Bojenna Orszulak

 

Bojenna  Orszulak

 

(Pologne-France)

 

 

 

PRIERE DU MIDI

 

Dans la nef

d’une ancienne cathédrale

des peupliers flamboyants

 

sous les ogives des branches

papillonnent des anges minuscules

 

Par les vitraux des larmes

je regarde le tabernacle du soleil

 

 

 

INQUIETUDE

 

Aux victimes des camps

 

Non je ne connais pas la quiétude –

votre effroi

fait trébucher mon coeur

qui s’affole

 

Non je ne trouve pas le silence

 

votre murmure votre cri

 

l’effarouchent aussitôt

Non je ne dors pas vraiment

votre absence soudaine

me réveille

 

 

 

Pour Hubert-Félix Thiéfaine

 

Je n’en peux plus de t’écouter

je suis malade de tes chansons

la beauté doucement tailladée

pareille à une crucifixion

Images traquées vers infinis

avides de toutes les offrandes

des frissons et des insomnies

Ils blessent vomissent caressent et bandent

ils donnent à boire la bonne ciguë

qui met juste au bord de jouir

promettant une lenteur aiguë

qu’on ne soulage que pour mourir

Ils peuplent de rêves insoutenables

les heures de veille tranchent dans le vif

de l’espoir comme une main qui biffe

des mots qu’elle écrit sur le sable

 

 

 

FUGUE

 

       Quaerendo invenietis.

       J.-S. Bach

 

D’abord la transparence

obscure du cristal noir

atomes éclos en âme

le point des origines

le rouge de la naissance

jusqu’au gris de la mort

entre l’eau et la terre

la glaise puis la cendre

entre l’arbre et le feu

visible en arc-en-ciel

des boucles infinies

d’abord la transparence

 

 

 

OPUS  INCOGNITUM

 

Nous sommes nos propres métaphores

si labiles dans nos corps changeants

qu’au fil des pages le temps dévore

peau cheveux os nerfs ligaments

 

Les comparaisons qui délirent

entre l’idée et la matière

les oxymores des désirs

qui nous assemblent et nous lacèrent

 

Une main griffonne parfois oublie

sur les trottoirs dans les abîmes

du quotidien ces manuscrits

inachevés et anonymes

 

 

 

UNE  HISTOIRE

 

Les lacets de mes routes

maladroitement noués

par mes mains engourdies

des départs enfiévrés

Les initiales d’histoires

recommencées sans fin

par les enluminures

des anciens parchemins

Les cheveux parcourus

comme des steppes miniature

et les racines des doigts

dans l’étoffe qui murmure

de mon corps étonné

à chaque nouvel avril

Toutes les gouttes de la vie

comme des chapelets sans fil –

pour me voir enchâssée

dans la glace des yeux pers

dans tes mots d’homme glacé –

le dernier que je perds

 

 

 

SANS ANESTHESIE

 

       À Krzysztof Zanussi et à Andrzej Wajda,

       pour mes premières pensées terrifiantes d’adulte

 

Je crois parfois sans retenue

je lis souvent sans respirer

je dors rarement la nuit venue

je prends des pièges pour des sentiers

 

L’opium me tente par son vieux nom

où flirtent de pâles pensées atones

où des désirs baisent et s’en vont

vers les poisons de belladone

 

Toi tu es fier de tous tes vides –

veillé par les larmes des absents

seul avec ta raison pour guide

Je te fais peur et tu me mens

 

Tu ne veux pas de roseraies

ni de mots d’amour impunis

Tu ne sais pas comme j’aimerais

te quitter sans anesthésie

 

 

 

 

 

 

 

____________________________________________

 

Bojenna Orszulak est née à Varsovie, où elle a commencé ses études des lettres modernes et des langues orientales, avant de les terminer à Paris.

 

Depuis, elle vit en France et, après quelques années passées en librairie et aux Éditions Nizet, devient professeur de lettres. Elle écrit en français et en polonais, publie des poèmes et parfois des articles, ainsi que quelques traductions (poésie et sous-titres de films documentaires).

 

 

Recueils en français :

  • « À l’absent », Caractères, 1992
  • « Le Corps de l’attente », Librairie-Galerie-Racine, 2009
  • « La mal-passante », Inclinaison, 2011
  • « L’Adieu au corps », Unicité, 2015
  • « Un nom pour la nuit », Le Nouvel Athanor, 2015

 

en polonais :

  • « Wiersze miłosne » (Contre la nuit), SL, 1991
  • « Nieporzadek serca » (Le désordre du cœur), IBIS, 2013

 

Anthologie :

  • « La Poésie féminine contemporaine de langue française» de Jean-Claude Rossignol, Librairie-Galerie-Racine, 2013

 

Présence en revues (France) :

  • Les Cahiers du Sens, n°23, 24 et 25
  • Les Hommes sans Épaules, n° 28 et 33
  • Poésie sur Seine, hiver 2010
  • Le cerf-volant, 2011
  • Concerto pour vents et marée, revue, n°6 -2013 et 8 -2015

 

Présence en revues (Pologne) :

  • choix de poèmes dans deux numéros spéciaux de la revue Poezja : « Eros w poezji» (Poésie : Eros en poésie 1&2), 1988
  • Poezja dzisiaj (Poésie aujourd’hui), 2009, 2010

 

Bojenna Orszulak

 

Bojenna Orszulak2

 

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