Carmen-Francesca Banciu

 

 

(Allemagne)

 

 

 

Photo: Marijuana Gheorghiu

 

 

 

BERLIN IST MEIN PARIS

 

(Roman. Extraits traduits par le collectif HERMAION)

 

 

 

Pour une poignée de piécettes

 

 

 

 

 

 

 

Vendredi dans le métro.

J’aime voyager. J’aime voyager en métro. De Mitte à Charlottenburg. Et retour. De Mitte à Kreuzberg. À n’importe où. Et toujours retour vers Mitte. Vers mon centre. Et le centre de Berlin.

C’était un vendredi soir. Et il fallait de nouveau que je bouge. Je n’avais envie de rien et il me fallait tout de même sortir en ville. Me sentais comme trahie. Sans enthousiasme, je montai dans le métro. Le poids de ces dernières semaines affaissait mes épaules comme des seaux d’eau brinquebalés à chaque pas, qui débordaient en faisant splash et gouttaient dans mes chaussures. Une sensation propre à susciter le dégoût. Et, à chaque pas, il me semblait fouler au pied dans mes chaussures trempées des pelures de passé pareilles à des peaux mortes. Je patinais dans ces souliers devenus subitement trop grands, à chaque fois que je voulais avancer. Ces machins détrempés cherchaient à m’en empêcher. Je montai dans la rame et m’assis près de la fenêtre. Regardai mon reflet dans la vitre et me demandai à quoi je pouvais bien ressembler avec ce fardeau qui menaçait de me faire plier. Dans ce miroir,  rien ne transparaissait. Les angoisses que je promenais avec moi ne se voyaient pas et j’admirais mon exceptionnelle aptitude au refoulement. Cela faisait des années que je traînais partout ce fardeau. Depuis quelques semaines, il était devenu insupportable. Parfois, je bougeais pour m’en débarrasser un peu. Pour pouvoir oublier ma peur quelque part dans une rame. Puis en descendre assez vite pour qu’elle ne puisse pas me gagner de nouveau. Me rattraper. C’était un vendredi où le fardeau menaçait de m’étouffer. Je ne pouvais même plus imaginer m’en séparer un jour. J’aurais préféré rester à la maison. Au lit. Afin que le poids soit mieux réparti et que les épaules n’aient pas à se voûter. Je me sentais tout entière livrée à ce poids et au danger de demeurer sous son joug. Et je suis une heureuse nature. Je sais que le malheur est une drogue dure.

J’étais assise dans la rame, songeant à l’addiction. C’était un mot qui me tenaillait depuis des semaines. Ce n’était pas mon addiction. C’était l’addiction à l’addiction des autres. Je suis une heureuse nature. Je sais tout cela. C’est juste que je n’arrive pas toujours à me défaire du désir d’être dépendante. À côté de moi était assis un petit homme mélancolique. Il aurait pu être dans la fleur de l’âge. Un matou mouillé en quête d’un nouvel abri. En face de lui, un jeune couple plein d’idéaux et d’étoiles dans les yeux. Plongé dans sa conversation. Le matou mouillé aurait pu être dans la fleur de l’âge. Si les stigmates de son passé ne pesaient pas tant sur lui. Un air d’enfant triste lui collait à la peau. Comme s’il avait dû cesser de jouer bien trop tôt. Et comme s’il ne s’en était jamais remis. Il observa un moment le couple assis en face. Puis il dit. Je suppose que vous n’avez aucune idée de qui est Mick Jagger. Un grand homme. Toi, dit-il au jeune homme en le fixant dans les yeux. Toi, à l’époque, t’étais pas encore dans les couilles de ton père. Quand il est devenu célèbre. Puis il sortit un harmonica de sa poche et se mit à jouer. Il était petit et menu. Son vieux jean, ses mains tremblantes, la mélancolie. Ses cheveux en bataille. Un gazon en friche. La musique tremblotait et s’écoulait dans le compartiment. Le petit homme s’essuya du bras la moustache et continua à jouer. Il avait une canette de bière à ses pieds. Après la chanson, il en prit une profonde gorgée. Si profonde qu’il dut renverser sa tête loin en arrière. Il joua encore un air. Un air triste. Puis il regarda l’homme en face respirant toute l’insouciance de sa jeunesse et lui demanda : t’aurais pas un mark pour moi?

C’est un mark que tu veux. Le jeune homme parut tout d’un coup s’éveiller. Il fouilla dans ses poches et lui donna toute la petite monnaie qui s’y trouvait. Le petit homme sourit timidement, exhibant sa bouche édentée. Il se réjouissait de la prise. Je me demandai si je devais aussi lui donner un mark. Mais de moi, il ne voulait rien. Il regarda les autres dans la rame, qui l’ignorèrent. Nous arrivâmes à Potsdamer Platz. Un énergumène avec une guitare fit irruption dans la voiture. Sa voix réveilla tous les passagers. Il chanta l’amour et la vie et la politique. Les impôts, la guerre et l’écologie. Eichel, Fischer et la République de Berlin. Un troubadour de la grande ville et de la démocratie. Toutes les têtes se tournèrent vers lui. Soudain la vie jaillit. Et l’addiction à l’addiction soudain s’évanouit. Les gens se pressèrent pour remplir la casquette du troubadour et quittèrent joyeusement la voiture. Le matou mouillé sortit son harmonica et accompagna l’énergumène en mode mineur pour souligner l’ambivalence de la vie. Moi aussi, je versai mon obole au chanteur avec grande joie et descendit à Bismarckstraβe. Dans mon exubérance, j’arrachai l’agrafe de ma boucle d’oreille. Une boule en argent qui tomba sur le quai et roula sur les rails devant la guérite des contrôleurs. Un homme sortit de la guérite et dit : je vais vous montrer de quoi est capable la Régie des Transports de Berlin. Il descendit sur la voie et alla me chercher la boucle d’oreille. Il l’essuya sur son uniforme. Et me tendit le bijou comme un chevalier à sa dame.

Quand je quittai le métro, une agréable sensation de bien-être dans les épaules. Mon humeur s’était modifiée. On n’imagine même pas ce qui peut se produire comme miracles sur de si courts trajets. Et tout ça pour une poignée de piécettes.

 

 

 

Bildung à l’américaine [1]

 

Le café Schlotzki’s est un lieu contradictoire, sans atmosphère. Mais ce n’est pas ce que j’y recherche. Schlotzki’s dans la Friedrichstraße. Près de Checkpoint Charlie. Ce n’est pas seulement l’endroit où je vis. C’est un endroit qui me fascine. Le cœur déchiré de Berlin qui ne cesse de rappeler la division du monde. Schlotzki’s est un lieu contradictoire, sur fond de musique classique apaisante, et grouillant de vie. Mais malgré tout, un lieu sans atmosphère.

 

Un moineau vient de faire son entrée. En rien gêné par l’effervescence du lieu. Un nouvel hôte qui se cherche une place. Sur ou sous la table. Il attend le bon moment et picore ce qui lui plaît sans passer commande. Puis il s’envole, comme si s’envoler était la façon la plus naturelle de quitter un bistrot.

Le Schlotzki’s ne semble pas attirer que des moineaux. Des hommes d’affaires stressés aussi, des employés du gouvernement et des Américains. On peut y observer le common tourist ou touriste commun, qui vient à Berlin pour prendre le pouls du monde. À Checkpoint Charlie, au point de contrôle. Là où se ressoude le cœur déchiré de Berlin. Peu après le panneau leaving the American Sector, il est assis au Schlotzki’s, anciennement dans la zone russe, à savourer son coca, chips, hamburger, et tout ce que le génie américain a pu inventer de comestible. Il savoure la victoire de la démocratie sur la dictature. À ma droite, une Mum américaine avec fils et petit-fils. Ce dernier, en pleine puberté, boutonneux et en nage, portant lunettes et baskets. Le père, lui, au bord de sa prochaine crise existentielle. Plaqué par sa femme, il a embarqué Mum et fils, destination Ju:rop, destination Berlin. Au checkpoint, ce symbole américain entre tous, afin de booster son amour propre. Il porte des chaussures de marche, les marques du temps sur son visage et des lunettes. Les lunettes sont un signe distinctif de la famille. Mum en porte aussi. Mum, qui a tout l’air d’une femme au foyer fripée. Mum à la permanente ratatinée, aux chaussettes blanches, aux sandales larges et confortables. Mum et son t-shirt vert sombre, sa casquette de baseball vert chenille et un sac banane en plastique bleu vif. Mum enfin, et sa jupe délavée, sans charme. Telle une ménagère sortie d’un village roumain perdu dans les montagnes.

La famille est partie, remplacée par une troupe de girls qui ne remettent pas en question la proverbiale fierté nationale américaine. Leur repas se compose de chips et de coca. Elles ont tout englouti, vite et bien, puis sont reparties dare-dare.

Le principe de rotation fonctionne à merveille au Schlotzki’s. Aussitôt après, un american boy esseulé est assis à leur table. Muni d’une abondante documentation. Un gros bouquin posé devant lui : Let’s go Europe. Il mange un hamburger végétarien, plongé dans une brochure : City Guide Berlin. Lui aussi un homme à lunettes. Mais ses lunettes sont sur la table. Il n’en a pas besoin pour lire. C’est quand il glisse la documentation sous son bras qu’elles retrouvent tout leur sens. Il remet ses déchets sur le plateau qu’il dépose sur une desserte semblable à celles de chez McDonald’s. Qu’il est bien éduqué, conscient et responsable. Doit avoir dans les dix-sept ans. Et maintenant il est parti. Et pour la première fois, plus un Américain en vue.

Là, mon Toshiba afficherait Error s’il voyait ce qui se passe au Schlotzki’s. Error. Les Américains vont et viennent par fournées. Quatre spécimens discutent juste derrière moi, autour d’un coca, des incontournables Schlotzki’s Potato Chips et de leur Louisiana Hot Sauce. Chacun se cultive en Ju:rop comme il peut. La table suivante est occupée par deux Américaines. L’une est concentrée sur le cheeseburger de sa copine, bien qu’elle se cache derrière un empilement de brownies et de muffins. Elle a une queue de cheval, les yeux bleus, porte un appareil dentaire et un t-shirt blanc avec une inscription orange fluo. De loin, j’arrive à déchiffrer quelque chose comme Boston Athletic Accomodation. Elle est jeune et mince. Je me demande si elle a fait le pari d’ingurgiter tout ça. Ou bien veut-elle se faire des réserves de gras pour l’hiver ? Mais je dois bientôt reconnaître que j’ai sous-estimé la fille à l’appareil dentaire. Elle descend même au passage une part de pizza.

On finit par voir un noir aussi. Mum, blanche. Père roux, ventripotent et à lunettes. La famille prend des vacances. Les parents sont placidement assis à leur table. Rompent parfois le silence. Et ça se fait en américain. Ils attendent leur burger. Le fils en est à son deuxième paquet de chips. Il sourit sans discontinuer et ne rate pas une occasion de montrer ses dents blanches. Cheeeeeeeese. Il a tout de même l’air sympathique. Il a ce que Mum a perdu. Il a du charme. Et le même sourire sincère.

La famille prend des vacances. Père, Mum et fils. Et ils s’aiment et s’entretiennent avec plaisir, posément. D’un œil rêveur, le fils regarde ses parents. Il est heureux. Ils n’ont pas divorcé. Et si Papa a une copine, il l’a laissée à la maison. Ou bien ils croient encore au mariage. Mum a une poitrine opulente, sur laquelle repose une grande croix dorée. La poitrine repose sur un ventre massif. Et le tout, pris ensemble, donne à voir une nature paisible et satisfaite.

Une table plus loin, une séduisante Asiatique converse avec une personne que cache une plante. Un monsieur, seul devant son coca et qui attend sa pizza, m’observe comme j’observe les autres.

Deux teenies sourds-muets conversent dans leur langue des signes. Tout ça en américain.

Une cargaison de jeunes Asiatiques vient juste de débarquer. L’un d’entre eux s’est fait faire une décoloration. De quel pays peuvent-ils bien être ? Ils paraissent tellement aisés. Ce sont peut-être des Chinois de Taïwan. Ils forment une file indienne et attendent au comptoir.

NYSE The New York Stock Exchange est-il écrit sur le t-shirt d’un monsieur qui vient d’entrer. Des Américains et des américanophiles, on en trouve ici comme du sable en bord de mer. Malheureusement, je dois y aller. C’est ici au Schlotzki’s que le monde se donne rendez-vous.

Qui ose prétendre que Berlin n’est pas une ville cosmopolite?

Avant de sortir, je jette un coup d’œil à l’addition. Il est écrit : Merci de déposer vos plateaux sur la desserte devant l’escalier. Vous avez été servis par Christian.

Quelles sont les conditions à remplir pour travailler ici, ai-je un jour demandé à Christian. Il faut être cordial et toujours avoir le sourire, m’a-t-il répondu. Cordial. Comme les Américains.

À la pause-déjeuner, le troquet est plein à craquer et, si on aime l’American way of life, on peut venir y faire un stage intensif.

 

 



[1] NdT : Titre original. Le mot allemand Bildung renvoit à l’idée d’instruction et de culture personnelle.

 

 

 

 

 

 

 

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Carmen-Francesca Banciu est écrivain. Elle vit de sa plume, à Berlin,  depuis 1991. Son livre est une promenade à travers la capitale allemande où elle s’est expatriée pour échapper à une Roumanie marquée par la dictature. Chaque chapitre nous conduit un peu plus loin dans la découverte de cette ville cosmopolite. Ce singulier recueil d’histoires berlinoises peut se lire à la fois comme un guide touristique très personnel et comme une autobiographie qui permettent de saisir les enjeux majeurs de toute une époque et d’une génération en quête de liberté.

 

À la manière du dieu Hermès qui offre au voyageur d’heureuses découvertes, le collectif HERMAION veut être un médiateur passionné entre le monde de la littérature de langue allemande et la France. Né en février 2014, il réunit Aurélie Bessoles, Agathe Charlon, Christoph Fischer, Hilda Inderwildi, Tristan Kuipers, Carmen Royuela Sanchis, Apolline Tabourot, Lucie Thomas.

Traduction en cours : Berlin ist mein Paris de Carmen-Francesca Banciu (Berlin: Rotbuch Verlag 2002).

 

 

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