Béatrice Pailler

 

 

(France)

 

 

 

A l’Heure Dite

 

«Venez, aux premières heures du matin. Impasse Folle-Peine c’est la dernière maison à gauche, décrépite et de guingois, une grande lézarde la cisaille en deux, entrez la porte est ouverte… »

Impasse Folle-Peine le lieu n’est ni mieux ni pire qu’ailleurs. Ici des bâtisses sans âge, ne vivant déjà plus sur leur gloire passée, sont prêtes à s’effondrer. Parées des maux de la vieillesse elles vivotent, pressées les unes contre les autres, ventres gonflés, échines courbées, toutes chenues et contrefaites. Courant sur les façades, ridées et sillonnées d’humidité, une lèpre barbue et roussâtre défigure ces matrones surannées. Aux fenêtres bancales, des persiennes pourries pendouillent, et tels des archets sinistres raclant les murs, elles grincent, et crient, gigotent sous la main du vent. La chaussée, crevassée d’ornières, gorgée de détritus, est un calvaire, où se dresse un vieux réverbère à l’agonie, qui dans un ultime effort, voulant adoucir la misère du lieu, effleure l’impasse d’une lumière attendrie. Ce matin dans la maigre clarté, malgré l’averse nocturne qui a ravagé la place, une silhouette, fluette et sautillante, s’avance. Inspectant de gauche et de droite, elle se décide pour une maison où la façade, zébrée de moisissures, s’enorgueillie du rictus douloureux d’une large fissure. Le gouffre, béant d’obscurité, de l’entrée l’attire, pour une seconde encore le frou-frou de sa jupe berce son pas. Derrière elle les halos du gaze s’égrènent timides ; aspirée par la gueule noir, elle disparait.

« … Vous longerez le corridor et traverserez la cour, au fond les pavés déchaussés cèdent la place à la terre battue…, »

Passé le seuil, englué de nuit, les ténèbres s’étendent, lourdes et collantes. Ici la lumière ne pénètre jamais, c’est le domaine des ombres qu’aucune lueur ne dissipe. Dans les coins et recoins elles s’amassent, dissimulant aux regards, la cage d’escalier et son colimaçon aux marches crevées, le goulet tortueux du corridor, l’immense désolation qui y règne. Sans peur la fille s’engage dans l’étroit boyau. Le sol glissant se dérobe sous ses pieds, elle grimace, la puanteur est extrême. Les murs poisseux, trop proches à son goût, lui soufflent au visage leurs haleines fétides, nez bouché, lèvres pincées, elle accélère le pas. Jaillissant, diablotin de farces et attrapes, sur le carreau luisant de pluie, la gamine, court, saute, gambade alerte, esquivant avec adresse, les rebuts et immondices, évitant de justesse, les pièges des pavés déchaussés. Devant elle s’étale le bourbier du chemin détrempé, alors jupes et jupons haut troussés, sur ses cuisses, elle finit sa course d’un trait, enjambant prestement les fondrières de ce marigot citadin.

«    Poursuivez un moment, mon logis se trouve au bout du chemin, adossé au lavoir, entrez directement, surtout soyez à l’heure, j’insiste. »

Respirant à grand bruit, accoudée au vieux lavoir, elle reprend son souffle. Nous sommes aux premières heures du matin, la nuit frissonnante sous l’onde pâle, s’est éclaircie, bientôt dans la déchirure des cieux, le soleil, perçant la nue, viendra réchauffer la cité. Sans un regard pour son cotillon crotté, et ses bas mouchetés de salissures, elle rajuste son vêtement, secoue paletot et jupe, indifférente au chiffon de papier happé par le sentier. Prés des ruines du lavoir, une masure affaissée sous le chaume, se perd, avalée, dans la luxuriance d’un savart. Corsetée d’aubépines, et de rosiers ensauvagés, elle se distingue à peine. Dans le jardinet les herbes folles froissées par l’averse, ourlées de pluie, dispersent dans l’air des senteurs brutes de jeunes pousses, et de sève nouvelle.

 

 

 

Troublée, elle hésite, avance, recule, heurtant la porte d’un geste brusque elle entre. L’intérieur n’est que grisaille, mais rassurée par des odeurs familières, de résine, d’encaustique et d’enduit, elle reprend confiance. Venant de nulle part une voix l’interpelle.

« Vous voilà enfin ! Il est presque l’heure, prenez à gauche, c’est éclairé.»

Suivant la consigne elle passe rapide à travers une pièce basse, écrasée sous un ciel de poutre et encombrée d’un bric à brac dépareillé, où table et chaises, châlit et paillasse se côtoient, écaillés et rafistolés. Sur la gauche elle dirige ses pas vers une faible lumière diluée d’ombre, et voici que tel le baiser de l’araignée un voile arachnéen se pose sur ses lèvres, pendant entre ses jambes se coule un ondoiement de fourrure soyeuse, de surprise un jappement étranglé sort de sa gorge

« Allons, petite, ce n’est rien d’autre qu’un rideau, et mouchette qui fait des siennes venez par ici. »

Au débouché du couloir c’est l’inconnu, elle pourtant coutumière de tel lieu ne reconnait rien. La pièce n’est pas le somptueux capharnaüm attendu, débordant de matériel et d’objets de comédie. Au contraire presque vide elle ressemble plus à une chapelle qu’à un atelier. Table, chevalet, pupitre et sellette, ainsi qu’une chaise antique à haut dossier font face à un vieux sofa. En rang serré tapisseries et tentures, fanées et historiées, pendent du plafond et dissimilent les murs, tandis que des pans de toiles, élimées et rapiécées, servant de rideaux occultent les fenêtres. L’odeur puissante des terpènes sature l’air, un poêle à bois, alimenté par de vieux châssis, ronfle dans un coin, vorace, il gobe sans état d’âme sa ration de toiles déchues.

« Pressez-vous il est temps, vous savez quoi faire, la pose importe peu, soyez naturelle et silencieuse, pas un mot, pas un seul, avant la fin de la séance. »

S’apprêtant à parler elle se ravise et observe l’homme dépenaillé qui lui fait face. Sa mise négligée n’est guère surprenante, il est vêtu d’un maillot vieillot et d’un pantalon, sale et informe, tombant sur des savates éculées. Hirsute et barbu il n’a rien d’engageant seul son regard, intense, habité d’une folie dévorante, l’impressionne, d’un geste péremptoire il lui montre un grand paravent laqué à l’oriental. Elle acquiesce et silencieuse se glisse derrière. Fascinée elle s’immerge dans les volutes safranées, où de gigantesques dragons d’or se tordent, guettant l’éternité de leurs yeux d’escarboucle ensanglantée.

Drapée d’une étoffe andalouse elle prend place sur le vieux sofa. D’un geste lent elle dénoue ses cheveux, dans un mouvement d’épaule son étole s’enfuit, la voici nue. Enchâssée au creux des coussins, sa crinière rousse répandue sur ses seins menus, elle prend la pose. Confiante, en sa natureté elle s’enhardie, et audacieuse s’expose. Mais lui est ailleurs, insensible aux charmes juvéniles de la gamine, possédé par une idée fixe il marmonne et ressasse des paroles incohérentes.

« Nous y sommes, à l’heure dite point de repentir »

Telle une bête aux abois, dans un va et vient incessant, il longe la baie vitrée, et puis, d’un geste rageur, arrache le rideau. Devant la fille stupéfaite, un ciel immense, cerné de gris, se rue dans l’atelier, à sa suite des nuages d’anthracite cotonneux, tout boursoufflé de nuit se coursent, luttent et s’entredévorent. C’est un ciel sans borne, qui impose sa loi, et qui vient impérieux se frotter au ventre de la terre.

 

 

 

La lumière est encore incertaine mais l’on devine, à perte de vue, la nappe fleurie d’une pâture, un verger noueux, aux arbres tordus, croulant sous la floraison, et sautant la clôture, la prairie enfin libre qui s’échappe vers l’horizon. Vaste mer verdoyante venant s’échouer sur l’écueil sombre d’une forêt de grands arbres, remparts de lances aigues, où s‘empale la nue. Dans la mouvance des cieux tout va très vite, les nuages rosissant accueillent en leur sein les troubles phosphorescences de l’aube mûrissante. Les lueurs, sauvages et barbares, qui déferlent en vagues successives, incendient l’atelier d’un flot d’ambre rougeoyant, et frappent, de plein fouet, le sofa, cramoisi, qui s’enflamme. Au loin le soleil, or et sang, filtre au travers de la futaie, et s’élève dardant ses premières flèches vermeilles.

La petite, subjuguée, haletante sous l’averse solaire, ne bouge plus, sa chevelure de cuivre en fusion roule sur sa poitrine, coule sur son ventre. Dans l’incandescence du moment, les éclaboussures rousses de sa peau lactescente deviennent, des constellations d’étoiles miellées, qui scintillent sur ses épaules et ses bras, en milliers de paillettes fugaces. Voulant à tout prix percer les tendres secrets de cette nef sacrée, avec passion l’homme scrute ce corps d’opale rougi. Sous ses yeux affamés la lumière explore, enlace et capture, la chair sculptée d’ombres inattendues. Elle dépose à fleur de peau, une somptueuse parure, un voile rougissant au feu du levant, emperlé de sueur, irisé, insaisissable et dansant.

Avec frénésie il s’est mis à l’œuvre, et buvant la lumière, à même le corps de la fille, il travaille comme un forcené. C’est un combat qu’il renouvelle au jour le jour cherchant, au cœur de la lumière, la quintessence des êtres. Oui, sans relâche, dans une quête obsédante, il veut approcher l’absolue vérité, idéale et irréelle, qui couve sous la chair. Il court après l’image brouillée d’un rêve qui se dérobe, se refuse, à ses doigts enfiévrés. S’affranchir du réel voilà la solution, ainsi détaché, loin de ses sens qui le trompent, il pourra surprendre la lumière, son indicible dialogue avec l’invisible. Alors dans l’accomplissement de son œuvre il ne sera plus qu’une corde tendue, vibrante sous l’archet lumineux. C’est pourquoi, dans l’attente de cet instant, inlassablement, il repousse les limites du temps, de l’espace, allant au-delà de la matière, pour que la réalité, enfin dépouillée des scories de l’illusion, lui révèle au cœur du dénuement, la ligne pure, l’immatérielle perfection.

Délaissant pinceaux et palette l’homme s’est arrêté de peindre, se détournant de la toile il contemple la fille, à demi pâmée, qui repose dans la douce tiédeur des coussins, d’évidence tous deux sont épuisés. L’heure n’est plus, et poursuivre n’a plus de sens, dans le ciel assagi, lavé de toute folie, une franche clarté se glisse sans bruit. Il en était si proche, il allait enfin se fondre dans la création, atteindre la lumière, et à travers elle la véritable essence du monde. Mais l’aube s’en est allée et sa lumineuse effervescence s’est tue.

Caressant la chevelure de la gamine il songe que demain, avec elle, si elle accepte, il reprendra sa quête insensée.

 

Mars 2014

 

 

 

 

 

 

 

 

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Pailler Béatrice, née en 1966 et résidant à Reims. Après un parcours atypique passant des sciences de la vie à l’animation socioculturel ; où de multiples actions en faveur du livre et de la lecture annonçaient mes choix à venir ; deux voies s’ouvraient à moi l’enseignement ou les métiers du livre, c’est ainsi qu’en 1996 je suis donc devenue libraire. Et depuis 18 ans j’ai eu à cœur de promouvoir et de défendre le livre, en essayant sans relâche de transmettre ma passion de l’écrit sous toutes ses formes.

L’écriture était déjà là ne demandant qu’à s’épanouir. Depuis 2011 de belles rencontres ont fait qu’aujourd’hui je m’y consacre pleinement ; certaines ont été plus importantes que d’autres ; notamment avec Ronald Klapka, (décédé en mars 2013) essayiste, critique littéraire et créateur du site les Lettres de la Magdelaine, il fut le premier de mes lecteurs et m’orienta avec bienveillance dans la bonne direction ; et avec Michel Bénard poète intuitiste, essayiste et peintre abstrait, son écoute et ses conseils me permettent d’avancer sereinement.

Depuis découvertes et heureux événements se succèdent car avec l’écriture vient l’envie de la partager. C’est ainsi que j’ai rejoint le Salon Orange ; où j’ai eu le bonheur d’être premier prix de prose poétique (section espoir de la poésie) en 2013 avec mon texte Destinée (publié sur www.couleurs-poesies-jdornac.com); et que je participe régulièrement au site de Jean Dornac couleurs-poésies.

Savoir que mes textes, poèmes et nouvelles, ne laissent pas le lecteur indifférent est la plus belle des récompenses, et cela me conforte dans mon choix de faire de la poésie et de l’écriture en générale l’axe central de mon existence.

(beatrice.paillet@free.fr).

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