Camille Aubaude

 

 

 

L’absolue retraite de Léonard de Vinci

 

   La Nature est plus belle que jamais, d’une douceur qui ravit. On nomme cette région « le jardin de la France ». Le soleil chevauche une haute haie de buis aux feuilles vernissées, tandis qu’en hiver, il se cache au fond du parc où ses rayons en deuil font frissonner les branches des lauriers, des tilleuls et des chênes. Ce matin, les fûts des arbres sont inondés de lumière. Allongée dans une chaise longue, je suis des yeux la course d’un écureuil. Il zigzague, s’arrête, s’élance de nouveau. En un seul instant, la vitalité de la terre flamboie comme une salamandre dans la Touraine baignée de senteurs.

   Retirée du monde, je m’apprête à savourer une belle journée d’été à la Maison des Pages de Charles VII, d’où naissent les itinéraires qui mènent au Clos Lucé et au château d’Amboise. Ce château de légende a surgi d’un rocher de tuffeau dont la crête fertile est couverte de primevères, de giroflées, de violettes, de pois de senteur mêlés aux fraises des bois. Je finis de lire un texte sur Amboise que Clémence de Chapuiset a recopié dans un Carnet.

   Au-dessous du parc, les cinq niveaux apparents de la Maison des Pages, qui en compte sept, sont plongés dans l’ombre matinale. De grandes fenêtres, puis de toutes petites, se discernent comme les escales d’un voyage accompli. Elles éclairent des chambres dont la température s’accorde aux températures des saisons. Accrochée à la roche, la maison médiévale se déploie devant la Loire, le grand fleuve précautionneux aux îles de sable qui entoure l’île d’Or. Paris, Chicago, Damas, New York, Le Caire, Salta, Vienne et Mexico sont des étapes fantastiques tandis que je repose songeuse dans ce cadre enchanteur : «Qui donc en s’exilant échappe aussi à soi ?» (Horace, Odes, II, XVI, 18).

   Après les voyages, l’Egypte, l’Orient, mon installation dans la plus ancienne demeure d’Amboise a aiguisé ma connaissance de la réalité tourangelle, les rivages de la Loire où fut construite une cité idéale. On renâcle un peu à l’idée qu’Amboise, dont le château appartint successivement à Clovis, à Foulques Nerra (1002), Jean Sans Terre et Philippe Auguste, fut la capitale de la France au temps de François Ier, qui faillit trouver la mort lorsqu’enfant, il jouait dans le parc d’une demeure de la rive occidentale de la Loire, une maison qui s’appelle depuis lors le « Sevrage ». Le Carnet de Clémence consigne une autre anecdote. Il décrit le grand monument du « Christ au tombeau » de l’église Saint Florentin, puis campe les personnages qui entourent le Christ : « La Sainte Vierge ne serait autre que Marie Gaudin, femme de Philibert Babou et ses trois filles, qui furent successivement les maîtresses de François Ier ». Ces notes historiques truffées d’anecdotes disputent aux contes leur fantaisie. Elles ne sont pas plus fiables que les exégèses des sociétés savantes. Les unes m’extasient, les autres m’ennuient.

   Les maisons à pan de bois de la cité idéale sont embellies par le rai de gloire qui jadis a traversé la ville. La Renaissance de l’Europe reposait sur l’excellence artisanale — la sophia —, que complète le calcul du commerce : le dévouement opposé au profit, la vie et la mort.. Qui n’a éprouvé le charme de ces maisons aux voix rieuses, aux parois fardées de vitres étincelantes qui filtrent la lumière du jour ? Celle où s’estompent nos tâches et nos illusions est notre point d’ancrage, une maison plus forte, plus présente que les chemins d’Orient qui parcourent une terre gaste et jaspée de mystère, des chemins parfois souterrains où les flux de l’âme s’imprègnent de sable et d’or. Si les périples autour du monde apaisent la jeunesse, c’est pour que ses envolées entraînent, comme l’écrit Joachim du Bellay, vers le «séjour» humble et tutélaire «qu’ont bâti mes aïeux» (Les Regrets, XXXI, 1558).

   Le parc où j’accomplis ma promenade matinale contient un tumulus protégeant le premier rempart d’Amboise érigé par les Gaulois, sur un site occupé depuis le Néolithique. Les origines de la Maison des Pages ressortissent autant à l’Histoire qu’à la Légende. Doublement protégée par la falaise de calcaire et le fleuve, cette maison recroquevillée dans l’immobilité profonde du Rocher des Violettes était un poste d’observation. Des fenêtres à meneaux, on dit que ses habitants guettaient les convois arrivant au château, dont elle serait une ancienne dépendance. Son sol recèle un mobilier néolithique exceptionnel. Sa tour carrée, son escalier à vis enroulé autour d’un mat fossilisé et son observatoire l’apparentent à la maison à meneaux creusée dans le roc des Grottes de Jonas, en Auvergne, un impressionnant ensemble troglodyte monacal des Xè et XIIè siècles. Ce plan de maison alchimique est fait pour « guérir les cœurs », selon l’expression de Gérard de Nerval, autant que pour conserver des squelettes. Une chose est sûre, cette maison qui mène au ciel existait au temps de Charles VII (1403-1461), reconnu par Jeanne d’Arc comme le roi véritable, où elle portait le nom de Maison des Pages. A la fin du XVè siècle, elle fut la cellule de l’ermite calabrais, Saint François de Paule, fondateur de l’Ordre des Minimes — « minimes » signifiant « les derniers entre tous » —, qui y trouva la plénitude dans la prière.

   Après la guerre de Cent ans et pendant les guerres d’Italie, la Renaissance a ressuscité l’art gréco-romain, qui subsistait falsifié, morcelé, presqu’inintelligible, pour l’associer à la connaissance technique sûre de son but. L’intelligence —le noos —, est le socle des efforts d’une Renaissance, comme elle est le socle de la Poésie. Ce fut l’époque où la Maison des Pages a reçu ses sculptures décoratives aux volutes légères, ses cheminées à colonnes ornant les grandes salles, tandis que les voluptueuses cavités contenant les pressoirs pour le vin fascinaient les yeux comme l’eût fait une voûte céleste aux mouvements de silence. Les « Poètes de Vendôme » pensent que Pierre de Ronsard a vécu dans cet endroit pendant les années où il était page à la cour de François Ier, l’écoute respectueuse des ondes de la roche ayant fortifié en lui des œuvres excellentes. Un poète de la Cité du Livre de Montmorillon m’a raconté qu’à chaque étage de la Maison des Pages, il a contemplé des souterrains dont les échos secrets lui redonnaient l’espoir. Dans l’ouverture pratiquée dans le rocher, il ressentait une prise de possession des ombres et ses nerfs l’exténuaient. Il se sentait appelé par des forces intérieures qui le conduiraient, inquiet et enfiévré, sur l’autre rive de la Loire, ou bien au-delà des remparts. Ces galeries ont été murées. Personne ne s’en soucie. C’est l’heure où l’engouement malsain pour un monde virtuel qu’offre la modernité n’enfante plus de souterrains, est dépourvu d’églises et de remparts, se méfie de la fixité minérale des cathédrales où chatoient les couleurs de la vie. Amboise foisonne de souterrains, voies pittoresques d’autrefois, parois ouvertes pour s’enfuir.

   La Cour vint s’établir à Amboise deux ans après le Sacre de Charles VII, en l’an 1431, quand Jeanne d’Arc fut accusée de sorcellerie par de savants dévots, et brûlée à Rouen, d’après la version officielle. Agnès Sorel avait neuf ans. La situation de la ville, le rayonnement de son château, la justesse de son goût et l’âme d’élite de ses artistes furent considérés comme des atouts et de précieux aiguillons par les Rois de France. La douceur du climat due aux profondeurs de la forêt, l’intérêt stratégique du promontoire rocheux surplombant la Loire, elle-même une ouverture, sont autant d’avantages naturels qui, alliés à l’architecture, déterminèrent le choix d’Amboise pour faire venir la cour.

   Mus par un esprit de découverte, François Ier et sa sœur, Marguerite de Navarre, qui compte parmi les meilleurs philosophes, écrivains et poètes de son temps, invitèrent les lettrés et les artistes flamands et italiens les plus réputés. Heureuse mission ! recevoir, élire tant de figures d’exception, se ressemblant en étant différentes, se rassemblant pour jouer le même concert. Ces artistes apportèrent à la ville leur talent et leur culture, lui transmirent des connaissances architecturales et sculptèrent les pierres de tuffeau des maisons tourangelles. Ils ont orné la Maison des Pages, propriété des comtes de Chapuiset, lui donnant le cachet d’une «maison d’artistes». Une gravure ancienne la représente « dé-mesurée », plus grande qu’en réalité, et, malgré la précision propre aux gravures, en orientant ses murs avec fantaisie. Au milieu du XXè siècle, le poète Jacques Mareuse lui légua des poèmes, et le sculpteur Al Sarci la rehaussa d’un ensemble monumental de statues taillées dans la roche, corps embrasés, gigantesque serpent, Eve impudique et Christ dionysiaque, accueillant les forces primitives dans la nef humide d’une caverne.

   Je ne puis penser aux proportions parfaites des demeures médiévales et des châteaux de la Renaissance sans voir le subtil sourire d’un visage angélique. Pourquoi ? Ces édifices, qui sont l’invention des hommes, perpétuent le sacre de la vie. Le plus talentueux des artistes italiens du Quattrocento, Léonardo da Vinci, élevé dans une maison dont les murs se découpent au cœur d’un vignoble, vouait un amour profond à la Nature. Il s’est livré à l’étude des formations rocheuses, du mouvement intérieur qui gouverne autant l’esprit que la force mordorée de la lumière. Les deux tableaux de La Vierge aux Rochers font ressentir l’animation de la pierre, un inhabituel remue-ménage. Dans le tableau conservé à Londres, considéré comme une réplique, la Vierge au visage imposant et au front étroit, peut-être dessinée par les élèves du maître, n’est pas dépouillée de la lourdeur de l’époque. Le tableau conservé au Louvre, à Paris, peint vers 1483, est plus génialement audacieux. La Vierge Marie se réfugie dans une grotte avec l’enfant Jésus et le Baptiste enfant, pour échapper aux tueurs d’Hérode, à l’instant où le roc se referme comme un manteau protégeant le Christ.

   Cette scène, qui figure la transformation religieuse, rappelle que la matière est de la lumière solidifiée, non la lumière physique comme la lumière du soleil mais l’énergie première qui anime la Création. L’Ange auprès de la Vierge exprime à l’œil la matière, puisqu’il a un corps, et aussi, par sa nature d’Ange, la lumière. Il pointe son index à l’horizontale et replie son majeur derrière le pouce, figurant l’équerre et le compas, outils des bâtisseurs qui gardent le silence sur leurs techniques. Son sourire est le sourire de la connaissance : c’est celui de la Joconde, c’est le sourire de Léonard qui a passé ses trois dernières années au Clos Lucé, le « Clos de Lumière », la luce, les mains paralysées mais laissant son génie, son regard, ses enchantements secrets se perdre dans la maladie pour se retrouver inchangés dans sa dernière demeure, face à l’éperon rocheux du château royal, près des vignes enlacées.

   Construit pour le maître rôtisseur de Louis XI, Étienne Leloup, vers 1477, le Clos Lucé a accueilli plusieurs années la Reine de Navarre enfant, une des femmes les plus cultivées de l’histoire de France, une des meilleures poétesses, puis Léonard de Vinci. Dans ce manoir à échelle humaine, l’« l’homme complet » de la Renaissance, et l’enfant naturel des rochers et des vignes, a choisi d’émigrer pour s’éloigner des intrigues, des amitiés jalouses et des desseins nuisibles d’un puissant entourage. Invité par le Roi François Ier à Amboise en 1516, il ne s’est assujetti à aucune règle restrictive et aveugle, il a méprisé le pouvoir. Sa solitude de seigneur l’a assuré de sa mission.

   Un livre de ma bibliothèque reproduit les tableaux de Léonard avec une précision qui aide à mieux distinguer sa force d’âme et les chatoyants méandres de son art. Le célèbre portrait de Lisa di Noldo Gherardini, née en 1479, l’épouse de Francesco del Giocondo, La Joconde, est un tableau crypté, le seul que Léonard n’ait pas vendu dans l’Italie du Rinascinento. Il me dépouille des perceptions habituelles. Le visage en deuil de Mona Lisa a relevé son voile noir. Autour de ce visage pareil à celui du peintre, mais qui n’est pas le même, tel une flamme allumée à une autre flamme, se déploie un double paysage où poussent deux voies : un sentier de terre rouge et un fleuve bleu relié à lac. Le fond est un monde en formation, une genèse où remuent les ombres enfiévrées des passions humaines. L’âme qui naît de ce paysage rocheux se jette dans la mienne comme celle d’un oiseau échappé du roc où il s’était blotti.

   Dussé-je m’illusionner, cette madone veille telle une idole dans un ciel d’amours qu’elle renouvelle. Les voies de feu et d’eau serpentent au milieu des pierres et s’élancent dans l’Inconnu. Le sourire de la Joconde cueille sur la terre la lumière qui habite son regard. Et mon regard est face au mystère qui brasse, par le génie de son auteur, ce portrait au parfum lascif d’ocre, de jardins filtré par un manteau de chair ! Nous sommes tous sensibles à la signification divine de ce chef d’œuvre. Le visage paisible peint sur un panneau de bois comme les portraits du Fayoum est celui que Léonard a voulu apporter d’Italie quand il a entrepris son long voyage pour trouver la solidité d’une autre terre, s’exilant pour mourir, léguant aux âges futurs plus de sept mille feuillets manuscrits, les Carnets, consacrés à l’astronomie, la peinture, la botanique, la musique et l’anatomie.

   Le Carnet de Clémence mentionne à l’origine d’Amboise des « druides du pays chartrain qui, 300 ans avant J.-C. seraient venus s’y installer ». Les Chroniques d’Amboise, rédigées au XVè siècle, proposent une étymologie tardive du nom. Ambacia est donné pour la contraction de la formule latine ab ambabus aquis. La ville a été construite « entre deux eaux », la Loire, une voie d’échange, et l’Amasse, une rivière qui irrigue le parc à l’anglaise du Clos Lucé. Les « Deux Eaux » évoquent l’union des « Deux Terres », la fin des polarités qui déterminait la fonction des Pharaons d’Égypte. Je n’hésite pas à le redire, les deux chemins au-dessus de la Joconde font naître un équilibre supérieur, car la dualité est source de vie. L’idole gagne dès lors l’aveugle éternité. Léguée à Salaï, amant et disciple, La Joconde entre dans les collections royales avant d’atteindre nos âmes, œuvrant par la perfection de son art à l’engouement pour « l’homme universel ».

   Tandis que le sourire de la Joconde miroite dans les fenêtres du Clos Lucé, et nimbe ses murs de tuffeau et de briques, une roche et deux eaux ont donné vie à une forteresse érigée à l’Occident. Le jardin de lumière du château royal s’étire vers le Sud, tandis que le poste d’observation des pages veille à l’Orient. Les réceptacles des jardins du château et de la Maison des Pages établissent une réciprocité entre une civilisation de la transcendance et une civilisation de l’immanence. Le parc dit « romantique » du Clos Lucé met la pensée du « génie » à notre portée. Il constitue la pointe Sud du triangle formé à l’Est par la Maison des Pages, et par le château, à l’Ouest. Je m’avise que de ma chambre, au Nord, la Loire irréelle s’achemine vers la mer.

   Une nouvelle fois, le parc de la Maison des Pages a retrouvé sa parure d’été. J’ai ouvert ce matin une porte dissimulée dans une haie de lauriers. A gauche d’un vieux banc en forme de fer à cheval, elle sépare le parc d’un champ. Un chemin de ronde surplombe le jardin à la française de l’hôtel Choiseul. Tracée sur la crête de la falaise, cette ancienne voie est une ligne droite recouverte de pierres taillées. Elle passe au-dessus de hautes cavernes dites «Greniers de César», des silos à grain du XIIè siècle où se déroulent, comme dans le passé, des cérémonies secrètes : « peur de la grotte obscure et menaçante, désir de voir si elle n’enferme pas quelque merveille extraordinaire », constatait Léonard de Vinci (traduit par André Chastel, 1982) à propos de la caverne. Cet étroit passage relie le Logis des Pages aux remparts du château. Le Carnet de Clémence de Chapuiset, écrit à l’époque où « l’ex-émir Abd-el-Kader » était détenu au château, indique dès la première page des « souterrains connus sous le nom de greniers de César » faisant partie du « camp de César », l’ensemble appartenant « aujourd’hui à la famille de Chapuiset d’Amboise ».

   Pour suivre le mouvement du soleil, je reviens m’installer à l’entrée haute de l’Observatoire, face à la Tour des Minimes. Le château est érigé sur la pointe rocheuse choisie par un capitaine de l’armée romaine afin d’y élever une résidence fortifiée. C’était vers l’an 374. L’empereur Gratien donna Amboise à son parent Anicien, dont l’héritier en fit don à Clovis Le château fut entièrement détruit par les Normands en 880.

   Les principales œuvres architecturales de la ville d’Amboise ont été conçues au temps de Marguerite de Navarre, « la Marguerite des Marguerites » et de François Ier, le couple frère-sœur de la royauté éclairée, parfaitement instruit pour être sage et libre. Ils firent du château, confisqué à la famille d’Amboise, le point de rencontre de philosophes, de poètes, de musiciens, d’architectes, tel que Fra Giocondo qui édifia pour y vivre le pur joyau architectural qu’était l’hôtel Joyeuse avant son ravalement et sa transformation en logements de rapport. Les artistes italiens ont changé la ville «entre deux eaux» en une cité idéale dont les maisons convergent sur le château d’habitation où se trouvent aujourd’hui encore des meubles gothiques et Renaissance. Ses riches ornements nous délassent des austères forteresses médiévales et de l’ombre stérile qui plane sur le début du XXIè siècle.

   Le Logis du Roi face au fleuve, la Tour des Minimes — elle devrait être appelée « Tour de Bayard » en hommage au célèbre chevalier qui l’emprunta tant de fois —, et la Tour Hurtault furent construits par Charles VIII (1470-1498) durant sa trop courte existence. Né au château, qui lui doit sa reconstruction par des artisans italiens et flamands, Charles VIII fut marié par sa mère à Anne de Bretagne. Il installa à Amboise le célèbre ermite Saint François de Paule, auteur réputé de sept résurrections et de guérisons miraculeuses, que son père Louis XI avait invité le 24 avril 1482 au château de Plessis-les-Tours, près duquel il mourra en 1507. Pour Saint François de Paule, Charles VIII édifia à Amboise le couvent des Minimes, protégé par une enceinte carrée et doté de la plus grande bibliothèque d’Europe. S’il ne reste rien du couvent et de l’église, il est étrange que la vénérable Maison des Pages, émergeant au-dessus des Minimes pour servir de cellule au saint homme, ait subsisté jusqu’au XXIè siècle. La gravure ancienne des perspectives de la ville d’Amboise, qui la représente en des proportions symboliques, toujours humble et austère, guettant le mystère de l’univers, montre que vivre en elle, c’est constater l’extrême importance des chiffres secrets liés aux constructions. Charles VIII mourut accidentellement au château, en 1498, après avoir renoncé aux guerres qu’il voulait conduire en Italie. Comme une coupe qui n’oublie pas l’arôme des premiers fruits recueillis, le château égrène les noms des rois, Charles VII, Louis XI, Charles VIII, Louis XII, François Ier. Gravés au-dessus d’une porte, ils n’évoquent plus du tout des vies lyriques et disproportionnées, bien qu’ils signent des âmes pareilles au soleil d’été parcourant le cycle des morts et des naissances.

   Devant le château se déploie l’île d’Or, dite au XIXè siècle « île Saint Jean ». C’est la seule île habitée de la Loire. En 503, Alaric, roi des Wisigoths et Clovis, roi des Francs y ont signé « Le Pacte des Gaules », face au promontoire de calcaire amarré dans l’eau du fleuve. Sur cet éperon rocheux, la ville a établi son assise. Depuis des siècles, c’est là qu’elle grandit, qu’elle modèle ses rues et ses maisons selon les humeurs indéfinies du fleuve. Elle s’est élevée au-dessus des jardins potagers cultivés sur les berges formées par les alluvions de la Loire. Ses faubourgs, en particulier celui du Rocher des Violettes, fournissaient les vins tant appréciés des rois. Les vignobles recouvraient le plateau tandis que les grottes creusées dans la roche conservaient les meilleurs crus pour que s’épanouissent les fastes des périodes heureuses.

   La reconstruction du pays s’est faite après Les Trêves de Tours (1444) à partir d’Amboise. C’est dire combien la ville de Charles VIII est le «Foyer de la France», au cœur d’une région où une civilisation humaniste et raffinée a su embellir les châteaux forts endormis pour les intégrer à un monde nouveau où chaque journée est un plaisir de lumière orangée, de feuillage vert clair et de ciel de cristal dont la voûte lointaine, transparente et humide irrigue les vieilles façades engourdies.

   Carpe diem.

   Au-delà des remparts, les nuances bleutées du crépuscule se mêlent aux vaguelettes de la Loire, au point que les yeux ne peuvent plus les séparer. Au-dessus des flots, la lumière frisante du soleil couchant cisèle les maisons anciennes de l’île d’Or, et il semble que du sang clair, si pur, s’obstine à couler du ciel. La terre n’est plus couverte des boutons d’or auxquels l’île doit son nom, mais de tentes et de caravanes assorties de festivités dont le bruit martèle la roche et provoque d’irréparables dégâts. De l’île d’Or, on peut jouir rêveusement d’un des plus beaux points de vue sur le château dont la façade se mire dans le fleuve. À égale distance entre la chapelle Saint Jean et l’église du Bout des Ponts, la Maison des Pages de Charles VII est dissimulée comme un papillon dans les replis de pierre et dit à son tour :

   « J’y suis, j’y reste ».

   Le soleil se couche, sourd aux joies et aux peines de l’espèce humaine. Des signes s’ébauchent dans les nuages. Nimbés d’une mystérieuse clarté, les contours d’une cité fantôme se détachent de la ville arrimée dans l’ombre. Les tours de feu et les dômes azurés de la Cité idéale se déplacent. Délivrée des peines et des fioritures, la ville éternelle pareille à la Jérusalem céleste se déplace au-dessus des îles. Diaprée des lumières de l’aube, elle survole les maisons tourangelles avec leur vigne vierge enserrant les murs, leur toit pentu et leur assise rectangulaire en tuffeau brisant les vents et les orages de leurs formes précises.

   Avec la grâce du soleil couchant, la ville aux ailes d’oiseau et aux pensées royales, construite à force de privations, de larmes et de sang, apparaît à l’heure de la mort, exhalant des parfums délicieux et bourdonnant encore des couplets d’Orphée, précise comme un mirage dans le désert humain aux humeurs changeantes. J’aime qu’elle déploie à perte de vue des édifices et des rues où crépite une lumière nouvelle dans l’œil apaisé par de douces retrouvailles.

 

 

 

 

 

 

 

 

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Née à Paris le 13 octobre 1959, Camille AUBAUDE est Docteur es Lettres, personnalité de la ville d’Amboise, et poétesse de renommée internationale.

Après avoir enseigné à l’Université Paris III, Sorbonne nouvelle, et dans des universités étrangères (Egypte, Etats-Unis, Jordanie), Camille AUBAUDE représente la poésie française dans de nombreux colloques et festivals de poésie et reçoit des poètes dans la Maison des Pages d’Amboise, une étrange maison médiévale qu’elle a réhabilitée et qui a donné son nom à une collection de poésie accueillant des poètes contemporains. Jury au Prix de Poésie Paul Verlaine, Camille AUBAUDE anime, à Paris, des « Dialogues de Poésie » diffusés sur le web (voir temporel.fr). Le recueil des Poèmes d’Amboise a été traduit et édité dans neuf pays, notamment au Japon, et a fait l’objet d’un film de Jérémy Véron au Cercle Anna de Noailles, à Paris, en 2010. Des lectures des poèmes de La Sphynge et d’un nouveau livre de bibliophilie, Chant d’ivresse en Egypte, parus en 2009, ont été filmées dans Une nuit à la Vénus noire, par Galya Milovskaya.

« Camille : Paix – Poésie, et amour des belles choses », a écrit Michael Lonsdale. « Un imaginaire féminin, secret, fécond, inoubliable. L’union de l’Orient et de l’Occident, de l’amour et de la solitude, de la culture et de la liberté me fait entendre votre chant immense et déchaîné », a observé Léopold Sédar Senghor. L’œuvre de Camille AUBAUDE aimante une foule de lecteurs anonymes ou célèbres, et aussi des photographes, des comédiens, des cinéastes et des peintres. Défendue dès 1979 par Henri Michaux, puis Jorge Luis Borges, Julia Kristeva, Claude Vigée, Marguerite Duras, Henri Bauchau, cette œuvre très dense ajoute aux poèmes des traductions, des essais littéraires marquants (Les Femmes de lettres, Le Mythe d’Isis de Gérard de Nerval), des critiques littéraires, artistiques et cinématographiques, des proses poétiques et des récits sous forme de « journal », tels La Maison des Pages et Le Voyage en Orient.

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