Catherine Mavrikakis (Canada) s’entretient avec Felicia Mihali

 

Catherine-Mavrikakis

Copyright : Toma Iczkovits

 

 

 

« Mes textes pensent la condition absurde de l’existence »

 

 

 

Sur le blog de Catherine Mavrikakis que vous pouvez lire à cette adresse :

http://catherinemavrikakis.com, vous avez la biographie haute en couleurs d’une auteure de « mauvaise volonté ».  Née à Chicago d’une mère française et d’un père grec, elle a partagé son enfance entre le Québec, la France et les États-Unis. Pendant dix ans, elle a enseigné la littérature à l’Université Concordia, jusqu’en 2003, lorsqu’elle arrive à l’Université de Montréal. Auteure de  romans, d’essais et d’une pièce de théâtre, Catherine Mavrikakis représente une figure à part dans le paysage littéraire québécois. Difficile à résumer dans une formule, elle traite des sujets peu habituels. Hanté par les démons du passé, le destin de ses personnages est lourd,  peu confortable. D’une certaine manière, la vie les oblige à être désagréables et souvent injustes.

 

 

 

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F.M. : Malgré une carrière et une vie qui pourraient réveiller lenvie de toute femme et auteure, les mots dépression et psychanalyse  reviennent à même votre biographie. Vos livres traitent souvent dun mécontentement métaphysique qui assombrit le destin de vos personnages. Et ce malheur accablant vient souvent du passé (Le ciel de Bay City), des tensions raciales (Derniers jours de Smokey Nelson) ou des liens de famille (La ballade dAli Baba).  Quel est le lien entre votre vécu et ces personnages difficiles à aimer mais impossibles à détester ?

 

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C.M. : Je ne sais pas si ma vie est l’origine d’un pessimisme que j’ai envers l’existence. Malgré des moments difficiles  (comme tout le monde) et oui, aussi une psychanalyse ( comme pas mal d’intellectuels de mon âge ), je ne crois pas être particulièrement triste dans mon quotidien. C’est mon travail qui s’intéresse au tragique. J’ai été très marquée, jeune, par un livre de Camus, Le Mythe de Sisyphe où l’on comprend la situation absurde de l’humain dans le monde. Nous sommes quand même condamnés à mourir, à perdre des gens que nous aimons… Mais comme le dit Camus: « il faut imaginer Sisyphe heureux ». Mes textes pensent la condition absurde de l’existence. J’aime votre expression « mécontentement métaphysique », c’est très juste, mais il faut essayer de profiter des moments  qui échappent à cette lourdeur du « ciel ». Néanmoins, je ne crois pas que la littérature ou la philosophie doivent être joviales… Elles demandent une certaine lucidité.

 

F.M. : Une autre chose qui ma toujours surprise dans vos livres est le choix de vos sujets. Parlons dabord du Ciel de Bay City, paru en 2008. Laction se passe aux États-Unis dans une famille hantée par les fantômes des rescapés de la Deuxième guerre mondiale. Quest-ce qui vous a poussée vers un tel sujet qui révèle à chaque fois de nouvelles horreurs ?

 

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C.M : J’ai été marquée par la Deuxième guerre mondiale. Ma mère l’a vécue, en, France, quand elle était adolescente. Elle ne parlait que de cela, de la guerre… Je suis née en 1961, cela ne faisait pas si longtemps que la guerre avait pris fin, après tout. J’ai donc trouvé très naturel de mettre en scène ce que je connaissais quand même pas mal. De plus, mon éducation philosophique a été  influencée par des penseurs de l’après-guerre: Adorno, Hannah Arendt, par exemple.

 

F.M. : Il y a ensuite Les derniers jours de Smokey Nelson, témoignage échevelé, chargé de haine dun criminel. Il y a évidemment dautres caractères plus sympathiques dans ce roman, mais je dois avouer mon admiration pour votre courage de choisir de tels marginaux, souvent dangereux. À part quelques exceptions magistrales, telle que In Cold Blood, les criminels ne font que les gros titres des journaux à scandale. Pourquoi donc un personnage comme Smokey Nelson ?

 

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C.M. : Smokey Nelson, je l’ai inventé. Il n’existe pas. Il est l’homme ordinaire qui se retrouve à devenir un criminel, et lui-même ne sait pas trop pourquoi. Il a tué mais il ne se rappelle pas tout à fait ce qui l’a poussé à commettre un meurtre. Mais surtout il ne cherche pas à le savoir. Il refuse le discours que l’on met dans la bouche des meurtriers pour que le monde soit capable de les comprendre, de leur pardonner. Il n’est pas seulement un meurtrier, mais ce qu’il est, il ne tient pas à le découvrir et en prison, cela lui ferait mal de chercher en lui son humanité… Il a raison.

 

F.M : En 2014, vous avez publié La Ballade dAli Baba, livre chargé d’éléments biographiques selon vos déclarations, qui sonne la réconciliation entre un père et sa fille. Vassili, alter ego de votre père, est un Grec ayant vécu en Algérie, arrivé à Montréal et engagé dans toute sorte dactivités à la limite de la légalité. Menteur et charmeur, Vassili est ce que la vie dimmigrant la obligé à être. Vous prouvez votre non-conformisme même dans cette manière daborder limmigration (la migrance) qui est souvent vue comme le sacrifice suprême pour le bien-être des enfants.  Pourquoi donc la démolition de ce mythe ?

 

C.M. : L’immigrant n’est pas toujours un vertueux, quand même!  Il y a même  de grands criminels qui quittent  leur pays… Je ne suis pas trop au fait du mythe de l’immigrant qui se sacrifie pour ses enfants. Mes parents ont fait, comme d’autres (immigrants ou pas) des sacrifices pour leurs enfants.  Mais mon père a aussi et surtout vécu sa vie à lui.  Je n’ai pas eu conscience de démolir une image commune à tous les immigrants. Les gens que j’ai fréquentés  et qui venaient d’ailleurs de par le monde, avaient un sens du sacrifice parfois, mais pas toujours. Les choses sont complexes, pas toujours claires.

 

F.M. : Malgré cette relation tordue et les états d’âme du personnage féminin envers un père sournois, la mort signe en quelque sort la trêve entre les deux personnages. Pourquoi donc ? Pourquoi la mort devrait-elle absoudre la quantité des choses non accomplies des parents envers leurs enfants? 

 

C.M : La mort ne change pas les choses qui ont été faites ou ce qui n’a pas eu lieu. Mais il est parfois difficile de rester dans une colère infinie. On peut bien sûr continuer à en vouloir à son père et là, je pense au très beau livre de Michael Delisle Le feu de mon père  où la rage du fils  reste intacte, mais le parcours de mon personnage, Érina,  est de trouver un moyen de ne pas rester encore dans la douleur. Y a-t-il une vraie réconciliation entre le père et la fille dans mon livre ? Oui, bien sûr, mais les dernières pages du livre, où Érina dit, après avoir dispersé les cendres de Vassili, que le père  n’est  désormais  plus rien et qu’il est simplement dans tous les récits qu’elle fera, montrent malgré tout un petit désir de vengeance… Érina n’est pas une simplement une gentille fille.

 

F.M. : Vous êtes professeure à lUniversité de Montréal là où vous enseignez la création littéraire. Quelles sont les forces et les faiblesses  de la nouvelle génération de créateurs ?

 

C.M : Les forces sont multiples. Je trouve que beaucoup d’étudiants ont une envie manifeste de devenir écrivains. Ils assument leur désir, lisent, ont beaucoup d’idées, de talent.  Ils sont dans un processus … Pour les faiblesses (je leur dis tout le temps),  je pense à la technique narrative, la langue… Mais les professeurs sont là pour donner les outils  nécessaires à l’écriture… Tout à coup,  je pense à  un problème peut-être plus profond: l’impression qu’il faut être très jeune un professionnel de l’écriture, qu’il faut publier, être reconnu. Comme si les étudiants n’avaient pas toute la vie devant eux. Je pense que mon travail est de leur apprendre qu’il y a des œuvres qui se déploient avec le temps et que l’écriture est quelque chose qui ne se donne pas en un jour.

 

F.M. : Et la littérature québécoise dans son ensemble ? Les choses ont-elles changé depuis votre début en 2000, qui coïncide aussi avec mon arrivée au Québec. Je me rappelle que parmi les premières chroniques que jai lues dans le magazine Voir c’était sur votre premier livre, Deuils cannibales et mélancoliques. Je navais pas lu votre livre, mais votre nom ma beaucoup plu et je me disais que je suis dans un pays où il y a peut-être de la place pour des auteurs avec des noms étrangers.

 

C.M. : Mais bien sûr qu’il y a de la place pour des auteurs avec des noms étrangers! À part quelques textes très rares qui m’ont traitée de néo-québécoise ou des gens pas très futés qui se demandent si l’on peut écrire sur le Québec encore et si la mode n’est pas aux textes qui parlent d’ailleurs…, je n’ai jamais senti de réelles critiques de mon travail basées sur mes origines ou mon parcours… Bien sûr, c’est un élément biographique et je parle de cela dans mes livres, mais franchement, je ne vois pas la littérature québécoise comme un club fermé.   Je ne nie pas qu’il y ait des modes, des choses qui participent à la reconnaissance, au succès qui n’ont rien à voir avec la qualité littéraire des textes, mais cela joue dans tous les sens: parfois cela favorise les noms étrangers, parfois pas. Néanmoins je ne vois pas une conspiration contre l’ailleurs. Non.

 

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F.M. : Dans cette littérature doublement minoritaire par rapport à celle française et canadienne, quelle serait la place des auteurs migrants ? Tout dabord, seriez-vous daccord avec ce terme ?  Sinon, quelle serait la place des auteurs venus dailleurs ?

 

C.M. : C’est vrai que je déteste l’expression « auteur migrant »: vous avez vu juste.  Moi, en littérature, je suis quelqu’un qui pense que c’est le texte qui  est important.  Pour des raisons commerciales, les livres sont étiquetés. Ils se présentent comme des produits de l’existence d’untel. Ils deviennent autre chose que ce qu’ils sont.  La littérature, ce n’est pas seulement la représentation d’une ethnie, d’une nation, d’une vie. Cela peut parler de tout cela, mais cela doit présenter quelque chose d’autre, autrement cela reste du témoignage, du reportage.  Les auteurs venus d’ailleurs sont comme les autres. Victor-Lévy Beaulieu qu’on voit souvent comme l’auteur québécois par excellence, est influencé par Hugo, Melville, Joyce, même s’il écrit sur le Québec. En ce sens, lui aussi, est un auteur migrant, qui se promène dans l’espace littéraire. Les auteurs immigrants n’ont pas le monopole de l’immigration… Heureusement… Et les auteurs nés au Québec n’ont  pas le privilège de la terre québécoise.

 

F.M. : Quels seraient vos auteurs québécois favoris et pourquoi ?

 

C.M.: En ce moment, Michael Delisle que j’adore et obtient enfin la reconnaissance qu’il mérite. Claude Gauvreau qui était un génie. Nicole Brossard, parce que son œuvre est  grande, ample. Denise Desautels, Louise Dupré, Ying Chen,  Étienne Lepage, Sophie Bienvenu, mais les listes sont toujours un peu fastidieuses et bébêtes.

 

F.M. : – Quels sont les auteurs canadiens favoris et pourquoi ?

 

C.M.: – Anne Carso, Anne Carson, Anne Carson. Tomson Highway.

 

F.M. : Merci infiniment pour cette interview.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Les œuvres de Catherine Mavrikakis : Deuils cannibales et mélancoliques (Trois, 2000), Ça va aller (Léméac, 2002), Fleurs de crachat (Leméac, 2005), Le ciel de Bay City, (Héliotrope, 2008, Sabine Wespieser, 2009), Les derniers jours de Smokey Nelson (Héliotrope, 2011) et une pièce de théâtre Omaha Beach (Héliotrope, 2008). Elle a écrit un essai-fiction sur la maternité avec Martine Delvaux: Ventriloquies (Leméac, 2003) et rédigé un essai: Condamner à mort. Les meurtres et la loi à l’écran (PUM, 2005). En 2010, elle fait paraître L’éternité en accéléré (Éditions Héliotrope)  où elle a condensé les entrées de son blogue.

 

 

 

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Par Felicia Mihali

 

Felicia Mihali

 

 

NOTE BIOBIBLIO :

 

Journaliste, romancière, et professeur, Felicia Mihali vit présentement à Montréal. Après des études en français, chinois et néerlandais, elle s’est spécialisée en littérature postcoloniale à l’Université de Montréal, où elle a également étudié l’histoire de l’art et la littérature anglaise. Son premier roman, Le pays du fromage, a été publié en 2002 chez XYZ Éditeur, suivi par Luc, le Chinois et moi en 2004, et La reine et le soldat, en 2005, Sweet sweet China en 2007, Dina en 2008, Confession pour un ordinateur, en 2009 et L’enlèvement de Sabina, en 2011. Depuis 2012, elle écrit aussi également en anglais. Son premier livre, The Darling of Kandahar a été sélectionné par la célèbre émission Canada Reads dans le top des dix meilleurs livres québécois. En 2104, elle publie son deuxième roman an anglais, A Second Chance.

 

http://www.feliciamihali.com/www/home.html
 

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