Carmen-Francesca Banciu

 

 

(Allemagne)

 

 

 

Cette langue m’est-elle maternelle aussi ?

 

 

Franchir le pas d’écrire en allemand fut quelque chose de naturel. Parce qu’en écrivant, les mots allemands me revenaient sans arrêt et je devais faire de gros efforts pour ne pas en émailler mon texte roumain. Je crus un moment pouvoir ici m’isoler complètement dans ma langue maternelle et puiser en elle. En la travaillant, je pensais pouvoir trouver un style plus abouti et la maîtriser.

 

 

 

 

 

 

Parfois on maîtrise sa propre langue. Et on court le risque de rester prisonnier de ses structures et d’un lexique en partie dicté par l’air du temps. Il faut détruire la langue afin d’en retrouver la poésie. Et plus on connaît une langue, plus il y a de dangers. On est pris dans un rapport de forces. Entre soi-même et la langue. Pendant quelque temps, j’écrivis en roumain et me trouvai comme dans un état de transe. J’avais apporté avec moi un fossile. Les mots restaient dans la gorge, à l’arrière du palais, et s’asphyxiaient les uns les autres. Et tous me menaçaient. Je voulais les cracher. Les forcer à sortir. C’était les mots d’une langue malade. Je ne voulais pas me servir de cette langue. Ne sachant pas comment m’en servir et ne disposant que de fragments dans l’autre langue, j’étais muette. Je me décidai à une tentative désespérée de libération de la langue. Et écrire me blessait à la main, et parler me blessait à la gorge, et souvent je ne parvenais plus à articuler correctement. La langue que je possédais était bloquée en moi, mais il me fallait lui ouvrir la cage, comme à un oiseau. J’en avais besoin pour un livre.

 

 

 

 

 

 

Croûtée, crispée, craquelée, la langue émergeait. Lorsque j’eus terminé d’écrire le livre, je sentis que mon travail sur la langue roumaine, du moins pour quelques temps, était terminé. Puis, pour la première fois après de nombreuses années, je retournai en Roumanie. Là-bas, les gens s’étaient mis à parler un roumain déformé. Une langue dans laquelle je me sentais, non pas mal à l’aise, mais décalée. Comme si l’ordre des mots avait changé dans la phrase. Et la libération. La transfiguration ne se serait opérée qu’en surface. Un écrivain à qui je faisais la remarque, n’avait rien noté. Personne n’avait rien remarqué. Et cet écrivain me dit que tout cela se passait de la même façon que les changements à l’intérieur d’un organisme. Inconsciemment. Et sans doute tout cela était-il encore trop frais pour que quiconque ressente le besoin d’y réfléchir. D’en parler. En Allemagne aussi, on ressent le besoin d’une nouvelle langue, d’une langue panallemande. Mais on y travaille là aussi en surface et on se contente de modifier l’orthographe. Comme tout le reste, ces changements se déroulent dans un cadre bien ordonné. Une libération lege agere de l’oiseau emprisonné. Et heureusement qu’il y a la liberté pour l’écrivain de rattraper cet oiseau. De lui tordre le cou puis de le laisser s’envoler à nouveau.

Parfois, la meilleure chose que l’on puisse faire subir à la langue, la meilleure chose que l’on puisse faire pour la littérature, pour la poésie, c’est de l’aliéner. La pousser à dérailler. Comme un train. Or, les déraillements de trains ne produisent guère d’effets régénérateurs sur la vie. Ils génèrent de la douleur. Mais, pour la langue déraillée, la douleur entraîne une nouvelle vie. C’est bien qu’il y ait toujours quelques conservateurs, afin que nous butions contre des limites et puissions voir plus clairement ce qu’il faut changer.

 

Me mettre à écrire en allemand ne fut pas une rupture. C’était naturel. Parce que j’étais envahie par la musique et l’esprit de la langue dans laquelle je vivais. Et de plus en plus d’émotions liées à la nouvelle langue se glissaient dans mon écriture. Il m’était impossible de me dérober à cette aspiration.

Lorsque je me rendis à Paris pour la première fois, j’écrivis chaque jour dans des cafés célèbres. J’écrivais dans des cafés où je voulais aller depuis vingt ans. Je ne les connaissais que par la littérature. Mais ils me semblaient très familiers. J’écrivais mes notes quotidiennes comme si j’étais chez moi à Berlin, et je ne pouvais me retenir de colorer mon texte avec des phrases françaises. Quand on est auteure, on peut vivre son quotidien n’importe où à travers le monde, on le vivra dans la langue étrangère et il se glissera dans le texte, tout étranger qu’il est. Et pour exprimer l’étranger, on se sert de la langue étrangère. Non. Ce n’est pas comme ça. On s’exprime dans la langue dans laquelle on vit le quotidien. Le changement de langue m’a beaucoup préoccupée. J’ai rencontré des auteurs qui le ressentent comme une perte d’identité. Comme une trahison. Certains souffrent de l’étroitesse de la langue maternelle. D’autres de son aliénation. Mais ils acceptent volontiers cette souffrance. Il y en a qui se sentent blessés et amoindris. Ils se sentent déracinés. Ils disent qu’on ne peut pas écrire de poésie dans la nouvelle langue, la langue étrangère. Moi, je crois que la poésie est tout simplement là. Indépendamment de nous. Nous la découvrons, ou nous ne la découvrons pas. La poésie est l’expression d’un état d’âme. Et la faire surgir, dans quelque langue que ce soit, est toujours une grande chose.

 

 

 

 

 

 

J’écris en allemand. Suis-je une auteure roumaine ? J’ai changé de langue et pendant quelques temps j’ai écrit dans la nouvelle langue sur des expériences anciennes. Ce fut un pas nécessaire.

J’écris en allemand. Suis-je une auteure roumaine ? Mon nouveau livre parle du passage à Berlin. Il parle aussi de l’entrée dans la nouvelle langue.

Est-ce que je rêve en allemand ? Je rêve aussi dans des langues complètement inconnues pour moi.

Je chante en allemand.

Il y a des mots que je n’ai jamais prononcés en roumain. Certains sont des mots d’amour.

Je me parle à moi-même en allemand. On ne se parle à soi-même que dans sa propre langue. C’est dans cette langue que l’on est chez soi. Mon chez-moi, c’est la langue.

Je ne suis pas une auteure roumaine, ni une auteure allemande. Alors qu’est-ce que je suis ? Je ne suis pas seulement la somme de mes expériences linguistiques.

J’ai sauté d’un monde à l’autre. En faisant des chassés croisés. Encore et encore. Par‑dessus un fossé rapetissant au fur et à mesure. J’ai construit un pont. Comme un arc. Cet arc est un espace, rempli d’expériences. J’ai intériorisé le vécu. Ma conscience s’est élargie. Je suis plus que la somme de ces deux expériences. La somme de ces expériences, c’est l’Europe.

Et c’est à peu près ce que j’en sais. Ou n’en sais pas.

 

 

 

 
 

 


By PalmArtPress (Germany – USA)
COMING IN SPRING 2015.
Erscheinungstermin: Frühling 2015

 

 

 

 

 

 

 

 

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Traduction de Christoph Fischer, en collaboration avec Aurélie Bessoles, Agathe Charlon, Tristan Kuipers et Hilda Inderwildi, membres du collectif HERMAION.

 

Au sujet d’Hermaion

 

Ce collectif de traduction a vu le jour en février 2014 à Toulouse. Il réunit des traducteurs de tous horizons autour d’un projet commun : traduire puis faire publier en français des œuvres modernes ou contemporaines de langue allemande.

 

À la manière du dieu Hermès qui offre au voyageur d’heureuses découvertes, le collectif Hermaion veut être un médiateur passionné entre le monde des lettres germaniques et la France.

 

Traduction en cours : Carmen-Francesca Banciu, Berlin ist mein Paris (Berlin: Rotbuch Verlag 2002). Présent extrait : Mutter, ist das auch meine Sprache ? (p. 149-153)

 

 

 

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Carmen-Francesca Banciu est écrivain. Elle vit de sa plume, à Berlin,  depuis 1991. Son livre est une promenade à travers la capitale allemande où elle s’est expatriée pour échapper à une Roumanie marquée par la dictature. Chaque chapitre nous conduit un peu plus loin dans la découverte de cette ville cosmopolite. Ce singulier recueil d’histoires berlinoises peut se lire à la fois comme un guide touristique très personnel et comme une autobiographie qui permettent de saisir les enjeux majeurs de toute une époque et d’une génération en quête de liberté.

 

À la manière du dieu Hermès qui offre au voyageur d’heureuses découvertes, le collectif HERMAION veut être un médiateur passionné entre le monde de la littérature de langue allemande et la France. Né en février 2014, il réunit Aurélie Bessoles, Agathe Charlon, Christoph Fischer, Hilda Inderwildi, Tristan Kuipers, Carmen Royuela Sanchis, Apolline Tabourot, Lucie Thomas.

Traduction en cours : Berlin ist mein Paris de Carmen-Francesca Banciu (Berlin: Rotbuch Verlag 2002).

 

 

 

www.banciu.de

www.literaturport.de

www.goethe.de

 

http://www.mutterromancefebe.wordpress.com
www.levurelitteraire.com

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