Bogdan POPESCU

 

 

 

 

Qui s’endormira le dernier

(roman roumain en traduction française ; extraits)

 

 

Ca faisait peut-être trois jours que des bruits de char commençaient à parvenir du bois profond qui borde au Nord notre Village  des Saints. Ses habitants se trouvaient quelque peu déroutés voire troublés, car depuis pas mal de temps le jour et la nuit avaient mélangé leurs couleurs, barbouillant le ciel de cendres. Puis il y avait eu aussi ce silence brutal : les oiseaux ne voulaient plus sortir de leurs nids, les volailles s’étaient blotties au fond des poulaillers; les animaux s’entêtaient à rester immobiles dans les écuries ou les étables; les cochons s’étaient fourrés dans la boue et ne laissait plus émerger que leurs groins et leurs petits yeux aux regards inquiets; les insectes ne s’agitaient plus dans les herbes folles, cachés à présent sous l’écorce des arbres ou dans la terre poussiéreuse; le vent avait cessé de souffler et l’air s’était pétrifié; les sources glissaient silencieuses, l’eau s’écoulait doucement,  sans le gargouillement habituel; même le Danube,  selon un individu qui avait eu l’hardiesse de s’éloigner un peu du village, même le Danube avait ralenti son cours à croire qu’il allait s’arrêter pour de bon. Et dans toute cette accalmie aux relents de petite mort- avait dit le Maire pour adoucir un peu le mot ou pour se montrer ironique envers la mort- les gens avaient tous, comme d’un commun accord, quitté leurs chaussures et marcher sur la pointe des pieds nus dans les rues ou dans leurs cours. Ils avaient remarqué que les bottes, les mocassins, les bottines et même les pantoufles ou les chaussons produisaient un boucan d’enfer lorsqu’ils heurtaient la terre durcie des chemins ou les pierres grises et coupantes de la chaussée. Quelques oreilles avaient saigné à cause des bruits faits par un outil en fer qu’on avait laissé tomber par terre. A présent tout le monde faisait attention et on ne parlait qu’à vois basse. On était   troublé, mais pas plus; il y avait une sorte de peur dans l’âme, mêlée de perplexité et de curiosité. Ils se tenaient ensemble, les hommes trimbalaient femmes et enfants à travers le village, comme pour s’assurer qu’en cas d’événement imprévu ils puissent affronter le même sort en même temps. Personne n’avait osé ( à part l’individu qui s’était payé une virée en vélo pour regarder le Danube endormi), personne n’avait été traversée par l’idée de franchir les limites du village. Ceux qui habitaient un peu à l’écart s’étaient réfugiés chez quelque parent du centre du village. Où ils avaient été bien accueillis même si, par le passé ils s’étaient bagarrés ou carrément cassé la gueule à cause d’une parcelle de terre, d’une vache, d’une charrue ou d’un alambique laissés en héritage. Devenus presque muets, ils s’entendaient à présent sans paroles, rien qu’en échangeant des regards. Les bébés ne criaient plus, de leur gosier sortaient des cris étouffés semblables à ceux  que font les canards muets. Après quelques jours de lumières ténébreuses, les épis des champs étaient couchés, les feuilles des arbres recroquevillées. L’homme à la bicyclette s’était décidé alors, mué plus par la peur que par le courage, à descendre vers le Danube pour demander aux marins comment se passer les choses ailleurs. La chaîne du vélo grinçait, les roues mordaient la poussière du chemin fine comme la polenta pendant que le mécanisme arrière craquait comme s’il allait partir en morceaux. L’homme soufflait péniblement, les yeux brûlés par la transpiration, l’esprit  ralenti par la fatigue, les mains figées sur le guidon rouillé, il avait la bouche sèche et ses dents serrées faisaient dresser les poils sur ses joues pas rasées. Il manquait quelques rayons à la roue de devant qui, déformée,  faisait des huit dans la poussière et de grands bruits lorsqu’elle touchait le frein. De la côte du village descendant au Danube, des villageois suivaient du regard ce cycliste téméraire. Vu d’en haut, il semblait à une fourmi clopinant avec assiduité et désespoir vers sa fourmilière.

 “Je parie qu’il n’arrivera pas au Danube”, dit un des hommes. “Je paye un déca de vin” dit le second. Le troisième conclut par un signe de croix esquissé au-dessus de leurs mains serrées. Arrivé au bord du fleuve, le cycliste se laissa tomber sur le sable fin comme une farine. Il s’avança sur le ventre et plongea son visage dans l’eau qu’on aurait dit mélangée aux cendres.

 

Non loin de l’endroit où la  Vallée sauvage du Puits-  tanière de la Sainte sorcière – coupait la côte descendant au Danube en s’ouvrant vers la Mare, se trouvait la Vallée du Moulin. Tapi au plus profond d’elle, trouble et immobile, gisait l’Etang. Il avait été creusé là jadis, par la volonté d’un riche propriétaire terrien qui avait eu plutôt de la chance dans la vie – puisqu’il avait pu partir à l’étranger peu avant que cela devienne impossible. A l’origine, l’étang était profond, ses bords étaient abrupts et ses eaux verdâtres étaient peuplées de carpes et de carassins que le boyard, pour le plus grand plaisir de ses invités, pêchait au moyen de boulettes de polenta fixées aux hameçons au lieu des habituels vers de terre, pour épargner à ces hôtes la vue écœurante du liquide visqueux et jaunâtre qui s’en écoulait lorsqu’elles s’y ferraient. Le manoir bâti à la cime de la colline avait été démoli depuis longtemps déjà et des anciens domaines il ne restait que quelques pieds de vigne de cépage noble du genre de ceux dont les coteaux ensoleillés du Danube avaient été plantés. Les bords de l’étang s’étaient lentement effrités, ils s’étaient émoussés, la terre en avait dégringolé au fond de l’eau qui ne mesurait plus que quelques pieds après quoi on enfonçait dans la vase. Les mauvaises herbes et les joncs avaient envahi les rives. Une petite source jaillissant dans la pente déversait sans cesse son eau limpide dans celle, boueuse, de l’étang. Sur la rive qui était dans le prolongement de la colline, le visage tourné du côté de la Mare et du Danube qui étincelait au loin, avec quelque chose comme de l’allégresse, se tenait le tailleur dont certains prétendaient qu’il était incapable et paresseux. Si quelqu’un le lui avait demandé, il n’aurait pas su répondre pourquoi   il s’était retrouvé là, ni comment. Mais ce n’était pas non plus le genre de questions qui l’obsédaient. Il restait tranquillement là, sur le bord de l’étang, seul, loin du monde, et il regardait les libellules bleues ou vertes qui faisaient crisser leurs ailes à la surface brillante de la mare. Elles se posaient ici ou là sur des feuilles de joncs ou des herbes folles sortant de l’eau. Les crapauds aux yeux turgescents les guettaient et de temps à autre ouvraient leurs larges gueules roses, bondissaient, s’emparaient de leurs corps effilés et de couleurs vives  qu’ils brisaient.

Le tailleur dont on avait pratiquement oublié le nom et que tout le monde appelait Tête de Rat était depuis peu maire du Village-aux-Saints. Les gens l’avaient élu parce qu’il s’était montré courageux dans la résistance aux gendarmes et s’était efforcé de rendre la justice comme il l’avait pu. Mais maintenant il ne voulait plus entendre parler de rien. Il se rappelait le temps où, enfant, il se sauvait de chez lui pour venir se baigner avec les cochons dans la vase de l’étang. Sa mère, qui était restée veuve très jeune, le battait quand il revenait de la baignade mais plutôt pour la forme, pour qu’on ne puisse pas dire qu’elle ne l’avait pas réprimandé. Elle avait un bon cœur, cette mère. Elle était borgne et son œil blanc mettait mal à l’aise ceux qui la rencontraient pour la première fois. Elle le sentait bien et elle en était devenue de plus en plus taciturne, à tel point qu’en vieillissant beaucoup avaient fini par la croire définitivement muette. Ceux qui la connaissaient bien avaient oublié le son de sa voix; ils avaient presque peur lorsqu’ils l’entendaient prononcer un mot. A l’époque, Marin Porcher faisait baigner son troupeau dans la vase tiède, putride et puante de l’étang pour débarrasser ses bêtes de la gale, des tiques et des poux. Les enfants n’attendaient que ça. Lorsque les cochons se jetaient dans l’eau pour se rafraîchir, les garçons, nus comme des vers, se choisissaient un animal, lui grimpaient sur l’échine et l’empoignaient vivement par ses oreilles tombantes.

Le tailleur avait vécu des heures terribles à la mairie au cours des premières semaines. Il devait s’occuper de toute sorte de documents aux noms bizarres et compliqués. Pour se moquer de lui, le secrétaire lui donnait toutes sortes d’informations aberrantes quand il ne haussait pas tout simplement les épaules. Les cochons prenaient peur mais il leur était impossible de faire demi-tour ou de s’ébrouer sous peine de s’enliser dans la vase. Ils grognaient de terreur et s’empressaient de sortir de ces eaux puantes avec leurs petits diables de cavaliers sur l’échine. Dès qu’ils abordaient au rivage et sentaient la terre ferme sous leurs sabots, ils s’ébrouaient violemment et filaient à toute vitesse.

Les gens qui ne perdaient pas la moindre occasion de lui rappeler qu’ils avaient voté pour lui, ne cessaient d’exiger qu’il leur rende, du jour au lendemain, les terres qu’on les avait injustement obligés à céder jadis au kolkhoze. Beaucoup se souvenaient  qu’ils avaient dû donner leurs chevaux,  leurs charrettes et autres outils. Ils voulaient les récupérer ou être indemnisés. Il y en avait même un qui avait chargé dans sa charrette, de son propre chef, l’alambic que tout le village utilisait pour faire le tord-boyaux. Il prétendait que c’était celui de on grand-père.

Après, ils se battaient en se lançant des poignées de vase et quand ils en avaient leur soûl, ils se mettaient à jouer à la “truie”, toujours nus mais couverts de boue comme de beaux diables. Quand les griottes s’apprêtaient à mûrir, ils grimpaient dans l’arbre qui se dressait, solitaire, sur le visage imberbe de la colline. La mairie empestait le tabac froid et la poussière; de la paperasse qui s’entassait dans les placards s’exhalait une odeur de moisi.  Le secrétaire dont on savait bien qu’il l’était l’homme de ceux qui n’avaient pas voté pour lui, le laissait se débrouiller tout seul et se fourvoyer. Il lui donnait à signer des papiers qu’il n’avait pas le temps de lire ou, si jamais il le faisait, dont il ne comprenait pas grand chose aux mots qui s’alignaient sous ses yeux. De l’embouchure de la Vallée-du-Puits qui allait se rétrécissant, surgirent quelques garçons. Derrière eux, les bruits terrifiants de la Vallée s’apaisaient. La horde des garçons barbouillés des pieds à la tête vint se laisser tomber au pied du cerisier. Ils s’endormirent aussitôt et Tête-de-Rat comprit qu’ils avaient déjà commencé à rêver avant même de s’écrouler sur le sol. Lui avait été un enfant sage et rangé et la méchanceté dont il avait fait preuve plus tard lui était venue lorsqu’il avait quitté la maison sur les instances de sa mère. Elle l’avait envoyé en ville apprendre un métier dans une école d’apprentissage. Sa mère, la muette, n’avait rien voulu savoir : il aurait aimé continuer des études au lycée et pas être apprenti pour devenir tailleur et faire des falzars ou des jupes. A l’école du village il avait été un élève bien sage, paisible et appliqué. Jamais il n’avait reçu de coup de baguette sur la paume des mains. Parfois, dans les parages de l’étang venait s’asseoir Daïé Goulou, à propos duquel on racontait qu’il ne pouvait pas mourir et qu’il se nourrissait d’enfants pas sages. Mais Daïé  était calme et silencieux et il n’accordait pas la moindre attention à ceux qui cherchaient  l’embêter en lui craint: Daïé, Daïe, cul de paille !” Le premier soir qu’il avait passé à l’école d’apprentissage, les élèves plus âgés lui étaient tombés dessus, ils l’avaient plaqué au sol, face contre terre. Il avait eu si peur qu’il n’avait même pas pu crier. Lorsqu’ils s’étaient mis à lui enlever son pantalon, il s’était débattu pour tenter de se débarrasser de la fourmilière de garnements qu’il avait sur le dos. Ils lui avaient mis une serviette sur les fesses et l’un d’entre eux y avait mordu avec sauvagerie. Il avait dû garder le lit, avait déliré à cause de la fièvre, l’endroit de la morsure avait enflé et il en sortait du pus accumulé sous la peau. De l’infirmerie, on l’avait envoyé dans un hôpital où on lui avait ouvert la plaie qu’on avait recousue après l’avoir nettoyée.

“Qu’est-ce je fous dans cette mairie, bon dieu de bon dieu ?” se surprit-il à se demander pour se débarrasser des souvenirs cuisants de son premier jour à l’internat et de la douloureuse morsure. Il aimait bien, quand il était petit, aller garder les oies dans la Vallée du Moulin. C’était désert et tranquille, on n’entendait pas de voix humaine, juste les mots que disaient les insectes dans les herbes folles, les oiseaux dans le ciel ou même les herbes entre elles. L’éducateur lui refilait des taloches sur la nuque chaque fois qu’il se trompait. Il avait pris l’habitude, au début, de pleurer silencieusement la nuit, bien caché sous son drap. Puis il avait cessé de pleurer. Il serrait les dents et son regard noir devenait perçant. Daïé Goulou lui avait dit un jour, sans crier gare, qu’il ne trouverait rien, que ce n’était pas la peine de continuer à chercher. Les paroles du fou l’avaient étonné car il ne cherchait absolument rien alors. Il restait seulement étendu au soleil et attendait que la boue sèche sur sa peau. C’était  en plein midi, la terre était brûlante et sentait le pain cuit à la braise sur des feuilles de noyer. Après avoir longtemps serré les dents, il avait appris à se battre. Il n’était pas très grand, ni très fort mais celui qu’il prenait à coups de poings recevait des coups pleins de haine, très violents et ne se risquait jamais à provoquer ce fou une deuxième fois. Un serpent d’eau s’enroula en un clin d’œil autour d’une grenouille. Sous l’effet de la peur et de l’étreinte, les yeux de la grenouille s’étaient exorbités un peu plus encore. Lorsque sa proie fut morte, le serpent ouvrit ses mâchoires sans articulations et se mit à l’avaler. Sa mère n’avait pas su le câliner et l’avait laissé devenir méchant. Il  était solitaire, parlait rarement et peu, ne voyait partout que des ennemis en puissance. C’est ce qui lui avait valu son surnom, pas forcément à cause de sa petite tête, de sa moustache noire et de ses yeux fouineurs. Il avait passé son enfance à Balte, sur le bord du Danube, dans les rues du village, dans les forêts environnantes, à travers champs et vallées. Il y était revenu et les sentait comme étrangères. Il était devenu solitaire et dissimulé. Malgré ça, il avait pas mal de clients qui venaient frapper à sa porte. De l’eau trouble de l’étang, sortit lentement pour y replonger une échine noire et pleine de piquants comme celle d’un esturgeon. Cela ne provoqua pas le moindre étonnement chez Tête-de-Rat. Il ne sentit que l’odeur écœurante de la vase remuée. La terrifiante échine, tout en montant et descendant avec des clapotements mous, se mit à faire le tour du trou d’eau, allant et venant en rond, bêtement, comme une bête sauvage prise au piège. Il s’était marié avec une fille d’un autre village. C’était la première femme qu’il connaissait. Les gens avaient été frappés de sa beauté et qu’elle se soit mise avec cet ours bourru. Un an après leur mariage, elle lui avait donné une fille.  Tout ce qui était arrivé par la suite ne s’était pas produit comme il l’aurait voulu mais plutôt de soi-même, encore que… Il avait fait tout ce qu’il avait su et tout ce qu’il avait pu pour que  les événements de sa vie ne partent pas à vau l’eau sans que rien ni personne ne puisse les contrôler ni surtout que quiconque se mêle de les conduire n’importe comment, par indifférence, ou, pire encore, pour le malin plaisir de se moquer des gens. La méchanceté qui l’avait poussé à chasser de chez lui, sa femme et sa fille et jusqu’à sa mère, la muette, n’était pas que de son fait. Tête-de-Rat était de plus en plus convaincu que la faute se cachait ailleurs ou en quelqu’un d’autre. Le serpent remettait en place ses mâchoires sans charnières et la grenouille avalée avançait lentement à travers son corps noir et couvert d’écailles qui se reposait maintenant, repu, au soleil. La terrifiante échine pleine de piquants faisait de plus en plus vite le tour de l’étang et l’eau, immobile, lançait comme des borborygmes de menaces. Il tourna la tête en direction de la cime de la colline imberbe sur laquelle se dressait jadis le manoir.

De là-haut descendait à pas retenus, le père Mitou Le Pécheur. Les semelles de ses galoches en caoutchouc glissaient sans cesse dans la poussière du sentier et l’on entendait de loin et très nettement leur crissement. Derrière le père Mitou, s’appuyant de ses pattes antérieures velues sur les épaules de l’homme, avançait au grand bruit de ses sabots le diable noir. Lorsque la charrette aux diables qui était entrée dans le village à quelque temps de là avait disparu du côté du Levant, le père Mitou avait recueilli chez lui le Malin qui était tombé au fossé, il l’avait bien nettoyé, le noyant sous des flots de bonnes et tendres paroles comme un chevreau turbulent qui se serait retrouvé, dans ses cabrioles effrénées, sous les roues d’une charrette. Le chevreau, – c’est ainsi que l’appelaient ceux qui avaient l’insigne privilège de le voir – avait gardé, après sa chute, une faiblesse dans les genoux et ne pouvait marcher seul. Il se tenait donc aux épaules de son bienfaiteur et l’accompagnait partout le protégeant du mal avec gratitude. Le père Mitou n’était pas du nombre de ceux qui avaient la chance de voir Le Chevreau. Mais beaucoup de gens l’avaient presque convaincu qu’il se promenait vraiment avec un diable posé sur ses épaules. Il lui arriva même de lui parler mais il n’entendait pas ce que l’autre lui répondait. Le Chevreau se montrait pacifique, il ne faisait jamais rien de mal; il lui arrivait de temps à autre de se moquer de la bêtise de tel ou tel mais il se ravisait très vite et revenait à la mission qu’il s’obligeait religieusement à mener à bien : prendre soin de l’homme qui l’avait si bien traité. Le Chevreau avait toujours évité de s’enivrer et même de boire. C’était devenu un diable bien comme il faut: on aurait dit que sa barbe et sa toison étaient toujours bien peignées et avaient pris des reflets bleuâtres; ses cornes brillaient de tous leurs anneaux bien astiqués et passés à l’huile de noix; sa queue, épaisse à la base comme celle d’un bœuf, ne traînait plus dans la poussière mais se balançait en chassant l’air de droite à gauche au gré des efforts que faisait Le Chevreau pour marcher droit; on ne savait pas comment étaient ses yeux car personne n’osait affronter son regard. En tous cas, ceux qui avaient le privilège de le voir ne le craignaient point et le considéraient plutôt comme quelqu’un de bien. Il dissimulait même son impétueuse virilité sous une touffe de poils qui lui faisait comme un tablier bleuté. Le père Mitou descendait le sentier et Le Chevreau le suivait au bruit sourd de ses sabots. Ils s’arrêtèrent devant Tête-de-Rat qui se leva à grand-peine pour serrer la main au vieil homme. Puis ils s’assirent sur l’herbe, le visage tourné du côté du Danube. Le Chevreau s’affala tout près d’eux, prit un brin d’herbe et se mit en devoir de la mâcher, tout content de ce qui lui arrivait et comme en proie à une délectable paresse.  Le père Mitou parla le premier: “Il est là, hein ?” demanda-t-il en désignant les herbes folles derrière lui. “Mouais”, marmonna Tête-de-Rat, plutôt mécontent et un peu gêné. “T’en fais pas, il te fera pas de mal. Il ne te regardera même pas, et il ne te dira rien. T’as qu’à faire semblant de pas le voir.” “Y a des choses qui clochent en ce moment, faites-moi confiance; à votre âge vous en avez vu des choses dans votre vie!   Cui qui nous mène de là-haut, il est un peu fêlé, il est fatigué, il est devenu méchant, le rêve va plus tout seul, il est contrôlé. Faut-le changer, un point c’est tout…” “Vous pouvez bien changer qui vous voulez, mon gars; ces choses-là que vous voyez, vous, moi j’les vois pas… Faites bien c’que vous voulez comme vous l’voulez”…

 

 

 

 

Extrait numéro 2 :

 

Bien longtemps avant qu’il ne soit arrêté et interrogé pour avoir poignardé un fanfaron coutumier de médisances et d’injures, Mihai Enine, à qui personne n’avait jamais réussi à trouver de surnom, restait à l’écart et regardait les garçons jouer “à sauter”. Titel, le grand chef, les  laissait, pour quelques sous, se lancer du plus haut de l’immense meule de paille, avec un parachute qu’il avait confectionné lui-même à partir de pièces de tissu couvertes d’emblèmes des Chemins de Fer. Mihaï Enine n’aurait pas su dire comment l’habitude s’était établie de lancer des gros mots  pendant la descente. Il aurait bien aimé voler lui aussi – il gardait pour cela au fond d’une de ses poches une poignée de pièces de monnaie – mais il ne se sentait pas le courage d’entrer dans la course aux injures.  Les règles du jeu fixées par Titel et son frère Onel lui donnaient le droit de botter trois fois les fesses à celui qui l’aurait offensé, mais cela n’atténuait en rien la peine que lui auraient causée les gros mots qu’on risquait de proférer à son encontre. Les autres, au contraire, semblaient se réjouir au plus haut point des injures comme des coups de pied subséquents. Mieux encore, Titel – le propriétaire du parachute – percevait une taxe supplémentaire sur ceux qui souhaitaient se moquer méchamment des autres. Ses affaires marchaient du tonnerre de Dieu: c’était un dimanche, les garçons avaient économisé toute la semaine pour pouvoir voler et jurer à leur aise. Beaucoup avaient fait croire à leurs parents que c’était pour se payer le cirque qu’ils mettaient de l’argent de côté. Le patron du cirque était passé deux jours plutôt et avait collé quelques affiches annonçant des tours de magie et de dressage de serpents au Centre Culturel municipal. Tous avaient déjà vu le spectacle plusieurs fois. Le magicien, revêtu de vêtements princiers mais – salement poussiéreux – coiffé d’un immense galurin, faisait apparaître et disparaître toutes sortes d’objets et de petites bêtes. Ils connaissaient tous ses trucs par cœur… Le temps était loin où, le nez encore morveux et les méninges échauffées, ils volaient des œufs de poule au nid pour se payer le cirque. Cela n’était plus que pour les petits maintenant. Ils regrettaient pourtant un peu de l’avoir troqué contre leur nouveau jeu: la femme du patron montait sur scène en culotte et en soutien-gorge brodés de brillants. Le slip était taillé de manière à découvrir plutôt qu’à couvrir et lorsque la dresseuse était apparue la première fois sur la scène de derrière le rideau avec, autour de son cou, un serpent géant, long et gros comme on n’en voyait que dans les pays chauds, tous les garçons qui se trouvaient dans la salle avaient laissé échappé des murmures d’enchantement. Ce n’est pas l’effrayant reptile qui troublait leur âme et faisait frissonner leur chair, mais cette femme  déshabillée qui évoluait sous leurs yeux comme si à longueur de journée, elle ne faisait que se balader ainsi toute à son aise. Elle exhibait devant la salle la terrible tête du serpent qui montrait une langue encore plus terrible, la langue noire et (…)

 

 

 

 

Extrait numéro 3 :

 

Les rumeurs concernant mon statut de redoublant commencent à devenir de plus en plus pénibles et douloureuses. Elles prennent encore et toujours leur source dans cette mauvaise langue de Feuillard, ce gros lourdaud. Maintenant on dit au village que j’ai même pas réussi au concours d’entrée à l’Université – ceux qui ont été mes professeurs pourraient témoigner sans peine de mon peu d’intelligence et s’ils ne le font pas  c’est uniquement par respect pour mes parents, enseignants comme eux – et que je cherche à le faire croire pour sauver la face. En réalité je passe ma vie à rien foutre en ville ou, si j’ai un emploi, il est si minable que ça ne vaut même pas la peine d’en parler. La vérité vraie serait même que je dilapide l’argent de mes parents à boire dans toutes sortes de gargotes en compagnie de types ratés et sans feu ni lieu (dans ton genre, par exemple, puisqu’il t’a rencontré ici l’an dernier et que tu as dû lui faire une impression inoubliable quand tu étais soûl et que tu t’es mis à lui dire que ses poésies étaient des petites merdes  dont aurait eu honte le plus nul des poètes d’il y a cent cinquante ans…) De là à insinuer que je m’adonnerais à des péchés pour lesquels  l’Bon Dieu a condamné Sodome et Gomorrhe, il n’y avait qu’un pas. L’argument le plus probant à l’appui de ce soupçon est que je ne suis toujours pas marié à l’âge canonique de vingt-trois ans. Dans notre coin, quand on a dépassé vingt ans sans avoir pris femme – légalement ou pas – c’est qu’on a un défaut: du côté du cerveau, du corps, de l’âme ou des trois ensemble; tout le monde vous regarde de travers. Ce salaud a su injecter son venin là où ça fait mal. Je me demandais encore il y a quelques minutes comment il a fait et ça y est, je crois que je viens de dégotter la réponse : Feuillard, salopard, tu lis mes lettres ! Si je te prends à les garder, je mettrai la Police à tes trousses, toi et le chef du bureau de  Poste, et vous ne sortirez de taule que pour aller chercher les quatre planches de votre cercueil et vous procurer la vaisselle, les serviettes et les mouchoirs qu’on distribue le jour de l’enterrement, comme le veut la tradition. Comme type, t’es qu’un étron avec deux yeux et ta poésie et ta peinture valent encore moins.

T’as vu ce que je lui sors ? S’il lit vraiment les lettres que je t’envoie, il ne pourra jamais répondre aux injures. Mais ça ne l’empêchera pas de répandre toutes sortes de médisances venimeuses. S’il ne les lit pas, c’est tant mieux. Mais j’ai des doutes. Bien que les élèves soient en vacances, ça fait plusieurs jours que le grand professeur monte toute la pente du village, du côté du Danube, en s’appuyant sur sa canne et se rend à l’école. Avant d’arriver là-bas, il passe sûrement à la Poste. Le chef de la Poste est un vieil ami à lui et tout me porte à croire que l’autre lui permet de décacheter les enveloppes de mes lettres. Pourquoi tu me regardes comme ça en faisant de grands yeux ? Ca ne serait pas la première fois et ni la dernière.

 

Traduction du roumain : Florica Courriol

 

 

 

 

 

 

 

 

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Bogdan POPESCU, né en Roumanie, en 1968. Etudes de Lettres à l’Université de Bucarest.


Bibliographie :

1992 – Le Pêcheur (nouvelle) dans la revue “Literatorul”.

1993 – Rédacteur aux Cahiers critiques; publie des textes en prose dans les revues littéraires Literatorul et Contemporanul.

2001 – Ephémère précocité (prose), obtient le prix du premier roman décerné par la Fondation Nationale des Arts et des Sciences.

2003 – Prix Ion Creangà de l’Académie Roumaine.

2007 –  Cine adoarme ultimul (Qui s’endormira le dernier) éditions Polirom, roman qui l’impose dans l’espace culturel roumain.

2008 -reconnu comme le meilleur prosateur de l’année suite au sondage de la revue Cultura; reçoit aussi le Prix du Journal de Iasi.

2010 – obtient un doctorat en lettre avec une thèse sur le fantastique de Stefan BANULESCU.

Actuellement, professeur de français dans une école de Bucarest.

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