Catalin Tîrlea

 

 

 

 

(Roumanie)

 

 

MON FRERE JUMEAU

 

 

 

 

J’ai compris maintenant que vivre, c’est en fait une question de chance. Ou que c’est du moins ainsi qu’on le voit par l’autre bout de la lorgnette… notre bout, à nous ! La plupart des gens meurent par mal­chance ou à cause d’une mauvaise organisation de leur vie, ce qui, permettez-moi de vous le dire (en fin de compte, cela m’est égal maintenant que vous le permettiez ou non !) est aussi une sorte de malchance, bien que certains croient qu’il s’agisse de volonté. C’est en réalité une malchance très peu différente de celle qui consiste à recevoir sur la tête un pot de fleurs tombant par hasard d’un balcon au moment précis où vous passez tranquillement dessous pour aller chercher du pain à la boulangerie du coin. Mais vous tirer une balle dans la tête ou mourir d’une cirrhose sur un lit d’hôpital, on peut dire aussi que c’est de la mal­chance. La balle ou la cirrhose ne sont rien d’autre que les formes plus sophistiquées de ce même pot de fleurs qui, dès votre naissance, était programmé pour vous tomber sur la tête, au moment où vous iriez acheter du pain à la boulangerie du coin. Ce qui est écrit est écrit… C’est bien ce que l’on dit, pas vrai ?

Je n’ai jamais su t’aimer autant que maintenant, Andreï! Parce que maintenant je t’aime avec plus d’intensité, plus douloureusement que jamais : aussi paradoxal que cela puisse paraître, t’aimer est tout ce qu’il me reste à faire. Avant (tu vois, chez nous on en est arrivés à tout rapporter à cette notion : avant ou après…) je t’aimais comme peuvent généralement le faire ceux qui sont en mesure d’y consacrer cinq à dix minutes par jour, parce qu’il y a en plus le petit déjeuner, les embouteillages, la routine au boulot, les copains avec qui on va prendre un pot de temps en temps, le film américain à la télé et tout le reste. Parmi tout cela, les plus sentimentaux parviennent à glisser les cinq minutes d’amour pour l’autre : une main serrée, un regard plus tendre, une étreinte plus chaleu­reuse que les embrassades formelles de la journée dont nous comblons nos connaissances pour leur prouver qu’ils ne nous sont pas indifférents, alors qu’ils le sont bel et bien. Entre nous, tu le sais bien, cet amour quo­tidien de cinq minutes a toujours existé, comme la douche qu’on prend par habitude, même si, parfois, nous avons eu chacun des moments où nous en avions honte. Nous en avions honte, parce que nous le ren­contrions trop rarement dans le monde que nous fré­quentions, où sévissaient les amours exaltées et ridicules d’un soir ou de quelques mois, notre amour ne leur ressemblait pas du tout, il avait l’air plus nigaud, plus larmoyant, enfantin en quelque sorte ; comment aurait-il pu en être autrement ?

Mais, bon, ce n’est pas ce que je voulais dire…

 

Au milieu des années 70, il y avait bien un quart de la population féminine de Bucarest qui avait entendu parler de la doctoresse Coman, des mères, des femmes enceintes ou qui étaient sur le point de l’être. Une bête sauvage, un boucher en jupons, un monstre — disaient certaines. D’autres par contre affirmaient que c’était, certes, une femme plutôt sévère, plutôt dure, mais aussi que ce maudit métier finissait par imposer ce genre de caractère. Par contre elle était professionnellement parfaite, personne n’aurait pu dire un mot de travers à cet égard. Celles qui n’avaient pas eu l’occasion d’écarter les jambes sur le lit d’examen, qui n’avaient pas senti sa main fouiller leurs entrailles à la recherche de fibromes gros comme des pommes et ignorés pendant des années étaient les seules capables d’en raconter des vertes et des pas mûres sur le compte de Madame le docteur Coman. Les autres, dès qu’elles étaient sor­ties de l’hôpital, se précipitaient à l’église et la fai­saient mettre sur les listes d’intentions de prières, dans les paroisses de Domnita Bàlasa ou de Boteanu et elles fourraient dans les poches de ses blouses empesées, accrochées au porte manteau, des enve­loppes bourrées de billets valant bien deux à trois mois de salaire d’une ouvrière du textile. Il y avait aussi des femmes de la campagne qui venaient la voir, depuis les communes environnantes ou du fond de la Moldavie, avec des cabas pleins à ras bord de fro­mage, de pots de crème ou de dindes gavées, ou encore les chauffeurs massifs de ces dames de la Nomenklatura, chargés de paquets qui embaumaient le Chanel ou le café haut de gamme, apportés d’Occident par les voies détournées du Commerce extérieur. Madame le docteur Coman s’était habituée à tout accepter — les cartouches de Kent, bien qu’elle ne fumât point, les robes sophistiquées des grandes maisons de couture, bien qu’elle ne portât que des tailleurs stricts, à coupe droite, les dindes et le fro­mage de brebis, les enveloppes d’argent, tout cela en vertu d’une tradition, à laquelle elle s’était soumise, même si elle ne l’approuvait pas. Mais rien de tout cela ne modifiait sa manière d’être, rude, presque sol­datesque, à laquelle elle devait en grande partie sa réputation de terreur des femmes de la ville et qui l’avait imposée aux yeux de ses confrères.

Quand une de ces poulettes pleines de fibromes ou bien tombées enceintes sans le vouloir, entrait dans son cabinet et commençait ses circonlocutions : voyez-vous, c’est que… patati, patata… elle vous l’envoyait bouler vite fait :

— Ecoute, ma vieille ! Ici tu n’es pas venue chez le médecin… moi, je ne suis pas médecin ! Moi, je suis « conologue », c’est tout autre chose ! Et si tu veux que je m’occupe de ton cas, dépêche-toi de grimper sur ces étriers, avant que je ne change d’avis et que je te mette à la porte…

L’autre ouvrait des yeux grands comme des sou­coupes et à partir de cet instant ne se disait plus que : à la grâce de Dieu ! Qu’elle vive ou qu’elle meure, ça ne comptait plus, l’important c’était que son mari n’oublie pas de fourrer l’enveloppe dans la poche de la doctoresse, ou enfin, de ce qu’elle disait qu’elle était…

Il est vrai que dans ce portrait de Victoria Coman du milieu des années 70, on ne retrouvait que peu de traits de la jeune fille maigre et longue comme une perche, arrivée à Bucarest en 1948, depuis un grand village cossu du nord du pays. Elle avait eu droit, là-bas, à une enfance traditionnelle, à l’abri des soucis, puis à deux années au lycée de la petite ville voisine Elle n’avait pas 16 ans quand la famille Ràutu, venue, on ne sait pourquoi dans leur village par un été plu­vieux, avait décidé de l’emmener à Bucarest avec la promesse de l’héberger, de la nourrir et de lui faire poursuivre ses études. Elle, la camarade Ràutu, était plus ou moins du coin, mais elle était partie de chez elle depuis longtemps, s’était établie à Bucarest et était devenue l’épouse du camarade Ràutu, un activiste avec des responsabilités au Parti, qui était passé par la Grande Assemblée Nationale, puis par la Planifica­tion, pour arriver quelque part dans les hautes sphères. À Bucarest, ils habitaient tous seuls dans un grand appartement et, devant l’immeuble de la rue Glinka, une énorme Volga stationnait, avec son chauffeur ; le camarade Ràutu y disparaissait chaque matin pour en ressortir le soir, harassé. Ils avaient aménagé pour la jeune fille une grande chambre, avec un bureau et un vaste lit et ils s’étaient mis à l’appeler Victoritza. Elle était en terminale quand ses parents étaient décédés, elle n’avait jamais su comment et pourquoi, et le cama­rade Ràutu avait fait des papiers d’adoption, lui avait caressé la tête et lui avait demandé de l’appeler papa.

Les années de lycée qui lui restaient à faire, puis celles qu’elle passa à la Faculté de Médecine, furent pour Victoritza une période d’adaptation à la grande ville. La fille du camarade Ràutu, de la Planification, vivant entre le portrait de Staline, religieusement accroché au mur par ses parents adoptifs, et l’odeur acre des vivisections dans les laboratoires de la faculté, comprit vite que le triple saut périlleux social qu’elle venait de faire malgré elle en peu d’années était capricieux et plein de risques. Un exemple : un beau jour (enfin, façon de parler !), la Volga du cama­rade Ràutu cessa d’apparaître, noire et imposante à la porte de l’immeuble. Victoritza était peut-être en deuxième année de médecine et ne comprenait pas grand-chose à la planification. Ce qui est sûr, c’est que le camarade Ràutu, auquel elle avait réussi, non sans mal, à dire… « tonton », était dans une colère noire et que la camarade, c’est-à-dire tante Pica, par­lait à mots couverts de quelque chose qui finissait toujours par le mot « canal ». D’autres Volgas, qui avaient l’air moins imposantes et plus sinistres, sta­tionnèrent pendant quelques jours devant l’im­meuble de la rue Glinka, « tonton » fut absent de la maison plusieurs nuits et il sortait sans cravate. Puis, soudain, tout redevint normal : la Volga aussi, la vraie, bien sûr, et les nuits et les cravates du camarade Ràutu. Cela avait été une erreur. Une erreur qui avait fait comprendre à Victoritza à quel point sa situation de fille du camarade Ràutu était fragile et à tante Pica combien son mari avait eu raison de lui imposer des études supérieures au lieu d’en faire une jeune fille de la maison, sans compter que les premières compé­tences médicales de Victoritza s’avéraient bien utiles lors des jours et des nuits… d’erreurs.

C’est toute la famille Ràutu qui tira des enseigne­ments de ce malheureux incident. Ainsi, un dimanche après-midi, à table, à une époque où l’on ne savait pas pour combien de temps encore la Volga du camarade Ràutu allait briller devant la porte de l’immeuble, comme au bon vieux temps, mais avec encore plus d’éclat aurait-on dit, tante Pica eut un sursaut. On servait la tchiorba, c’est pourquoi l’in­tervention abrupte de son épouse ne sembla pas troubler outre mesure le camarade Ràutu, appliqué à gratter un bout d’os, mais surprit grandement la jeune étudiante en médecine :

— Victoritza, mon petit, tu es une grande jeune fille à présent, tu as 22 ans… Tu ne crois pas qu’il serait temps que tu te maries ? !

À vrai dire, elle n’y avait jamais pensé sérieuse­ment. Une vague amourette d’adolescente, dans son village du nord, puis quelques relations « de prin­cipe » avec ses camarades d’études — c’était tout pour le moment. Ce n’était pas non plus une beauté, il faut le dire : grande, maigre, plate, elle ne déchaî­nait pas les passions sexuelles, par contre elle susci­tait la sympathie par sa manière d’être, ouverte, un peu rude, vive et sans façons. Mais maintenant, la question se posait en de tout autres termes.

Dans la semaine qui suivit, elle fit la connaissance de son futur époux. Vasile, le chauffeur, envoyé par le camarade Ràutu, vint à la faculté, la fit excuser pour le dernier cours, l’embarqua dans la Volga et la déposa devant l’immeuble. Là-haut, le couvert était déjà mis pour le dîner et les deux hommes trin­quaient à la vodka.

Valeriu Coman n’était pas un bel homme, lui non plus. Il avait à l’époque 28 ou 29 ans, mais une calvi­tie indiscutable envahissait déjà le sommet de son crâne. Il n’était pas très grand, un peu plus petit même que Victoritza, mais son visage frappait par la fermeté des traits et sa bouche bien dessinée aux lèvres charnues. Il avait travaillé quelques années sous les ordres du camarade Ràutu, et avait été récemment muté aux Affaires étrangères. C’était un jeune cadre plein d’avenir et d’espérances, un de ces jeunes loups qui allaient prendre les rênes du pays.

Quand il vit entrer Victoritza, longue et fatiguée, avec sa robe simple, ses maigres épaules couvertes d’un gilet de laine, le camarade Valeriu se leva, un chaud sourire illumina son visage et, avant même de se présenter, il se tourna à demi vers son futur beau-père pour dire d’un ton doux et paisible :

— Elle est très bien, camarade Ràutu !

« Et si tu veux mon avis, à moi : va te faire f… ! » pensa Victoritza à cette seconde, sans l’ombre d’une hésitation. La noce, ou plutôt le mariage civil, eut lieu trois semaines plus tard au Conseil populaire de l’arrondissement de Bàlcescu. Et c’est ainsi que Victoritza ou, plutôt la camarade Victoria Coman, passa à une nouvelle étape d’adaptation, sans avoir fini la précédente.

Une période d’adaptation en ce sens que, peu de semaines après, elle dut renoncer à sa chambre de la rue Glinka pour déménager, à proximité, dans le quartier réservé aux activistes de haut rang, dans une grande maison, en réalité une villa à un étage, isolée, séparée des autres maisons par de grands jardins obs­curs la nuit, avec un soldat en faction devant la porte et une employée de maison. La maison ne leur appar­tenait pas, c’était un logement de fonction, une sorte d’hôtel provisoire pour le camarade Valeriu, qui lui annonça bientôt qu’il devait s’absenter pour un mois en raison de je ne sais quelle mission. Victoria prit peur. Elle ne pensait pas un seul instant rester seule dans ce gigantesque caveau où, la nuit, même le sol­dat en faction faisait sous lui d’épouvante. Elle fit sa valise et retourna rue Glinka, à la grande joie, sur­tout, de tante Pica. Enfin au bout de six mois on leur attribua un logement normal, dans une maison à étage, un immeuble ancien, où ils occupaient quatre pièces au rez-de-chaussée avec une entrée séparée. À l’étage au-dessus, les anciens propriétaires de la villa habitaient dans trois pièces avec de nombreuses dépendances. C’était un couple âgé avec lequel Victoria noua des relations chaleureuses, interrom­pues quelques années plus tard par le décès presque simultané des deux vieux. Elle n’avait guère de chance dans ce domaine, ses parents étaient morts l’un après l’autre, ses voisins de même et ses parents adoptifs allaient bientôt disparaître ensemble, tante Pica d’un cancer et son mari d’une opération de la prostate ratée, à peine trois mois plus tard, vers la fin des années soixante.

Désormais le temps se mit à couler. Examens de Valeriu, encore et toujours, indispensables à sa car­rière diplomatique qui visait un poste d’ambassa­deur ; démarches pour obtenir l’extension de la surface habitable, péniblement acquise, mais à la suite de laquelle ils devinrent propriétaires de toute la maison ; les travaux, l’escalier intérieur, les divers aménagements ; ses examens à elle, interminables eux aussi, pour s’assurer les diplômes tout aussi indis­pensables à sa carrière médicale ; les vacances à deux, en voyages bien organisés dans les capitales des pays socialistes, puis le premier choc de l’Occident : le Paris des années soixante, dont elle tomba follement amoureuse au grand amusement de Valeriu qui en avait vu d’autres, enfin le poste à Elias, le transfert, la première nomination en tant que second secrétaire à une ambassade peu éloignée, les dilemmes et les bou­leversements d’une séparation qui allait devenir chose normale dans les années suivantes.

D’ailleurs, sur les quelque trente années de leur mariage, Valeriu n’avait guère passé que les dix pre­mières chez lui avec Victoria, Vicky, comme il avait coutume de l’appeler. Chez lui, façon de parler… non qu’il ait été en poste dans je ne sais quel coin reculé du monde, mais il était tout le temps parti, car tel était son métier. Et emmener Vicky avec lui, la question ne se posait même pas. Ce fut le seul point de leur exis­tence commune sur lequel Victoria ne céda jamais : sa carrière de médecin devait se dérouler naturellement, sans interruptions, sans anicroches, sans hésitations. Et sur ce point le camarade Ràutu l’avait soutenue aussi longtemps qu’il avait vécu :

— Victoritza, mon petit, disait-il, lui, il a un tra­vail à hautes responsabilités, c’est vrai. Mais ton métier est aussi une sorte de travail à hautes respon­sabilités, alors, veilles-y !

Elle y veilla, madame le docteur Coman, et c’est ainsi qu’elle se retrouva sur les listes d’intentions de prières de l’église Boteanu, au titre de terreur des fibromes de Bucarest et d’ailleurs. Dès le début des années soixante, Valeriu fut presque tout le temps absent, en poste dans divers pays du camp socialiste, puis pour tout un mandat dans un pays d’Asie, suivi d’une très longue période dans quelques capitales d’Amérique latine. Ambassadeur extraordinaire et plénipotentiaire. En 1982, pour l’anniversaire de leurs trente ans de mariage, il était à Buenos-Aires. Il invita Vicky à venir fêter l’événement ensemble, comme il l’avait fait cinq ans auparavant pour leurs noces d’argent, mais cette fois-ci la doctoresse ne s’y hasarda point. Cinq ans plus tôt, ce n’était pas la même chose, les enfants étaient petits, elle pouvait pendant trois semaines laisser quelqu’un d’autre s’occuper d’eux, mais maintenant, ils étaient grands, ils étaient en quatrième et ils avaient besoin d’elle autant que de l’air qu’on respire. Le camarade Coman n’eut pas le choix, c’est lui qui fit le voyage. Il apporta des cadeaux exotiques aux enfants qui leur firent un grand plaisir et offrit à Vicky une statuette de bronze de plus de cinquante centimètres de haut, représentant la Vierge, dans une attitude pieuse, enveloppée d’un voile dont les plis dorés paraissaient souples et soyeux. C’était du bronze massif, avec un socle en bronze lui aussi, sur lequel étaient gravés les mots « Virgin Mary ». La statuette lui avait coûté un prix fou et une foule de formalités douanières, mais Monsieur l’Ambassadeur s’en était bien sorti. Il savait combien Vicky appréciait ce genre de cadeaux, aussi la statuette trouva-t-elle une place d’honneur dans la salle de séjour du rez-de-chaussée, près de la bibliothèque, à même le parquet bien ciré.

Deux semaines plus tard, le camarade Coman repartit pour reprendre son rôle d’ambassadeur. Dans l’avion il se remémora avec plaisir le succès de la fête, les conversations avec ses amis, les instants passés près de Vicky, les progrès des enfants. Le len­demain de son arrivée dans la capitale d’Argentine, pour prolonger un peu, au loin, les bons moments de la fête, il demanda à la cuisinière de lui préparer des sarmalé. Ileana, native de Bucovine, épouse d’Ilie, chauffeur de l’ambassade, et parvenue, grâce à lui à fréquenter tant de capitales du vaste monde, était au désespoir quand le camarade ambassadeur exprimait de telles exigences. D’abord, où allait-elle trouver un chou en saumure dans tout Buenos-Aires ? Il est vrai qu’elle en avait acheté une fois, deux ans auparavant, dans une boutique de banlieue tenue par des Bul­gares, mais il était dur et filandreux car il n’avait pas macéré comme il fallait. Elle envoya encore une fois

Ilie voir ce qu’il pouvait faire, dans l’espoir qu’il trouverait quelque chose de plus convenable. Deux heures après, celui-ci était revenu, baigné de sueur. Il n’avait trouvé qu’une pile de feuilles de vigne chez des grecs.

—   Eh, Ilie, moi j’peux pas faire ça ! Si ç’t homme m’a demandé des sarmalé, c’est qu’il a envie de sar-malé, pas de dolmas. Ça n’a rien à voir…!

—   Ben, vas-y, toi, demande-lui, il aime peut-être bien ça ! Comment peux-tu savoir de quoi il a envie, tu es allée voir dans son ventre, toi ? Et puis, je t’avais bien dit que les Bulgares avaient fait faillite et du diable si on peut trouver ailleurs du chou en sau­mure, à Buenos-Aires. Je t’avais pas dit, moi, qu’il fallait le faire nous-même, le tonnelet de saumure… ?

Ça, c’était tout Ilie, quand il se mettait à râler, il en avait pour une bonne demi-heure, si ce n’est plus. Au volant, c’était pareil : « Jamais, il passe au vert, le feu, et regarde moi celui-là, qui traverse n’importe où, et l’autre, là, avec son pot d’échappement qui nous enfume… » Que voulez-vous, il avait passé trop d’années loin de chez lui et il avait de plus en plus le mal du pays, ce qui se traduisait en ronchonnements à tout bout de champ ! Si ça se trouve, il a raison, pensa Ileana. Elle n’avait qu’à aller demander au camarade ambassadeur, il aimerait peut-être les petites roulades de feuilles de vigne…

Elle monta lentement les marches jusqu’au premier étage, où se trouvait son bureau et donna un petit coup discret à la porte, pour ne pas le déranger. Pas de réponse. Elle frappa encore une fois, puis appuya sur la poignée de la porte. En l’ouvrant, elle vit le cama­rade ambassadeur, affalé, la tête sur le bureau, les bras ballants. Il était mort en lisant son courrier et sa tête était tombée sur une pile d’invitations à diverses récep­tions, à des concerts, des réunions. C’était l’été 1982, Mihai et Andreï venaient tout juste d’avoir douze ans.

 

Tu te souviens de l’enterrement de papa, dans ce cimetière militaire aux marges de la ville ? Il tombait une pluie fine et le temps était frisquet. Maman nous avait fait mettre les complets noirs commandés sur mesure, en urgence, dès qu’elle avait appris la nou­velle. Nous étions en vacances, papa venait juste de repartir et nous ne nous attendions pas à ce qu’il revienne si vite, dans ce cercueil en métal noir. Il nous avait gâché nos projets, comme d’habitude, nous avions raté à cause de lui une colonie de vacances au bord de la mer, où nous ne sommes jamais allés, bien sûr. Cette douleur aiguë à l’intérieur de la joue que je me mordais pour ne pas éclater de rire, comme cela m’arrivait à l’école, quand, assis sur notre banc, tu des­sinais des bêtises sur la mélamine grise du pupitre qu’on pouvait vite effacer avec un peu de salive, si bien que la prof n’avait pas moyen de nous attraper — cette douleur, je ne l’oublierai jamais. J’étais à la droite de maman et je lorgnais vers toi, qui étais à sa gauche. Je t’ai vu de profil à ce moment-là, les larmes ruisse­laient sur ta joue droite et tes lèvres tremblaient. J’ai eu envie de rire parce que je ne comprenais pas quelle raison tu avais de pleurer, toi, alors que personne autour de nous ne pleurait, pas même maman. Elle n’a jamais été la personne dure qu’elle voulait paraître, tu le sais bien, mais alors elle ne pleurait pas parce qu’elle avait sans doute pleuré à la maison, quand on lui avait annoncé la nouvelle, ou à l’aéroport, quand on avait amené le cercueil, va savoir. Maintenant, au cimetière, quand on ne pouvait même pas voir papa, sous le lourd couvercle de métal, elle n’avait plus aucune raison de pleurer… Ou bien elle n’en avait plus la force ! Alors, toi, pourquoi pleurais-tu ? Je n’y comprenais rien et cela me donnait envie de rire par je ne sais quelle alchi­mie des sentiments, mal répartis ou inversés. Je me mordais l’intérieur de la joue droite avec les molaires, tendu et faisant bien attention à ne pas laisser échap­per de ma gorge les sons étranges qui m’avaient enva­his, quand soudain, je les sentis disparaître pour laisser place à un vide immense qui s’installait en moi pour la première fois, un abîme intérieur que tu n’as jamais senti, mais dans la terreur duquel j’ai vécu toutes ces années. C’est alors que je me suis senti seul pour la première fois, non parce que papa nous avait quittés, loin de là ! — sa disparition n’avait rien a voir, c’est un homme déjà parti qui s’en allait, un homme que nous connaissions a peine, il n’était pratiquement qu’une voix grave au téléphone, une fois par semaine, c’était un père pour les vacances. Ce qui s’en allait alors, c’était une absence déjà consommée — raison de plus pour ne pas comprendre tes pleurs ! Ce n’est donc pas parce que papa nous avait quittés que je me sentais si seul, mais parce que je me rendais compte pour la pre­mière fois que tu commençais à me quitter, toi !

À la fin des années 60, à l’époque où elle avait perdu, au cours du même été, tante Pica et le tonton, c’est-à-dire le camarade Ràutu, Victoritza était deve­nue depuis longtemps Vicky, pour son mari si souvent parti, son excellence Monsieur l’ambassadeur Valeriu Coman, et sa renommée de gynécologue et d’épouse de diplomate avaient consacré l’image de Madame le docteur Coman, une femme imposante, loin à présent de la silhouette osseuse d’il y a 15 à 20 ans. Ce n’était pas une belle femme, elle ne l’avait jamais été, même si son corps avait pris, par périodes, des formes plus appétissantes. Mais elle n’était pas le genre de femme à affoler les hommes ; ceux-ci l’abordaient avec cour­toisie, mais avec précaution. Dans l’ambiance rigide de cet hôpital pour militants du parti, où les médecins avaient des dossiers soigneusement étudiés, les rela­tions entre confrères se fondaient en tout premier lieu sur la suspicion, et personne n’avait envie de s’embar­rasser d’intrigues amoureuses.

Une seule fois, une étrange aventure était venue rompre la monotonie rigoureuse dans laquelle madame le docteur Coman vivait les trois quarts du temps. Elle était arrivée à l’hôpital Elias un ou deux ans auparavant, après une mutation non dépourvue d’émotions. Le service de maternité était restreint, seules les épouses des « huiles » ou leurs proches parentes venaient y accoucher. Son « patron », le docteur Alexandrescu, était un homme grand et cos­taud, taillé à coups de hache, excellent praticien. Il usait souvent d’un langage obscène, à la grande hor­reur de ses subalternes ou à leur plus grand amuse­ment, et avec les infirmières il se montrait brutal et injuste. Une nuit où le docteur Coman était de garde, la fille d’un premier-secrétaire de Giurgiu ou de Dâmbovitza fit une complication. Il aurait fallu pra­tiquer une césarienne, mais, pour ce faire, des appro­bations exceptionnelles étaient indispensables. L’enfant finit par sortir après quatre heures environ d’un véritable cauchemar, mais il mourut aussitôt dans les bras de la doctoresse. Elle vivait ce genre de choc pour la première fois. Exténuée, moralement à bout de forces, elle s’enferma dans sa chambre et éclata en sanglots. Vers le matin, le docteur Alexandrescu fit irruption dans sa chambre. Il la releva brutalement, lui flanqua une paire de gifles puis la renversa sur le lit et se coucha sur elle. Ce fut une sorte de viol auquel elle fut incapable d’opposer la moindre résistance. Quand elle le sentit lui vriller les entrailles, elle s’abandonna totalement, dans une sorte de transe libératrice. Le tout ne dura pas plus de cinq minutes. Valeriu était en mission à Prague ou peut-être à Sofia. Le docteur Alexandrescu se releva, remonta son pantalon, il l’examina comme une patiente convalescente, puis quitta la pièce pour vaquer à ses occupations. Longtemps après, Victoria observait encore attentivement la grosse brute qui l’avait tirée de sa crise de façon si… personnelle et par moments elle aurait peut-être souhaité qu’il renouvelât son exploit dans des circonstances moins stressantes, mais son confrère ne lui donna pas le moindre signe d’encouragement et il semblait même n’avoir aucun souvenir de ces instants-là.

Quelques années plus tard seulement, quand leur relations se furent fondées sur un solide respect pro­fessionnel, et après quelques réveillons partagés avec leurs familles respectives, le docteur Alexandrescu fit à Victoria un nouveau cadeau, encore plus insolite que celui du matin dans la chambre de garde de l’hô­pital Elias. On était à l’aube de l’été 1970, les arbres avaient déjà tout leur feuillage, mais ce matin-là conservait quelque chose de la fraîcheur du prin­temps. Victoria participait au rapport de garde d’un air vaguement absent, la tête ailleurs aurait-on dit. Le docteur Alexandrescu fixa à plusieurs reprises son regard sur elle et à la fin il lui demanda de rester un instant. Les autres médecins s’égaillèrent, chacun à son travail et ils restèrent seuls, tous les deux.

— Cet après-midi, à quatre heures, tu iras à Polizu, voir le professeur Stefanache. Hier à midi deux jumeaux monozygotes sont nés, qui sont main­tenant dans son service. La mère avait accouché à la maison, on l’a amenée à l’hôpital dans un état lamen­table, elle n’avait pas de papiers. Cette nuit elle s’est envolée, elle s’est enfuie du service et le nom qu’elle avait donné est certainement faux. Crois-moi, Vicky, c’est une chance rare !

—  C’est quoi ? demanda la femme.

—  Des garçons. Le professeur Stefanache m’a passé un coup de fil ce matin. Il est au courant de votre situation, je lui ai expliqué.

En quelques jours à peine les actes d’adoption furent établis, Valeriu était rentré au pays de toute urgence et il avait résolu tous les problèmes, en sau­tant quelques ennuyeuses étapes administratives. Une semaine plus tard Andreï et Mihai entraient dans la famille Coman. Victoria avait 38 ans et était brusquement devenue maman. Les bébés commen­cèrent à pousser, nourris au lait en poudre, bien sûr, et au bout de quelques mois, ils furent confiés à la bonne, Mariuca. Les tentatives d’engager une nour­rice avaient toutes échoué. Un jour, Victoria partit avec le docteur Alexandrescu et sa femme pour son riche village du nord du pays. Le docteur se sentait un peu le parrain de ces jumeaux, si ce n’est plus. Ils séjournèrent là-bas deux ou trois jours et trouvèrent Mariuca, une robuste fille de 18 ans environ, d’ori­gine ukrainienne, propre, travailleuse et peu bavarde. Sur le chemin du retour, en la regardant assise sur la banquette arrière, les mains sur les genoux, les jambes serrées, Victoria se rappela tante Pica et ton­ton Ràutu et se revit dans la Volga glorieuse qui l’avait amenée dans la capitale plus de vingt ans auparavant.

Mariuca fut installée dans une petite pièce man­sardée et dès le lendemain elle se mit à laver les couches, à faire la cuisine, le ménage, et à nourrir les bébés. Les croquettes grillées, sa spécialité, étaient absolument délicieuses et le camarade Valeriu, c’est-à-dire Monsieur l’ambassadeur, en mangeait des pla­tées entières chaque fois qu’il rentrait à la maison. C’est encore des croquettes qu’elle cuisina, l’été 1982, pour l’enterrement, elle en fit une grande quantité, moelleuses et truffées de fines herbes… pour le repos de l’âme du défunt ! Elle ne s’en alla qu’en 1990, après la révolution, quand les enfants étaient déjà grands, étudiants en fac, pour épouser un frigoriste resté veuf et qui allait se retrouver chô­meur sous peu, mais qui possédait tout de même un appartement de trois pièces dans le quartier de Militari. Mariuca avait passé vingt ans dans la maison des Coman, il était temps, à son âge, de s’établir.

Les jumeaux grandirent donc avec ses formidables croquettes. Vers 7 à 8 ans, ils montaient à pas de loup les marches qui menaient à sa mansarde pour la regarder se déshabiller, l’oeil sur le trou de la serrure. L’ukrainienne sentait leur présence, elle se précipitait à la porte, les chassait, les envoyait au lit et ils dégrin­golaient l’escalier en pouffant de rire. Si Victoria les entendait, elle sortait de sa chambre et allait voir dans le séjour ce qui se passait :

— Ces petits, Madame Vicky, ça devient de vrais diables ! se plaignait Mariuca

C’est comme cela qu’elle l’appelait : Madame Vicky et Victoria s’était habituée à ce mélange bizarre de familiarité et de déférence. Mariuca était la seule personne à l’appeler ainsi.

Quand ils étaient petits, Andreï et Mihai se moquaient de Mariuca pour deux raisons qui les amusaient au plus haut point : sa moustache — l’ukrainienne avait une sorte de duvet noir sur la lèvre supérieure, plus accentué aux extrémités — et son derrière, rebondi à l’extrême, on aurait dit un ballon collé au bas de son dos qui la faisait ressembler à un canard. Mais vers 13, 14 ans le derrière de Mariuca commença à leur paraître excitant et il fit l’objet de leurs premières pollutions nocturnes. Elle était certes, à l’époque, une femme dans la force de l’âge, elle avait passé trente ans et avait eu bien des prétendants, sur­tout lors d’un séjour d’une douzaine de jours au bord de la mer avec Madame Vicky et les enfants (les voyages à l’étranger mis à part, Mariuca les accompa­gnait partout, comme faisant partie de la famille), où elle avait fait perdre la tête à un chef de rang du res­taurant de Neptune. Mais elle avait une idée fixe : elle ne voulait épouser qu’un Moldave. Les Moldaves, quel qu’ait été leur rang social, représentaient son idéal en matière d’hommes. L’ukrainienne n’expli­quait guère cette bizarrerie, elle se contentait de dire : « Quand je trouverai un Moldave qui me convienne, je me marierai ! » Effectivement, le frigoriste veuf, avec son appartement à Militari, qu’elle trouva à qua­rante ans, était sans conteste un Moldave.

Ce soir-là, Victoria était de garde à l’hôpital. En rentrant du lycée, les garçons s’occupaient de leurs affaires, chacun de son côté. Depuis quelques années, ils avaient des chambres séparées, en haut, où Victoria leur avait aménagé aussi un bureau com­mun. Ils venaient d’y installer un ordinateur, l’un des premiers en Roumanie, cadeau d’anciens collègues de Valeriu qui n’avaient pas oublié la famille Coman. Cet ordinateur devint très rapidement la grande pas­sion d’Andreï qui en prit possession de façon quasi exclusive : il se procura des manuels et découvrit rapidement tous les secrets de l’appareil. Mihai sem­blait plus réticent. Même s’il passait de longues heures aux côtés de son frère devant l’écran, il était le premier à se lever, pour se retirer dans sa chambre, où il finissait son travail scolaire ou se plongeait dans quelque lecture. Andreï ne se souciait guère de ses devoirs, il avait toujours une camarade de classe pour les recopier sur son cahier pendant la récréation, avant le cours. Il était assez intelligent pour faire illu­sion à l’oral, si bien que, souvent, ses notes étaient supérieures à celles de Mihai, alors que celui-ci était bien plus consciencieux.

Ce soir-là, donc, Victoria était de garde à l’hôpital. Mariuca rangeait un peu le désordre des garçons et s’apprêtait à aller se coucher. Mihai lisait dans sa chambre, où il allait s’endormir tout habillé, comme d’habitude. En entrant dans le bureau, l’ukrainienne sentit, en plus de l’odeur chaude de l’ordinateur allumé, un parfum de cigarettes dérobées dans l’ar­moire d’en bas. Andreï avait fumé, près de la fenêtre, il est vrai, mais les effluves s’étaient répandus dans toute la pièce. Si madame Vicky apprenait cela, ce serait la catastrophe ! Andreï tapait vigoureusement sur le clavier, en grognant de plaisir : il jouait à un jeu avec des bombes et des vaisseaux cosmiques.

—     Tu vas t’abîmer les yeux, Andreï ! rouspéta l’Ukrainienne, tout en ramassant par terre les vête­ments épars et les chaussures dépareillées.

—     Tu me donneras les tiens, s’il le faut ! dit le gar­çon en riant.

—  Je te les donnerais volontiers, le Ciel m’en est témoin, mais je crois bien qu’ils ne t’iraient pas : moi j’ai les yeux bleus et les tiens sont noirs…

Dehors il faisait déjà nuit, la pièce n’était éclairée que par l’écran de l’ordinateur. Mariuca alla à la fenêtre, se pencha au-dehors pour secouer quelque chose. Elle resta un moment ainsi, les yeux perdus dans l’obscurité de la cour, respirant l’air frais du soir.

Elle n’eut pas l’ombre d’un sursaut quand elle sentit les mains d’Andreï lui enlacer violemment les hanches, tremblant derrière son dos. Elle se laissa tirer sur le plancher, face contre terre, croisa les bras sous son front, tout en serrant dans ses mains la chemise d’uniforme qu’elle venait de secouer, ferma les yeux et attendit. Elle ne l’aida en rien, mais ne se défendit point. Il commença par relever sa jupe jusqu’à la taille, lui écarta les jambes et atteignit son but sans hésita­tion. L’espace de quelques dizaines de secondes, sa respiration lui humecta la nuque, puis il finit par un gémissement où la douleur se mêlait au plaisir. Mariuca resta étendue par terre jusqu’à ce qu’elle l’en­tende faire couler de l’eau dans la salle de bains, alors elle se leva et alla s’enfermer dans sa chambre.

En sortant de sa douche, Andreï ouvrit douce­ment la porte de la chambre de son frère. Mihai dor­mait tout habillé parmi quelques livres tombés à côté de lui. Il laissa la porte entr’ouverte, descendit dans la salle de séjour, prit la statuette de la Vierge, remonta et la posa à plat dans le grand lit de son frère. Il lui couvrit les hanches avec un livre, puis sortit sur la pointe des pieds. Il poursuivit quelque temps ses jeux à l’ordinateur, puis alla se coucher.

 

Maman fut ce miroir infidèle dans lequel je vis, pour la première fois, que toi, Andreï, celui qu’il reflétait, étais différent de moi. Que tu pouvais pleu­rer quand moi, je riais. Les bagarres, la jalousie, les reproches ou même la haine, la haine la plus pure — choses normales entre frères nés à deux ou cinq ans d’écart — nous semblaient inconcevables. Pour nous les jumeaux monozygotes parfaits, le fait même de porter des noms différents — moi, Mihai et toi, Andreï— avait ressemblé à une offense à un moment donné. Nos regards se portaient au même instant sur les mêmes choses, nos mains décrivaient les mêmes courbes en l’air, nos doigts laissaient les mêmes empreintes sur les objets environnants, nos pas, en allant à l’école, avaient la même cadence. À propos, te souviens-tu du nombre de fois où nous passions au tableau à la place de l’autre, après avoir pris soin de changer de siège à la récréation ? Nous trouvions naturel que celui qui savait le mieux la leçon la récite et il ne nous venait pas à l’idée de nous dire merci, quand une note plus élevée apparaissait dans ton bul­letin, alors que j’avais répondu à ta place, ou inverse­ment. Jamais nous n’avons joué dans des équipes de football différentes. On nous prenait tous les deux, l’équipe adverse n’avait donc plus qu’à choisir deux joueurs à son tour. C’est d’ailleurs le football qui nous a trahis, ou plutôt le sens aigu de l’observation de Lorena, cette fille presque autiste qui était toujours seule au premier rang. Moi, j’étais tombé pendant le match et j’avais déchiré mon pantalon aux genoux. Je n’avais pas de quoi me changer si bien que je suis venu comme cela au cours suivant. La prof—je crois que nous étions en seconde —, t’a appelé au tableau et toi, tu m’as fait signe sous la table d’y aller à ta place. Sans doute n’étais-tu pas très calé sur les chaînes de montagnes de notre patrie ou sur les décli­naisons. Je me suis levé, je suis allé près de l’estrade et j’ai commencé à répondre aux questions. Soudain, le silence de la classe a été déchiré par un éclat de rire, une sorte de cliquetis qu’émettait Lorena. La prof s’est mise en colère et lui a collé un trois. À la récréa­tion je suis allé la trouver et j’ai eu le fin mot de l’his­toire ; elle avait remarqué que j’avais déchiré mon pantalon, moi, Mihai et c’est toi, Andreï, qui étais supposé aller au tableau. Je lui demandai de n’en rien dire à personne et elle tint parole. Mais cela nous fit renoncer définitivement à notre petit manège, pour toujours. On ne pouvait plus tromper Lorena. Par contre, à la maison, nous faisions des milliers de farces à Mariuca et ses réactions nous faisaient tordre de rire. Dis donc, Andreï, où peut-elle bien être mainte­nant, Mariuca ? Ce fameux matin d’été radieux, quand je me suis réveillé nez à nez avec la Sainte Vierge couchée dans mon lit, quelques rayons de soleil venant se briser sur son bras étincelant, j’ai tout compris. J’ai compris encore une fois ce que j’avais saisi quelques années plus tôt, à l’enterrement de papa : nous deux, les frères les plus jumeaux qui fus­sent au monde, comme disait maman, nous étions déjà sous le signe de plus en plus pesant de la diffé­rence. Nos caractères étaient différents, nos volontés étaient différentes et voilà que nos expériences com­mençaient à être de plus en plus différentes. Alors je me suis rendu compte que notre physionomie com­mune, ridiculement identique, était une absurdité, une farce biologique. De rage, je suis allé chez le coif­feur et je me suis fait raser la boule à zéro, te laissant, toi, arborer notre épaisse chevelure, noire comme de l’encre de chine, au risque d’être pendant un bon moment la risée de nos camarades de classe, car à l’époque, tu le sais bien, avoir la boule à zéro était fort mal vu, c’était la punition préférée des péda­gogues de la vieille école.

Enfin, c’est encore ce matin-là que je suis revenu avec une haine encore plus violente à cet instant de grâce, au cimetière, pendant l’enterrement de papa, quand j’ai senti pour la première fois que tu étais un autre, un autre que moi. Haine pour ce miroir qui s’interposait pour nous trahir, nous séparer, nous montrer que nous sommes tout de même différents, que l’un rit alors que l’autre pleure. Je croyais alors, et longtemps j’ai cru sans douter, que la faute de cette révélation incombait au miroir — c’est-à-dire à maman qui nous plaçait à sa gauche et à sa droite devant le cercueil de papa. Il m’a fallu de longues années avant de me demander si ce n’était pas la faute de cette image traîtresse, derrière elle — c’est-à-dire toi. Enfant, cela m’était plus facile peut-être de haïr maman pour cette raison, plutôt que toi, que je ne pourrais jamais haïr même pour les pires traî­trises. ..

— Nous déciderons ici ce que nous estimons être juste et non ce qui convient à votre fédération, camar… pardon, Monsieur Coman !

L’amphithéâtre de la faculté de Médecine n’avait plus été aussi bondé depuis longtemps. Ce soir-là, les étudiants s’étaient réunis toutes années confondues, ils étaient quelques centaines, à deux ou trois par siège, occupant les allées d’accès et les appuis des fenêtres. Celui qui tonnait maintenant à la chaire était un grand blond, étudiant de dernière année. Il n’avait pas été membre du parti parce que sa mère était partie pour la Suède depuis de longues années, il possédait donc tous les atouts pour devenir un leader maintenant, quelques semaines seulement après la révolution.

— Je n’en doute pas une seconde ! lui répondit Mihai, un peu sur le même ton. Il était venu à l’as­semblée des étudiants en médecine, envoyé par la Fédération des étudiants de Polytechnique, pour suivre les débats, repérer les leaders et les convaincre de rallier la Fédération.

—  Je voulais juste vous dire, poursuivit-il, que vous n’êtes pas seuls… que votre voix peut se faire entendre avec plus de force…

— « Box » populi ! Si toutefois tu sais ce que c’est… ! ricana une voix dans la salle, suivie d’un chœur de rires et de vociférations

Le blond saisit le mégaphone sur le bureau — il ne faisait cela que dans les moments où le vacarme devenait impossible à maîtriser — et dit :

— Pour le moment… pour le moment nous vou­drions vraiment être seuls !

Silence. C’était une invitation directe à quitter la salle, adressée sans ambages à ce type de Polytechnique, ce petit ingénieur de rien du tout qui avait eu le culot de se mêler à eux. Tout le monde était curieux de voir si le petit ingénieur allait ou non partir.

— C’est absurde ! s’exclama soudain une voix fluette du fond de la salle. Pourquoi ne pas lui per­mettre de rester ? Vous craignez peut-être qu’on ait vent des âneries que vous voulez faire ?

La petite brune aux taches de rousseur avançait maintenant vers l’estrade, elle était bien faite, ses formes rondes mises en valeur par un jean serré et un pull moulant. Elle portait des chaussures à talons et s’efforçait de ne pas marcher sur ceux qui étaient assis par terre. Des garçons en profitèrent pour lui tâter les fesses avec impertinence, mais elle n’en tint pas compte.

—  Voudriez-vous vous présenter…, lui dit en guise d’accueil le blond quand elle parvint sur l’estrade

—  Lidia Ionescu, troisième année. Je voulais vous dire que nous ne sommes pas d’accord pour éliminer les professeurs sur des critères politiques. Je le dis, pour que lui aussi, de la fédération, l’entende : ils veulent lire une liste de professeurs indésirables. Nous ne sommes pas tous d’accord, la plupart d’entre nous ne sommes même pas d’accord du tout sur le principe de tels procédés. Ce n’est pas à nous d’engager ou de mettre à la porte des professeurs…

Les derniers mots de la fille aux taches de rousseur furent couverts par un nouveau vacarme. Le blond tenta encore une fois d’utiliser le stratagème du mégaphone, mais c’était trop tard. Il avait perdu. La réunion échappait à son contrôle. Les étudiants com­mençaient à s’en aller, s’assemblaient en petits groupes. Quelqu’un souffla quelque chose à l’oreille du blond. Il se retourna, furieux, vers la jeune fille aux taches de rousseur qu’il semblait avoir oubliée :

—  Tu dis cela parce que tu es une amie de Mademoiselle Proca, pas vrai ?

Mais Lidia ne l’écoutait plus. Elle sortit de l’am­phithéâtre et se dirigea en courant vers le grand hall où, effectivement, son amie l’attendait

— Je leur ai damé le pion, Livia ! J’ai dit tout ce que j’avais à dire.

—      Tu es folle ! fit l’autre. Ils vont te fiche dehors…

—   Ils n’ont qu’à le faire !

Livia Proca ne ressemblait pas du tout à son amie aux taches de rousseur et aux formes appétissantes. Elle était grande, plus grande d’une tête que Lidia, souple, style « liane ». Elle s’habillait de tailleurs sévères, très élégants, et avait les cheveux courts. Elle n’avait rien d’une sportive et n’avait sans doute jamais passé un jean. Elle était d’une famille de médecins et son père était encore professeur à la Faculté. Il avait été vice-doyen quelques années plus tôt et secrétaire du parti, ce qui le rendait indésirable à présent.

Les deux jeunes filles sortirent dans la rue et se dirigèrent vers Cotroceni, elles avaient envie de faire un petit tour du côté du Palais. Elles s’étaient à peine éloignées de la Faculté quand elles entendirent un bruit de pas.

— Lidia, je te remercie d’avoir pris ma défense. Un peu plus et tes camarades me taillaient en pièces…

C’était le petit ingénieur de la Fédération. Lidia le présenta à son amie : il s’appelle Mihai Coman, il est étudiant en troisième année en Informatique. Elle lui raconta l’incident avec le blond… révolutionnaire et son « mégaphone enchanté ».

—   Si je comprends bien, dit Mihai, provocant, tu es contre l’élimination des anciens communistes dans la vie publique ?…

—   Qu’entends-tu par « vie publique » ? répondit la jeune fille

—   C’est-à-dire, leur interdire toute fonction publique et tout droit au pouvoir politique…

—   Ecoute, Mihai. Ton père, quel est son métier ?

—   Mon père est mort à temps. Autrement…

— Le mien non ! dit Livia, dont la voix s’éleva dans la sombre chaleur de la rue.

Mihai les invita en ville pour le lendemain, mais seule la courageuse Lidia vint au rendez-vous. Ils entrèrent dans un cinéma pour voir un film, le jeune homme n’avait rien trouvé de mieux à faire. Dans l’obscurité de la salle, il sentit à un moment donné la jeune fille lui prendre la main et la poser sur ses genoux ronds, couverts de bas soyeux. Elle finit même par lui donner un baiser lascif et mouillé, si bien que Mihai se sentit obligé de la prendre par la taille en sor­tant et qu’il l’embrassa devant la porte du foyer.

L’autre, c’est-à-dire mademoiselle Proca, apparut quelques jours plus tard, quand Mihai les invita à la maison pour faire la connaissance de son frère jumeau. Les jeunes filles avaient accepté, poussées par la seule curiosité, elles avaient peine à croire au début que Mihai pût avoir un frère qu’il disait iden­tique à lui. Comment cela, identique ? Il n’y avait donc aucune différence physique visible ? Impossible ! Il fallait bien que l’un d’eux se soit développé différemment. Il devait bien y en avoir un qui avait fait plus d’haltères que l’autre, dont la mus­culature s’était développée différemment, même s’ils étaient identiques au départ… Eh bien, non ! De dif­férence il n’y en avait aucune. Chemin faisant, Mihai tentait de le leur expliquer et la curiosité des jeunes filles était de plus en plus excitée.

— Et comment allons-nous faire pour vous reconnaître… ? disait Lidia en se tordant de rire. Et d’ailleurs, c’est peut-être plus intéressant de ne pas pouvoir faire la différence !

Mihai riait lui aussi, moins des plaisanteries des jeunes filles qu’à l’idée de la tête qu’allait faire Andreï quand il se sentirait examiné, comme une bête curieuse au zoo, par ces deux étudiantes en médecine sympathiques et un peu dingues, qui allaient le sortir de ses programmes d’ordinateur.

En fait, Andreï n’avait pas la moindre envie d’avoir des visites ce soir-là. Il se comporta cependant avec toute la courtoisie dont il put faire preuve. Il demanda à Mariuca d’aller à la pâtisserie acheter des petits fours et il s’amusa de l’exubérance des jeunes filles qui s’étaient mises à jouer au jeu des vingt diffé­rences cachées qu’il fallait découvrir dans deux images similaires. Quand il se rendit compte que de toute façon la soirée était fichue pour son travail, il alla chercher une bouteille de whisky dans le placard de sa mère et devint de plus en plus volubile. Lidia, quant à elle, avait perdu du terrain dans ses rapports avec Mihai, mais sans grands regrets, semblait-il. Celui-ci s’était retiré dans un coin avec Livia et ils discutaient, sans doute de politique. Andreï invita

Lidia dans sa chambre, au premier étage, ils emportè­rent la bouteille de whisky et un bol de glaçons. Il lui fit voir son ordinateur et s’excusa pour le désordre. Deux heures plus tard, Mihai les retrouva en train de se lutiner sur le lit, un peu ivres. Mademoiselle Proca voulait appeler un taxi, Lidia n’était pas vraiment d’accord, mais elle finit par se lever en rajustant ses vêtements et elle descendit en gloussant.

 

J’ai mis du temps à comprendre pourquoi tu m’avais regardé avec tant de mépris, ce matin de notre adolescence où j’étais allé chez le coiffeur me faire raser la tête, après la nuit de ta première expé­rience érotique. Tu m’as méprisé comme je me mépri­sais d’ailleurs moi-même, bien plus violemment encore, parce que j’avais essayé de t’imiter, de faire ce qui n’était pas dans ma nature — de te fuir. Tu vois, Andreï? Maintenant tu dois voir et tu dois com­prendre à quel point est vaine et impossible pour nous cette fuite que tu as tentée avec tant d’acharnement toute ta vie ; combien tes efforts ont été inutiles, depuis ce cimetière mouillé, où devant le cercueil de notre père, tu as été jusqu’à t’inventer des larmes, pour la seule raison que tu me sentais incapable d’en faire jaillir de pareilles. Pardonne-moi, j’exagère peut-être, peut-être pleurais-tu pour de bon et sincè­rement, mais je m’accommode mieux de l’idée que tu trichais, juste pour être différent de moi. Cela explique bien mieux toutes tes tentatives désespérées, dans notre adolescence et notre jeunesse, pour t’enfuir de nous, pour rester seul et me laisser seul. Pour te libérer de notre commun placenta, si primitivement et si explicitement figuré par notre ressemblance, par notre identité, celle de jumeaux parfaits issus d’une même cellule. Je ne dis pas qu’il soit facile de vivre toute sa vie avec sa propre image à ses côtés ! Mais c’est ce que qui nous a été donné, comme il est donné à tout homme d’avoir deux yeux et deux mains. Il n ‘y a pas moyen de se révolter contre cet état de choses, même si chacun de nous a été pour l’autre un fardeau très lourd à porter. Il est vrai que, depuis que le monde est monde, les frères se séparent : les uns vont élever des moutons, les autres labourent la terre. La fraternité du sang, c’est un calvaire adouci par les sentiments, pour être affronté plus facilement. Mais nous autres, nous sommes tout autre chose que deux frères, tu le sais bien. Voilà pourquoi je te demande pardon de n’avoir jamais supporté que tu t’évades, que tu essayes de te séparer de moi et aussi, à partir d’un certain moment, de n’avoir plus pu considérer notre vie autrement que comme une tentative déses­pérée de ta part de fuir, de t’échapper, d’être seul. Je ne pouvais voir rien d’autre dans ton obstination à t’isoler devant l’écran de l’ordinateur des journées entières, des mois, des années, avec, semblait-il, une rage muette… Tout notre entourage, maman la pre­mière, nos amis, tous les autres, pensaient au début qu’il s’agissait d’une passion, puis d’une vocation. Et en cela tu es génial, il faut bien le dire ; aussi personne n’a trouvé à redire quand tu as cessé d’aller en cours à la fac. De toute façon, tu en savais plus que nos pauvres professeurs, qui en étaient encore au tableau noir et à la craie. Je m’en suis bien rendu compte quand tu m’as offert d’un air martial les deux dis­quettes de ce qui allait être mon mémoire de maîtrise, « un cadeau pour me remercier d’être si souvent allé au tableau à ta place quand nous étions à l’école pri­maire », m’avais-tu dit en plaisantant. Drôle de plai­santerie ! Je ne voudrais pas me montrer paranoïaque, mais même ce geste m’a semblé être une tentative pour liquider nos comptes et laisser les affaires en ordre, comme lorsqu’on s’apprête à partir pour un long voyage. Allez, m’as-tu dit, deviens ingénieur, moi je n’ai pas besoin de cela ! Tu vois, Andreï, la vérité c’est que rien ne m’a jamais fait plus peur dans la vie que l’idée que tu allais me laisser seul. Je n’ai jamais pu me représenter ce que signifiait être seul, le fait d’être « soi », c’est-à-dire « sans toi », ce dont tu rêvais de toutes les fibres de ton être. Je crois que je ne suis jamais arrivé à comprendre cela autrement qu’en théorie, je veux dire que je ne suis jamais parvenu à le ressentir, même à titre d’expé­rience. Et voilà que tu es maintenant, enfin, celui qui est seul. Mais peut-être n’est-ce qu’une impression…

 

Au milieu des années 90 on célébra à l’église Boteanu le mariage des jumeaux Coman, Mihai et Andreï, avec les demoiselles Livia Proca et Lidia Ionescu. Les familles ainsi que les « parrains », Amalia et le docteur Virgile Alexandrescu, en furent très honorés. Le prêtre fit quelques plaisanteries sur le compte des deux jumeaux, bien sûr et se trompa dans les prénoms trop semblables des mariées. Ce qui donna l’occasion de nouvelles plaisanteries, du genre quiproquo, du côté des jeunes, camarades et amis des mariés, qui ensuite firent la fête tard dans la nuit, dans un salon de l’hôtel Intercontinental. Au petit jour, les mariés emmenèrent chacun son épouse rejoindre le lit conjugal, dans la maison de famille. Cet immeuble avait subi au cours des années d’im­portantes modifications, en vue, justement de la cohabitation des deux familles : on avait aménagé une entrée séparée pour l’appartement de l’étage, Andreï y avait conservé son bureau, où il avait ins­tallé trois ordinateurs de la plus récente génération.

Mihai et Livia devaient habiter au rez-de-chaussée. On avait également construit deux cuisines et deux salles de bains derniers cri et l’escalier intérieur qui menait au premier avait été supprimé. La maison se composait à présent de deux appartements distincts. Au cours de l’année précédente Victoria Coman avait définitivement emménagé dans son cabinet. Elle avait acheté dès 1990 un appartement dans un immeuble neuf de Calea Victoriei et y avait ouvert un cabinet médical privé ; elle avait aménagé deux pièces, un séjour et une chambre, où elle se retirait souvent la nuit, quand les garçons commençaient à avoir besoin de davantage d’espace et d’indépen­dance. Quelques mois avant le mariage, Lidia et Livia, qui s’étaient installées avec les garçons, avaient ajouté leur grain de sel et donné un coup de main pour les nouveaux aménagements de la maison.

Victoria n’avait pas beaucoup d’affection pour ses belles-filles, bien que celles-ci, futurs médecins, sui­vissent ses traces du point de vue professionnel. Même après le mariage elles continuèrent de l’appe­ler « madame Coman » et ne se laissèrent jamais aller à plus d’intimité. Victoria était pourtant contente que ses fils n’aient plus autant besoin d’elle, ces der­nières années : les jeunes filles la remplaçaient avan­tageusement ; c’est pourquoi elle s’était décidée, après la révolution, à se lancer tête baissée dans l’aventure risquée d’un cabinet médical privé. Elle avait appris au cours de cette période, au-delà de son métier de médecin, à devenir manager car le pro­blème de l’installation, de l’équipement en matériel spécialisé n’avait pas été des plus simples. Il fallait aussi s’improviser juriste : trouver le moyen de se faufiler avec des tonnes d’actes dans la broussaille législative de ces années de début. Décidée et tenace, elle s’était débrouillée, au risque de faire paraître son enthousiasme quelque peu exagéré. D’ailleurs les gens jasaient : qu’est ce qui avait bien pu lui prendre, à Vicky, de se lancer, à son âge dans cette folie de cabinet privé ??! Elle ne pouvait donc pas se conten­ter de l’hôpital ? Elle n’avait pas assez de problèmes à la maison avec les garçons ? Eh bien, non, cela ne lui suffisait pas. Et elle réussit à vaincre toutes les dif­ficultés, même si pendant plusieurs années elle ne vit ses fils que le dimanche et qu’elle dut finalement renoncer à l’hôpital par manque de temps ! Enfin !

À peine un an plus tard, Livia et Mihai se séparè­rent. Cette nouvelle surprit tout le monde et on considéra cela comme l’une des grandes aberrations de la vie moderne dans le Bucarest des années 90. Ces deux-là semblaient former un couple parfaitement soudé et bien assorti à tous points de vue. Ils ne s’étaient pas mariés sur un coup de tête, on ne pou­vait pas dire qu’ils n’avaient pas eu le temps de se connaître, au contraire, ils avaient vécu ensemble plusieurs années pendant leurs études.

Après avoir franchi le cap difficile où les étudiants l’inscrivaient sur les listes des professeurs à mettre à la retraite, le professeur Proca avait même été nommé ministre pendant une courte période, si bien qu’il n’avait pas eu de mal à s’occuper de la carrière de sa fille, à lui trouver un poste dans un bon hôpi­tal, dans un service d’avant-garde doté de l’appa­reillage le plus sophistiqué du moment dans la spécialité concernée. Mihai faisait de son côté une brillante carrière dans une compagnie américaine de téléphonie mobile, une des premières installées en Roumanie. C’étaient des jeunes qui réussissaient et qui étaient même riches, pourrait-on dire. Et pour­tant, Livia fit sa valise un beau soir et quitta la mai­son, sans un mot d’explication, ce qui suscita un grand nombre de spéculations et de suppositions. Elle retourna à la maison du professeur Proca, reprit sa chambre de jeune fille et parvint même à faire dis­soudre officiellement le mariage au tribunal en l’es­pace de quelques semaines. Seul Mihai ne semblait pas trop étonné de ce brusque revirement et il ne fit absolument rien pour s’opposer à la procédure.

Andreï et Lidia, par contre, avaient l’air de mieux résister, malgré le désordre assez manifeste qui régnait dans leur vie. Il travaillait à la maison, réali­sant divers programmes d’ordinateur au gré de contrats bien payés, il faut le dire, quand il en avait. Lidia avait abandonné les études de médecine en avant-dernière année et s’était tournée vers les rela­tions internationales. Elle avait travaillé comme public relation dans divers endroits et surtout pour une société de publicité. Une fois elle disparut pen­dant trois jours, au grand désespoir de tous et l’on commençait à parler de la malchance des jumeaux et de la manière dont les femmes les quittaient sans crier gare. Lidia revint pourtant un beau soir de très bonne humeur, calme et sans remords, mais surtout… sans tâches de rousseur. Elle était allée en grand secret dans une clinique de chirurgie esthétique et s’était fait faire une savante intervention pour effacer ses taches de rousseur, contre une somme fort rondelette. Elle dépensait d’ailleurs énormément pour ses vêtements, ses produits de beauté, ses bijoux, dans les boutiques de luxe qui venaient d’ouvrir en ville et elle était deve­nue l’une des personnalités les plus en vue des milieux mondains. Les directeurs des plus grandes chaînes de télévision lui tournaient autour en lui faisant des offres mirifiques. Après s’être débarrassée de ses taches de rousseur, elle accepta l’une de ces offres, fit son entrée dans le show-bizz, et orna la couverture de quelques magazines « people ». Ils sortaient parfois à trois, Mihai et Andreï à sa gauche et à sa droite, comme des gardes du corps parfaitement symé­triques. Leur groupe devenait alors le clou de la soi­rée, tout le monde les entourait, les admirant avec curiosité et non sans malice. Un triangle… isocèle ! À base large ! disaient les coquins.

Environ deux ans après que sa femme l’eut quitté, Mihai se mit à boire. Sans aucun talent, il faut le dire. Il buvait seul, sur le canapé du salon, il descendait sa bouteille de whisky dans la soirée et finissait par s’en­dormir là, tout habillé. Andreï avait proposé à plu­sieurs reprises de lui enseigner ce qu’il appelait « les rudiments de l’art », mais Mihai l’avait envoyé pro­mener sans appel. Il prenait son premier verre, avec des tas de glaçons vers cinq heures, quand il rentrait de son travail. Il allumait la télévision et s’étendait sur le canapé en feuilletant les journaux. Vers sept ou huit heures, Lidia rentrait, il entendait ses talons sur l’allée de la cour, il la suivait en pensée quand elle ouvrait la porte de derrière et montait l’escalier ! Andreï ren­trait bien plus tard, les entreprises avec lesquelles il travaillait étaient généralement peuplées de somnam­bules, de gens qui dormaient jusqu’à midi et ne sor­taient de chez eux que vers deux ou trois heures. Ils travaillaient alors devant leur ordinateur tard dans la soirée, parfois après minuit, quand ils sortaient pour aller manger dans quelque restaurant. Andreï faisait partie de ce monde, il aimait cela, son biorythme était fait pour ce genre de vie. Il rentrait parfois à la mai­son vers dix ou onze heures, parfois plus tard, après minuit ; au rez-de-chaussée on apercevait la lumière bleuâtre de l’écran de télé qui veillait sur le sommeil alcoolisé de Mihai. Il montait les marches, il se désha­billait dans l’entrée et se glissait doucement dans le lit près de Lidia. Ils ne se voyaient guère dans le courant de la semaine, et encore moins tous trois. S’ils arri­vaient à surprendre Mihai encore éveillé, les deux jeunes gens l’emmenaient parfois en week-end, à une fête ou à un réunion mondaine. Mais ils se voyaient rarement et ils auraient peut-être fini par n’être rien d’autre que des locataires s’il n’y avait eu ce filet de fumée invisible qui montait du canapé où Mihai, affalé, ronflait bruyamment, au rez-de-chaussée, et cette place vide jusque tard dans la nuit, dans le lit où dormait la jeune femme, au-dessus.

Cet après-midi là, Lidia descendit d’un taxi, se dépêcha de rentrer à la maison sans remarquer si Mihai était ou non chez lui. Il pouvait être quatre heures et demie ou cinq heures. Elle avait donc tout juste trois heures devant elle jusqu’à huit heures, car ils devaient aller dîner avec Andrei’ à l’Athénée Palace, invités par un important client anglais pour lequel plusieurs agents de publicité se faisaient une âpre concurrence. Elle devait prendre une douche, s’ha­biller, se maquiller et surtout mettre une dernière main a à la documentation que l’Anglais réclamait avec insistance. Elle s’était mise d’accord au téléphone avec Andrei’ pour qu’il l’attende dans l’allée en face de l’Athénée, à huit heures. Elle s’installa devant l’ordi­nateur et ouvrit ses fichiers de documentation ; ses mains couraient avec agilité sur le clavier : copier, col­ler, elle rassembla les données de plusieurs documents en un seul. Elle avait presque fini, il ne lui restait plus qu’à enregistrer le texte sur une disquette. Elle en chercha une dans la pile qu’avait d’Andrei’ près de l’écran, mais elles étaient toutes pleines. Il était déjà six heures quand elle passa un coup de fil à Mihai, pour lui demander de lui apporter une des siennes.

Mihai eut du mal à répondre au téléphone. Il n’avait envie de parler à personne, il en était à son quatrième verre de whisky et il commençait tout juste à se sentir bien. Il feuilletait les journaux et avait monté le son du téléviseur, si bien qu’il n’entendit pas bien au début, ce que Lidia avait à lui dire. Ah bon, une disquette vierge. Qu’il monte la déposer près de l’ordinateur… Elle se dépêchait, elle allait dans la salle de bains, mais elle laisserait la porte ouverte.

Il alla fouiller dans sa serviette et y trouva plu­sieurs disquettes, jetées en désordre. Il en prit une au hasard et revint dans le salon pour se servir un autre whisky. Pourquoi être si pressé, à la fin des fins ? Elle venait juste de rentrer sous la douche, en baissant le son du téléviseur et avec un peu d’effort, Mihai entendait le bruit du puissant jet d’eau à l’étage. Pourquoi tant de hâte ? Où allait-elle, pour se dépê­cher de la sorte ? À sa place il y serait allé plus mollo, mais, elle Lidia, elle n’avait jamais su aller lentement, elle était toujours pressée et c’est ce qui ne plaisait pas à Mihai… cette hâte… ce soir-là aussi, au cinéma elle était toujours pressée… pressée qu’il lui mette la main entre les cuisses, pressée de lui lécher la langue dès la première rencontre ! Une femme doit être plus réservée… plus genre Livia… pardon… Lidia, mais non, j’avais bien dit, Livia.

Il sortit dans la cour et prit l’allée vers la porte de derrière. Chemin faisant le fou-rire le prit en pensant combien la situation était (enfin, avait été) comique avec ces deux nanas au nom tellement semblable que le diable lui-même n’aurait pu s’empêcher de les confondre. Ha-ha ! Ecoutez-moi ça ! Livia et Lidia, Lidia et Livia ! À mourir de rire ! Il monta l’escalier et ouvrit la porte. L’autre, là — comment elle s’ap­pelle déjà — avait l’air d’avoir fini sa douche, on n’entendait plus de bruit d’eau dans la salle de bains. Il entra dans le bureau, ricanant tout seul, jeta la dis­quette près de l’ordinateur et attendit. Par dessus le marché, il avait la braguette ouverte, encore une bonne raison de rigoler, franchement, il ne s’était pas rendu compte qu’il était sorti comme ça, mainte­nant… fallait r’monter la ferm’ture éclair, pour qu’elle ne le r’trouve pas comme ça, l’autre, Lidia ou Livia. Et puis quoi, si elle le retrouvait comme ça ? Y a rien de nouveau pour elle ? Ben quoi, un céliba­taire ! Ils sont comme ça les célibataires, y a rien à faire, ils oublient de fermer leur braguette. S’il n’était pas célibataire, il n’y aurait pas de problèmes, il aurait eu le pantalon gentiment fermé, mais comme ça…

En sortant de la salle de bains, sur le pas de la porte, Lidia le trouva debout, devant la petite table avec les ordinateurs, essayant de poser son membre sur le clavier. Il vacillait beaucoup et gardait sur le visage une grimace, trace de son récent fou-rire. Il sursauta en la voyant.

—     Pas vrai qu’il n’y a aucune différence ? demanda-t-il et il se remit à rire.

—     La différence c’est que tu es un cochon… remonte ton pantalon et tire-toi !

— De quoi ? Qu’est-ce que tu veux dire ? C’est pas possible qu’il n’y ait aucune différence ! Nous sommes jumeaux, voyons ! Allez, viens voir ça de plus près…

Elle avait mis un peignoir en éponge blanc et quand elle bougeait ses mollets ressortaient de façon provocante. Putain pressée… toujours trop pressée !

— Ecoute, comment peux-tu être aussi grossier ? Il se retourna vers elle, fit deux pas mal assurés et d’un mouvement brusque, il lui arracha le peignoir. Lidia se retrouva nue devant lui, mais ne fit pas un geste pour se couvrir.

— Qu’est-ce que tu veux ? dit-elle en souriant. Tu ne vois pas dans quel état tu es ?

Il lui empoigna les hanches et la tira vers lui de toutes ses forces en essayant de poser sa bouche sur ses lèvres. Lidia esquiva en tournant la tête de côté. C’est alors qu’elle vit Andreï, pétrifié sur le seuil de la porte.

Mihai était descendu depuis quelques minutes, en riant et grommelant indistinctement dans l’escalier, mais Andreï n’arrivait pas à se détacher du mur contre lequel il s’était appuyé. La jeune femme tour­nait et virait dans l’appartement, cherchant diverses choses dans ses placards.

— Tu es prié de ne pas me faire de scènes ! Nous n’en avons pas le temps et ça n’en vaut pas la peine. C’est ton frère, il est saoul… et ce n’est pas la pre­mière fois qu’il me drague !

Il aurait voulu répliquer : « Ni que tu t’offres à lui ! », mais aucun son ne franchit ses lèvres.

— D’ailleurs tu sais bien que c’est lui que je vou­lais, dès le début. Livia l’a bien senti et elle est partie…

« Tu le voulais au début. Maintenant… ? », demanda Andreï, toujours sans paroles.

—   Maintenant je n’ai plus rien à vouloir. Maintenant c’est une épave. Mais quand je m’ap­proche de lui, quand je sens son odeur… Forte, insis­tante, l’odeur de mon homme. Auquel vous ne m’avez pas permis d’accéder…

Forte, insistante… Andreï se décolla du mur et se dirigea vers l’escalier, pour descendre. Devant, la porte était ouverte. Il trouva Mihai étalé sur le canapé, un journal à la main. Il ne lisait pas. Il regar­dait fixement dans le vide, à côté de lui, le verre de whisky était resté plein. Andreï se posta devant lui et réussit enfin à articuler :

—   Va-t-en… !

—   Sois le bienvenu, Andreï ! lui répondit Mihai. Il se leva du canapé et fit quelques pas rapides en

direction de la fenêtre.

—  Sois le bienvenu, Andreï ! Ici, c’est notre mai­son. La maison des frères Andreï et Mihai Coman. Où veux-tu que j’aille ? Je n’ai pas où aller!

—     Va avec elle, dit Andreï.

—  Bon, mais je n’ai rien à faire avec elle. Je n’ai pas à m’en aller, puisque tu es venu. Ici, c’est notre mai­son, ici il y a nous et personne d’autre. C’est ici que nous devons être, vivre, manger, dormir ensemble, faire… faire l’amour, nous embrasser. Et surtout, ne pas nous séparer !

—     Tu es complètement dingue ! murmura Andreï épouvanté.

Pour toute réponse, Mihai revint lentement vers le canapé. Il s’y laissa tomber et se roula en boule. Andreï le suivit des yeux et attendit. Quelques minutes. Il s’approcha de lui, mais l’homme semblait s’être endormi. Il frôla doucement son épaule, puis il se mit à le secouer. Plus fort, de plus en plus fort, les mains crispées sur son dos, il le tirait de toutes ses forces, spasmodiquement, tout en criant d’une voix rauque : « Mihai ! Mihai ! »

Soudain, Mihai se détendit comme un ressort et bondit au milieu de la pièce en vociférant. Andreï se précipita sur lui, lui frappant la poitrine à coups de poings. Il tomba et roula sur lui-même, jusqu’à ce que son dos touchât les rayons inférieurs de la bibliothèque. Quand il parvint à entrouvrir ses pau­pières, il aperçut devant lui, à quelques centimètres, la silhouette en bronze de la Vierge. Andreï gueulait et lui bourrait le dos de coups de pieds. Mihai se leva en gémissant, prit la statuette par la tête et frappa violemment sans regarder… Puis il tomba lui aussi sur le tapis, épuisé. Un long moment de silence, une seconde ? une heure ? Finalement, Mihai n’entendit que cela : deux hurlements s’élevant comme des colonnes de vapeur jusqu’au ciel. Celui de Victoria, long, déchirant, sur le seuil de la pièce et celui de la sirène d’ambulance qui s’éloignait, se perdant dans l’épaisseur de la ville.

 

Moi, je vis maintenant. Toi, je crois que non. Je m’accommode, je m’installe dans cet instant long, infini, comme dans une sorte de prison du temps. Je suis le captif de cet instant qui ne passera plus jamais. L’instant du crime. Tout ce qu’il y avait derrière moi a disparu en même temps que toi et l’avenir est, en général, une notion sur laquelle on ne peut pas comp­ter. A plus forte raison, moi, le prisonnier définitif de l’instant présent. Je suis là, assis sur le tapis et je vis. J’ai devant moi la tache de sang que le tissu épais n’absorbe pas. C’est ton sang, Andreï, comme un sou­venir, comme un cadeau d’adieu. Maintenant je com­prends que vivre n’est en fin de compte qu’une question de chance. Que dans notre bagarre de toute une vie, n’importe lequel d’entre nous pouvait frap­per l’autre à la tempe avec la statuette en bronze de la Vierge. Je l’ai fait le premier et cet instant, où le bronze a frappé ta chair, s’est figé, et ne veut plus pas­ser. Je ne sais pas ce qu’il y a au-delà de cet instant, au-delà de ce présent avachi qui pousse par devant et par derrière le passé et l’avenir. Et même s’il m’arri­vait de pouvoir me lever de là, de ce tapis qui retient dans ses fibres ton sang, à deux pas de moi, je ne pour­rais tout de même pas sortir de l’instant éternel de ta mort. De ta mort, venue de ma main. Je suis maudit, condamné à vivre ici, non sur terre, mais dans ce présent qui attendait la gueule ouverte de recevoir le sang de mon frère, versé par ma main. Et maintenant que le son de la sirène s’est perdu, en se heurtant aux angles des immeubles, dans l’épaisseur de la ville, j’ai sans cesse dans les oreilles le cri de maman, comme une colonne de vapeur infinie s’élançant vers le ciel, et ton silence d’après, assourdissant. Je vis. C’est tout. Adieu, mon frère jumeau !

Traduit du roumain par Marily Le Nir

 

 

 

 

 

 

 

 

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Càtàlin Tîrlea, écrivain, journaliste, né à Bucarest, le 30 octobre 1964, a fait ses débuts dès 1987, mais son premier livre est paru en 1993 : Histoires de retraités, couronné du Prix de l’Académie roumaine. Il a publié, depuis, des recueils d’articles ou d’essais, le roman Saisons de transition (1998) et un volume qui regroupe des textes courts ainsi qu’une nouvelle Mon frère jumeau (2002). En tant qu’auteur de textes courts, Càtàlin Tîrlea travaille sui­vant la bonne tradition des grands maîtres du genre. En tant que romancier, il assume la position — pas du tout commode — de continuateur des auteurs qui parviennent à concilier avec éclat la haute tenue esthétique, la gravité et l’authenticité, d’une part, et, d’autre part, l’accessibilité, l’ouverture vers un large cercle de lecteurs.

 

Des critiques ont pu déceler chez lui un « nouveau réalisme ». En effet, on peut dire cela, mais en ajoutant que ce « nouveau réa­lisme » — si on peut l’appeler ainsi — en est un… vraiment nou­veau. Càtàlin Tîrlea ne se montre pas tenté par le « textualisme » flamboyant, ni par les formules du carnavalesque, du fantas­tique ludique ou agressif, etc. Il puise directement dans la « réa­lité » et pratique une écriture (apparemment) transparente et limpide, sans ostentation ni procédés textuels et post-modernes. Cependant, le « réalisme » de Càtàlin Tîrlea n’est pas naïf, « à l’ancienne ». Son écriture est hautement raffinée et s’appuie sur le maniement parfaitement contrôlé de procédés scripturaux des plus sophistiqués.

N. Bârna

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