Christine Hervé

 

 

(France)

 

 

 

 

Extraits de De l’autre côté de l’eau

 

 

Je ne veux plus aller chez cette grand-mère à carreaux, chez ce grand-père à vélo. Je ne veux plus aller dans ce jardin où on ne peut  pas faire de bouquets, ni croquer les pommes vertes. On ne peut même pas ramasser les escargots, et leur faire faire des courses sur la margelle du puits.

 

 

Heureusement, il y a les déguisements. Les belles robes en satin, les chapeaux et leurs épingles, les chaussures à talons qui me font tituber. Devant le portail sous la tonnelle de roses pompon, je défile pour faire rire les petits voisins. Je crois que je plais à l’un d’eux, alors je danse pour lui la mariée sans soulier. Parfois ils me parlent, mais on n’aime pas que je réponde, alors je leur tire la langue.

 

 

Un tonton vient parfois chez grand-père et grand-mère. Il ne m’emmène pas chez lui car sa  femme ne veut pas me voir. Moi non plus d’ailleurs. Mais ce tonton joue avec moi. On va tous les deux à la plage. A marée haute, je ne peux pas nager quand les vagues sont fortes, alors je saute dedans. A marée basse, on construit des châteaux et on creuse des rigoles et les puces s’affolent alors on rit on rit et elles nous chatouillent.

 

 

Demain je retourne chez ma mère. On est bien toutes les deux. Dans notre maison de la ville. Juste, elle rentre un peu tard le soir. Alors je prépare le dîner, je lis…

 

 

Des histoires de voyages, des romances. Je veux les vivre aussi. Je ne vois plus mon oncle. Il a déménagé. Le dimanche, je vais voir les garçons. On roule sur les dunes et je ferme les yeux. Je fume ma première cigarette. J’emprunte leurs mobylettes. A marée haute, on nage plus loin que les balises, et on se sèche cachés derrière les dunes.

 

 

Je sais, il faut que je m’en aille. Quitter mes amis, c’est facile, je n’en ai plus. Ma mère, elle m’étouffe. Alors je pars. Pour un village de l’autre côté de l’eau. Pour un job au milieu de mouflets.

 

 

J’apprends à causer comme on cause ici. En pain de deux livres. Mon accent prend des couleurs. Mon vocabulaire change de mots. Je loue une chambre chez une vieille dame. Elle porte un ruban de velours autour du cou, une résille sur ses cheveux. Nous prenons le thé ensemble, et j’écoute ses histoires de voyages, de romances.

 

 

***

 

 

C’est drôle comme on se sent différente dans une autre maison. On s’inscrit dans le décor. On devient celle qu’on attendait. Celle imaginée lors de la pose des papiers peints, de la disposition des meubles. Le reflet dans la glace, c’est moi et l’autre confondues. A l’entrée il y a des chapeaux. A choisir. Pour mieux appartenir.

 

 

Ici, rien ne m’appartient, alors je m’approprie tout. Pour tout laisser quand il me plaira. Pas de contrainte, pas d’obligation, pas de conflit. Je me promène quand les ombres sont longues. Parfois je marche longtemps, toujours vers l’océan.

 

 

Là, je respire l’air du large. Les embruns, le crachin. Avec bottes et ciré, je marche la tête dans la grisaille. L’océan m’attire et m’effraie. J’aime ça. Etre face à lui, immobile, quand il tempête à mes pieds.

 

 

Je me crée des repères sur ces chemins de landes, sur ces chemins de côtes. Des habitudes, des souvenirs nouveaux. Et rentre à la nuit de mes promenades.

 

 

Curieuse de cette question du temps. Les uns le vivent élastique, les autres le passent sans s’en apercevoir. Moi je veux y construire des espaces. Des espaces hors du temps pour m’en échapper.

 

 

***

 

 

 
 

 

 

 

 

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BIO-BIBLIOGRAPHIE

 

Née en Bretagne vit à Marseille

 

Lauréate du concours de la Société des Poètes Français, édition 2014

 

Publications :

 

–   Lili la souris et Agnès la tigresse   Une histoire pour enfants

Editions HEMMA.  Collection Lire et délires. 2000

–   Miroirs de lune  Une ribambelle d’haïkus

Recueil autoédité. 2013

–   Haïkus et poèmes publiés dans anthologies poétiques 

de « Flammes vives » 2013 , 2014 et 2015

–   Florilèges publiés dans Revues de Poésie Contemporaine

ARPA : N° 114 Octobre 2015. TRAVERSEES : N° 77 Septembre 2015.

Poésie/première N°62 Septembre 2015

 

Lectures poétiques et musicales

à l’URBAN POETIC Marseille 2016

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