Bluma Finkelstein

 

 

 

(ISRAEL)

 

 

 

 

Extraits du livre La petite fille au fond du Jardin, Editions Diabase, 2010

 

 

 

 

Nous étions aussi des enfants.
Le temps et la fraîcheur ne passaient pas. L’âge paraissait immobile. La survie se blottissait dans le creux de nos rêves: rien, rien ne devait changer. C’était le temps des cerises sucrées.
Sur notre langue, tout sentait la fleur d’oranger, tout avait le goût du miel.
Depuis, il y a eu quelques pluies, des orages et beaucoup de fumée.

 

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Mes souvenirs sont le talisman de ma vie.
Chaque matin je m’habille
de la rosée de mon enfance
chaque soir je hume à volonté
le parfum du jasmin sous ma fenêtre.
Enfance si seulement tu pouvais
tu serais pour moi le timonier de la survie.

 

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Voici la petite ruelle où je jouais
à la corde un, deux, trois.
Jeux d’enfant visite des Rois Mages
au fin fond d’un village
aujourd’hui enterré
dans un coin à moitié vide
d’une mémoire
en perte de vitesse.

 

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Je traverse le village. J’ai vécu ici. La maison qui fait le coin de cette rue était la mienne. Cette porte, plus d’une fois, je l’ai ouverte sur les yeux de ma mère. Elle succombe aujourd’hui dans l’irréel. Les vasistas trempent dans un rêve aquatique, souvenir d’une naissance de trop.
Aucune main ne se tend vers mes joues.
J’ai vécu ici. Je suis morte loin d’ici. Brûlée comme un cigare.
Je n’ai rien oublié.

 

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Mars 1942. Solidarité. Je suis née accrochée à ce mot ‘solidarité’, comme je l’étais au cordon ombilical qui me reliait à ma mère. Elle ne voulait pas de moi et elle avait raison. En 1942, seule une mère juive irresponsable pouvait vouloir un enfant promis à une mort certaine.
Elle n’a donc pas voulu de moi, ma sœur Crentza lui suffisait. Bientôt, on viendrait nous prendre tous.
Mon père était déjà au camp de travail de Tîrgul-Jiu.
En Moldavie roumaine, les Juifs, chassés dès juin 1941 des petits villages, comme celui où vivaient mes parents et leurs familles, avaient tous été regroupés dans la ville avoisinante, Técuci. A cette époque, on ne se contentait pas de rassembler les juifs des villages dans les grandes villes, on les obligeait à habiter dans des quartiers tout près des voies ferrées pour qu’ils soient prêts en temps voulu au transport.
Ils avaient entendu, dans le village, que les juifs allaient en Allemagne pour y travailler. Heureusement, disaient les anciens de la communauté, heureusement qu’on ne nous emmène pas en Russie! Le communisme leur faisait plus peur que l’Allemagne nazie.
Enceinte de moi, ma mère prit donc la décision de faire un avortement clandestin chez un médecin juif. En temps de guerre, c’était interdit, il faut remplacer les morts inutiles par des nouveaux-nés. L’avortement de maman n’a pas réussi, puisque je suis restée là… Lorsqu’un mois après le curetage, ses règles ne vinrent toujours pas, elle comprit…
Oui, je me suis accrochée à la vie, à ce bout de viande apeurée qu’était le ventre de ma mère, une femme promise elle aussi à l’abattoir. En quittant son village de Podul Turcului, ma mère faisait donc partie du long convoi de juifs déportés, ma sœur accrochée à son bras et moi dans son ventre.
Lorsque j’ai su plus tard que j’étais un enfant non désiré, je l’ai accepté sans me révolter. J’étais déjà grande et solidaire de cette femme que sa propre mère avait abandonnée, petite enfant, dans un orphelinat et dont le père, qu’elle ne connaissait presque pas, était mort sur les routes froides de la Première Guerre Mondiale. Comment lui en vouloir? Réflexion faite, elle méritait mon amour plus que toute autre personne. Elle n’avait jamais été maîtresse de son destin, si jamais quelqu’un l’est un tant soit peu. Certes, il y a notre volonté, notre raison, nos jugements, nos décisions. Mais aussi les autres autour de nous, les personnes dont on dépend, le sort des autres, de nos parents, de nos proches.
Ma mère a été une enfant abandonnée, un accident de parcours, un peu comme moi! Une bouche inutile. J’ai peut-être su trop tôt qu’elle avait eu cette enfance sans repères. La tristesse pleuvait de ses yeux et s’amassait sur le duvet tendre de son visage comme une petite bruine d’automne. En grandissant, je l’ai adoptée comme si nos rôles étaient de tout temps interchangeables. Je veillais sur elle, pareille à une mère qu’elle n’avait pas eue. Elle en avait tellement besoin!
La solidarité ne peut venir que d’un profond amour et d’une profonde compréhension qui englobent l’autre en tant qu’ayant-droit à notre propre vie, au partage, qui rend à celui qui donne plus qu’il n’a jamais pu donner.
Je regrette d’avoir perdu une photo, la seule que maman avait rapportée de son orphelinat. Dix gosses comme elle avaient construit une pyramide de quatre, trois, deux et un dernier, tout en haut. Ma mère était au premier rang, en bas, la deuxième à partir de la gauche. De cette photo unique, je ne me rappelle que sa tête ronde, ses cheveux frisés coupés tout court et ses deux yeux de nuit, deux billes sans lumière.
Cette petite fillette triste n’appartient qu’à moi.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Poète, essayiste, traductrice de poésie et Professeur Emérite à l’Université de Haïfa, Israël. Spécialiste de littérature française et comparée, et surtout du dialogue judéo-chrétien.

Née en Roumanie en 1942. A émigré en Israël en 1963 où elle a appris le français toute seule. Toute son œuvre poétique (plus de 30 recueils), ses essais et de nombreux articles sont écrits en français.

En 2002, Bluma Finkelstein a reçu le Prix du Président de l’Etat d’Israël pour l’écriture en langue française (le premier prix jamais attribué à l’écriture francophone en Israël). En 2007, nommée Chevalier de l’Ordre National du Mérite par le Président Chirac, pour ses activités en faveur de la diffusion de la langue et la culture françaises en Israël.

Elle a été Conseillère Municipale et Chargée des Affaires Culturelles. Militante pour la paix.

Bluma Finkelstein contribue au rapprochement entre juifs et arabes.

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