Christophe Forgeot

 

Christophe ForgeotPHOTOGRAPHE: Lydia Belostyk

 

(France)

 

 

 

Je t’écris depuis nos histoires. Leurs maux ne fréquentent pas le même fossé et leurs évolutions ne suivent pas la même coulée de neige. Peu importe les différences ; nos joies sont de la même cigale, nos mains partagent la même tranche et nos feuillages bruissent des mêmes fêtes. Ensemble, le plaisir déborde des tiroirs ; ensemble, la toile s’imprime de statues d’ébène et la tanière des jours nous protège. C’est comme s’il y avait un arc par-dessus notre couple, une force bienfaitrice en tonnelle.

 

Avec toi, des pommes de pin s’ouvrent et libèrent des voyages. Des ponts, de blanches écumes et des passages. Deux enfants qui se marient. Nous avons l’impression de vivre quelque chose de grand : nos forts s’effondrent, nos ports s’inondent et les lignes de nos mains annoncent notre chance et notre mélodie ; couleur et senteur naturelles de notre amour. Nos paumes, l’une contre l’autre, s’enracinent en leur terreau, se blottissent sous la forge puis courent parmi les bonnes herbes. Avec toi, je suis un oiseau à la recherche de pains perdus.

 

Je t’écris parce que le retard de nos montres s’accorde. Notre décalage s’unit face à la vitesse sans cesse croissante des joies qui passent. Nous recherchons les mêmes choses : la juste lenteur, la juste distance avec les autres et les événements. Inutile de s’attacher éperdument aux idées ! Nos croyances et nos convictions sont mises en doute, creusées, travaillées, renouvelées ; ainsi, nos statues imaginaires sont du même moule : mi-éphémères, mi-éternelles ; elles sont fragiles et ont tendance à durer en se fendant pour un rien. Elles esquivent les conséquences désastreuses d’une mauvaise intuition ou d’un mauvais présage. Cet élan vers la nature, vers ce qui nous constitue, est une voie royale pour s’élever au-delà des tempêtes, pour grandir face à l’adversité. Parfois, c’est un delta au bout d’une impasse mais, parfois, c’est une issue de secours, une porte en cas d’urgence.

 

Notre élan, cette spontanéité animale, nous permet de détourner les plans d’affairistes que nous croisons, d’éviter les files de moutons et les autoroutes que la vie nous inflige, de déjouer leur carcan et leur sens de la visite. Et parfois, nous y sommes contraints aussi ; cela fait partie de l’existence. Dans ces situations difficiles, ces occupations toutes faites, nos pieds finissent toujours par trouver une masse solide et les sables communautaires qui voulaient nous ingérer ne le peuvent pas. Inexorablement, nous remontons après avoir donné un coup de talon. Nous aimons le cosmos, notre seule société.

 

Mon amour, nos failles sont loin d’être identiques − leur largeur, leur profondeur, leurs causes, leurs conséquences ne sont pas du même tonneau − mais c’est dans la façon de les traiter qu’on trouve des ressemblances. Ou plutôt, dans la manière de ne pas nous laisser engloutir par elles. Nos plaies, bien qu’elles ne se referment pas toujours, voient leur malignité stoppée par des forces supérieures qui nous composent. Ces énergies ne sont non pas dans les cieux ni dans les organisations humaines, mais dans nos cœurs qui résonnent aux sons des arbres. Pour peu qu’on sache les écouter, les forêts nous transmettent leur toute-puissance et, les mains contre les troncs, notre bien-être apprend à battre au rythme des poussées de sève. Lorsque nos mains sont plaquées au sol, c’est au rythme des fougères que nous grandissons. Allongés, le regard au gré des feuillages filtrant le soleil, nous sentons, le long de la colonne vertébrale, la mousse qui est la source des aubiers et nous nous transformons grâce à elle. Nous ne pouvons vivre sans zone humide ; il s’agit là d’une survie ancestrale qui nous vient du fond des âges. La lecture et l’écriture sont nos propres sources humides. Elles alimentent nos fontaines. Ton corps est un village aux seize fontaines. Comme un village de Provence. Non seulement la lecture et l’écriture favorisent la cicatrisation, en lavant nos parts d’ombre, mais elles encouragent et fortifient notre imagination créatrice ; elles nourrissent notre imaginaire. Oh ! nous n’avons rien d’extraordinaire car nous sommes semblables à ces personnes qui passent leur vie à vivre de leurs jardins et de leurs chèvres. La campagne est bonne conseillère : sa pharmacie s’ouvre sans effort.  Vivifiés par une force invisible, comme elle, nous gardons la faculté de s’émerveiller jusqu’aux derniers instants. Comme elle, nous ne cachons pas nos brèches ; nous cultivons l’appétit des images et du sens, dans la lenteur et la confiance. Vue du dehors, cette attitude semble bien mystérieuse, mais il n’y a pas de mystère à proprement parler, juste une attention constructive, une sorte de concentration portée à la nature qui est dans toute chose. Cette nature nous enlace, nous préserve de la routine et des échauffements, des endormissements et des brusques réveils, des enlisements et des heurts, ces coups du sort si cruels et si redoutés.

 

Ma chère semeuse, nos mystères sont de la même soif et nos secrets sont de la même page, au-delà des chocs qui cherchent à nous atteindre. Nous sommes un peu comme ces morceaux de verre qui ont séjourné longtemps dans l’eau, doux au toucher, transparents et opaques à la fois, jouissant de nombreuses aspérités mais refusant obstinément de couper.

 

Je t’écris parce que nos toits aussi se ressemblent : leurs petites tuiles plates et leur couche de mousse bien épaisse. Oui, cette mousse dont je parlais tout à l’heure ; cette source, cette inclinaison pour les choses simples et bonnes de l’existence. Nos toits nous rapprochent. Nous filtrons sur nos pentes la vulgarité, la bêtise, l’aveuglement, en ne retenant que l’essentiel : les composants extra-ordinaires des petits moments de la vie. Et quand ils manquent, ces composants extraordinaires des petits moments de la vie, nous les pillons aimablement, en petits voleurs de jardins secrets. Mon amour, s’il nous arrive de pleurer lorsque nous évoquons le passé, c’est parce que nous rassemblons des hirondelles et nous émigrons avec elles vers d’autres dons, des contrées lointaines et sans haine. Nos larmes sèchent sur un fil, étendues entre deux peines et entre chemises et robes, l’évaporation des tourments parfume discrètement d’une bonne odeur de lessive le fronton de notre enfance. Nos larmes sèchent et leur innocence nous empêche de vieillir, entre la naissance et la mort.

 

Ma tendre vague, toi, ma septième bien sûr, je t’écris depuis la lune qui éclaire nos falaises et je m’échappe avec toi du conditionnement, régisseur des vies piégées. Il est facile de constater l’influence de l’amour sur notre liberté. L’amour est l’espace garant de notre personnalité. Malgré la pensée commune insufflée par les médias mercantiles et les sollicitations occupationnelles venant de toutes parts, nos étrans redeviennent toujours vierges, sauvages. Cette part de sable mouillée laisse la marée la recouvrir puis la découvrir. Ainsi les étrans intérieurs demeurent dans le concert des œuvres grandioses de la nature, sans succomber aux superficialités envahissantes. En chacun de nous, l’étran agit sans avoir l’outrecuidance de chercher à maîtriser ce qui le dépasse ou à combler ce qui, dans un moment d’égarement, lui apparaît comme vide. Alors qu’il est d’une richesse incommensurable pour qui sait lui prêter un peu d’attention. Et la société − on le sait − n’aime pas l’originalité, le spontané, le sauvage. Elle lisse, elle polie, elle caresse dans le sens du poil afin d’engendrer, dans une totale indifférence, le consensus mou et l’aveuglement de l’ignominie au profit du pouvoir et de l’argent. Le mot sauvage revêt, dans ma bouche, une qualité sans prix. Est sauvage, pour moi, celui qui ne connaît pas ou qui refuse le conformisme, dans le seul but de défendre son intégrité. Si son indépendance est menacée, le sauvage rompt avec les fameuses longues files de moutons et leur normalité trop facilement partagée. Je ne confonds pas les adjectifs sauvage et barbare. L’adjectif sauvage garantit notre esprit critique − ainsi que notre marginalité − tandis qu’il émet des signaux et nous préserve des barreaux de la médiocrité. La liberté est la possibilité de choisir − ou non − d’être sauvage.

 

C’est pourquoi, dans la musique du vent, sous le fouet des embruns, quand le ciel craque et que les orages offrent leurs rideaux de pluie, quand les gouttes d’eau jouent des percussions sur une table en fer, quand je te regarde humer l’odeur de la terre, je ne désespère pas de l’Homme. Ton exigence et ta délicatesse sont des fruits inaliénables, des peaux-rouges pour moi-même.

 

Mon cœur, sous l’atelier du forgeron, je nous revois dans la chambre voûtée ; ta manière d’aimer se déplaçait à dos de soupirs puis tu te blottissais au creux de mon désir, tu nichais dans mon ventre-oreiller. Venue danser sur moi, sous le chapiteau de tes bras, dans le plus chaud courant des courants fondateurs, je contemplais tes averses aux seins nus. Après l’amour, comme un tableau de femme alanguie, les bras abandonnés sur l’oreiller au-dessus de la tête, le repos des amoureux, les mains plongées dans un panier de plaisirs ; avec nos lèvres reconnaissantes, nous entrions dans le grenier de la tendresse, pour ouvrir des bonnetières desquelles nous sortions des rires et des baisers, dans l’élégance et la gourmandise des étoiles.

 

*

 

Je t’écris parce que tu acceptes d’ouvrir les yeux sur les pierres tranchantes de ta vie ; celles qui t’ont violentée, qui t’ont laissée sans force, sans choix entre le bien et le mal dans le cahot d’une enfance régulièrement bafouée. Tu me dis que ces pierres ont souvent provoqué les soubresauts de tes frêles épaules, accompagnés d’une assourdissante culpabilité et d’une série de stratagèmes d’évitement. Aujourd’hui encore, de leurs angles toujours affûtés, elles tailladent tes boutons d’or. Car ces pierres sont un chapelet d’horreurs : balafres, morsures, brûlures de l’âme, d’une âpreté profonde et durable, et je me refuse de les énumérer puisque ma lettre n’a d’autre objectif que de te dire combien je t’admire, farouchement belle, opiniâtrement digne face aux figures monstrueuses de la nature humaine auxquelles ces blessures renvoient, aux émotions qu’elles incisent. Ces émotions, tu ne les refuses pas, même les plus terribles, les plus douloureuses, les plus endolories. Tu ne fais pas partie des personnes qui savent les enfouir, en se fabriquant un écran-carapace pour le reste de leur existence. Souvent, d’ailleurs, l’enfouissement est si puissant pour ces personnes, que leurs émotions positives, leurs émotions énergisantes, qui ont été vécues à la même période, disparaissent avec. Et ces personnes deviennent froides, rigides et progressivement impassibles, indifférentes derrière des enceintes défensives, derrière des murs qu’elles ont elles-mêmes bâtis.

 

Tu penses qu’il te serait inutile de lutter contre ces émotions. Le malheur, tu l’as pris à pleines mains, tu le portes dans les contractions de ton cou et de ton dos et tu ne perds pas espoir de retourner sa force contre lui-même, comme le ferait un maître d’art martial. Mais comme c’est le genre de truc qui ne lâche pas sa proie, au mieux, tu parviens aujourd’hui à ce que ce malheur se fasse discret, qu’il se dissimule quelque temps dans les motifs de ta vie, jusqu’au jour où, de nouveau, il jaillit comme un fauve affamé. A ce moment il sort de sa cachette et il te saute à la gorge, te secoue de tout côté jusqu’à t’étourdir de douleurs et jeter ton âme dans la fosse de la dépression. Alors tu as besoin d’isolement quelque temps pour laisser s’échapper la vapeur. Tu es à vif, sans rien comprendre de ce qui t’arrive, ou ne le comprenant que trop, tétanisée comme devant un danger sans retour. Ces émotions qui sortent de toi en sifflant te sauvent alors de la folie et du précipice intérieur. Tu dis que ça marche comme une cocotte-minute : il faut libérer la pression. Et tu pleures. Tu dis que refouler tes émotions ne servirait à rien d’autre qu’à faire monter cette pression jusqu’au jour où tout se fendillerait, où tout craquerait, où tout sauterait.  Tu as habilement déjoué ce piège et tu laisses cette poussée se répandre car elle te permet de ne pas exploser devant l’horreur des faits. Ce que tu veux, c’est juste choisir le moment où ces émotions peuvent s’échapper pour faire baisser la pression. Tu négocies avec elles des intervalles, des intermittences et elles sont tenues de rester dans le vestibule de la conscience, en attendant aussi sagement que possible le moment de leur octroyer cet écoulement qu’elles réclament, comme si elles étaient les avatars inexorables d’un fléau.

 

Je t’écris parce que je te trouve resplendissante lorsque tu lui imposes son coin, à ton malheur, ce chien de chasse à courre, pour qu’il ne vienne pas défigurer ton sourire n’importe quand. Tu acceptes son équipage, certes, mais qu’il se tienne, bon sang ! Qu’il t’épargne de la souffrance supplémentaire en engloutissant les berges de ta renaissance. Qu’il garde sa place s’il doit être inéluctable !

 

Je t’écris parce que tu as appris à choisir entre le bien et le mal, à reconnaître ce qui te va et ce qui te reconstruit : les orgues du jour, la présence du soleil dans la grange, la houle heureuse des bienveillances. Cette force en toi ! mes pousses en sont des rhizomes… Tes yeux remanient les espaces, ton visage régénère le chemin des bonnes herbes et chacun de tes sésames ouvre des cavernes en soi. Oui, mon amour, après les sentiments nécrosés, toujours la grâce des étincelles, l’harmonie des poèmes, des musiques et des voix dans la maison aux fenêtres ouvertes, toujours le clapotis des eaux et la complicité des amants abrités sous l’arche du beau.

 

Je t’aime pour les faveurs cueillies, pour l’aventure donnée ; pour les baies que tu me tends, les tableaux fruités et les élans rendus au centuple. Je t’aime pour l’attachement sans les amarres, pour le lien sans l’étranglement, pour les bons diables et les preuves d’amour spontanées. Je t’aime et, pour lutter avec toi contre ce malheur, pour dégager ses pierres coupantes et en sceller d’autres, pour chasser ses sentiments archaïques et en accueillir d’autres, je pose un baiser sous ton menton pour voir si tu aimes nos heures.

 

Christophe Forgeot

Extrait de Je t’écris depuis ton sourire

 

 

 

 

 

 

 

 

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Christophe Forgeot a publié ses textes dans une cinquantaine de revues et d’anthologies francophones ; avec ses notes de lectures, il collabore à Interventions à Haute Voix, aux Cahiers du sens et à Phœnix. Il a notamment participé à l’anthologie Monsieur Mandela (éditions Panafrika, Silex, Nouvelles du Sud, 2013). En poésie, ses derniers ouvrages sont Murmures d’Eros (Wallâda), Porte de la paix intérieure (L’Harmattan) et Saisir la route (Jacques André éditeur). En outre, il lit régulièrement ses textes dans deux lectures-concerts : Du levant au couchant, voyage de l’Extrême Orient à l’Ouest américain sur la musique des mots (avec le musicien Hervé Fouéré) et L’Homme traversé (avec la musicienne Christiane Ildevert). Son site christopheforgeot.fr donne un aperçu de ses diverses activités artistiques et de ses publications.

 

http://christopheforgeot.fr/

 

 

Du levant au couchant, voyage de l’Extrême Orient à l’Ouest américain sur la musique des mots :

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