Claude Ber

 

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(France)

 

 

OUVRAGES

 

                       

Extraits

 

 

LA MORT N’EST JAMAIS COMME

 

 

Prix international Yvan Goll.

Editions Via Valeriano Léo Scheer, réédition Editions de l’Amandier

 

 

Ce qui reste

 

Ce qui reste parfois je l’appelle poème

car toujours le poème n’est que

ce qui reste une fois que

après que

avant que

ou alors il ne reste rien

ce qui reste de mémoire dans le corps et ce qui reste de mots pour dire une fois tu l’emballement des mots qui s’écoutent

– peut-être par défaut mais c’est le mot qui me reste-

comme

d’ici où j’écris sans savoir ce qui va rester ou même s’il va rester

comme

par exemple quand une fois déserté et deshabité – enfin – le nom

il ne reste que

ce qui reste de la soustraction

 – quand écrire est soustraire et par ce retrait saisir-

ce peut  être

parfois

ce qui reste de la poésie

Quant à ce qui reste du poème ou s’il en reste, il m’arrive de m’en inquiéter comme d’une parole de ma mort tout en sachant qu’elles sont indifférentes cette parole et ma mort. Je m’en inquiète  par sursauts du corps et de la conscience, mais jamais autrement. Sinon la colère m’envahit comme si me menaçait cette asphyxie que provoquent les systèmes avec leurs orthodoxies et leur anathèmes. Cela est sans doute injuste, mais tant pis. J’ai préféré les mystiques aux dévots et le silence aux dogmes. Si bien que je profère peu de paroles que je ne rature aussitôt après jusqu’à ce qu’il n’en reste rien ou presque rien. Cette lacération de beaucoup de ce que je dirais et cette douleur c’est ce qui reste de mon histoire avec la philosophie. Quelques fragments des cahiers de Wittgenstein et la définition spinoziste du bien comme augmentation dans l’être et du mal comme diminution dans l’être,

c’est ce qui reste

avec le poème

avec le poème surtout

comme un essai très difficile très prudent de réconciliation

tant je redoute ce qui se dit de et ce qui se dit sur

comme un essai de parole

qui cesse de

et cette cessation

ce qui reste une fois que cesse la tyrannie de la parole

je l’appelle poème

 

De toute façon ce qui reste, je l’entends ceux qui restent

écoutant ta mort dans les mots

qui ôte parole à la parole

et ce qui reste quand on est de ceux qui restent et soi-même ce qui reste

est tellement rien de la parole

absence de langue dans cette absence qu’est déjà la langue

trou dans un trou

que

les mots disant ce vide et cette absence les comble

comme

les pelletées de terre comblent la tombe

et les mots qui restent emplissent ma bouche

comme

la terre emplit la tienne

 

Ce qui reste de toi

par exemple tes pieds devenus rigides

que l’on n’avait pas pu faire entrer dans tes chaussures

je revois ces chaussures mal mises

et cela me travaille

de n’avoir pu remettre tes chaussures mal mises

comme

si tu avais à marcher

comme

si tu marchais

mais tes bras et tes mains étaient chauds et souples même deux jours après

et je les ai placés

comme

tu le souhaitais

voilà ce qui reste dans ma mémoire

dont il ne restera rien

 

Ce qui reste, c’est parfois trop

trop muet et trop prolixe pour une bouche

ce n’est pas le silence qui reste c’est le mutisme

et le ciel parcourt le ciel

immobilement

 

Ce qui reste des morts

c’est aussi le ménage des morts

après la mort solitaire du père j’ai fait le ménage

les vêtements le linge la vaisselle les papiers les objets

on trie on jette on donne on prend on range 

ce ménage de la mort je l’ai fait ensuite pour des morts familiaux plus lointains: pareil le linge, les vêtements, les meubles et même pour une très vieille morte par surprise en plein mois de juillet d’une crise cardiaque et emportée deux jours après par les pompiers, le ménage des premiers vers: de gros vers blancs qui courraient sur le carreau à l’emplacement du corps

et pareil le linge, la vaisselle, les meubles, les papiers

et maintenant le ménage de toi

celui- là impensable

et pareil ce qui restait de toi et de toute ta,  nôtre…

le linge les habits les papiers les livres

un an entier a duré

ce ménage de ta mort

vidant  sac par sac

moi aussi vidée

sac par sac

et maintenant qu’il faudrait vendre la maison où ont échoué ces restes des morts et que je vide tout c’est

comme

s’il fallait que je me charge du ménage de ma propre mort

 

Des poèmes aussi

restent de toi

et je pense triomphante: une fois fait le ménage des morts, le poème c’est ce qui reste à ceux qui restent

et je classes des fragments et débris de poèmes dans de vieilles chemises froissées, des tiens, des miens

je relis les phrases raturées encore lisibles

– c’est pour effacer, vraiment effacer toute trace et qu’il ne reste rien que toi comme moi les surchargeons de noir épais et c’est aussi pour qu’il ne reste rien que j’écris le plus possible directement sur ordinateur,  plus de ratures, plus de traces, plus rien la mort lisse  l’illusion d’éternité intacte

enfin rien-

mais ce qui reste, ces bribes de textes inaccomplis et même les accomplis, ces restes je les rassemble 

comme

recueillant  des restes mortuaires

et ce qui pouvait être émouvant, les traces de ce que nous sommes, ou festif, celles de ces restes sur la table des anniversaires ou dans les draps des célébrations intimes, tout cela sombre avec le reste

et ce qui reste c’est la mort

 

Dans ce qui reste, j’entends ceux qui restent

et  moi restant à l’inventaire de ce qui reste de toi de nous,  mémoire gibecière prolifique même si pleine d’oiseaux tués

il reste il reste il reste tant que

que je voudrais dire tout ce qui reste sortant de ma bouche des brassées de rubans de colombes de lièvres de tisons de foulards

en quantité inimagineable  

c’est incroyable ce qui reste d’une vie

cette immensité dans la mémoire

et je voudrais dire

toute cette immensité soustraite

il faut que je dise toute cette et puis non 

la mort fait des mots une obscénité

ce qui reste n’appartient qu’à moi qui appartiens pour mi part à la mort

et ce qui reste de ma vie à ce jour c’est ta mort

 

J’entends ceux qui restent

dont je fais partie

pourtant c’est toi qui reste à cette date où tu finis ta vie et y demeure définitivement

alors que je continue d’avancer vers la mort et qu’il me reste à parcourir la distance inconnue entre ta mort et la mienne

et    ta mort me fait vivre à reculons allant te rejoindre alors que tu demeures d’où je continue

et       je vais vers la mort  en arrière

et     ce qui me reste de vie est pris entre deux morts

 

J’entends ceux qui restent

et  je  n’entends plus rien

Ce qui reste de toi

je ne peux pas l’imaginer

pas imaginer ton visage, tes yeux ta bouche sans leur chair ou ta chair pourrissante ou tes yeux – tes yeux d’un regard extrême et inépuisable- avec les pupilles crevées par les gaz de la fermentation

je sais,  peux voir même

mais je n’entends pas

je n’entends pas ces mots là

ils sonnent blancs

je ne les comprends pas

ce sont des mots écrits mais d’impossibles paroles

 

J’entends ceux qui reste dans ce qui reste et dans ce labour du vers qui retourne mes mots  j’entends soudain vers

comme

vers de cadavre

où bien je lis dépouille et  le mot fait défaut

jusqu’à

n’être plus qu’une dépouille sonore et j’entends des pouilles ou  dé pou yeux  ou

jusqu’où

la langue part en lambeaux

jusqu’à

ce que je ne comprenne plus ce dont je parle comme

dans cette difficulté que j’ai à dire "tu n’es plus"

onestmortouvivantmaisonestencorequelquechosen’être plusc’estnepasêtreêtremortc’estêtremortetn’êtreplusvivantouimaissiêtremortc’estn’êtreplusrienalorsn’êtreplusveutbiendireetplusrienneveutriendireetsurtoutpasvouloiret

et comme ça des heures durant

et ces bruissements sous les mots qui les effritent c’est aussi ta mort

 

Mais pour toi

parce que plus solitaire en mort que moi ici avec pas même comme moi pleurs et chagrin

avec rien

ou alors où et avec quoi toi?

ce jour de printemps pluvieux à la lisière du Bois de Boulogne avec les pigeons et les fleurs mauves des treffles

tu te souviens de ce tréma sur le Bienvenüe de Montparnasse qui a isolé pour nous le mot entier

nous accueillant

et de mes treffles à quatre que tu nommais herbe à lapin

ces treffles sous leur enveloppe de scotch je te les donne

au cas où demeurerait monnaie de notre âme

comme

glisse entre mes doigts cette menue monnaie d’un bonheur mort

pour toi

à qui ne reste rien en mort

et  même pas savoir et sentir de la mort

ou alors mais cet alors est trop démesuré pour un tissu d’âme élimé par la peine

pour toi parce que sans yeux t’offrant ce que mes yeux voient  sous la pluie fine qui nettoie l’horizon cette maison sur les hauteurs du port semblable à celle que  nous aurions  habitée

comme

une parole ou un geste amoureux

comme

nous aurions regardé ensemble ce ciel pervenche du sud sur la mer grise

et les aurions trouvés beaux dans leur présent

sans en espérer plus

et l’air frais qui fait légèrement frissonner les épaules

dans l’odeur des eucalyptus et de l’iode

il n’y a  pas de preuve

mais la peau n’en a pas besoin

ni les nuages dans le jaune de l’aube

de la mer séparée

ne reste plus qu’ une ligne au bout  bombé du ciel

de toi à moi

cette ligne qui va sombrer

 

 

 

ainsi des bribes

 

ainsi des bribes

reste de

et mon langage – ou le poème – de même

tendu aux temps doubles du passé et de l’avenir

retranché du présent

de même que moi  retranchée, tranchée deux fois

demeurant aux trous ouverts de la bouche du sexe et de la tombe

 

ainsi des moments de croyance à la lisière de la certitude

dans l’intimidation douloureuse de la pensée

d’une parole faisant péché de la pensée

moi disant  dedans entêtée acharnée      

Gedanken ist frei      Gedanken ist frei               Gedanken ist frei

tel un mantra pour que ne soit aucunement jamais débusquée ma pensée

je pensais

retranchée, tranchée deux fois  pour que ne soit empêchée ma pensée

 

ainsi tel un apaisement dans l’hystérie de l’arasement de la pensée

parlant muet parlant silence pensant silence

sans chercher à trancher

de toute façon retranchée, tranchée deux fois

sans coutelas pour tailler découper diviser

– à peine un terreau de lèvres ébréchées –

moi qui suis de toute façon retranchée, tranchée deux fois

laissant être ce qui est multiplement dans l’indivis de la pensée

moi tranchée retranchée tant de fois soustraite

de moi de tant  soustraite

je parle sans           parce que pas de

là bas où          rien           et encore trop ce rien

comme chantant obstinément à voix absente

en mots réduits à l’ordre du silence

les joignant nous joignant

en ce qui balbutie

 

 

 

Découpe 1

 

Le petit, le minuscule indécis d’exister. Qui s’effraye du spectacle de sa destruction. Dans l’arche muette des aimés disparus, une pierre absente. Et un magnolia. L’arrière du mutisme. Dans son mumure ou sa faconde. Identiquement hors jeu et hors joue. Dans l’outrepassé de la bouche. Tel un basculement venu des bords. L’incurvé d’un espace  inadmissible. Une trappe dans le front.  D’où sortent des histoires d’idiot du village et des moineaux. Le socratique taon d’Athènes. La vigilance. Un bric à brac bouffon de fin de millénaire. Comme dégorgent les escargots entre les grilles d’un panier à salade rouillé, le jus du langage.

 

 

 

Découpe 2

 

L’odeur de parfum et de sueur. Des mots chuchotés. Le touffu du temps. Puis son dépouillement. L’escalator chenille profond sous le hall de la gare. Sa lenteur cérémonieuse porte la cavalcade des voyageurs pressés avec l’emphase d’une procession. Le ralenti les fige estompés et flous sur les parois de plaques métalliques. Fresque lointaine qui s’interrompt par pauses. Par durées d’acier étincelantes et  vides. Une évidence dans la disparition. L’absence de drame et de douleur. Un glissé cinématographique sur l’écran immobile du temps. En sandwich entre le piétinement agité du dessus et d’en bas. Dans un retrait contemplatif. L’apesanteur. La fascination des anges et des aéronefs. Le luxe d’une ascension pour rien. Sans ciel ni chute. L’innocence métaphysique de l’escalator.

 

 

 

photographie

 

je passe ma main sur ta photo

ma main  – patte plutôt que main – sur ton visage                  

sur ta photo

patte animale ma main sur ta photo

pas seulement à cause de la meute des animaux d’amour convoqués au bestiaire des amants – tous les meine teddy Bär frischling coney-cooky loveliebe –

à cause du geste

de mon geste passant ma main sur la photo de ton visage

comme          maladroit

comme          primitif

comme          animal                                     

resurgissant au bout des gestes oubliés

comme

cet autre qui me fait passer la main sur mon crâne d’arrière en avant

mein Hand über mein Kopf wie in Berlin wenn…

ma main sur ma tête

comme          j’ai vu les singes le faire

comme           j’ai vu cette femme amazonienne   le faire devant son enfant mort

comme           cela ne se fait pas mais le faisant dans l’intimité de la douleur semblable à ( comme)

celle de l’amour

passant             ma main            sur ton visage

passant             ma main             sur mon crâne

primitivement    rituellement ma main

 

 

 

Découpe 3

 

Il bruine une pluie fine sur les palmiers et les pins à pignons. Leurs branches ont des frémissements d’oiseau posé. Le ruissellement des gouttes le long des troncs. Avec son piquettis de cascade aussi visuel que sonore. Du bec contre une écorce. Ou un claquement de mandibules branchées  aux amplis d’une sono. C’est du micro macro entrecroisés. Et même confondus. Le cosmos capturé dans la boite de conserve que j’ouvre en tirant sur la boucle du couvercle. Et cette même boucle en bague au doigt. L’anneau dans la quille chavirée. L’arc-en-ciel de la nouvelle alliance. Dans le trottinement empressé de la pluie. Sa hâte d’en finir de rentrer sous la terre. Pour la latérite de l’esprit et le dessèchement du cœur quelle pluie? Je bois à la bouteille un fond d’avenir. Une rasade d’eau gazeuse à goût de plastique. Et je contemple le lointain du point de vue d’une aire d’autoroute. Sous l’angle du dénudé. Une plaque grise de ciel pluvieux, une plaque grise de bitume. Et entre les deux la minuscule frise d’arbres bonzaï qui en soude le zinc.

 

 

 

putainçapue

 

Saleté du train les chiottes puants bouchés d’étrons maculés de pisse et de graffitis

et un enfant d’une dizaine d’années accroupi tapant du poing gueulant ohputainohputainohputain

dans le compartiment même puanteur d’urine et de godasses autour de deux vieilles tapies dans un coin et l’odeur de pâté mêlée à celle de la sueur

le gamin dit putainçapueputainçapueputainçapue

et la mère

– Mais, mon chérie, c’est du pâté, les gens mangent.

– Putainçapueputainçapue

– Viens, mon chéri, on va plus loin.

– Putainouaisçapueouaisputainçapue

la grosse anglaise mange son sandwich au pâté en lisant un international-best seller

les  banquettes du compartiment sont crevées

dehors ciel céruléen au couteau

et identiquement               la mer

l’enfant:

-Putainçapueputain ça pue

un homme dans son portable:

– Allo Anna-maria, Anna- Maria! Soledad, le bleu comme un festin que nul ne regarde. Anna-Maria los ojos de Anna- Maria           

-Putainmerdeçapue, l’enfant encore et l’homme "Anna-Maria de la mia vida"

le wagon sent les chaussettes sales et l’entre-cuisses

sur la porte du compartiment "va te faire enculer pédale!" "suce-moi la bite connasse"

et l’enfant putainçapueputainçapue

la mère: mon chéri, viens mon chéri

sur la page de l’international best seller une femme écarte les jambes

l’anglaise en plie la fente avec le pouce

"Anna-Maria ta peau comme la nuit à peine devinée quand le soir tombe et que"

-Putainputainçapue, l’enfant toujours

et le ciel qui défile à l’envers dans le miroir et égaux la mer et la vague de branches fouettées

et cela quand je le vois, c’est ma vie plus jamais qui aura lieu

je me souviens alors la détestation du langage finalement ce n’était que cela, la peur dans la langue comme une échine pliée

et douze heures durant fuyant l’enfant: putainmerdevatefaire

la mer la mort merci

 

 

 

Découpe 5

 

Avec le pull je plie un corps absent. Un corps vêtu d’absence. Virtuellement possible. Dans l’intimité de son odeur entre les mailles. Présence tricotée par mes mains qui arrachent machinalement les brins de peluche à l’usure des coudes et des poignets. Je picore du bout des doigts de la disparition.

 

 

 

Découpe 6

 

Asphalte humide de l’aube. Eponge. Le temps et sa coulée entre les phares. Son pas de vieux géant mi cyclope mi ogre secouant le plant de haricots magiques. Où il faudrait grimper plus vite que lui. Au ras des mares de boue, entre les sillons irrigués, dans l’odeur forte des tiges de tomates et des feuilles de basilic, au milieu des courges d’un vert si tendre que même immenses elles semblaient toujours à l’orée de leur pousse. Asphalte humide de l’aube. Le matin se décalque dans la marge d’un cahier. Une écriture de vieille dame y note ses pensées du jour comme elles se prononcent, sans grammaire ni orthographe. Par touches maladroites. Asphalte humide de l’aube. Le temps. Mi ogre mi cyclope. Son pas de vieux géant entre les phares. Eponge humide de l’aube. Asphalte. Les enjambées du temps courent plus vite que les bottes de sept lieues. Et elle glisse l’asphalte plus vite et plus loin que la pierre d’ardoise usée qui servait de glissade. Asphalte humide de l’aube. Et l’oeil surpris d’un autrefois entrebâillé.

 

(…)

 

 

 

L’INACHEVE DE SOI

 

 

Editions de l’Amandier

Peintures de Pierre Dubrunquez

 

nul n’a ferré les mots à notre cœur

à sa corne

ni clouté notre langue galopant des lèvres au palais

sabot claquant sur l’os

nous avons simplement assisté à un déclin

assisté à cela qui décline sans mot

à un déclin et une douleur

quelque chose de plus inquiet que moi qui me dépasse

halètement anonyme s’essoufflant aussi dans ma poitrine

 

La mort. L’ennoiement de la terre. Et une misère de toute sorte. Mutique ou bavarde. Et bavarde la pire d’ici où je vis. Misère du dedans. Riche et lâche. Des débris de crevettes et de crabes crissent sous les semelles. A force du sel crisse aussi dans les yeux. J’arrête et je regarde sur le noir de l’écran qui s’éteint titillé de zébrures la nuit.

Dehors la ville sent la vase et le vin.

Non, nul n’a ferré les mots à notre cœur minuscule.

 

L’eau morte des canaux porte le poids du jour et

pue sous le soleil

de cette puanteur le cœur. Lui aussi pourrissant.

Puanteur pour cœur pourrissant quel baiser réveillera nos cœurs au bois dormant ?

Eau emporte la barque et mots l’image. Des deux l’unique partir. Au fil du courant pirogue sans rames.

Simplement le vent. Ou la pensée du vent. Dans sa netteté rêche. Puis la bourrasque fraîche de la sensation.

Le vent se lève comme un livre.

Tu es l’aimé ou l’aimée le corps de mes mains. Et nous nous souvenons de caresses et de plénitude de la peau. Habitée. Bâtie. Fraisée sur le décisif de vivre.

Un horizon profond soudain

sa trouée. Une droite sur un plan d’architecte.

Le vent peut être une lumière. Et par instant nous aussi éclairer.

 

La meule à couteaux clignotait d’étincelles dans la grange où s’installait l’aiguiseur, son cri tronqué – Aig-eur !- dans les rues du village. Puis de même dans l’usine les chalumeaux à l’arc. La fonderie. Les coulées d’acier en fusion. La braise des cheminées. Une fois l’incendie et sa langue toute déchirée. Une autre version du feu. Son immensité dépareillée.

Pareil la langue court à l’excès. Jusqu’à l’indigence. Mais c’est à peine une loupiote le feu du cœur. Un clic rouge dans sa membrane délicate, cette fine enveloppe de la vie.

Reliques dans l’ossuaire quand ressusciterez- vous le cœur dormant au bois humain ?

Le familier des cendres nous le reconnaissons. Nous le portons en nous.

Une pincée dans les veines et c’est tout le corps qui carbonise.

 

Une lueur de mer – car la mer a sa lumière propre distincte de celle du ciel et de la terre – une lumière maritime passe à travers la fenêtre. Dans sa déchirure nocturne. Ou son décolleté. Et c’est une visitation. Parfois spirituelle. Parfois érotique. Ou les deux abouchées. Ame offerte à l’Amant de saint Jean de La Croix. La glisse de l’infini au versant d’un glacier de lumière. La pulpe de l’être comme une figue ouverte dans la bouche. La révélation tringle dans les deux et les cinq sens. Mais s’amenuise à se dévoiler. Univoquement. Le clou traverse la cloison. La parole usée ou affûtée coupe court de la même manière.

Le vent souffle

nous n’avons aucun mot planté au cœur

juste l’obstination d’écrire qui pousse vers le clavier comme on va faire ses courses, son travail. Mener les enfants à l’école.

 

Ce matin une écorce d’orange dans le panier. Que je dépose là avec précaution. Offrande ou talisman. L’intensité du détail apaise. Par son saisissable. L’avenir y réchauffe ses engelures. Le lait déborde sur le gaz. Passe les prunes sous l’eau fraîche et n’oublie pas de mettre la bassine sous le robinet. L’eau est précieuse qui servira à arroser les plants de tomates et d’aubergines, le basilic et les pousses de scarole. Prend l’arrosoir pour que demain ne s’éteigne pas. Dans le noir si noir d’au delà de la nuit. L’immensité se cueille au jardin comme les fleurs de courges.

Derrière le clapier aux lapins, le museau des vigognes. Au fond du poulailler la danse des flamants cendrés sur les lacs de saumure et de souffre. Sur le lit de sable du torrent, le désert de Takla-Makan où un liséré de glace recouvre la crête des dunes.

Et vagabonde me menant au licou ma langue attelée à écrire.

 

Il est dur de dire le simple, l’émotion ténue, la crainte que demain nous ne détruisions l’entier de la terre et pour la première fois peut-être l’angoisse de la mort de l’espèce plus grande que celle de sa propre mort.

Mais c’est aussi l’inclinaison abstraite des mains occupées. La transparence du verre sous l’eau bouillante. Le midi mesuré de toute chose à un lever de matin. L’extension du regard hors de la pupille. Et la tête montgolfière qui le suit. Aux nuées. A l’impensable. Au dédale des sphères et du declinamen des atomes. Aux fractals et au ping-pong des neutrinos. L’éveil l’espace d’une assiette qui goutte sur l’évier. Le satori en lavant la vaisselle.

La simplicité brûle aussi. Sans flamme. Comme le gel. Expérience brève, geste d’effleurer la nappe de coton, où machinalement la main enroule un fil autour de l’annulaire. Toucher à proportion du corps, la jouissance aux limites du bras tendu, grâce lui soit donnée. D’un lissé sur la joue et les yeux fatigués de la nuit.

Au nid des paumes le douillet du naître

avant qu’exister n’existe

 

Toujours la langue veut dire. L’air. L’eau. La terre. Les écluses du corps. Les séjours de l’esprit. L’immensité captée dans un miroir de poche. Le loin de la fenêtre vu. Ciel découpé au carreau et sa hauteur à portée de main. Lumière traversière que je traverse comme un chuchotement. Tant est naine ma taille à proportion. Instant précieux. Fugacement, sur la soie tiède d’un rai de lumière le temps voluptueux. Derrière la herse de rayons, une perfection accessible. Clarté de l’air tombée des toits pentus. Dans une communauté tactile de matière le jour, la peau. Les pigments et les pores. Respiration. Avant voir. Avant sentir. Avant être. Dans vivre. Lavé de tout.

 

Aux branches du langage des pendus et des fruits

jeune femme tu cueilles des crânes dans ton tablier et le jus de mangue qui coule au coin de tes lèvres est aussi de sang.

Je n’aime pas que héros ou criminels soient convoqués dans mon fourrage. Dans l’herbu de ma langue. Mais ils y sont. Guépards et gazelles éventrées à leurs griffes. Dernier rebond fiché à la pointe émeraude d’une pupille. Puma, grizzli, tigres du Bengale, loups blancs de Laponie je vous rameute en troupe totémique. Si ce n’était que vous, ce ne serait rien… mais vous allez disparaissant et nus, laissés nous sommes à nos figures humaines dépeuplées.

Plus redoutable que le carnage des crocs la cupidité. L’aseptisé des usines à mort. L’inconsistance. Dans nos cerveaux vidés à la cuillère la chaîne de l’asservissement. Et le mutique du langage tordu sur lui-même comme une crampe.

 

Dans le concret des jours, quelque chose se brise. Un miroir. Un vase. Une vitre. Les morceaux coupants que je ramasse dans la pelle prennent la couleur du ciel. D’un bris de visage. D’un bracelet cliquetant au poignet. D’un regard. D’une incertitude. D’un espoir peut-être. Mais c’est déjà du mot que je pousse dans la poubelle d’un coup de balayette.

L’homme est homme pour l’homme

même si je me crève prunelles et tympans je le sais. Dans tout l’empan de l’humain inhumain de l’humain. Il faudrait une absence forte. Un décalage décisif. Une voix de loutre ou de belette. Pour que cessent les mots de savoir.

 

Feuilles frémissantes au faîte des peupliers. Cuves d’ombre dans les cassis de la route. Et votre corbeille de bras à l’arrivée. On fait vite autre chose que penser au pire. Dans le ciment du cœur une aile de libellule. Entre les phares les deux pins jumelés de Philémon et Baucis que nous étions. Leur contours scintillent d’une poudre lunaire. Qui tombe, neige sur le pare-brise. On parle de la mort mais on ne s’y attend pas. Elle surgit par effacement.

Cela finit bizarrement une vie. D’une fin prévisible qui vient sans prévenir. Par exemple tu étais là. Et puis tu n’as plus été. J’écris mort la sachant mais ne sachant à quelle syllabe de son nom va me couper la mort pour moi plus jamais dite. Et mes jambes au repos que je ne saurais plus immobiles. Et mes jambes au. Paix à la parole. Et à son effort d’apprivoiser.

Les mots sont aussi des chiens de bord de route amenés au refuge.

(…)

 

 

 

MEDITATIONS DE LIEUX

 

 

Editions de l’Amandier

Photographies d’Adrienne Arth

 

Le plein jour tape sur la pierre noire et éclaire d’un blanc cru la page du cahier où sont écrites mes raisons d’être ici : Résidence d’écriture à Saorge : déambulations et stations dans le lieu et en soi-même, méditation de lieu à la manière des Jésuites. Suit un liste de mots, une palette comme en contiennent tous mes carnets, indication de tonalité, où la matière des mots importe plus que leur sens. Déjà, dans cette prime enfance, que tout ici ravive, les noms me fascinaient. Ceux, rares, des insectes – la lucane, le prie-dieu, le scolopendre -, des pierres et des fleurs que je rapprochais par parenté sonore alliant les lauzes et la luzerne, le gré et le blé, l’ardoise et l’armoise, l’épeautre et l’épeire, collectionnant les plus rares comme celui de passiflore, dont je trouvais l’étrangeté étonnamment accordée à celle de cette fleur à étage, barbée de pistils à capuchons violets, hérissée d’antennes et posée comme un insecte sur sa coupole en rosace. Sa croix emblématique incarnait les pompes du rituel religieux et l’extrayait du catalogue floral pour la classer parmi les ornements sacerdotaux.

 

Assise en tailleur au milieu du pré, j’effeuillais en même temps la corolle et le mot. Pas-si-flore la passiflore, dont le nom cachait dans ses syllabes le pouvoir de la soustraire à sa destinée végétale et de conjurer le ternissement des teintes, le recroquevillement des feuilles et l’odeur légèrement putride des bouquets fanés et des couronnes du cimetière. Pas-si-flore-pas-si-folle la passiflore si différente des herbes, par définition toujours folles, comme les vierges de la parabole, proliférant, au gré de leur humeur, dans les champs et dans les jardins, entre les rangées bien soignées des plants de tomates ou d’aubergines, où il fallait les sarcler sans pitié.

 

Entre les plantes domestiquées, l’herbe rebelle hérissait un crin rétif, chiendent, rue, pissenlit, belladone, chélidoine, saponaire, qui arraché ici, repoussait plus loin avec une vigueur accrue, s’élançant à la conquête des cimes. Ma préférence allait à l’herbe fine et droite, cinglant le blanc du ciel de traits capricieux, toison vibrant sous la lumière, pelage duveteux d’une terre sensitive. Frémissantes, clignotantes de reflets, couchées puis redressées par le souffle du vent, les herbes me dévoilaient la respiration intime de la terre, son halètement de désir, ses sursauts de jouissance, la couvrant d’une écriture fine et sensuelle, dont la puissance souple et nerveuse m’invitait à un énigmatique déchiffrement. A la promesse de béatitude qu’offrait le mystère compliqué de la passiflore, je préférais déjà l’invite désordonnée et fougueuse des herbes, leur liberté rétive, leur nature roturière et réfractaire à la préciosité nobiliaire des fleurs.

 

Tout là haut, plus loin que le dernier hameau, là où le bornage des champs commençait à se disloquer, les vagues d’herbes déferlaient dans toute leur puissance sauvage, montant à l’assaut des montagnes qu’elles couvraient d’un vert dru perlé de pierres précieuses par l’éclat des premières glaces. Pour l’enfant, l’arche de Noé avait la forme d’un pic neigeux voguant rempli de vaches, de moutons et de poules sur un océan de ciel de ce bleu impossible à qualifier autrement que de marine tant il tient de la mer sa référence. Dans cette imagerie se réconciliait la dualité d’une enfance partagée entre l’été alpin et l’hiver au bord de la Baie des Anges. Les deux lieux fusionnaient dans un paysage mental fait de montagnes moutonnant en vagues, de vagues  hérissant leurs falaises, de mer déferlant en houle d’herbe et de crêtes rocheuses surgissant des ressacs. Entre les deux, comme un tissu invisible qui les rassemblait, soufflait ce même vent qui, à l’instant où je le nomme, emporte mon papier et penche les feuilles du figuier en mains ouvertes vers la fenêtre. C’est une brise légère avec un fond arrière de zonzons d’abeilles dans son crissement mince et flûté.

 

Au jeu d’orgue du souvenir se déclinent les harmoniques du vent dans les tuyaux des vallées et des gorges. A la fin de l’été il enfle en bourrasques orageuses, arrachant les branches, jetant brusquement dans les torrents à sec un bouillonnement d’eau mugissante, incendiant les fermes à coups d’éclairs, l’écho amplifiant sa voix rugissante en une imprécation capable de déclencher le fracas des avalanches, le grondement des crues et le crépitement des feux. Il s’engouffre ensuite entre les pertuis de pierre avec un sifflement aigu qui va decrescendo jusqu’à devenir respiration légère aux abords de la mer. Alors l’eau s’en saisit, le pétrit à grands clapotements pour le relancer sur la jetée où il explose en éclaboussures grésillantes. Là seulement, il se pacifie, au contact des vagues qu’il soulève en jupes de femme, glissant entre les plis de la mer pour finir, apaisé, en brise marine agitant légèrement l’éventail des palmiers.

 

Chaque année l’enfant suivait avec fascination cette métamorphose. Aux batailles des cimes que l’ouragan labourait de sillons et déchiquetait en crénelures, taillant dans le roc failles et cratères, succédait l’accouplement avec la mer que les rafales soulevaient et cabraient de soubresauts, faisant virer son bleu au blanc de craie ou même à un gris miroitant de mercure, mais sans jamais parvenir à entamer sa masse charnue où s’émoussaient des griffes qui avaient lacéré le granit. Là, le tohu-bohu dégringolant des montagnes se pliait à la pulsation du ressac, qu’il pouvait augmenter et accélérer mais sans réussir à en altérer la cadence, et il devenait peu à peu rythme puis musique accordée au chant ininterrompu de la mer.

 

Ce vent, venu pour moi des sommets, je l’écoutais s’endormir à la lisière grise d’un horizon immuable d’où il repartait en tourbillons de lumière vibratile vers ces anfractuosités de rochers, creux, cavernes, grottes, aménagées au plus haut des montagnes par son souffle puissant et où il se lovait pendant une durée imprévisible avant de repartir pour le prochain assaut. Un jour, trois jours, six jours duraient les razzias, soumises à une règle aussi énigmatique que la pulsation binaire de la mer. Il ramenait jusque sur la plage de galets blancs l’odeur des foins, des cèpes et du lait des pis noires, transportant, dans l’autre sens, le piaillement des mouettes dans les sapineraies, brassant les mondes et faisant de son destin nomade le modèle même de la vie. Il était le grand réconciliateur, le lien entre les terres des hauts sommets d’où il rebondissait sur le ventre bombé des vallées jusqu’à l’horizontale de la mer.

 

Le revoilà ce matin, qui balaye de son souffle les années et les mots. Basta que sigue. Advienne que pourra. Il a, parfois, peu pu ânonne la cacophonie de la phrase se jouant à mimer celle d’une existence. Obstacles, empêchements… A quoi finalement, quand l’essentiel de vivre et d’aimer fut préservé ? Et qu’est-ce réussir lorsqu’il s’agit d’une vie? M’aura heureusement été épargnée l’amertume de l’ego blessé et des ambitions déçues hors ces quelques sursauts de colère ou de révolte devant l’injustice, l’ingratitude ou le désolant triomphe de la bêtise, soubresauts intimes dont je n’ai nulle honte. C’est le menu fretin de l’être qui frétille. Au tamis de l’essentiel, il n’en reste rien.

 

Un soleil cou coupé appolinarien se fond à celui de la fresque effacée. Et c’est caillot de sang qui perle à la sphère rouge. Dans son triangle trinitaire l’inscription « modestia » retrouve sens au delà de l’hagiographie. Le catéchisme est loin. Il était, dans ces vallées, mêlé d’impiété et d’autres croyances. Toutes se joignent à présent en un rituel anonyme où ne s’exprime plus que la reconnaissance d’exister. Tandis que les guerres déchirent ma planète, que sa survie est menacée par l’espèce à laquelle j’appartiens, l’insignifiance des lettres, qui s’alignent sous mes doigts tapotant le clavier de l’ordinateur, prend place dans la modestie essentielle de l’humaine condition.

 

Si peu nos vies et pour chacun dans ce presque rien l’irremplaçable.

(…)

Le texte n’est pas sec encore, mais il est en bonne voie. Juste un second passage de l’humidité de la nuit et il sera présentable, parfumé de lavande et repassé de frais en toute humilité de la métaphore ménagère filée en contrepoint au défi qu’il y a dans toute écriture et à la suspicion d’orgueil qui pourrait peser sur elle. Aux mains calleuses des paysans de l’arrière pays, où je logeais ma main petite, juste dans le creux tendre de la paume, j’ai appris le refus tenace et silencieux, aux doigts musiciens du grand-père émigré de Florence, j’ai pris la note d’un art de vivre à la fois immédiat et construit, insouciant et tragique, où la beauté du geste vaut pour riposte au dérisoire de toute vie. Souvenance après souvenance s’égrène le chapelet des disparus. La liste de mots devient liste de morts, que j’en suis à dénombrer en vrac comme ils viennent.

 

Voilà l’Antoine mort à vingt ans électrocuté en mission de sauvetage pour la Croix Rouge le jour même du retour de son père prisonnier en Allemagne. Et ses yeux blancs contemplent son nom inscrit sur le monument aux morts face à la mer.

Derrière, c’est Petra dell Prato quittant sa riche maison de Florence pour suivre un bel anarchiste carrarais tailleur de pierre parce que sa famille n’avait pas voulu qu’elle épousât le médecin bossu, dont elle était amoureuse.

 

Et la même ensuite ravaudant des sacs de pommes de terre en haut de la colline de Magnan.

 

Et elle encore en aïeule courbée en deux par l’arthrite et qui rétorque à sa petite fille lui reprochant de marmonner en patois : « ce n’est pas du patois, figlia, c’est Pétrarque ! ». 

 

Plus loin, se profile Joséphine, dite Finette, suicidée à soixante dix ans en se jetant dans le Riou et qui, pour ne pas être enterrée avec son ivrogne d’époux, a laissé ce mot au revers d’une liste de courses : «  je l’ai eu toute ma vie sur le dos, je ne veux pas l’avoir sur le ventre pour l’éternité ! ».

 

Celui d’après c’est Touan, le maçon, soulevant sa casquette pour essuyer la sueur sur son crâne chauve et déversant sur la lourde table en noyer des paniers de quetsches, de cœurs de pigeon et de griottes ou bien, en automne, les figues et les grappes serrées de raisin de framboise.

 

A côté de lui, sa femme restée cinquante années enfermée à l’asile où elle épluchait les légumes dans d’énormes bassines de cuivre rutilantes,

Et eux deux sur une photo de mariage telles qu’on les tirait à l’époque marron et blanche, tendue de crêpe noir depuis l’entrée de la femme chez les fous.

Il y a aussi (…)

 

 

 

SINON LA TRANSPARENCE

 

 

Réédition Editions de l’Amandier

 

 

Espace – vous

 

Les arbres de la mer

Au fond le ciel bombé par des collines rouges

plus loin dans les massifs râpeux de la mémoire

            un corps nu

une sève jaillit au centre de la durée

elle pénètre des cannes creuses et lainées de l’intérieur

On est éternité d’arbre mâchant la fibre dans ses fibres

Ce sera eau et terre où passerait le vent tactile de la côte

Ce sera et c’était déjà vous

 

 

 

The Deep

 

Une porte claque au fond d’un couloir clair où des néons crépitent en ruche

         Vers quoi sinon la transparence ?

         Etablir sexe et signe dans leur ancre

         Stille, stèle, sterben

         Wo ist das naturwesen ?

         Von diesen Ort

         Vom urgold der sprache

Toda la noche hasta la manana j’ai misé la monnaie de ma pièce au coin d’un comptoir. Dans la rue deux persiennes d’écaille ouvrent un œil de reptile à ras d’asphalte. Le savoir de l’heure juste repose sur l’arête d’un dé et ma vie se précipite vers la seule chose que je sache d’elle avec certitude : sa cruauté.

         Zwischen hier und da la déchirure exacte d’entre nous et nous

         Têtes à têtes muettes de poisson marteau

 

 

 

Récit

 

n’aime pas

n’aime pas ce qu’elle fait

n’aime pas ce qu’elle ne fait pas

n’aime pas faire

n’aime pas ne pas faire

n’aime pas les faux airs les sacs de son les cloches vides la nécessité d’être et toute la tourbe de la vie

n’a pas envie

n’a pas envie de moudre son orge dans son colombier et de roucouler ensuite avec une voix de pigeon à pattes de poule

ne veut pas

ne veut pas entrer dans les sandwichs ni faire de deux pierres un seul coup ni se mâcher la mie dans la bouche

ni avoir des yeux de lapin

ni s’ébourrer le scalp de la tête

ni casser ses os entre ses dents

ni se ronger les moelles pour être partie prenante à la table des friandises

De loin elle écrit des lettres qu’elle n’envoie pas: “Nous sommes contemporains de bien peu voyez-vous. Deviser agréablement dans ces conditions devient difficile. Ici l’an dix mille à vous le crétacé, vous imaginez de là les embarras sans compter le risque de choquer les susceptibilités. Mieux vaudrait apprivoiser un héliotrope et converser longuement avec lui mais où trouver un héliotrope en cette saison ?”

n’a pas choisi

n’a pas choisi le lieu

                   ni le temps

                   ni rien de ce qui est

vit assise au bord d’une fontaine sur une place dont elle ignore le nom avec un jet d’eau qui lui éclabousse la nuque et des bagages sur les genoux

parle avec les passants avec les grosses avec les vieux et aussi avec d’autres n’importe qui

qui ont n’importe quoi à dire

certains rient puis se plaignent à petites lèvres

n’aime pas leurs rires

n’aime pas leurs plaintes

n’aime pas les entrebâillements d’âme qui bêlent leur fente

aime le net

le circonscrit

ou l’absence

n’a pas de bras

ne tient pas à en avoir

ne tient pas à vivre comme si tranchez-moi donc-ce-cou-là-qu’on-n’a-rien-d’autre-à- faire

n’aime pas la circoncision des boutonnières ni les ombrelles ni le parti des vieilles glottes ni l’endimanchement somptuaire de son espèce

préfère refermer ses épaules en anneau de saturne et tourner sans orbite avec des esquilles d’acier dans la colonne vertébrale

ou rejoindre la boue les lentisques de vase les poux de marais et répéter gentiment ce qu’on lui souffle d’un air soucieux parce qu’ainsi doit-on faire et elle fait

mais ne retient rien d’autre dans sa bouche que sa salive et dans ses tympans le bruit de l’eau des veines qui battent d’une autoroute ou de tout autre chose qui cesse enfin de jaboter

Sur la table d’un bar, ses mains lissent une nappe à carreau rayée de routes juste à la mesure de l’index qui les suit. Soudain inversion sans crier gare : ce sont elles la piste où le temps débouche en trombe. Ses yeux ouvrent alors des O de bouche surprise qui la crachent comme un pépin.

Oh ! ce O de bouche surprise qu’elle est tout entier devenue !

n’aime pas les jours

n’aime pas qu’ils passent

n’aime pas qu’ils ne soient pas déjà passés

n’aime pas les mois ni les années ni les heures

n’aime pas ce qui est

n’aime pas ce qui n’est pas

n’aime pas payer son cercle de tous les angles qu’elle ne sera jamais

a des fourmis dans les chevilles

du sel sur la langue

et la hâte et l’exaspération de vivre qui la relance coup par coup

considère le ciel toutes les sortes de ciel avec circonspection

leur trouve un air de cénotaphe et laisse choir les ciels sans regret pour reconsidérer sa tanière d’un œil neuf

fait séjour dans ses grottes

s’installe des stalagmites sous le crâne

clignote en trompe l’œil ou s’endort millénaire sous la couche

puis n’aime plus

et fuit

Se met à chevaucher des poutres en équilibre sur des rondins déclarant à qui veut l’entendre que le va-et-vient est son lot et l’entre-deux sa résidence favorite

cela dit descend de ses poutres et part à la pêche aux aiguilles dans les meules de foin pour se redonner courage et foi dans l’existence

visite la mer tous les soirs à cinq heures histoire de noter ce qu’il en advient avec une scrupuleuse honnêteté

pose ses mains dans le sable en guettant le matin sans ombre d’impatience jusqu’à ce qu’elle soit lasse de tout éterniser

laisse alors retomber la joufflue dans sa flaque et ce qui est là où ça en est

n’aime pas insister

n’aime pas glisser

n’aime pas le poids ni l’aiguille ni les meules ni le foin ni prendre midi devant les portes ni râper ses genoux contre le sol pour se ramener à juste proportion des choses

n’aime pas les proportions

ni les disproportions

ni les ici ni les ailleurs ni les lieux dits ni les pas dits ni crier sur les toits que le bonheur est sans limite

conséquence de quoi se tait

quand des poignées d’abeilles lanceront leurs essaims hors du rucher des yeux cela inaugurera peut-être une façon de voir enfin crédible

d’ici là rien

de l’œil sort une lance de la lance un œil et c’est tout

n’aime pas le peu

n’aime pas le trop

aime mieux se fendre en quatre par souci de multiple indépendance et se disperser pour n’importe quoi en jetant son sucre par les fenêtres plutôt que ramasser ses œufs et filer les poches gonflées comme il convient de faire quand on est invité

préfère les frondes

                   les à-pic

                   les coupures

ou bien une nouvelle dissonance

n’importe quoi en somme qui soit vraiment désencombré

sommeille des décennies durant ses fourmis dans la paume

puis basta

ouvre un œil de lambert

s’adjoint une ou deux pattes supplémentaires pour le cas où et se met à caracoler dans les champs de maïs jusqu’à ce qu’il n’y ait plus qu’un rectangle de terre labourée

aime bien la terre

aime les yeux aussi

aime indéniablement la terre les yeux la bouche les mains les sexes

n’aime pas les yeux ni les bouches ni les mains ni les sexes ni tout ce qui vibrionne avec un entêtement stupide à exister

n’aime pas exister

n’aime pas ne pas exister

n’aime pas la solitude

n’aime pas l’encombrement

n’aime pas être agrippée par le dedans de l’aine

aime partir puis rester puis partir et qu’il n’y ait plus ni rester ni partir et seulement ce qui n’est toujours qu’en passe de naître ou de finir

aime les pluies de fougère les soleils de mica et autres billevesées sans conséquence qui n’embarrassent pas

ou alors jouir

aime les déserts

n’aime pas les déserts et cette façon qu’ils ont d’exagérer leur être

aime plutôt les villes et le grouillement des ports surpeuplés

n’aime pas les villes ni les ports ni les foules quand des morts y croisent sans se voir et leurs yeux se couvrent de peau de grenouille ou plutôt ce sont des batraciens qui s’accouplent et meurent

prend parti pour les arbres parce qu’ils se tiennent droits les châtaigniers de préférence et sans autre raison que l’absence de  raison et sa grande consolation contre l’absurdité du monde

se perche donc six mois sur ces arbres et six autres dans d’autres non répertoriés

ou alors sur des totems en planches couverts de ficelles

faute de mieux sur des cromlechs lorsqu’à force de lassitude il ne reste que le granit où s’habiter

hier n’est pas

encore moins aujourd’hui et son impérieuse prétention à être

une vie pose sa paix de plaine cloutée

elle est au centre

dans l’inentamé

 

 

 

Recensement 1 (Liste des peurs)

 

J’ai peur

J’ai peur

– de mourir sans personne à mes côtés dans une chambre d’hôtel aux murs recouverts de cartes postales qui ne me sont pas destinées

– de m’égarer dans le périphérique d’une ville quelconque qui se serait refermé sur lui-même ou bien dans la pénombre d’un labyrinthe de couloirs perpendiculaires tous identiquement gris au fond desquels il me faudrait tourner jusqu’à ce que mort s’ensuive

– d’entendre au téléphone sa voix m’annoncer son départ parce que quelqu’un d’autre aurait pris ma place dans sa vie

– de mourir d’un œdème du poumon avec des tuyaux dans les narines et un corps squelettique couvert d’escarres

J’ai peur aussi que ceux que j’aime me trahissent encore avec de si bonnes raisons que je doive en venir à approuver leur trahison

Souvent j’ai peur de trop en dire et de ne plus pouvoir faire ensuite que ce qui a été dit ne l’ait pas été incapable de contrôler l’emballement de ma propre langue entraînée dans une rotation endiablée de moulin à prières et de me mettre un jour à parler de n’importe quoi à n’importe qui sur un quai de métro mais aussi de ne plus pouvoir jamais parler à personne à cause d’un cancer de la gorge qui m’obligerait à glouglouter avec un trou caché sous le col de chemise ou bien parce que je serais devenue aphasique comme ce voyageur obèse croisé dans l’avion qui occupait à lui seul deux sièges de la banquette et dont les mains minuscules s’agitaient sans cesse pour s’extirper de cet amas de graisse

J’ai peur de la folie pour l’avoir contemplée à en perdre la raison et de la raison pour sa déraison impuissante face à la folie

J’ai peur de prendre malencontreusement un train qui ne s’arrêtera jamais et dont je serai l’unique et dernier passager

de prendre n’importe quel train et de voir les arbres et les pylônes me sauter au visage comme si cette explosion ne devait plus finir que dans l’extinction de tout sur un ban de ciel disséqué

mais aussi de ne plus pouvoir prendre le train et de me retrouver incarcérée dans une petite ville de Province qui s’étouffe de demi-vie

J’ai peur de sentir de nouveau un caïman me mastiquer le bras et la nuque à cause d’une torsion des os (non du caïman dont j’apprécie la compagnie) et d’avoir mal au point de devoir ramper à quatre pattes jusqu’à mon lit

J’ai peur de vieillir et de passer des jours entiers dans un jardin d’asile de vieillards avec dans la bouche un dentier qui sent le plastique et dans les oreilles les cris des encore plus vieux qui ne supportent plus qu’on les lave de force

et j’ai peur tout autant de ne pas vieillir et de mourir sans avoir eu le temps de vivre tout ce que je voudrais vivre

J’ai peur de perdre la mémoire au point de ne plus me reconnaître dans une glace mais également de garder une mémoire tellement vive que le taraudage de trop de souvenirs finisse par me terrasser et j’ai peur de me rappeler ce qui est arrivé comme d’imaginer ce qui arrivera parce que j’ai peur de ce qui fait l’horreur ordinaire et qui se coagule par moments en caillots d’horreur nommée à tort extraordinaire

A partir de cinq heures du soir j’ai peur de ne plus retrouver le chemin de chez moi et d’errer dans ma propre ville devenue étrangère

J’ai peur

– d’être bloquée dans un ascenseur n’ouvrant que sur des murs ou au contraire continuant sans arrêt sa descente vers le sous-sol jusque de l’autre côté de la terre et au-delà ou bien d’être emprisonnée dans les toilettes roses et noires d’un hôtel de luxe dont le verrou se serait détraqué ou même dans ma propre maison dont je ne pourrais ressortir qu’en sautant par la fenêtre du quatrième étage

– ou encore de ne pas retrouver où j’ai garé ma voiture parce que je serais devenue amnésique sur ce seul point : l’endroit où j’ai garé ma voiture

J’ai peur de la bêtise et de son immense pouvoir d’anéantissement parce que je suis moi-même trop faible pour la supporter et trop stupide pour lui échapper

J’ai peur

J’ai peur

– de perdre mes dents en mordant une pomme et mes yeux dans le vague où je les aurais oubliés

– de perdre l’esprit dans un excès de clarté d’esprit ou dans une trombe d’assombrissement de la conscience et la patience à force d’attendre la venue de la patience

– d’être encerclée par les collines rondes d’une campagne verdoyante mais sans horizon

– de disparaître la nuit sur une route qui ne mènerait nulle part ou dans un brouillard qui ne se dissiperait jamais plus

J’ai peur d’encore souffrir d’aimer et davantage encore de ne plus aimer sans même souffrir de ne plus aimer

j’ai également peur de la haine et de ne pouvoir m’en défendre comme de le pouvoir en naissant à mon tour à la haine dans la haine de la haine

Les jours de grande fatigue j’ai peur de tous les bruits même les murmures qui résonnent amplifiés par la calebasse de mon crâne

Parfois j’ai peur d’une légère amertume dans ma bouche ou d’un battement trop rapide de mon cœur ou d’une petite coupure qui ne cicatrise pas tout de suite ou de quoi que ce soit de semblable qui prend mon corps au dépourvu et me rappelle ma fragilité

J’ai toujours peur de ne plus revoir la mer qui aurait disparu pendant mon absence laissant à sa place une immensité de blanc et de sec

J’ai peur

J’ai peur de ma peur et plus encore de ne plus avoir peur et que tout s’évanouisse dans l’indifférence

 

 

 

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 4

 

Uriner dans la nuit à longs jets continus en traçant un réseau de rigoles sur le sol qui mousse en pétillant. Cela est déjà une souveraine manière d’exister. Il vaut mieux en outre s’accroupir près d’un fleuve afin de caresser benoîtement un crocodile, que prendront pour un phallus tous ceux qui prennent les phallus pour des crocodiles ; ceci permet d’égarer les soupçons et de s’adonner suavement aux purs plaisirs de caresser un crocodile.

 

 

Mode d’emploi d’une vie sans histoires 10

 

Enfin courir courir comme une lune folle

puis de lune devenir singe

de singe louve

de louve flamme avec d’immenses becs de colibris comme des queues de comète

De fait le voisinage reste désappointé

 

 

 

VUES DE VACHES

 

 

Editions de l’Amourier

Photographies Cyrille Derouineau

 

 

Vue de vache grattante

 

Elle se grattait. Sa silhouette trapue encore plus ramassée sur ses membres courts par le retour de la tête au fessier. Au bout de la patte grattante, l’onglon dur rimant avec le noir du bord d’oreille et celui des muqueuses sur le gris uni de la robe. L’arc de cornes à pointe brou de noix fouit à son tour dans l’épais du poil. Puis dans le sec d’une herbe rase. La queue s’élance, exaspérée. Frappant d’éventail. La croupe rue. Un long mugissement monte de l’ample du poitrail. Ça gratte. Et meugle la vache dépitée devant la tique inaccessible.

 

 

 

Ruminations

 

On n’a jamais vu à la carte d’un menu s’afficher du rôti de vache. Quand on la mange, la vache est toujours enragée. Sinon c’est du bœuf. A table la vache est bœuf. Quelquefois taureau au pittoresque des gargotes camarguaises. Vache jamais. C’est le châtré qui fait office d’entrecôte comme si d’être soustrait au sexe le rendait consommable. Ce n’est plus un animal, c’est de la viande. Au manger de la vache le symbolique, à la découpe du bœuf la destination stomacale. Pourtant part belle lui est faite dans nos aloyaux. Mais masquée, ritualisée par le changement de vocable. Notre carnivore propension à engloutir du vivant et à faire chair d’une autre chair ne supporte pas la lumière directe de l’expression crue. Il lui faut les apparats de la cuisine pour se civiliser. La litote digestive. Dans nos inconscient repus, l’instinct carnassier se farde au cannibalisme policé des rivaux qui se déchirent à belles dents. Le mystère digestif se déploie dans sa vastitude. Déjà, enfant, je m’étonnais que si gros animal puisse tant croître à brouter du brin d’herbe. Ensuite viennent estomacs successifs et dédales du métabolisme réduire l’étonnement. Que voilà une fameuse mécanique ! Il n’empêche, la disproportion demeure, aussi vaste que soit l’empan ingéré, entre cet ample ventre lourd et la fine aiguille du foin qu’il engloutit. A ce régime serait l’humanité sylphide. La vache non. Elle fait tant de ce peu qu’il en reste un résidu de magie. Et il n’est pas moins difficile d’imaginer notre chétive engeance avalant ces bestiaux. A nos minimes mâchoires la bonne tonne de cette blanche charolaise. On le sait. On le fait. On n’a ni crainte ni regret. Et aucun risque depuis tant de temps. C’est de la mastication industrialisée. C’est même à ces fins qu’on les élève les vaches. Pour le lait et la viande. C’est pour ça qu’elles sont là. Pour nos papilles. Soudain, alors, me prend une étrange gêne. Nulle tentation de renoncement à ma vocation carnivore. Nul moralisme religieux ou profane. Ce n’est pas cela. C’est que, les regardant et pensant que je mange ces bêtes, qui, elles, nullement ne pourraient me dévorer, une séparation se crée. Qui me range du côté du prédateur. Du féroce. Et mes yeux n’osent plus contempler innocemment une proie qui s’ignore. Dans leur humanité se loge le carnage de notre survie. Et c’est de mon côté alors le lourd. Le poids de l’incarnation. Tandis qu’aux brins d’herbes qu’elles paissent, les vaches deviennent spirituellement aériennes.

 

 

 

Vue de vache gourmande

 

Fardée d’un grain de noir au coin de l’œil, poils du museau en étoile, elle s’approche prudemment de la haie. Poussée par une irrésistible curiosité. Les pattes gainées de boue jusqu’aux nœuds des genoux s’immobilisent raides droites à quelques mètres du grillage. Long temps de contemplation perplexe. Puis reprise du mouvement. Plus précautionneux encore. Relevant son fessier ossu de laitière. Une oreille bouge. L’autre reste tendue. Immobile. A l’écoute. Entre les crins du mufle un léger filet de bave. Les replis du garrot tressaillent. La  queue bat les rebonds du flanc. A l’attache de l’échine saillante un bouquet de taches blanches qui vont rosir aux pointes du pis veiné de capillaires. Dans l’entre deux de courtes cornes asymétriques, le béret du chignon. Sous son bourrelet mobile, l’œil. Attentif. La bouche s’entrouvre sur ses muqueuses noires, laissant pointer la langue gourmande. Encore deux petits pas et elle saisira d’un roulé rapide la botte de lupin et de mélampyre tendue à bout de bras.

 

 

 

Cow Boy

 

Un cow-boy n’est pas un gardien de vache. Malgré l’identité de la besogne, un cow boy ne peut pas être un garçon vacher. Pas plus que la cow-pox n’est la vaccine. C’est une question de langue. Une impasse de traduction. Au cow-boy les revolvers, au gardien de vache le bâton, à l’un le pur sang à l’autre les croquenots. Il est vrai que l’un mène vaches en champ et que l’autre traverse bravement des contrées hostiles. Qu’une mâle vigueur conquérante emplit les veines des uns ne laissant aux autres que la routine du gardiennage. Cela est, du moins, la mythologie. Celle du Far Ouest et du western où règne le cheval mais non la vache. La vache, dans son incarnation bisonne, est indienne. Dispensatrice de toute ressource, cuir, nourriture, peaux, armes, du tepee au pemmican jusqu’aux lanières du tomahawk. Partout présente et vitale. Du côté du cow-boy, le troupeau est plutôt panzer division à occuper les terres. Un magma  de vitesse et d’extension. Une énergie animale au service de la conquête. Et ce sont troupes serrées, entassées, poussant poussées dans la ruée vers l’Ouest. Ce ne sont plus des vaches mais de la vache. Cornes brûlées, hanches saillantes, tête courte, c’est l’ancienne Frisonne, l’universelle vache à lait.  De la vache à croître et multiplier tandis que recule la horde des primitives au dos bossué jusqu’au profond des forêts où se fait l’herbe rare et courte. Ainsi déboule la vache accompagné des colts. La vache de travelling et de contre-plongée. La vache épique des conquêtes. La vache masse. La vhache de guerre. 

 

 

 

Dans les langes

 

Curieux récits que ceux que l’on nous raconte de nous, depuis ces temps de prime enfance dont nous ne nous souvenons plus. Etrangement décalés. A la fois nous concernant – on nous le certifie- et étrangers à notre histoire. Ainsi la mère raconte comment, au col d’Allos, broutèrent les vaches les langes étendus du nourrisson. Fines vaches de montagne agiles et alertes happant entre leurs babouines roses et charnues le linge flottant dans le soleil printanier. Et l’on voit la mère de l’enfant, jeune femme au visage et au corps rayonnants, courant derrière les vaches qui s’écartent en corolles, riant la mère de ce rire que toujours elle aura, jamais colère, jamais inquiète, toujours au diapason confiant de la vie, galopant les vaches voleuses dans leur robe acajou, courant la mère dans sa robe coquelicot, bondissant les vaches dans l’éclat du rire faussement fâché, fuyant la main qui saisit le lambeau à leur bouche, où il virevolte emporté dans un rodéo champêtre éclaboussant le pré de boules de lin et de pâquerettes broyées ensemble aux meules ruminantes. Et sautillent les vaches de ces bonds arrières étonnamment légers qu’elles ont parfois et brandit la mère un trophée arraché de vive force au juste paiement du mammifère. Contre le lait les langes ! Potlatch où roule le linge blanc entre les herbes au milieu des bleuets et du pissenlit, dans l’odeur de sureau et de luzerne tandis que va le père aux bras ouverts de l’aimée. Ainsi sera la scène primitive. Joyeusement jubilatoire. Et l’enfant nue portée aux bras aimants dans le festin des corps tandis que ruminent les vaches les frusques inutiles.

 

 

 

Vaches folles vaches sages

 

Il y eut une période où ne se pouvait parler de vaches sans qu’elle soient folles. Vilaine affaire, qui a marqué, accidentellement, la vache d’un sceau d’infamie au demeurant strictement humaine. Mais, malgré l’ampleur du désastre, je n’ai jamais pu accoler l’expression au scandale qu’elle désignait. La « vache folle » aimantait aussitôt en moi la « vache sage » en une mimétique confusion avec « vierges folles et vierges sages ». Parabole qui, pourtant, ne m’inspire que réticence face à l’éloge d’une chasteté femelle plein d’obsession dominatrice et de préjugés ancestraux, quand, faute d’être assurée de sa descendance et de sa séduction, la crainte mâle use de force par impuissance. Violence peureuse comme toutes les violences. Nourrie de faiblesse et d’angoisse. Féconde en cruautés légitimées par le délire des croyances lorsque le religieux, plus dévot que spirituel, ambitionne de légiférer toute existence. Que chacun démêle, à sa manière, sa fillasse intime et aille aux paradis et aux enfers qu’il se choisit pourvu qu’il n’y entraîne personne. La chose est plus complexe, je sais bien, et l’histoire terrible qui perpètre massacres et tueries au nom du divin. Déraison tout humaine et bien loin de la ruminante, qui n’en peut mais et s’y mêle, je ne sais pourquoi, creusant sillons méditatifs. Pente facile de la liste des exactions fanatiques quand se dégrade le spirituel en politique ou des clichés, qui, à comparer les civilisations, voudraient jauger méfaits et mérites. La vache folle du consumérisme forcené et de l’obsession possédante s’y opposerait aisément à ces vaches védiques, emplies de sapience, dont l’herbivore protection incarne l’harmonie de l’éden. Mais, réduites à leur réalité d’animaux étiques et désœuvrés rodant dans les rues de Delhi ou de Bénarès, ces « vaches sages » ne m’agréent pas davantage que leurs jumelles empoisonnées par notre folie. Les unes comme les autres sentent trop l’humain et ses démences. Son incapacité à toute mesure. Son abrutissement dans la lettre au détriment de l’esprit. Son inaptitude à développer la moindre part féconde de lui-même sans aussitôt la flanquer d’un taux équivalent d’abomination. Fatalité de notre condition de mammifère dénaturé et de notre histoire infime, d’à peine la durée d’ une seconde par rapport aux âges démesurés de l’univers ? Sans doute. Mon étroite cervelle de sapiens n’a acquis de sagesse que celle de ne pas conclure, de fuir le dogme et le définitif pour leur préférer les voix ouvertes de l’avenir et le travail du mieux à celui du pire. Et les vaches dans tout cela ? Elles semblent loin, me laissant à la perplexité des roueries du langage qui va parfois plus au son qu’au sens et m’a tendu ce diptyque de vierges et de vaches par contagion de vélaire commençante, par enchâssement de souvenirs liés par la racine commune de l’enfance allant du même pas au pré et au sermon de messe, mêlant le religieux et le profane, le bon sens paysan du proverbe et la superstition, la manne céleste et le quignon de pain tendu sur le plat de la main aux vaches attachées sur la place de l’église.  Tout se resserre à proportion humaine dans ces saynètes d’un quotidien campagnard, qui, sous le rêve bucolique, recèle l’entier de ce que nous sommes. Cruauté et compassion, mesquinerie et largesse, transcendantes envolées et calculs misérables. C’est à ce creuset que se sont forgées mes premières sensations de la vie. La vache y tenait simplement place capitale. Par sa vocation domestique. Son rôle dans la survie. Par sa présence quotidienne dans le village et les champs comme dans les récits, les dictons, la langue commune où proliféraient arbre et blé à vache, pleuvant comme vache qui pisse les coups de pied en vache. Le nœud s’est défait de lui-même au métier des mots. Vaches folles et vaches sages n’étaient qu’un nuage de langue qui crève en pluie sur le fourrage, que je tendais en bout de fourche au mufle goulu des vaches dominicales.

 

 

 

 

 

 

 

 

www.claude-ber.org

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