même où elle va l’emporter aujourd’hui en moi ou en autrui. Ne sommes-nous pas un peu trop vite consentants, par une lâche indifférence, au malheur d’exister dans ce monde sans pitié ? Pour perdurer ici-bas, le grand art, c’est de savoir rire en pleurs dans cette danse avec la tristesse, comme avait osé le faire jadis Mozart, ce maître en-folie génial porteur d’une très haute sagesse, aux heures les plus sombres et les plus lumineuses de sa brève existence, restaurant en nous tous, qu’il sauve du mal d’être séparés, la plénitude joyeuse du cœur, vécue et assumée dans son secret déchirement. » (Danser sur l’abîme 2004).

 Il a donc vécu au plus haut de l’échelle humaine, lui le juif français d’Alsace, – « donc doublement juif et doublement alsacien » -, qui a fui le nazisme pour les États-Unis avant de s’installer en Israël et revenir vivre à Paris depuis 2001. Amoureux des collines de Jérusalem, fasciné par le divin, il est une vigie de la vie, chantant du milieu de la vie.

Homme de cinq langues, l’allemand, le français, l’anglais, l’hébreu, l’alsacien, et même du judéo-alsacien et de l’espagnol, il sait le danger de la langue de la Tour de Babel, le danger du chaos, mais aussi le pont jeté entre les mondes, ouverture vers l’universel.

Mais lui ne lutte pas contre le verbe, il lutte comme Jacob contre l’ange.

Déjà fier de son prénom claudiquant, – "« On avance dans la vie en boitant » -, Claude, il change son nom de Claude Strauss en Claude Vigée « vie j’ai »! Et ce pacte passé avec la vie, il le portera toujours : Vigée a la vie.

Et à partir de cette acception du vivre, il pourra entreprendre sa quête du sens, poète et témoin.

Je boite mais je vis… et ça m’aide à comprendre que la création n’est pas finie, qu’elle est imparfaite. 

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