Carmen Firan

 

(USA)

Un trio pour l’Enfer


Traduction  Marily LE NIR

 

  

  Je n’avais qu’à m’imaginer en train d’assister à mon propre enterrement pour situer exactement les deux femmes de ma vie. Savoir ce qui reviendrait à chacune après ma mort. Tiens, je me voyais déjà comme un colis  que l’on  partage. Mais j’avais besoin de ce tableau lugubre et hilarant. Pour ma vanité. Pour y voir plus clair dans mes sentiments, mes réactions, dans les décisions que l’on attendait toujours que je prenne. Et moi, je me révélais n’être qu’un amateur de tergiversations, incapable de rompre ou de me lancer dans quelque chose de nouveau.

  Je vivais d’atermoiements, de complications, d’attentes stériles, dans l’espoir que le temps arrangerait tout cela. Ou bien embrouillerait le tout, définitivement. Je n’étais pas homme à me livrer à des gestes spectaculaires. J’espérais qu’un tremblement de terre extérieur allait  ébranler aussi notre petit univers broussailleux et confus, qui prenait, ces temps derniers, des aspects dramatiques Et puisqu’au niveau social ou cosmique il ne se profilait rien de dévastateur,  il ne me restait plus que mon propre enterrement comme  point de repère absolu pour évaluer la situation dans laquelle je m’étais mis.

  Claudia, donc, l’épouse légitime, entourée de nos trois enfants, tels quels, des rejetons normalement réussis. Ecrasée de douleur à la tête du catafalque. Malgré tout, raide de dignité et fière d’être l’héroïne principale, d’être finalement celle qui focalise l’attention, parmi les bougies et les mouchoirs et tout l’attirail orthodoxe pathétiquement baroque qui fait pleurer, à chaque fois, même les mendiants de l’église, cernés par le chœur improvisé de voix déchirantes.

  Elle recevrait noblement les condoléances en arborant cet air modeste de grande dame, d’intellectuelle confrontée  à un nouveau drame, qui fait, certes, partie de la vie : la mort de son mari – moment tragique mais que l’on peut surmonter, en pensant avec décence aux responsabilités à assumer en tant que mère et veuve distinguée.

 Et Dana dans un coin, très loin de moi, n’osant pas s’avancer, ni même lever les yeux. Aussi effacée que possible, en retrait, n’attirant l’attention de personne en dépit de son chapeau noir, des lunettes noires et du foulard noir qui lui vont si bien qu’elle a l’air d’une insulte supplémentaire  à l’adresse de mon honorable épouse. Effondrée, elle aussi ; mais dans l’éclat de sa jeunesse c’est un effondrement subtil et élevé, susceptible d’attirer, malgré la place secondaire qu’elle occupe dans l’architecture de la cérémonie, des regards pleins de gourmandise ou de défi, d’ironie ou d’indulgence, au pire condamnables de la part de ceux qui auraient eu vent de notre relation. La parenté de Claudia l’aurait  certainement dévorée des yeux.

  Bien sûr, je souffre en pensant qu’elles pourraient être toutes les deux dans la chapelle de l’église, louée à l’heure, regrettant chacune autre chose et un autre homme dont aucune n’était capable d’imaginer la double vie avec l’autre.

  Et je ne saurais nier que mon orgueil s’en trouve d’ores et déjà satisfait. Rien qu’en  imaginant le sourd débat entre ces deux femmes plus ou moins affligées mais obligées d’affronter la même réalité inattendue et capitale : ma mort. Une situation incontrôlable  qui renverserait  d’un seul coup l’ordre formel de leurs vies.

    Dana  aurait peut-être préféré éviter ces moments gênants de présence à la cérémonie, mais Claudia ne raterait pour rien au monde le spectacle de l’épouse en noir, devant laquelle on baisse la tête, on ôte le chapeau, on serre la main, encourageant et solidaire. Celle sur qui convergent tous les regards, perçants, compatissants et légèrement admiratifs. Pour son courage de subir aussi cette épreuve, après toute une vie passée à mes côtés. Heureuse ou non, mais constante. Elle serait immédiatement consciente de  sa position d’héroïne. Ma mort serait encore un sacrifice qu’elle devrait consentir, mais elle en sortirait victorieuse, froissant ma mémoire par des récits  à l’eau de rose, parlant de  mon «bon cœur malgré un caractère un peu spécial » de petits faux-pas et d’imperfections, néanmoins « bon père et époux dévoué », comme j’aurais à le lire dans le faire part impeccable paru dans le journal.

  Certes, ma disparition accentuerait en fin de compte son martyre, car il y aurait un salaire de moins à la maison et le souci des enfants qui n’étaient pas encore établis et dont elle devrait assumer la charge à elle seule. Mais elle saurait faire face avec des traits héroïques empruntés à la littérature classique sur le thème de la femme seule mais solide, qui n’oublie jamais qu’elle est responsable, lionne jusqu’à son dernier souffle. Elle cultiverait le souvenir d’un  mariage heureux, d’un mari exceptionnel, à qui la vie aurait épargné les terribles années de vieillesse, fut-ce en couple, cette réalité imprévisible, ennuyeuse ou énervante, hideuse de par l’affaiblissement  et les maladies.

  Si bien qu’elle verrait le bon côté des choses dans  ma disparition. Il valait mieux que je ne connaisse pas la dégradation du corps, la décrépitude et la sénilité, le grotesque et l’humiliation d’une vieillesse que certains sont contraints d’endurer en attendant d’être délivrés pour l’éternité de ce qu’on ne peut plus appeler une vie. Sentir ses muscles s’affaisser, ses fonctions  ralentir et se dérégler, voir les regards méprisants et dégoûtés de l’entourage, impatient  de vous voir  passer l’arme à gauche une bonne fois pour toutes. Et pourtant elle aurait fait semblant, de façon très convaincante de s’occuper de moi, de faire son devoir, et  même s’il le fallait, de m’aimer.

  Claudia regretterait aussi que je sois parti trop tôt pour connaître mes petits–enfants, elle rangerait mes vêtements dans des boîtes en carton dans le débarras, le cœur serré et même avec une compassion sincère. Soit parce qu’il y en aurait que je n’aurais pas eu l’occasion de mettre, soit parce qu’il n’y en avait pas tant que cela. Et de nouveau je resurgirai dans sa mémoire sous un jour favorable. Je n’attachais aucun prix aux  objets, je me plaçais toujours au second plan quand il s’agissait de faire des achats. J’avais bien d’autres péchés sur la conscience! Et combien Claudia en a-t-elle connu ? Serait- ce vrai que j’aie eu une liaison avec la fille d’un écrivain, bien plus jeune que moi, comme le laissait entendre une de ses collègues ?Aurais-je été capable de jouer à ce point la comédie, de lui faire cette farce, d’être à ce point cruel et abject après tout ce qu’elle avait fait pour moi ? !

  Heureusement, Claudia  a une vanité sans bornes. Elle chasserait aussitôt ces pensées. Elle ne supporterait même pas quelques secondes une réalité humiliante. De même qu’elle avait passé toute sa vie à se préoccuper davantage de l’image  qu’elle donnait aux autres, plutôt que de ce qu’elle vivait en réalité.

  Mais il ne faut pas que j’exagère. Tous mes raisonnements ne sont valables que si elle n’ajoute pas foi aux racontars que lui glisseraient  quelque ami qui lui veut du bien, ou une proche, pleine de bonnes intentions, comme cela, en passant, comme un ragot que l’on colporte sur tout homme qui sort un peu de l’ordinaire. Une maîtresse. Liaison passagère, ajouteraient-ils cyniques. Dans tous les ménages, un homme normal a au moins une maîtresse.

   Je crains donc que la réaction de Claudia, si elle  se doutait de ma relation avec Dana, soit des plus naturellement féminines. Elle ne voudrait pas y croire. Non par confiance en moi, en mon brin d’honnêteté ou en mon semblant de correction, mais pour se mettre à l’abri de l’ironie, de la compassion ou, sait-on jamais, de la conspiration de son entourage. Il se peut que ces gens pour lesquels vit Claudia, pour lesquels elle s’efforce d’avoir une image triomphante, ces gens qui comptent exclusivement dans ses rapports avec le monde, soient  tacitement  de mon côté. Qu’ils se réjouissent même de mon escapade. Qu’ils m’envient même pour cette folie qui m’a pris sur le tard et me protègent de ma possessive épouse en m’acceptant  avec Dana et tout le reste, ce qui pour Claudia serait vraiment la fin de tout.

 Ce n’est pas sa souffrance qui compte, c’est l’humiliation. Son image chiffonnée. Son orgueil brisé. Ce n’est pas moi qu’elle pleurerait, mais sa propre défaite. Je ne sais pas trop comment se déroulerait  l’enterrement dans ce cas et je préfère ne pas voir cela. Bien que je ne prévoie pas de réactions violentes  ou inconvenantes de ma femme à l’entrée de Dana dans l’église, grâce à l’assistance, à qui elle devrait laisser une impression de dignité, démentant par là- même tout soupçon.. Elle l’ignorerait tout bonnement. Elle l’empêcherait de prendre part aux petits rites spéciaux, réservés aux seuls proches. Elle la traiterait comme un objet ou plutôt comme un étrangère ou une intruse. Et moi, tout mort que je sois, elle me mépriserait, et se réjouirait de m’avoir désormais  rien qu’à elle.

  Elle dominerait l’assemblée en retenant ses larmes, considérant cependant que j’avais mérité mon sort, salaud que j’avais été de la tromper. Sûrement parce que Dana m’avait couru après.           Car c’est là tout le problème de Claudia. Elle accepterait tout, même une liaison, si j’étais celui qui avait été séduit, aimé, violé, victime d’une obsédée, obligé de coucher avec une folle qui  s’était entichée de moi. L’important c’était que moi je ne l’aime pas, que je ne la  désire pas, que je ne fasse pas les premiers pas de la conquête, chose impossible aux yeux de Claudia, du moment qu’elle était instaurée dans le rôle d’épouse, qu’elle avait des actes officiels, qu’elle m’avait en sa possession. A partir de là,  les choses  étaient claires, elle avait touché les arrhes de mes sentiments. Je pouvais avoir des aventures, mais ne pouvais aimer qu’elle.

   L’existence de Dana  dans ma vie n’ébranlerait donc pas trop l’ordre établi par Claudia, si bien qu’elle n’avait qu’à venir à mon enterrement, cela ne regardait qu’elle. Mais dans le cortège, il n’y aurait qu’elle, Claudia, les enfants, des collègues de travail et le peu de parenté qu’il nous restait. Pour le repas funéraire, c’est pareil, elle trônerait avec son cœur d’épouse  démolie, régentant toute la mascarade des aumônes.

  De plus, ma mort lui permettrait de sortir de cette situation impossible, où on entendait parler d’une autre femme dans ma vie, chose absurde du point de vue de Claudia qui avait décidé, il y a bien des années de cela, de ne me partager avec personne, de ne pas me lâcher. Que j’aie envie de partir ou de choisir autre chose était une éventualité exclue  de sa vision du mariage. Il n’était pas question que je dévie à un moment donné, qu’une autre me plaise, ou tout simplement qu’elle ne me plaise plus, elle, que je n’aie plus envie, que je sois lassé, ou que je sois pris de folie, là, sur mes vieux jours. Dès l’instant où elle était celle qui s’était toujours sacrifiée, elle avait l’éternité dans le sang, une montagne de patience et de ténacité, elle me garderait entièrement pour elle. A elle. Indifférente au temps et à l’âge. Ignorant qu’il y a en ce monde tant de pièges, de tentations, d’erreurs, de passions aberrantes.

  Je l’ai, certes, encouragée, moi aussi, à parvenir à ce degré d’assurance. Par ma lâcheté devant les surprises. Par l’indifférence que j’affichais avec mes airs de fausse supériorité. En refusant l’aventure, par commodité. Par ma médiocrité qui me donnait une allure stable, casanière, facile à prendre pour de la gravité, pour de l’équilibre et de l’austérité face au sensationnel. Je donnais l’impression d’être immunisé, paisible, passif. Philosophant sur la vanité des choses pour excuser ma faiblesse. Tout juste bon à me faire manipuler par une femme ambitieuse et énergique, possessive et dominatrice.

 C’est quand même terrible que je parle tant de Claudia alors qu’en fait je ne pense qu’à Dana. J’analyse de façon paranoïaque les réactions de Claudia à mon enterrement, quand mon seul souci est de savoir de quoi aurait l’air Dana, combien elle pourrait souffrir. Non de m’avoir perdu, mais à cause de moi. Ce qui pourrait signifier que cette fois encore, Claudia aurait été gagnante. Elle nous aurait vaincu tous les deux. Elle se serait établie définitivement, jusqu’au delà de la mort. Et elle revendiquerait à l’infini ses droits sur moi.

  A Central Station, où j’attends Dana depuis plus de vingt minutes, toutes ces pensées torturantes prennent une ampleur insensée. Une discussion  définitive, voilà ce qu’elle veut. Une dernière rencontre pour clarifier les choses. Je regarde l’écran électronique, noir et gigantesque, où s’affichent les arrivées et les départs des trains. Je suis terrifié à l’idée de la discussion à venir. Et je me demande bien pourquoi il fallait que nous ayons rendez-vous  dans cet endroit, dans ce chaos qui me fatigue et m’embrouille  encore plus les idées. J’aurais préféré, qu’elle choisisse notre petit restaurant de la 2ème Avenue, où  nous nous sentions  soutenus par la serveuse qui nous offrait après chaque repas des petits gâteaux au chocolat – cadeau de la maison- juste pour témoigner sa sympathie à l’image de couple, fut-il clandestin.

  Près de moi,  passent des dizaines de personnes à la minute. Je ne vois pas Dana dans cette foule, elle peut venir de n’importe où et je  me sens ridicule, à attendre, comme cela, debout au milieu de la gare, qu’on vienne me taper sur l’épaule, ou que me surprenne son parfum acidulé, aux arômes  de citron et  de lavande. Elle fait peut-être exprès d’être en retard. J’ai préparé plusieurs discours dans ma tête, mais il est plus que certain qu’aucun ne correspondra aux espérances et aux attentes de Dana. Et ils nous mènent tous au même point mort. Le geste qu’elle attend de moi, c’est, hélas, précisément celui que je suis incapable de faire. Elle le sait. Et je comprends son désespoir.

  Au cours des deux années que compte notre liaison, Dana  a souffert plus souvent qu’elle n’a été heureuse. Si je protégeais Claudia autant que possible, lui dissimulant du mieux que je pouvais l’existence d’une autre femme dans ma vie, Dana savait, c’est évident, que j’étais marié et elle vivait  constamment avec le fantôme de Claudia en tête. Je la laissais seule quand elle avait le plus besoin de moi, pendant les week-ends, les fêtes, les vacances. Mais elle ne me demandait rien, elle ne se révoltait pas, ne me faisait aucun reproche, elle semblait résignée ou bien elle faisait semblant, de façon très convaincante ; elle avait l’air moderne, libérale, émancipée, désinvolte, supérieure, se moquant des convenances.

  Elle disait qu’elle m’aimait et que cela lui suffisait, qu’elle ne voulait pas faire souffrir les autres, elle n’avait pas besoin d’actes officiels, d’enfants abandonnés, de tensions, de scandales. Elle ne voulait que moi, tel que j’étais, avec le peu que j’avais à lui offrir. Une liaison confortable pour n’importe quel homme, direz-vous. Et moi, je l’en aimais encore davantage, je lui savais gré de sa compréhension.

  Comment aurais-je pu me douter de ce qu’elle mijotait ?Au bout de ces deux années, pendant lesquelles je me considérais comme un homme heureux et gâté par la chance, un beau soir, dans ce même petit restaurant de la 2ème Avenue, elle me demande de divorcer. Elle m’aimait finalement à tel point, qu’elle ne supportait plus l’idée de me partager avec Claudia. Elle me voulait  tout à elle. Jusqu’à la mort.

  Je les regardais  toutes les deux, de là où elles m’avaient placé, étendu bien droit et raide, les mains croisées sur la poitrine, une petite icône entre les doigts, dans mon costume de soirée qui m’allait si bien, avec ma cravate préférée, dont elles avaient raté le nœud. Elle était trop grande et j’avais l’air un peu démodé, avec néanmoins un certain charme désuet, que j’avais depuis que je m’obstinais à suivre la mode européenne, guère en vogue ici, où l’on s’habille léger, sport, de façon  étudiée, mais comme par hasard.

  Si j’ouvrais les yeux, je tombais pile sur le visage de Claudia. Froid et affligé. Sur son sourire un peu ironique, un peu malveillant. Me scrutant, triomphante, mais blessée. L’orgueil ne lui était plus d’un très grand secours. Pas plus que la victoire  remportée sur moi, qu’elle avait tant attendue, dont elle avait tant rêvé, car elle n’aurait eu de valeur, ne lui aurait offert une satisfaction que si j’avais été vivant. Je l’entendais me siffler entre ses dents :  « Sale ingrat, tu n’es qu’un lâche, tu n’as pas eu le courage de m’affronter.»

  Et elle avait raison. J’avais rendu l’âme juste au moment où elle aurait pu m’humilier. Soit par sa générosité, en me pardonnant, pour me dominer ensuite pour toute éternité, soit en me faisant du chantage pour la cruauté que j’avais eue de la tromper, elle, qui m’avait donné trois enfants, qui les avait élevés toute seule, qui s’était toujours effacée pour mieux prendre soin de nous.

  Dana, je ne pouvais la voir  qu’en regardant en arrière. Elle était loin, cachée parmi les corps en deuil qui  se hissaient sur la pointe des pieds pour ne rien perdre de la cérémonie.

  Je les aimais toutes les deux. Dieu m’en est témoin. Je les aimais différemment. Je faisais une distinction. Claudia, je l’aimais de façon posée, égale, définitive. Calmement mais avec crainte. Comme j’aimais maman quand je faisais une bêtise et que je craignais sa colère. Mais qu’elle me gronde ou qu’elle me punisse, je l’aimais quand même. Dana, je l’aimais avec intensité, avec nervosité, passionnément, comme un insensé. J’étais maladroit avec elle et je manquais d’assurance, comme avec ma fille, avec toujours la peur de démolir quelque chose, de faire quelque chose de travers qui pourrait la blesser, essayant de deviner ses désirs, ses caprices, toujours soucieux de ne pas la décevoir. Et elles étaient toutes deux persuadées que je les aimais.

  Je m’efforçais d’être quelqu’un de bien autant à la maison que dans ma relation extra-conjugale. En réalité je ne les trahissais ni l’une ni l’autre. J’étais entièrement avec l’une et avec l’autre. Il ne m’est jamais arrivé de coucher avec Claudia et  de fantasmer sur Dana. Ou bien de faire l’amour à Dana  en pensant à  une scène ou à un souvenir de ma vie avec Claudia. Elles n’avaient pas besoin de me partager, puisque chacune m’avait tout entier. Je n’ai jamais prononcé le nom de l’une en étant avec l’autre. Je vivais deux existences parfaitement séparées.

  Il est vrai aussi, qu’elle étaient totalement différentes : par l’âge, le physique, le tempérament, leurs réactions, leur comportement, leur mentalité. Leur acquis culturel était différent, jusqu’au choix du vocabulaire. A tel point que  je semblais être l’exception à la règle qui veut qu’un homme aime toujours le même type de femmes.

 Démentant l’orgueil masculin qui tendrait plutôt vers la diversité et le besoin d’expériences insolites, on dit que les hommes ont un idéal unique après lequel ils courent, condamnés à tomber toujours sur les mêmes femmes. Il y a d’ailleurs des homme dont les maîtresses ressemblent de façon gênante à leurs épouses. D’autres passent par deux ou trois divorces et si on  les compare, toutes leurs épouses passées et futures semblent être la même femme avec une coiffure différente. On finit par être rattrapé par la tristesse de Don Juan, tombé en enfer après avoir quêté l’impossible idéal, infortunée victime de femmes insatiables, utilisé par une  longue suite de créatures similaires, toutes insatisfaites, soupçonneuses, jalouses, frivoles, superficielles, qui ne voient en lui qu’un instrument de plaisir. Ce n’était pas mon cas et j’en remerciais le Ciel. Je ne sais pas ce qui a décidé Dana a renoncer au portrait de l’amante idéale pour entrer  dans le moule commun des femmes qui vivent avec un homme marié. Peut-être me le dira-t-elle maintenant, en cette ultime rencontre à laquelle elle est excessivement en retard. Dans mon esprit, elle toutefois passée brusquement de l’état d’amante à celui de maîtresse. Je l’aime toujours, mais  maintenant je la crains, elle aussi. Surtout après qu’elle m’ait  exposé des raisons aussi banales que d’avoir plus de trente –cinq ans, de vouloir avoir son mari, sa maison, ses enfants. Elle voulait, si je comprends bien, tout ce que j’avais. Et je ne pouvais pas lui en vouloir. Mais je ne pouvais pas non plus quitter Claudia et  les enfants.  Au fond, je n’ai pas l’étoffe d’un héros, ni celle d’un aventurier. Que deux femmes se disputent pour m’avoir, cela me flattait, mais  me faisait mortellement peur.

  J’avais eu peur que Dana reste enceinte, pour me forcer la main. Elle ne l’a pas fait. Elle ne m’a pas supplié, elle ne m’a pas menacé de se venger, ne m’a pas fait de chantage. Elle a trouvé  un moyen que  je ne soupçonnais pas. Elle m’a annoncé qu’elle avait un amant. Qui n’avait que deux ans de plus qu’elle. Libre. Prêt à l’épouser. Un homme dont elle ne m’avait jamais parlé avant. Avec lequel elle devait vivre parallèlement depuis un bon moment. Je ne pouvais pas me révolter, moi, j’avais bien Claudia. J’ai pourtant été tenté de penser que c’était juste une manœuvre pour me rendre jaloux. Pour m’amener à prendre une  décision capitale. J’espérais que cet amant n’existait pas. Qu’il n’était qu’une passade. Les femmes ont des trucs comme cela. Elle se créent des mondes imaginaires, elles y vivent en mythomanes ou en masochistes, en exerçant leurs dons de comédiennes dans une vie qui  de toute façon  ressemble à une farce.

  J’étais quand même inquiet. J’avais désespérément essayé de lui faire comprendre que j’étais déjà vieux, qu’un mariage avec moi ne pourrait intervenir qu’après des années entières de cauchemar pendant lesquelles Claudia me traînerait devant les tribunaux, me tordrait le cou financièrement et psychiquement, que je finirais par être une épave dont elle ne saurait plus que faire. Je lui faisais valoir qu’en fait, c’est elle que je protégeais.

 Je ne sais pas quelle était la part de sincérité et la part de cabotinage dans mon discours, mais j’avais horriblement peur. De la perdre. Que Claudia vienne à l’apprendre. De rester seul. J’avais peur de l’avenir, du présent, de la vieillesse, de la mort. Je devais la voir une dernière fois, maintenant, à Central Station. Il était encore temps de prendre une décision. Il ne tenait qu’à moi que nous restions ensemble ou bien qu’elle devienne l’honorable épouse d’un autre, tout comme j’en avais une  à la maison.

  Ils ont fixé le couvercle, planté quatre clous et à partir de cet instant je n’ai plus rien vu. Très mécontent du tableau raté de mon enterrement, soulagé que Dana ne soit pas venue au rendez-vous, je descendis vers le métro, découvrant qu’en fin de compte, je me sentais plutôt bien. Dans un élan en quelque sorte vif et juvénile, j’agrippai la barre, affrontant  courageusement le regard apparemment admiratif d’une dame d’environ mon âge, qui devait se dire en cet instant que  nous ne vieillissons pas de la même manière. Les hommes de plus de cinquante ans, s’ils ne conservent pas  toute leur vigueur pour longtemps, font en tout cas  bien semblant. Ils sont moins usés qu’elles qui nous font des enfants, les élèvent, nous supportent, portent la maison à bout de bras, nous aiment et nous gardent avec un orgueil olympien.

  Est-ce un illusion ou bien la dame m’a-t-elle vraiment donné un coup de coude agacé dans la bousculade du métro ? Un geste rageur à l’adresse de mon indifférence qu’elle a  pris pour  de la sérénité devant les difficultés de la vie, tel que je lui apparus, sportif et plein d’énergie en sautant dans le wagon juste avant la fermeture des portes. J’y retrouvais quelque chose des reproches de Claudia. Cet éclat un peu malveillant au fond de l’œil, quand je m’achetais un nouveau costume qui m’allait bien, dans lequel j’avais l’air plus jeune. Ou la froideur  qu’elle manifestait devant une de mes réussites professionnelles. Sa jalousie ne se cantonnait pas aux femmes, elle allait jusqu’à une sorte de compétition avec tout ce qui m’appartenait, à laquelle je ne comprenais rien. Je ne voulais pas concourir avec Claudia. Cela ne m’intéressait pas.

  La dame du métro a de toute évidence un peu l’attitude de Claudia devant les choses qui sont contraires à l’ordre par elle imaginé. J’aurais pu jurer que cette femme était  habituellement possessive et jalouse, qu’elle était une féministe militante prête à se sentir offensée par le bond allègre de tout homme qui se sent en forme, ignorant le drame quotidien de ses semblables,  vieillies avant l’heure, aigries, insupportables, agressives mais tellement  habiles à transformer leur fatigue en vertu.

 Serais-je tellement obsédé par Claudia, que non seulement elle occupe toutes mes pensées, qu’elle vole sa place à Dana, à chaque seconde, mais qu’il fallait maintenant que je lui trouve des ressemblances avec les femmes dans le métro, dans les parcs ou dans les magazines? ! Ou bien le sentiment de culpabilité que j’éprouve à la tromper la rend-il encore plus forte ? ! La peur de la blesser se retourne contre moi et m’étouffe de complexes et d’angoisses.

 Je détourne mon regard de la femme, dont les yeux expriment maintenant à la fois la remontrance et un léger mépris, et je fixe, par la fenêtre fermée, l’obscurité souterraine,  tendu et crispé. Le train file à toute allure et j’ai du mal à garder mon équilibre, accroché à la barre, me balançant au gré  des secousses. Je ressens un alanguissement de ma chair à mesure que  je m’approche de la maison. J’ai peur de Claudia. Je crois que c’est cela. J’ai peur d’elle. D’où mon obsession. Les mariages qui débutent dans l’amour finissent dans la peur, j’ai lu cela quelque part.

  Je la vois me menacer de se suicider, m’accuser de provoquer un drame  chez mes enfants, ou, pire encore, s’obstiner à ne rien céder, jamais. Je m’imagine que je suis avec mes deux femmes dans un ascenseur qui descend  des dizaines d’étages à une vitesse vertigineuse. L’espace est réduit. Nous pouvons  sentir nos souffles respectifs. Le parfum de Dana se mêle  à l’odeur de laine fraîchement tricotée du pull-over de Claudia. Nous nous taisons. C’est terrible le mutisme dans les ascenseurs. Je regarde obstinément la pointe de mes souliers. Embarrassé. De plus en plus tendu.

   L’ascenseur poursuit sa descente avec nos corps immobiles, posés les uns à côté des autres comme des mannequins dans une vitrine. Nous avons le regard vague, comme si nous étions seuls dans cette boîte mécanique. Et chacun est seul. Claudia ne soupçonne rien. Dana est brisée. Moi, je suis désespéré. Je regarde du coin de l’œil leurs visages de cire. Ils me semblent étrangers. Sans âme. Je n’ai  aucun lien avec elles. Je n’oserais pas. Je suis timoré, plein de complexes, coupable sans aucune raison, cette fois-ci.. Les femmes que j’ai aimées, que je suis supposé aimer, m’ignorent,  me haïssent peut-être. Je ressens  la haine dans leur silence tendu. Enfin, quelque chose les unit. L’ascenseur continue de descendre à l’infini ; peut-être ne s’arrêtera-t-il jamais. Peut-être tomberons nous avec lui en enfer.

  Par bonheur, je descends. J’achète des journaux au kiosque du coin de la rue. La porte de l’ascenseur est bloquée. Je monte les trois étages avec un peu moins de vivacité. Je ne cherche pas ma clé. Claudia doit être à la maison. Elle est  là. Elle m’ouvre, un tablier de cuisine à la main gauche,  elle a donc tout juste fini de préparer le dîner.

  Cela sent bon la moussaka. Je pose mes journaux sur la petite table de l’entrée. Les enfants ne sont pas encore rentrés. Nous allons manger tous les deux dans la petite cuisine et nous allons nous raconter les menus événements de la journée. Je vais tout lui raconter avec un grand luxe de détails, encore un symptôme de ma peur. Je lui donnerai tous les détails qu’elle exige. Elle a le sentiment que ces discussions à propos de tout et de rien créent l’intimité, nous rapprochent, conservent le lien entre nous et avec un monde d’intérêts communs. Je me soumets sagement aux bavardages quotidiens, néanmoins coupable de savoir qu’il y a quelque chose que je ne pourrai jamais lui dire. Quelque chose qui la tuerait.

  Claudia est si calme qu’elle paraît triste. Je laisse mon veston dans la salle à manger, je me lave les mains et je viens .Dans la cuisine il fait chaud. Je déboutonne ma chemise. Elle ne me regarde pas, elle est occupée à sortir le plat du four. Elle dispose les assiettes et tout ce qu’il faut. Je m’apprête à commencer ma  vie conjugale à deux. Claudia parle la première.

         Il y a une fille qui a téléphoné. Dana.

Je reste le bras en l’air avec ma manche retroussée et je me demande si c’est la peine de retrousser l’autre.

         Dana ?Ici ?m’entends-je demander, pris de panique.

         Ici, oui. Pourquoi, si elle ne t’a plus trouvé…

         Et alors ?

 Je ne sais quel ton prendre. J’ai la gorge nouée et j’observe désespéré les réactions de Claudia. Elle me sert trois cuillerées de moussaka et  me tend mon assiette, calme, détendue, un peu triste, ou c’est juste une idée ? Que sait-elle ?Qu’a-t-elle appris ? Je ne supporte pas  ces états de tension nerveuse et je ne sais pas quelle attitude prendre face aux dangers.

         Elle disait qu’elle n’avait pas pu aller au rendez-vous.

         Rendez-vous ? Quel rendez-vous ? J’ai failli crier.

         Je n’en sais rien. Au rendez-vous. C’est tout ce qu’elle m’a dit.

Tout cela prononcé d’une voix égale, mesurée, comme pour ne pas m’énerver, une diction claire et bien rythmée.

         Ah ! je soupire, soulagé, manifestement indifférent et je fais semblant d’avoir faim et de mourir d’envie de me précipiter sur la moussaka brûlante. J’ai l’estomac retourné, j’ai la gorge nouée, j’ai une douleur dans la poitrine. Une douleur de plus en plus intense, comme  une sangle de fer qui m’étreint le cœur.

         Elle allait à un enterrement, ajoute Claudia et elle se sert à son tour.

Je reste, la fourchette en l’air,  à la regarder d’un air suppliant .

          Un enterrement ?

         Son amant est mort.

         Son amant ?

Je suis au seuil de la folie. Claudia laisse tomber le couteau sur la table et le bruit me fait sursauter, exaspéré. Elle me regarde, d’un air fautif, comme pour s’excuser  et je ne vois dans ses yeux qu’une résignation pleine de sagesse, à la fin d’une journée comme toutes les autres où elle a fait son devoir, tout naturellement. Elle me sourit presque, attendant que je lui dise combien la moussaka est délicieuse. La douleur dans ma poitrine devient insupportable.

         C’est ce qu’elle a dit. Son amant.

         Et elle a donné un nom ?

         Non. Je ne lui ai rien demandé. Je ne la connais même pas, cette fille. Une collègue de bureau ?

         Oui, de bureau, balbutie-je, lacéré de douleur de la tête aux pieds.

         La pauvre !  Tu sais ce que c’est dans ces moments-là…

         Je sais, parviens-je encore à dire.

 Je baisse la tête, frappé par l’épreuve que traverse ma collègue de bureau et j’essaie de manger sans quitter des yeux Claudia, qui s’assied à côté de moi en  redressant son dos, pour marquer sa fatigue. Elle me jette un coup d’œil et laisse tomber sa fourchette.

  Je me retrouve au même point mort. Avec mes deux femmes descendant dans l’ascenseur qui semble ne vouloir jamais s’arrêter. Comme si nous entrions sous terre et que nous y poursuivions notre route. Chacune attend de moi un geste, un mot, un signe d’explication.

Je ne peux plus respirer. L’espace est réduit, je sens leur souffle, l’odeur de citron et de lavande de Dana, l’arôme de la moussaka brûlante. Elles m’ont pris tout l’air. L’ascenseur continue de descendre. Je ne sens plus rien. Qu’un grand calme. Je me sens même bien avec mes deux femmes à mes côtés, m’accompagnant, muettes. La porte s’ouvre. Dana arrange son foulard noir et son chapeau noir qui lui vont si bien et sort, en se perdant dans la foule. Claudia  retire attentivement quelques petits fils de son manteau noir et passe, raide et fière, écartant tout le monde sur son passage.

 Je les suis des yeux et je me sens envahi de cette sensation de froid et d’obscurité que je connaissais, enfant, quand je restais bloqué dans l’ascenseur. Mais l’angoisse a disparu. La porte  se referme. De là on ne voit plus rien.

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