Christine Fizscher

 

 

 

(France)

 

 

Une folle au cerveau brisé, on ne sait quel amour sans nom lui fit perdre la raison. La malheureuse perdit tout, de l’usage des chemises Lacoste portées sur un léger hâle californien à celui de la versification où elle excellait. Jour et nuit elle se masturbait dans de grands râles rompus par des sanglots à arracher le coeur des petits enfants. Sa beauté troublait encore les adolescents du quartier qui allaient parfois se jeter entre ses cuisses de possédée. Au piano elle réduisait des symphonies entières à partir de trois notes. Elle n’avait jamais eu qu’une casserole, incapable de penser à l’achat de la seconde, mais toute sa vaisselle, un service Hermès et d’autres hérités de sa famille disparurent. Elle servait ses visiteurs perclus d’angoisse mais de désir dans des barquettes d’aluminium et ses brouets n’avaient rien de reconnaissable. Seul l’art du feu lui était resté. Elle se montrait capable d’allumer une flambée avec trois allumettes judicieusement placée sous des bûches colossales, en vraie disciple de Zoroastre. Le feu, lui, lui obéissait. Celui de son corps d’où l’âme s’était échappée la dévorait ? Ses cheveux qui avaient toujours été d’or pâle se mirent à flamber doucement autour de son petit visage qui avait contenu une sorte de qualité poétique indéchiffrable pour beaucoup. Cependant les étincelles de sa chevelure et de son regard, parfois violemment ouvert comme celui d’un fauve, évoquaient un sens à découvrir et ne laissaient pas en
paix ceux qu’elle elle ne voyait pas. Les bourgeois  intellectuels du pâté de maison ne raffolaient pas d’elle, ni de son fracas sexuel mais leur tolérance s’était vue mise en demeure de s’exercer. Dans sa
folie flamboyante  et radicalement désespérée les lycéens virent de l’exotisme, des retours nietzschéens, la  synthèse incarnée de ce qui avait précédé le vingt et unième siècle approchant depuis l’antiquité reculée, la fureur encore mythologique contre l’indifférence, la transparence. Car elle ne parlait pas, elle souriait du sourire de l’ange de Reims ou mordait convulsivement ses
proies. Quelques contractuelles dans leur nouvel uniforme ressemblant à celui de l’armée du salut furent attaquées à la gorge après avoir subi le sourire divin. Elles se virent proposer une assistance
psychiatrique pour quelques temps  par le commissariat. L’affaire allait rarement plus loin. Le temps ne passait pas sur la folle et cela inquiétait. Certains allaient jusqu’à se demander si elle n’avait pas gardé assez de raison ou au moins de coquetterie pour se rendre dans des instituts de beauté ou même des cliniques esthétiques. Néanmoins cela paraissait peu vraisemblable et les gens bedonnaient, blanchissaient, s’usaient ou gonflaient alors qu’elle avait l’incandescence d’une torche. Nul rideau à ses nombreuses fenêtres, des lueurs montaient des cheminées été comme hiver.
Depuis sa première jeunesse on lui avait donné de l’argent à elle qui  n’en  avait jamais vraiment manqué, un vieux  marin dans le port au jour de son arrivée dans une île, un bel homme dans une brasserie élégante… Cela se poursuivit. Puis vinrent les cataclysmes. Elle y joua son rôle de torche, tour à tour éclairant et incendiant des groupes de gens de plus en plus larges, toujours muette, habitée par ce rêve érotique intérieur brûlant qui électrisait, émanant d’elle en une nuée d’étincelles qu’on retrouvait aussitôt dans le regard de ceux qui l’avaient croisée. Cependant rien, rien ou si peu de choses se maintinrent à leur place exacte. Quelques survivants de l’épidémie, curieux et voisins, attendris et désireux de pratiquer l’archéologie des temps récents mais bel et bien morts, retrouvèrent des décennies plus tard de courts textes dans une langue par elle de toutes pièces inventée ; le peu que réussit à traduire un maigre étudiant en philologie était d’un lyrisme à ôter la raison. Il la perdit.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Christine Fizscher est française et vit à Paris. Elle est l’auteur de « La Nuit Prend son Temps »  paru aux éditions du Seuil en 2009.

 

 

Christine Fizscher signe avec ce premier roman sa présence d’incontestable écrivain qui ne rend jamais l’amour banal mais, grâce à son style chaud d’une féminité magistralement exprimée, en perçoit les finalités sans espérance et surtout sans éternité. 

La Réforme

 

La Nuit prend son temps fournit des réponses à une question centrale. Christine Fizscher fouille son désir et l’illusion de son désir, dans un texte sûr, parfois puissamment érotique et superbement écrit.

Le  Monde

 

La narratrice nous invite dans un univers tout en sensualité décrit par une plume veloutée et contemporaine. 

Edelweiss (Suisse)

 

Elle a également écrit « La Dernière femme de sa vie » chez Stock, en 2011.

 

Voilà un grand  roman, un très grand roman d’amour-superbement écrit. Et avec quel souffle! Alma, la narratrice de La dernière femme de sa vie, dit tout, absolument tout de sa passion pour André Markhem, passion qui « est un appel de l’infini ».

TRANSFUGE

 

Christine Fizscher possède une très belle plume. Nils C . Ahl.

LE MONDE

 

BELLE DU SENIOR : La passion entre une jeune femme et un septuagénaire. Beaucoup de sexe, un zeste de romantisme.  Et de grosses clefs.   « A côté de Christine Fizscher, Christine Angot ressemble à un auteur pour la jeunesse. » Mouhamed Aïssaoui.

LE FIGARO

 

C’est un des beaux troubles qu’offre encore la littérature, la sexualité des vieux, l’amour des jeunes femmes pour les messieurs âgés. Le livre de Christine Fizscher est saisissant, il a ses défauts, plein, mais un souffle qui les emporte, loin dans un monde que les anxieux connaissent : la douceur d’écrire, la fragilité du résultat.  Christophe Donner.

LE MONDE MAGAZINE

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