Claude Luezior

 

 

(Suisse)

 

 

 

Notes de lecture

 

 

Du Bidon suivi par Le Miroir

de Louis Delorme

Théâtre, coll. Sajat, Paris, 2017

 

 

 

 

La première de ces pièces de théâtre, Du Bidon, a été écrite par Louis Delorme en 1963. Très peu remaniée, elle paraît actuellement aux éditions Sajat à Paris. Ce qui est d’un indéniable intérêt, lors que nous connaissons bien cet écrivain prolifique, auteur de nombre de recueils poétiques, de romans, essais, contes etc. La tonalité est ici radicalement différente du Delorme que nous connaissons : humour décapant, ping-pong de dialogues soulignant avant tout l’absurdité de l’existence, personnages sur grand écran descendant sur la scène (ou inversement), pensées lyriques côtoyant des passages crûment réalistes, phrases (ou phases) oniriques de derrière le miroir : Cocteau ou Beckett ? Visconti ou Godard ?

 

Caméra au poing, mots en bandoulière, Delorme croque grandeur et insignifiance, révolte et hérésie. Pastiche : son peintre sur les planches avoue cyniquement que Le scandale est un gage de réussite parce qu’il assure lui-même sa publicité (…) En attendant, on se sera rempli les poches (…) Oh, je me moque sans doute du monde, mais il vaut bien d’être moqué. Bien entendu, Delorme est aux antipodes de cet amoraliste (que nous côtoyons pourtant assez souvent, il me semble). Ces paragraphes me font penser à Vincenot, un autre écrivain terrien et de haute tenue.

 

À la fin du IIIe acte, longues tirades, en une manière de plaidoirie concernant la liberté, ou plutôt notre non-liberté… de fin de série, au rabais, en réclame, en promotion ; irréaliste, pasteurisée, vitaminée, fardée, mise à pied, menée en bateau, aux amendes, à l’appel, à la chaîne, sur un air de violon, une marche militaire, à l’eau de rose comme à la chlorophylle -satisfait ou remboursé- libertés au pluriel qui étranglent la Liberté.

 

Ombre tutélaire d’un Camus ?

 

L’autre pièce du volume, beaucoup plus courte, Le Miroir, est davantage classique. Davantage de poésie et d’amour tendre entre de vieux amants à la flamme qui perdure. Moins de feu, cependant.

 

En un mot, c’est un réel bonheur de découvrir ce Delorme d’il y a cinq décennies, avec ses révoltes, ce côté brut de décoffrage de la jeunesse, le franc-parler, l’insoumission, la face rebelle. Flash back et travelling : on sait que Louis Delorme  fut également passionné de cinéma, artiste-peintre et professeur. Rigueur et créativité explosive.

 

 

 

CLAP 38 Bobines

de Jeanne Champel-Grenier

Éd. France Libris, 2017

 

 

 

 
Voilà donc un ouvrage désopilant, souvent incisif, parfois poétique. Au gré de trente-huit brefs récits, Jeanne Champel-Grenier, dont on connaît les talents chromatiques d’artiste-peintre, nous entraîne dans son monde imaginaire, bien qu’on la suspecte de s’enraciner dans un terroir aux mille et une facettes. L’histoire du chat pouilleux mangeant dans une porcelaine Ming, par exemple, est très bien construite, avec une chute qui nous a fait rire à haute voix. Celle du personnage ayant la phobie du chiffre 3 est tout aussi originale.

 

L’auteur a un réel talent pour la description d’un bric-à-brac, d’une braderie, d’un intérieur envahi par des objets absolument indispensables pour sa propriétaire. La scène d’un énergique élagage domestique fait tout autant preuve de surabondance factuelle que verbale et vaut son pesant d’or. Comme si l’écrivain nous faisait part à la fois d’un vécu et… de fantasmes à haute voix.

 

Avec un langage spontané, presque oral mais tout à fait assumé, Jeanne Champel-Grenier (dont le dernier patronyme cadre bien avec la truculence de ses expressions qui fleurent bon les souvenirs) crée cette immédiateté qui l’attache d’emblée aux lecteurs et qui crée sans nul doute une vraie complicité. Au-delà des calembours, d’interjections savoureuses et d’expressions populaires, elle bâtit ainsi une communion avec le rêve qui n’est pas sans nous faire penser à Pagnol, Daudet et Audouard. Un César sourcilleux et emphatique ou un Tartarin prolixe semblent dîner à sa table (l’un des textes s’appelle d’ailleurs « Tartarin »).

 

C’est qu’on est dans le Sud de la France (au début du Sud, là où s’exercent déjà les cigales, mais notre conteuse, mâtinée de gênes catalans, a de la famille à Marseille, ce qui ne s’invente pas), dans une civilisation enchantée par la tradition du dire : histoires rocambolesques, clins d’œil à un quotidien magnifié où exagérations en disputent aux galéjades et aux rouspétances de bon aloi.

 

Distance salvatrice qui fait vivre la réalité dans une dimension tierce : celle de l’humour mais aussi d’un amour dilaté, sans limite, pour des choses minuscules mais surtout pour des êtres en majuscules.
 

 

 

 

 

 

 

 

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BIO

 

Claude Luezior, écrivain suisse francophone, naît à Berne en 1953. Il y passe son enfance puis étudie à Fribourg, Philadelphie, Genève, Lausanne, Rochester (Minnesota) et Boston. Médecin, spécialiste en neurologie (son nom civil est Claude-André Dessibourg), il devient chef de clinique au CHU de Lausanne puis professeur titulaire à l’Université de Fribourg. Parallèlement à ses activités scientifiques, il ne cesse d’écrire et commence à publier depuis 1995. Sortent dès lors une cinquantaine d’ouvrages littéraires, pour la plupart à Paris : romans, nouvelles, recueils de poésie, haïkus, livres d’art. Tout comme en médecine, il encourage la collaboration multidisciplinaire, donne des conférences, participe à des anthologies, écrit des articles dans des revues littéraires ainsi que des préfaces. Certains de ses livres sont traduits en langues étrangères et en braille. Il reçoit de nombreuses distinctions dont le Prix européen ADELF-Ville de Paris au Sénat en 1995, un Prix de poésie de l’Académie française en 2001 ainsi que le prix Marie Noël, des mains de l’acteur Michel Galabru, en 2013. Par ailleurs, il est nommé Chevalier des Arts et des Lettres par le Ministère français de la Culture en 2002.

 

Parmi ses livres, on peut mentionner les romans Monastères et Terre d’exils chez Buchet/Chastel, les proses Urbs et Fruits de nos désirs chez L’Harmattan, les recueils de poèmes futivefragile et fluide à la Bartavelle, la biographie romancée Armand Niquille au coeur des cicatrices aux éditions de L’Hèbe ainsi qu’en 2016, le livre d’art Mystères de cathédrale avec des photographies de Jacques Thévoz, aux éditions BCU à Fribourg.

 

Son site est : http://www.claudeluezior.weebly.com/

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